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David Suzuki

Jacques Dufresne

Dans la biographie de David Suzuki sur le site de la Fondation du même nom, on nous dit ce qu’il a fait : généticien, journaliste, auteur de 40 livres, animateur de l’émission The Nature ou Things. Il a reçcu Prix scientifique UNESCO et une médaille du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE). Il est titulaire de 22 doctorats honorifiques qui lui ont été décernés par des universités canadiennes, américaines et australiennes. Il a eu l'honneur de recevoir six noms autochtones et d'avoir été officiellement adopté par deux tribus en raison du soutien indéfectible qu'il a accordé aux Premières Nations canadiennes.
 



Mais à en juger ainsi uniquement par ce qu’il fait cet homme ne ressemble à aucun des grands de l’écologie qui, en plus d’agir sur le terrain ont laissé en témoignage une vision du monde indiquant  ce qu’ils ont été, qui ils sont: On lui doit pourtant une admirable synthèse The Sacred Balance paru en français en 2002, à Montréal, chez Fides, sous le titre de L'équilibre sacré.

On pourra lire plus loin, sous le titre de Corps et âme, un extrait de cette synthèse. Nous présentons d’abord deux nouvelles. La distance entre ces nouvelles et la poésie de Neruda évoque bien l’envergure du personnage.

Changements climatiques : les terres agricoles du Québec convoitées

Communiqué, le 9 novembre 2015

Un nouveau rapport met en garde contre le risque accru d'accaparement des terres agricoles québécoises par des intérêts financiers étrangers
Montréal — Un nouveau rapport de la Fondation David Suzuki met pour la première fois en relief les risques accrus d'accaparement des terres agricoles du Québec dans le contexte des changements climatiques. Climat d'accaparement : Changements climatiques, accaparement des terres agricoles et sécurité alimentaire au Québec documente les phénomènes d'accaparement et de financiarisation des terres agricoles ainsi que l'impact des changements climatiques sur l'agriculture dans le monde et au Québec et conclut que le Québec doit dès maintenant agir pour éviter de perdre le contrôle de cette ressource stratégique pour sa sécurité alimentaire future.
Pour Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki : « Les terres agricoles du Québec sont une ressource stratégique qui fera l'objet d'une convoitise accrue au cours des prochaines décennies, au même titre que l'eau douce. Que ce soit au profit d'intérêts financiers québécois ou étrangers, il existe un risque réel que le Québec voit son agriculture lui échapper, mettant du même coup à risque sa sécurité alimentaire. Le Québec doit agir dès maintenant pour conserver le contrôle de cette ressource », a-t-il ajouté.
Le rapport documente la manière dont les changements climatiques vont affecter l'agriculture à travers le monde et mener à une raréfaction ou à une perte de productivité des terres agricoles. Dans la mesure où le Québec sera relativement moins touché que d'autres régions du globe, profitant entre autres d'un accroissement de la saison de production et de ressources hydriques abondantes, la valeur des terres agricoles québécoises risque d'augmenter aux yeux des investisseurs de partout. Le phénomène d'accaparement observable dans plusieurs régions du monde est également analysé dans le rapport. Source

Après Keystone, Énergie Est?

Après des années de tergiversations, et suite à une mobilisation citoyenne sans précédent, l'administration Obama a finalement rejeté le controversé projet Keystone XL qui devait acheminer le pétrole des sables bitumineux aux raffineries du golfe du Mexique. Maintenant que les projets Northern Gateway d'Enbridge et Keystone XL sont respectivement bloqués en Colombie-Britannique et aux États-Unis, et malgré la vague d'espoir citoyenne qui s'est propagée en réponse à ces blocages, la pression se fera de plus en plus forte pour que le Québec autorise le projet Énergie Est, de loin le plus ambitieux projet d'oléoduc en Amérique du Nord. Le Québec trouvera dans la décision d'Obama les arguments pour dire non.

