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Romain Gary

Jacques Dufresne

En 1956, Romain Gary recevait le prix Goncourt pour les Racines du ciel. Vingt-quatre ans plus tard, dans la préface à une nouvelle édition, il notait : «On a bien voulu écrire, depuis la parution de ce livre il y a vingt-quatre ans, qu'il était le premier roman « écologique », le premier appel au secours de notre biosphère menacée. Je ne mesurais cependant pas moi-même, à l'époque, l'étendue des destructions qui se perpétraient ni toute l'ampleur du péril.

Romain Gary (1914-1980)

Cette fiche a été entièrement rédigée à partir de l'édition de 1990 du livre source: Les racines du ciel, Paris Gallimard,


En 1956, je me trouvais à la table d'un grand journaliste, Pierre Lazareff. Quelqu'un avait prononcé le mot « écologie ». Sur vingt personnalités présentes, quatre seulement en connaissaient le sens...On mesurera, en 1980, le chemin parcouru. Sur toute la terre les forces s'organisent et une jeunesse résolue est à la tête de ce tombât. Elle ne connaît certes pas le nom de Morel, le pionnier cette lutte et le héros de mon roman. C'est sans importance. Le cœur n’a pas besoin d'un autre nom. Et les hommes ont toujours donné le meilleur d'eux-mêmes pour conserver une certaine beauté é la vie. Une certaine beauté naturelle...» p.216

Morel a été résistant en France et prisonnier dans un camp allemand : destin idéal pour admirer la liberté des éléphants. « la plus grande image de liberté vivante qui existât encore sur terre.

Pour lui  « tout n'est pas encore salopé, exterminé, gâché. » Il se dit « qu'il existe encore quelque chose de beau, de libre sur cette terre de merdeux. Les éléphants n'y sont pour rien, pas coupables » de ce que deviennent les hommes et la terre qu'ils habitent, envahissent, détériorent au nom du progrès. Mais finalement, « nous sommes tous des êtres humains, tous d'une même grande et belle famille zoologique. »

Selon Morel sous la plume de Romain Gary, « L'Afrique perdra lorsqu'elle perdra les éléphants. Comment pouvons-nous parler de progrès, alors que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? » Morel encore: ««Il (…) me demanda sarcastiquement si je savais que les éléphants étaient en réalité les derniers individus – oui, monsieur – et qu’ils représentaient, paraît-il, les derniers droits essentiels de la personne humaine, maladroits, encombrants, anachroniques, menacés de toutes parts, et pourtant indispensables à la beauté de la vie.»

Rien de nouveau sous les tropiques

“C'était pas dizaines de milliers, dit-il, que les éléphants étaient abattus chaque année en Afrique – trente mille, l'année dernière – et il était décidé à tout faire pour empêcher ces crimes de continuer. Voilà pourquoi il était venu au Tchad : il avait entrepris une campagne pour la défense des éléphants. Tous ceux qui ont vu ces bêtes magnifiques en marche à travers les derniers grands espaces libres du monde savent qu'il y a là une dimension de vie à sauver. La conférence pour la protection de la faune africaine allait se réunir bientôt au Congo et il était prêt à remuer ciel et terre pour obtenir les mesures nécessaires. Il savait bien que les troupeaux n'étaient pas menacés uniquement par les chasseurs – il y avait aussi le déboisement, la multiplication des terres cultivées, le progrès, quoi ! Mais la chasse était évidemment ce qu'il y avait de plus ignoble et c'était par là qu'il fallait commencer. Savait-elle par exemple qu'un éléphant tombé dans un piège agonisait souvent, empalé sur des pieux, pendant des jours et des jours ? Que la chasse au feu était encore pratiquée par les indigènes sur une large échelle et qu'il lui était arrivé de tomber sur les carcasses de six éléphanteaux victimes d'un feu auquel les bêtes adultes avaient pu échapper grâce à leur taille et à leur rapidité ? Et savait-elle que des troupeaux entiers d'éléphants s'échappaient quelquefois de la savane enflammée brûlés jusqu'au ventre et qu'ils souffraient pendant des semaines ? - il avait entendu pendant des nuits entières les cris de ces bêtes blessées. Savait-elle que la contrebande de l'ivoire était pratiquée sur une grande échelle par les marchands arabes et asiatiques qui poussaient les tribus au braconnage ? Des milliers de tonnes d'ivoire vendues chaque année à Hong-Kong… Trente mille éléphants par an – pouvait-on réfléchir un instant à ce que cela représente sans avoir envie de saisir un fusil pour se mettre du côté des survivants ? Savait-elle qu'un homme comme Haas, fournisseur choyé de la plupart des grands zoos, voyait crevé sous ses yeux au moins la moitié des éléphanteaux qu'il capturait ? Les indigènes, eux, au moins avaient des excuses : il n'y avait pas assez de protéines dans leur régime alimentaire. Ils abattaient les éléphants pour les manger. C'était, pour eux, de la viande. La préservation des éléphants exigeait donc, en premier lieu, l'élévation du niveau de vie en Afrique, condition préalable de toute campagne sérieuse pour la protection de la nature. Mais les blancs ? La chasse « sportive » - pour la « beauté » du coup de fusil ?”

