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More Thomas

1478-1535

«Sir Thomas More – ou plus exactement saint Thomas More, puisqu'il a été béatifié par l'Église catholique en 1886 et canonisé en 1935 – a été présenté tour à tour comme "la figure la plus séduisante du début du XVIe siècle", "la voix de la conscience" de la première Réforme anglaise et "l'une des trois plus grandes figures de la Renaissance anglaise". Savant, juriste, théologien, homme d'État et finalement martyr, son influence s'est moins exercée sur l'évolution de la Réforme en Angleterre que sur la création d'un genre littéraire particulier: la description futuriste d'une société idéale. Le titre de son oeuvre la plus célèbre, L'utopie, a fini par devenir un mot de la langue courante; et «utopique» se dit souvent d'un projet idéaliste dont la réalisation serait très souhaitable, mais qui est complètement irréaliste et impraticable. Dans le domaine de la théorie politique, les libéraux comme les socialistes attribuent à Thomas More la paternité de quelques-unes de leurs idées.»

KEITH WATSON, "Sir Thomas More (1478-1535)", Perspectives, vol. XXIV, n° 1-2, 1994, p. 189)



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Tout dans la vie de More, comme dans celle de Socrate, s’ordonne autour d’une mort à laquelle l’un et l’autre auraient pu facilement échapper s’ils avaient attaché moins d’importance à la voix de leur conscience. Cette voix les incita à marcher vers la mort, incompris même de leurs proches. La mort du premier fut la condamnation du tribunal démocratique d’Athènes; la mort du second mit le protestantisme anglais naissant en contradiction avec lui-même.

Le premier et le plus grand des protestants anglais, ce fut en effet le catholique Thomas More. Celui qui poussa le plus loin le respect de sa conscience face au pouvoir spirituel du moment, ce fut le catholique Thomas More. L’homme le plus moderne de son temps, celui qui souhaita la plus haute et la plus libérale éducation pour les femmes, et qui l’offrit à ses propres filles, ce fut aussi le catholique Thomas More.

Les sages et les saints se détachent plus ou moins bien de leur personnage dans l’esprit de ceux qui les aperçoivent d’abord de très loin dans l’espace et dans le temps; il y a presque toujours un peu de frayeur dans l’admiration qu’ils suscitent en nous. Cela tient sans doute à ce que la différence entre eux et nous est démesurée par rapport à la ressemblance. Chez Thomas More, cette différence se fait oublier. Comme sa propre sainteté se faisait oublier à ses yeux. Cet homme de tous les paradoxes fut aussi, de l’avis d’Érasme notamment, le plus bel être de son époque, le plus admirable et le plus attachant. On ne peut s’approcher de lui sans l’aimer davantage, et on ne peut l’aimer sans se sentir près de lui.

Né en 1478, mort en 1535, More a vécu à une époque charnière du second millénaire. Il en est à la fois le milieu, en ce sens qu’il en réunit les contraires, et le sommet en ce sens qu’il s’élève au-dessus d’eux pour dessiner la figure humaine la plus achevée qui fut, entre l’an mil et l’an deux mille de la chrétienté. Nous n’abusons pas des superlatifs en soulignant le fait que cette figure a été remarquée, dessinée et peinte par le plus grand portraitiste de ce même millénaire, Hans Holbein.

Amico amici amicus
La tendre amitié qui liait Thomas More et Érasme s’étendit jusqu’à un autre illustre ami d’Érasme, le peintre Hans Holbein. Même si l’on sait peu de choses des rapports personnels entre More et Holbein, on peut, et on doit présumer, qu’une grande admiration réciproque, sinon une vive amitié les unissait C’est Holbein qui illustrera la première édition de L’Utopie.

Plus encore que dans le portrait de More, et dans les esquisses que Holbein a faites des enfants de More, le sens profond des affinités entre les deux hommes se trouve au Musée de Bâle, dans le tableau représentant une mère en détresse. La compassion dont l’artiste Holbein témoigne dans ce tableau est de la même qualité que celle dont l’homme d’action, Thomas More, fera preuve dans sa carrière d’homme de loi et d’homme d’État.

Cette compassion parfaitement chrétienne, vécue par de parfaits humanistes, est un bel exemple de cette union des contraires qui prendra chez More les formes les plus diverses. More, avons-nous dit, fut un homme d’action. Il fut aussi un contemplatif. Et chez l’homme d’action, comme chez le contemplatif, on remarque une union des contraires à la deuxième puissance.

À côté de Henri VIII qui convoitait le trône de France avant même de s’emparer de l’autorité pontificale sur l’Angleterre, comme à côté des autres rois de cette époque d’excès, — Charles Quint et François Ier — More apparaît comme l’homme de la retenue dans l’action plutôt que comme l’homme d’action représentatif de son temps. Et c’est par là qu’il fut un homme d’action accompli, si l’on entend par action tout ce qui protège les conditions de l’apparition de la paix et de la liberté dans le monde. Homme d’action, il le fut en ce sens jusque dans et par sa mort. Son martyre fut sa suprême retenue. Car, si l’homme religieux avait des raisons dictées par sa conscience de résister au despotisme de son roi, l’homme politique avait des vues pénétrantes, comme nous le verrons, sur les conséquences, pour l’unité de l’Europe, de l’éclatement de quinze cents ans de catholicisme.