S'il prend le temps de lire attentivement la décision du Secrétaire d'État américain, John Kerry, le Premier ministre du Québec pourra difficilement accorder son appui au projet Énergie Est. On peut lire dans la décision du Secrétaire d'État sur le projet Keystone XL que :

Le projet proposé a un impact négligeable sur notre sécurité énergétique. Le projet proposé ne conduirait pas à une baisse du prix de l'essence pour les consommateurs. La contribution du projet proposé à notre économie serait marginale à long terme. Le projet proposé soulève une série de préoccupations au sujet de son impact sur les communautés locales, l'approvisionnement en eau, et les sites du patrimoine culturel. Le projet proposé faciliterait le transport dans notre pays d'une source particulièrement sale de carburant. Ces arguments peuvent et doivent être transposés intégralement au cas d'Énergie Est. Source

Corps et âme

Nommer une chose crée son identité : les noms déterminent les valeurs et les fonctions ; ils donnent une vie, une existence propre. Nous sommes notre nom de manières indescriptibles; nous nous entendons appelés dans une pièce bruyante, nous avons d'une cer¬taine façon l'impression que les lettres mêmes de notre nom sont nôtres. Le langage, qui tisse des mondes d'être et de sens, est une épée à deux tranchants. En appelant «bois d'œuvre» une forêt, « ressource » le poisson, « matiète première » la nature sauvage, on s'autorise à les traiter en conséquence. La propagande des pratiques sylvicoles destructrices nous signale que « la coupe à blanc est une prairie transitoire ». La définition identifie, spécifie et circonscrit une chose, précise ce qu elle est et ce qu'elle n'est pas : elle est l'ins¬trument de notre superbe cerveau classificateur. La poésie, au contraire, est l'instrument de la synthèse, de l'art narratif. Elle s'en prend aux frontières dans un effort pour signifier davantage, inclure davantage, dénicher l'universel dans le particulier. Elle est la danse des mots qui crée plus que du sens, qui rattache le nom, la chose, à tout ce qui l'entoure.


Le sens qui coule du cerveau ancien est ma seule boisson,
Ce que boivent les oiseaux, les herbes et les pierres.
Que tout reflue
Jusqu'aux quatre éléments,
Jusqu'à l'eau et la Terre et le feu et l'air.

SEAMUS HEANEY, « The First Words »


Depuis l'origine de la poésie, poètes et chansonniers ont combattu la dichotomie corps-âme, chantant leur sentiment que l'uni¬vers, le corps et l'esprit évoluent éternellement de concert dans le monde. La poésie prend la créature humaine blessée, mortelle, languissante, et lui redonne le sentiment d'être en symbiose. Les mots ouvrés tentent de résoudre les contradictions de la conscience en saisissant la parole (aussi immatérielle que l'air, aussi fugitive que le souffle) dans son mouvement même et en la fixant dans l'éternel.



Et j'ai senti
Une présence qui me trouble comme l'ivresse
De pensées élevées; une sublime intuition
D'une réalité bien plus intimement fondue
Dont le séjour est la lumière des couchants,
Et l'océan rond et l'air vivant,
Et le ciel bleu, et dans l'esprit de l'homme :
Un élan, et une âme qui détermine
Toutes choses pensantes, tous les objets de toute pensée,
Et déferle sur tout.

WILLIAM WORDSWORTH, «Tintern Abbey»


Tandis que la vision cartésienne du monde resserrait son étreinte sur l'Occident, les poètes, écrivains et philosophes lançaient une contre-attaque en utilisant leur expérience personnelle de la nature comme une arme contre les principes d'abstraction de la science. À la fin du xviif siècle et au début du xrxe siècle, en Angleterre et en Europe, le mouvement romantique produisait une poésie extra¬ordinaire souvent tenue, aujourd'hui comme alors, pour sentimentale et antirationnelle. En fait, les meilleures pages de la poésie romantique sont foncièrement subversives, s'en prennent à la sagesse conventionnelle de ce temps et du nôtre. Des poètes comme Blake, Schiller et Wordsworth affirment la réalité et la primauté de la perception humaine et la compréhension détermi¬nante qui en découle.

