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Aldo Leopold

1887-1948
Jacques Dufresne

Universitaire et explorateur, écologiste, Aldo Leopold a poussé l’amour de la nature sauvage jusqu’à la faire entrer dans sa vie familiale, via la cabane qu’il possédait au Nord du Wisconsin. Il est l’auteur d’un livre, l’Almanach d’un comté des sables qui eut aux États-Unis puis dans le reste du monde un succès comparable à Walden ou la vie dans les bois de Thoreau. Voici quelques extraits de la préface de l’édition française, signée Jean-Marie Le Clézio.

L'éthique de la terre

Voilà le sens révolutionnaire de l'Almanach, la raison pour laquelle, au milieu de tant de traités et d'un tel bruissement d'idées, il a pris cette importance. Car ce qu'il nous dit est simple et clair: que, dans notre monde d'abondance de biens et d'appauvrissement de la vie, nous ne pouvons plus ignorer la valeur de l'échange et la nécessité de l'appartenance - ce fragile équilibre qu'il résume dans le motif de ‘’l'éthique de la terre’’ et qui sera le souci du siècle à venir.

Aldo Leopold démonte pour nous le mécanisme de cette catastrophe à l'échelle du monde, au cours de laquelle disparurent en quelques décennies les graminées de la Prairie, les forêts de chênes séculaires qui leur servaient de sentinelles, et les marécages de la région des Grands Lacs, condamnés pour leur improductivité - catastrophe qui s'acheva au début du siècle par la disparition des pigeons voyageurs, cet «ouragan biologique» qui traversait chaque année le continent américain de haut en bas et de long en large, consommant les baies sauvages et donnant en échange l'amour intense pour cette terre et pour ce ciel grand ouvert qu'ils embrassaient de leurs ailes.

Apprendre à penser comme une montagne

Il a pu mesurer la conséquence tragique de la disparition des prédateurs - loups, pumas et ours. La prolifération des cerfs a condamné la montagne à une mort lente, que les incendies chaque été rendent aujourd'hui plus inexorable. Mais accepter le voisinage des prédateurs, dit Leopold avec un humour amer, eût été ne plus penser comme un homme, mais «apprendre à penser comme une montagne».

L'unité des nations
L'Almanach d'un comté des sables révèle la permanence du monde, dans tous ses gestes et dans tous ses règnes. Il parle du voyage que les oies commencèrent au pléistocène, proclamant chaque année au printemps «l'unité des nations depuis la mer de Chine jusqu'aux steppes sibériennes, de l'Euphrate à la Volga, du Nil à Mourmansk, du Lincolnshire au Spitzbergen», Il parle de la danse magique des bécasses dans l'amphithéâtre des marécages, de l'ivresse du vent, du langage des arbres et de leur mémoire, inscrite dans les cercles de leurs troncs, aussi précieuse et précise que les traités d'histoire des bibliothèques, du tableau sublime que sait peindre la rivière Wisconsin certains matins d'été et des domaines illimités de l'aube, qu'aucun fonctionnaire du cadastre ne pourra jamais arpenter.

Aldo Léopold et la génèse
Aldo Leopold fut l’un de ceux qui accréditèrent la thèse, encore largement répandue, selon laquelle, l’invitation faite à l’homme dans le Genèse de dominer la nature aurait été à l’origine des catastrophes écologiques. J.D.

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La transformation de la nature par l'homme
On a souvent dit qu’Aldo Leopold était opposé à une transformation de la nature par les activités de l’homme. «Eh bien, c,est faux» écrit René Dubos dans Courtisons la terre:

Dans le dernier chapitre de son livre A Sand Country Almanach, Aldo Leopold écrivait quelques lignes qui constituent toujours le matériau de base d'une « éthique de la terre », philosophie qui demeure, aujourd'hui encore, associée à son nom. « Nous devons, déclarait-il, cesser de penser que l'utilisation convenable du sol est un problème d'ordre uniquement économique. Examinons chaque question en nous demandant ce qui est esthétiquement et éthiquement bon, en même temps qu'économiquement opportun. Une chose est bonne quand elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ; elle ne l'est pas quand elle tend à autre chose. » On a souvent vu dans cette affirmation la preuve qu'Aldo Leopold était opposé à une transformation de la nature par les activités de l'homme. Eh bien, c'est faux.

Aldo Leopold plaidait certes en faveur de la prise en considération du bien-être écologique de la planète, mais nulle part dans son livre il n'a écrit que les communautés biotiques naturelles de la nature non domestiquée sont les plus désirables. Jamais il n'a écrit qu'il faut, par principe, ne pas les modifier. Il décrit même plusieurs écosystèmes qui, de toute évidence, avaient toute sa faveur, alors qu'ils témoignaient pourtant bel et bien d'une intervention fortuite ou délibérée de l'homme. Ces quelques lignes, qui lui sonl empruntées, valent mieux que toutes les démonstrations. Aldo Leopold écrit : « Dans le cas du Kentucky, nous ne savons même pas d'où est venu le bluegrass\ s'il s'agit d'une espèce indigène ou importée clandestinement d'Europe. » Tout ce que nous savons, c'est que « les champs de canne à sucre, lorsqu'ils furent soumis à la conjonction particulière des forces que représentent la vache, la charrue, le feu et la hache du pionnier, se transformèrent en bluegrass ».

Dans l'Europe du Nord, la « physiologie du sol demeure en grande partie normale malgré des siècles d'occupation humaine. Quant à l'Europe de l'Ouest, sa flore et sa faune sont aujourd'hui très différentes de ce qu'elles étaient il y a deux mille ans [...] Cependant, le sol est toujours là et, avec l'aide d'agents nutritifs importés, il continue d'être fertile ; l'eau coule normalement ; la nouvelle structure paraît fonctionner et durer. Le circuit ne présente aucun blocage ni dérèglement visibles.

« L'Europe de l'Ouest, donc, possède un biotope résistant. Ses processus internes sont solides, élastiques, capables de résister aux tensions. Aussi violentes qu'aient été les modifications, la nature a réussi jusqu'ici à mettre en place un nouveau modus vivendi préservant les caractéristiques qui la rendent habitable par l'homme ainsi que par la plupart des autres organismes vivants indigènes.

« Le Japon semble constituer un autre exemple de transformation opérée sans dérèglement [...]

« Le bien-être de la terre consiste dans la capacité de son sol à se renouveler. La conser¬vation de la terre est la manière dont nous nous efforçons de comprendre et de préserver cette capacité. »
Ainsi, même s'il déplorait les dégâts causés à beaucoup de terroirs par une mauvaise gestion, Leopold n'en prenait pas prétexte pour condamner a priori toute intervention.

Dans beaucoup de contrées du monde occupées depuis de longues périodes, l'homme a donc délibérément créé des écosystèmes artificiels dans lesquels on peut voir l'équivalent de manifestations naturelles.

René Dubos, Courtisons la terre, Stock 1980, p.138-139

 

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