Union des contraires aussi dans la manière dont More fut contemplatif: jusqu’à la prière perpétuelle, jusqu’à la foi la plus entière et la plus inconditionnelle, non pas faute de maîtriser la dialectique apprise des anciens, mais parce que, comme Pic de la Mirandole — dont il traduisit la biographie — il croyait qu’il ne fallait pas chercher Dieu par la spéculation mais le posséder par l’amour: "Mon pauvre Angelo, que nous sommes fous! Dans notre condition mortelle, nous sommes plus capables d’aimer Dieu que de l’exprimer ou de le connaître. En aimant, nous peinons moins, nous profitons plus, et nous honorons Dieu davantage. Malgré tout cela nous préférons le chercher toujours par la spéculation sans jamais le trouver au lieu de le posséder par l’amour, alors que le trouver serait vain sans l’amour." (cité par Germain Marc’hadour in Thomas More, Paris, Éditions Seghers, 1971, p. 21 )

Par cette manière originale d’être contemplatif, More nous apparaît comme le lieu d’une synthèse entre les deux versants du millénaire. En lui s’unissent le Moyen Âge et la modernité. Non pas le Moyen Âge finissant et sa scolastique décadente, dont il s’est éloigné pour se tourner vers la Grèce antique, mais le Moyen Âge de saint Bernard. Non pas la modernité naissante - qui fera de la force et de la machine la clé de la vision du monde et de la vie -, mais une modernité lointaine, encore utopique, non advenue, caractérisée par l’accès des femmes à l’éducation libérale - qu’il ne faut pas confondre avec la formation universitaire d’aujourd’hui - et par un sens de la mesure, de la limite, de la communauté, dont l’humanité a un besoin si urgent et si manifeste en ce moment. Tout dans More, et d’abord son sens de la justice, qui est proportion , évoque l’église romane, en équilibre et en harmonie autour de son puits de lumière.

Chez les penseurs qui succéderont à More, on ne retrouve plus ce sens de la mesure: l’Angleterre moderne se distinguera notamment par un empirisme excessif, illustré par les oeuvres de Francis Bacon, de Hume, d’Adam Smith, auquel s’oppose un idéalisme également excessif, tel celui de Berkeley. Chez More ces contraires sont unis, unis en une synthèse qui rappelle celle qu’Aristote fit de l’idéalisme de Platon et du matérialisme de Démocrite Par son sens transcendant de la justice et de la communauté, More est plus proche d’Aristote et de sa philia que de Hobbes et de son homme-loup. Dans l’état de nature, soutient Hobbes, l’homme est un loup pour l’homme..

Au sommet, tout est lié. Réunissez les plus beaux tableaux de femme dans une même galerie imaginaire: la Joconde, de Vinci, la Peseuse de perles, de Vermeer, la Mère, de Holbein, la Vénus, de Botticelli, l’Ève, de Durer. Sans jamais perdre de vue ce que chacun de ces tableaux a d’unique, vous en viendrez à vous demander si les auteurs de ces chefs d’œuvre n’ont pas tous peint la même femme, si idéale et si réelle à la fois, que chacun n’a pu saisir qu’un aspect de son inépuisable essence.

De la même manière, on a bien des raisons de croire que les traits des plus beaux représentants de l’humanité se retrouvent en chacun d’entre eux. Plus un homme est grand, plus on peut s’attendre à trouver en lui une récapitulation des diverses formes de grandeur. Selon ce critère Thomas More est un grand parmi les grands. On l’a comparé à Socrate. La comparaison avec Marc-Aurèle s’impose avec autant de force. Et pourquoi limiter la comparaison à des hommes? Par sa fidélité à ses voix intérieures, Thomas More est le frère de Jeanne d’Arc. Enfin, si l’on veut transposer la comparaison sur le plan des archétypes littéraires, Thomas More évoque Antigone, qui opposera les lois non écrites à l’implacable justice de Créon, et le roi Lear qui, dépossédé de toute sa grandeur, mesurera la profondeur de l’amour de sa fille Cordelia.

Bon vivant et pourtant ascète, pacificateur, mais ardent et courageux dans sa manière de l’être, ici encore les contraires s’unissent en More. Il a connu les douceurs de l’esthétique et la rigueur de l’éthique, oscillé entre la simple et chaleureuse vie de famille et celle prestigieuse de la Cour où il occupera les plus hautes fonctions sans se laisser corrompre. Juge, philosophe, diplomate, théologien, auteur renommé de son vivant, qui plus que cet homme de toutes les heures (homo omnium horarum) — ce titre a été repris par Zinneman en 1966 pour son film qui fut classé film de l’année sous la forme suivante: A Man for all Seasons! en version française: Un homme pour l’éternité — mérite de prononcer les mots de Térence: Homo sum nihil humani a me alienum puto Je suis un homme, rien de ce qui est humain ne m'est étranger (Térence).

Si humain, et pourtant si divin, car il portait sur tout ce qui n’est qu’humain un regard venu de cet ailleurs d’où l’on est venu et où l’on retournera. C’est depuis cet ailleurs que More jugera les prétentions de son roi et refusera de les absoudre en prêtant le serment qu’il exigeait de lui. Et toutes les explications de ce geste, dont les conséquences trop aisément prévisibles ne pouvaient qu’être, au mieux l’emprisonnement, et au pire les supplices et la mort, se trouvent dans la vie intérieure de More et s’abîment dans l’unique source de cette vie: l’amour du Christ. Nous n’aurons rien compris de More si, au lieu de le voir soutenu et inspiré par le sommet divin de son être, nous interprétons son humanisme comme une volonté de faire de l’homme la mesure de toute chose et la source de toute lumière.

JACQUES DUFRESNE, Thomas More, L'expérience de Dieu , Fides, Montréal 1999.

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