Des artistes de toute sorte tendent à concevoir leur travail comme similaire, voire identique à celui du monde naturel et à son processus incessant de création. « Les grandes oeuvres d'art, si l'on en croit Goethe, sont tout aussi authentiquement filles de la nature que les montagnes, les rivières et les plaines. » Thomas Huxley, le grand scientifique victorien, a inversé la comparaison : « La nature vivante n'est pas une mécanique, mais un poème. » Paul Klee pui¬sait l'inspiration pour ses tableaux dans toute la création: «Je m'immerge préalablement dans l'univers, puis me tiens dans un rapport fraternel avec mes voisins, avec tout ce qu'il y a sur cette Terre.» Dans bien des sociétés, l'art est pratique (parce qu'il est efficace), c'est une structure indissociable des nécessités de l'exis¬tence : colonnes sculptées qui supportent la toiture et montent la garde devant le lieu de séjour, rituels de guérison, danses de la pluie, peintures de sable. Ces expressions sont des moyens de rendre visibles les structures de l'univers, les câbles qui nous attachent à la Terre. Dans notre société, cette valeur intrinsèque de l'art a été oblitérée. Dans certains cas, une valeur marchande en a pris la place, par exemple dans les folles surenchères pour les Iris de Van Gogh ou dans le prix des billets pour le ballet. Par ailleurs, le discours officiel déclare sans valeur d'autres objets ou procédés: rondes enfantines, chansons de marche des soldats, histoires pour endormir, châteaux de sable (objets des plus paradoxaux, ces constructions fortifiées et crénelées qu'emportera la prochaine marée). Ce ne sont que des jeux, estimons-nous, que des passe-temps. Ce disant, nous sommes pertinemment au fait d'une autre vérité plus fondamentale : le monde, ce jeu auquel s'adonnent ensemble la vie, la matière et l'esprit, n'est ni plus ni moins lui aussi qu'un passe-temps. Nous sommes des participants à ce jeu, nous l'exprimons, nous en relatons le cours. Nous parlons, donc nous communiquons. Nous chantons, donc nous nous joignons à la chanson de la création.

VIVRE SELON L'ESPRIT

Une éthique solidement fondée sur l'écologie est la prochaine étape cruciale. D'abord, il nous faut résoudre les contradictions doulou¬reuses de notre existence. Nous savons qui nous sommes, d'où nous venons et la raison de notre présence, mais ce savoir nousimporte peu ; notre culture a tendance à nier ou à dissimuler cette clairvoyance et, convaincus que la vérité est «objective» plutôt qu'incarnée, nous nous en trouvons aliénés et craintifs. Un monde qui n'est que matériaux bruts, ressources, matière inanimée desti¬née à être transformée en biens, n'a en soi rien de sacré. Nous abat¬tons donc le bosquet sacré, le laissons en friche et déclarons cela sans importance parce qu'il ne s'agit que de matière. De la même manière, les négriers d'un autre siècle déclaraient leur marchandise incapable de «sentiment proprement humain». De la même manière aussi, au nom de la recherche, on a sacrifié des générations d'animaux de laboratoire. Des pesticides qui empoisonnent lacs et rivières, le poisson qui disparaît des océans, les forêts tropicales qui s'envolent en fumée — tel est le monde que nous avons appelé si impérativement à l'existence et nous continuerons d'y vivre à moins de chanter une autre chanson, de raconter une autre histoire.

Nous savons très bien ce qui compte le plus pour nous : les êtres que nous aimons, l'endroit où nous habitons. « Ta patrie est là où est ton cœur » : cet adage incarne une vérité éprouvée. Nous savons aussi ce que nous craignons le plus : la séparation, la perte, l'exclu¬sion, l'exil et la mort — exil définitif. La spiritualité — les moyens par lesquels nous touchons le sacré, résistons à la désintégration — pourrait être notre premier outil d'adaptation locale. Les formes et variétés de croyances spirituelles et de rituels présents dans les cultures sur Terre pourraient bien fournir un autre exemple de l'incroyable et prodigue invention de la vie en matière de moyeni de survie, au fil de l'évolution. Nous ne pouvons pas retourner intégralement à notre ancienne vision du monde qui nous incor¬porait si intimement dans notre écosystème ; trop d'eau est passée sous les ponts. Mais nous pouvons revenir à certaines de nos plus vieilles questions et trouver leurs réponses qui nous crèvent Ici yeux. Quel est le sens de la vie? Réponse: la vie. Pourquoi sommes-nous ici ? Réponse : pour être ici, pour être en symbioid pour être. Le monde fait des tas de choses: il boucle le cycle de l'eau, forme le sol, fait pousser les champignons, crée les bactéries, invente l'or, le granit, le rayonnement électromagnétique, les châ¬taigniers. Et, à travers nous, il devient conscient. Si nous pouvions voir (aussi clairement que nous le voyions jadis) que notre con¬versation avec la planète est réciproque et mutuellement créatricei nous ne saurions nous empêcher de marcher avec précaution dans le champ de la raison d'être.



Si nous n'étions pas si entêtés
à maintenir le rythme de nos existences
si nous nous arrêtions enfin
peut-être qu'un énorme silence
pourrait suspendre cette tristesse
de ne jamais nous comprendre ,
et de nous menacer de mort.
PABLO NERUDA



David Suzuki, L'équilibre sacré. Montréal, Fides, 2002, p.245-249

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