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Bernard Charbonneau

Jacques Dufresne

«Agrégé d’histoire et de géographie, mais aussi grand ami et principal vis-à-vis intellectuel de Jacques Ellul, Bernard Charbonneau est avant tout un pionnier de l’écologie en France. Dès 1936, il avait écrit un texte fondateur : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ». Il considérait alors déjà que la technique était le facteur décisif de notre société moderne : on sait combien cette intuition inspirera Jacques Ellul. Et Charbonneau défend dès 1945 l’idée d’une autonomisation de la technique. Il consacre alors ses recherches à ce qu’il appelle « la grande Mue de l’humanité », et aux menaces qu’elle fait peser sur le milieu naturel et sur la liberté de l’homme. La liberté est en effet le second grand thème de sa réflexion, qu’il partage avec Ellul : la liberté consiste selon lui à s’arracher aux déterminations sociales et psychologiques, pour accomplir un acte personnel, c’est-à-dire pour réaliser dans sa vie l’unité de sa pensée et de ses actes. Or les prétentions prométhéennes de l’homme moderne et de l’État tentaculaire minent les conditions de possibilité d’une véritable liberté. C’est à une reconquête de sa propre vie que chacun est invité. La libération politique est un mythe : seules les résistances locales ont un sens. Il s’agit avant tout de dire la vérité face à la propagande. C’est ce à quoi s’emploieront Charbonneau et Ellul, non sans un certain succès, en s’opposant aux projets ministériels de « développement », c’est-à-dire de bétonnage, de la côte Aquitaine, visant à en faire une seconde côte d’Azur. »(Site de l’association Jacques Ellul)

BERNARD CHARBONNEAU (1910-1996)
 




Où est le vrai Charbonneau ? Dans cet émerveillement de la vieille paysanne ou dans les allusions plus fréquentes encore à une nature dénuée de sens ?  «Plus la science accroît la puissance de ses moyens, plus cette connaissance bornée à son objet nous rend incertains, ignorants de nous-mêmes et de la signification de notre monde. Alors que l'intuition du sens de la beauté de l'univers peut être révélée à l'amour émerveillé d'une vieille femme illettrée, et au savant lui-même s'il accepte de se dépouiller de sa science. »
Charbonneau B. Finis terrae, éditions À plus d’un tire, La Curiaz, 2010, p.182

LA GRANDE MUE

Dès son adolescence urbaine Charbonneau a su que l’essentiel de la transformation de la société à laquelle il assistait n’était pas le changement que des groupes humains essaient d’imposer à d’autres – au nom de leur conception du bien – par la force des haut-parleurs ou par celle des canons. Bien plus que le jeu des forces politiques de droite ou de gauche, ce qui à ses yeux détermine les transformations de la vie des hommes, c’est d’abord et surtout ce qu’il appelle la Grande Mue de l’humanité, c'est-à-dire la montée en puissance accélérée du pouvoir de l’humanité dans tous les domaines. Cette notion de Grande Mue est importante et elle est fréquemment utilisée par Charbonneau dans des textes rédigés à diverses étapes de sa vie ; nous nous bornerons ici à reprendre la définition qu'il en donne dans Le système et le chaos : «La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l'immutabilité d'un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d'une histoire que religions et idéologies s'époumonent à suivre ; chaque homme l'expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières elle met en jeu l'humanité.» Daniel Cérézuelle, Acte du colloque Bernard Charbonneau/ Habiter la terre.

MOMENTS D’ÉQUILIBRE ET D’HARMONIE

« La ville dans la campagne, deux mondes antithétiques mais par cela même complémentaires. C'est la verte immensité qui donne son prix à l'univers clos et construit dans la pierre; et c'est l'univers fermé et artificiel qui fait la valeur de l'étendue changeante qui l'assiège.» CHARBONNEAU B. Le jardin de Babylone. Ed. L’encyclopédie des nuisances, Paris 2002 p.16

«Nous avons vaincu la nature. Aussi devons-nous apprendre à ne plus la considérer comme l’ennemi que nous devons briser. Cette victoire fut parfois mesurée, comme dans la campagne telle qu’elle existe dans certains pays anciennement civilisés. En Europe, en Asie, dans quelques rares contrées d’Afrique et d ‘Amérique, l’homme s’est lentement soumis à la nature autant qu’il l’a soumise. Et le paysage est né de ce mariage où les champs et les haies épousent les formes des coteaux, dont les vallées portent leurs fermes et leurs villages aux mêmes points où les branches portent leurs fruits. Et comme on ne saurait dire où commence l’homme et où finit la nature dans le paysage, il est impossible de distinguer le paysan du pays. »(Op.cit. p.27) . « Qui considère la campagne dans nos pays d’Europe ne voit ni l’homme ni la nature mais leur alliance »(Opus.Cit. p.79)

Dans une lettre à sa fiancée :« C’est un vallon boisé un peu à l’écart de la route goudronnée de Cadillac à Bordeaux. Il s’y trouve tout ce qui me plaît, des arbres, des sources, une étroite bande de pré au fond du vallon ; un seul point noir, la Garonne travaillée par les marées a des berges de vase. [...] Il n’y a pas un aspect de ce pays qui ne soit en moi-même... C’est quand je t’aurai fait passer par ces chemins que tu seras absolument associée à moi. ».