“Les gens se sentent tellement seuls et abandonnés, qu'ils ont besoin de quelque chose de costaud, qui puisse vraiment tenir le coup. Les chiens, c'est dépassé, les hommes ont besoin des éléphants.”

«La seule chose que les indigènes voient dans un éléphant, c'est la viande, lui rappelai-je. La beauté de la faune africaine les laisse, croyez-moi, bien indifférents. Lorsque les troupeaux dévastent les récoltes, et que l'Administration fait abattre quelques bêtes, en principe on laisse toujours pourrir les corps sur place pour servir d'exemple aux autres. Mais dès que le lieutenant de chasse a le dos tourné, les noirs dévorent la viande et ne laissent que la carcasse. Quant à la beauté de l'éléphant, sa noblesse, sa dignité, et caetera, ce sont là des idées entièrement européennes comme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

L'Afrique ne s’éveillera à son destin que lorsqu'elle aura cessé d'être le jardin zoologique du monde... Lorsqu'on viendra ici, non pour regarder nos négresses à plateaux, mais nos villes et nos richesses naturelles enfin exploitées à notre seul profit. Tant qu'on parlera de « nos espaces illimités », et de notre peuple « de chasseurs, de cultivateurs et de guerriers », nous serons toujours à votre merci — ou pire encore, à la remorque de quelqu'un. L'Amérique est sortie de ses limbes avec la disparition des bisons et des buffles ; tant que les loups ont poursuivi les traîneaux dans la steppe russe, le moujik a crevé de saleté et d'ignorance, et le jour où il n'y aura plus de lions ni d'éléphants en Afrique, il y aura par contre un peuple maître de son destin. Pour notre jeunesse, nos élites — dosées au compte-gouttes — les grands les troupeaux en liberté donnent la mesure du retard qu'il faut payer... Nous sommes prêts à essayer de rattraper ce retard, non seulement au prix des éléphants, mais encore à celui de notre vie...p.615


« Ce que le progrès demande inexorablement aux hommes et aux continents, c’est de renoncer à leur étrangeté, c’est de rompre avec le mystère, – et sur cette voie s’inscrivent les ossements du dernier éléphant…L’espèce humaine était entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre. »

Sous l’œil de Teilhard de Chardin

Le père Teilhard de Chardin, dont, en 1956, l’œuvre était controversée est l’un des personnages du roman. Romain Gary le situe si bien au-delà de la mêlée, dans un silence si hautain qu’il ne parvient pas à bien saisir sa pensée, sur le progrès en particulier.

«On prétend, mon Père, que vous avez caché notre ami sur un de vos terrains de fouilles, et qu'il est tout juste en train de reprendre son souffle, avant de continuer, mais je vois mal pourquoi vous manifesteriez tant de sympathie à un homme qui veut s'ériger lui-même en protecteur suprême de la nature. Cela me paraît aller contre ce qu'on connaît de votre ordre, et même de vos écrits. Si je vous ai bien lu, vous ne semblez pas attendre grand-chose de nos efforts, et on dirait que vous considérez la grâce elle-même comme une mutation biologique qui donnera enfin à l'homme les moyens organiques de se réaliser tel qu'il se veut. S'il en est ainsi, la lutte de Morel, sa tentative de soulèvement vous paraissent sans doute comiques et futiles et peut-être n'avez-vous cherché auprès de moi et dans ces souvenirs que nous avons évoqués ensemble que le divertissement d'une nuit. Avec ses pétitions, ses manifestes, ses tracts, ses comités de défense, et pour finir, avec son maquis armé et organisé, il doit vous sembler qu'il réclame de nous un changement qui, pour longtemps encore, n'est concevable que comme un chant d'espoir. Mais je ne puis me résigner à un tel scepticisme et j'aime mieux croire que vous n'êtes pas sans éprouver une sympathie secrète pour ce rebelle qui s'est mis en tête d'arracher au ciel lui-même je ne sais quel respect de notre condition. Après tout, notre espèce est sortie de la vase il y a quelques millions d'années, et elle finira par triompher aussi un jour de la dure loi qui nous est faite, car notre ami avait raison : c'est là, sans aucun doute, une loi qu'il est grand temps de changer. Il ne restera alors de l'infirmité et du défi d'être un homme qu'une dépouille de plus sur notre chemin. »

Le jésuite fit de la tête un signe bref, qui pouvait aussi bien avoir été causé par un brusque écart de son cheval, que par un geste d'assentiment. Avec ses lèvres minces, mais sans sécheresse, et toujours adoucies aux commissures par les deux petits traits fins de l'ironie, avec ses yeux perçants et étroits, son grand nez osseux, il avait le profil d'un marin breton habitué à scruter l'horizon. p.. 721


 

 

 

Lettre à un éléphant

A la suite de Les racines du ciel, les éléphants restent une source d’inspiration pour Romain Gary. Il publie un texte intitulé Lettre à un éléphant.
Extrait: « Monsieur et cher éléphant,…Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés (…). A mes yeux,…, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral (…). Il semble évident…que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes (…). Dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus de place pour l’homme. »

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