LE MYTHE DE LA NATURE

C’est de ces moments que Charbonneau a la nostalgie et non de cette nature romantique, parfaite à l’origine, dont on se sent exclu comme d’un paradis. «Retourner à la nature, dit-il, c'est retrouver le lien sacré qui relie l'homme au cosmos en faisant demi-tour sur le chemin qui a mené du christianisme au rationalisme. Après D.H.Lawrence et combien d'autres intellectuels, certains écologistes sont hantés par la nostalgie d'une religion qui réintégrerait l'homme dans le tout en résolvant les contradictions qui alimentent l'angoisse moderne. Mais ce paganisme panthéiste, rebouilli au feu de l'Évangile, n'a rien de la mesure et de l'harmonie grecque, il relève du seul Dyonisos retour d'Asie. [..» . CHARBONNEAU, B. Le Feu vert, Parangon/Vs Lyon, 2009, P. 97
« Comment nos ancêtres auraient-ils aimé la nature? Ils la vivaient, ils étaient eux-mêmes nature: force brutale et instincts paniques ». Jardin de Babylone, p.10

RESPONSABILITÉ

« On comprend, écrit-il, qu’on soit tenté de fuir ce redoutable honneur qui nous découvre seul, portant la terre et l’univers sur nos épaules. Si l’homme, se réengloutissant dans le tout social, devait un jour se détruire avec sa maison, il aurait seulement démontré que sa liberté n’était qu’un mythe dépassant de trop haut la taille de l’anthropoïde. Et la nature aurait automatiquement rectifié son erreur. » Bernard Charbonneau : Le Feu vert, Editions Parangon/Lyon, 2009. P. 78

«Parce que notre puissance s‘élève à l’échelle de la terre nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe. En substituant dans cette recréation l’inhumanité d’une police totalitaire à celle d’une nature totale. » Charbonneau, Bernard : Le Jardin de Babylone. Editions Gallimard Paris 1969. p.32.

LA FIN AVANT LES MOYENS

« La solution de ce problème suppose d’abord un renversement radical des valeurs. Il faut que la fin : la nature pour les hommes, commande les moyens : la science, l’industrie, l’Etat. Ce qui est aller à rebours d’un monde. La tâche est infinie comme notre propre faiblesse, et si on veut l’entreprendre, mieux vaut ne pas se cacher son énormité. Mais si on me dit que l’état de chose actuel est un fait, je répliquerai que ses conséquences pour l’homme en sont un autre, et que l’irréalisme consiste à ne pas les voir. Le fait c’est que, pour nous et surtout nos descendants, il n’y aura pas d’autres voies qu’une véritable défense de la nature. » Charbonneau B. Jardin de Babylone, 1969, p.36

LE PARTICULIER ET L’UNIVERSEL

« L’esprit d’un homme est formé non pas de mille notions vagues (qu’il se hâte d’ailleurs d’oublier) mais de quelques rencontres frappantes pendant lesquelles il a agi : c’est d’un particulier profondément connu et ressenti que naît le sentiment de l’universel. Celui qui a battu tous les recoins d’une rivière, qui s’y est baigné, connaît mieux le Gange que celui qui a lu trois tomes à ce sujet dans le silence de sa chambre. Ce qui importe, c’est la connaissance qui devient chair de l’homme, elle seule compte, le reste est inutile. L’école doit non pas former des savants, mais aider à se développer l’esprit de découverte. »  CHARBONNEAU B. (juin 1937) « Le sentiment de la nature force révolutionnaire » Voir colloque Charbonneau/Habiter la terre

DÉSINCARNATION

« La fin de la terre des hommes serait la conclusion d’une désincarnation progressive ; la passion de connaître pour connaître et celle de dominer pour dominer se seraient conjuguées avec le recul progressif de l’esprit devant le monde. La force fuyant l’esprit, l’esprit fuyant la force, plus vertigineusement que peuvent se fuir les nébuleuses. ».
Le système et le chaos. Critique du développement exponentiel, Paris, Economica, coll. Classiques des Sciences sociales, 1990.p.422

L’INDICIBLE RELIGION

«Nulle participation à un groupe quelconque n’est venu déplacer le jugement solitaire que je pouvais porter sur la réalité morale et sociale. [...] Bien entendu, pas question pour moi, sauf à un proche, de communiquer cette expérience religieuse, elle est à la fois fondamentale et absurde. Elle ne se communique pas, ni ne se prêche. Purement individuelle elle n’a aucun rapport avec une institution, groupe, je dirais même parole quelconque. D’où sans doute l’extrême liberté de pensée qu’elle m’a laissée dans le domaine moral et social. C’est sans doute cette prière quotidienne dans la nuit à une personne invisible qui de très haut me dépasse qui m’a libéré de moi-même, à plus forte raison des avatars d’un temps auquel je participe. » Lettre tardive adressée à Jacques Ellul le 28 mars 1991 :

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