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Platon

427 av. J.-C. (on mentionne aussi 428 av. J.-C.)-347 av. J.-C.

« Platon (1) naquit en 428 av. J.C., c'est-à-dire vers la fin de cette période extraordinaire de l'humanité où les fondements de la spiritualité furent conçus par Lao-Tseu (fin VIe-début Ve siècle avant J.-C.), Confucius (v. 551-497 av. J.-C.), Bouddha (v. 550-480 av. J.-C.), Socrate (v. 469-399 av. J.-C.), et où furent rédigés les Upanishads ou «Traités des équivalences» (fin Ve-début IVe siècle av. J.-C.).

Il était issu d'une famille de la plus haute aristocratie d'Athènes. Les origines de son père remontent à Codrus, dernier roi d'Athènes. Un ancêtre de sa mère était un frère de Solon, le grand homme d'État et le législateur d'Athènes. Un de ses oncles, Critias, devait devenir un membre du Conseil des Trente. Platon aurait donc été prédestiné à jouer un rôle actif dans la politique d'Athènes. Il dit dans sa VIIe Lettre pourquoi il y renonça. En revanche, il élabora la plus importante théorie politique de l'Antiquité et fonda ainsi les sciences politiques.

Lorsque Platon vit le jour, Périclès, ami de la famille, venait de mourir. C'était lui qui avait porté Athènes au sommet du pouvoir, de la richesse et de la culture. Parmi les grands tragédiens, Sophocle et Euripide enthousiasmaient le public. Le jeune Platon les a certainement rencontrés. Mais Platon devait devenir un témoin de la décadence de cette Athènes qui lui était chère.

Dans sa jeunesse, il vécut - probablement comme soldat - la défaite de sa ville dans la Guerre du Péloponnèse et le déclin de la démocratie athénienne qui s'ensuivit. Le crépuscule de la Grèce classique s'annonçait et, avec elle, la disparition des Cités grecques indépendantes remplacées par l'empire d'Alexandre. Platon vivait donc dans cette période de transition entre la Grèce classique et l'Hellénisme qui inaugurait un nouveau chapitre dans l'histoire de l'Occident.

La vie

Le jeune Platon a sans doute suivi l'enseignement normal des garçons de son âge. Il a fréquenté, accompagné par un esclave (désigné comme "pédagogue"), une des écoles privées d'Athènes (aucune école publique n'existait de son temps), où il apprit à lire, écrire et calculer. Il apprit ensuite une grande partie de la poésie grecque par coeur, surtout les oeuvres d'Homère, considéré par les Grecs comme l'éducateur par excellence. Il apprit aussi à chanter et à jouer de la cithare, car c'est ainsi - comme il le décrit dans le Protagoras - que le rythme et l'harmonie deviennent familiers à l'âme des enfants, afin de rendre ceux-ci plus civilisés, plus heureusement réglés dans leurs mouvements, plus heureusement équilibrés." (Prot. 326 b) (2). Bien sûr, Platon fréquentait aussi le gymnase pour des exercices physiques, car "c'est chez le maître de gymnastique que l'enfant est [...] envoyé [...] afin qu'il ait un corps en meilleure condition à mettre au service des desseins honorables de son esprit, et que sa misère physique ne le contraigne pas à fuir lâchement les risques de la guerre ..." (Prot. b-c). Ajoutons que la soeur de Platon ne fréquentait aucune école; son éducation se faisait, selon l'usage de son temps, uniquement à la maison.

L'événement décisif dans la vie du jeune Platon fut sa rencontre avec Socrate. À l'âge de vingt ans, le jeune et riche aristocrate devint le disciple le plus fidèle de Socrate, fils d'un tailleur de pierre et d'une sage-femme. Platon resta avec Socrate jusqu'à ce que celui-ci fut condamné à mort et exécuté par la démocratie athénienne (-399). Une blessure qui jamais ne se cicatrisa et renforça en lui une attitude critique envers la démocratie. Les pages que Platon a consacrées à l'"Apologie de Socrate" et aux derniers moments de sa vie font partie des textes littéraires les plus émouvants de la littérature universelle.

Après la mort de Socrate, Platon quitta Athènes pour de longs voyages qui le conduisirent d'abord à Mégare, chez Euclide (le philosophe, pas le mathématicien), et ensuite presque certainement en Egypte et à Cyrène, sur la côte de l'actuelle Libye. Il se rendit aussi dans la Grande Grèce, au sud de l'Italie, où il fréquenta des milieux pythagoriciens, notamment auprès d'Archytas à Tarente. De la, il se rendit à la cour de Denys, le tyran de Syracuse, en Sicile, qui aimait s'entourer de personnalités célèbres afin de rehausser son propre prestige. Platon y présenta des vues sur les rois qui devraient être philosophes et consacrer leur vie, non aux intérêts et au pouvoir personnels, mais aux plus hautes valeurs morales. Le résultat fut un échec total. Après douze ans de voyages, Platon revient à Athènes ou il fonda l'Académie.

Pendant son séjour à Syracuse, Platon s'était lié d'amitié avec Dion, le beau-frère de Denys, qui lui semblait prédestiné à devenir philosophe. Après la mort de Denys, Dion rappela Platon à Syracuse pour qu'il devienne le précepteur du second Denys. À nouveau, Platon espéra pouvoir mettre en pratique ses idées sur le rôle de l'éducation et de la philosophie dans la politique. Il se rendit don à Syracuse, y fut très bien reçu et entreprit l'éducation de second Denys par l'enseignement des mathématiques, voie royale vers la philosophie. Dans sa biographie de Dion, Plutarque raconte comment toute la cour de Syracuse se mit à la géométrie, répandant de la sciure dans toutes les pièces du château-fort du tyran pour y dessiner des triangles, des cercles, etc. ...

Mais le second Denys était un élève peu doué et se lassa rapidement des efforts pédagogiques de son austère professeur. Il était en outre jaloux de Dion qu'il exila. Platon reprit le chemin d'Athènes et la direction de l'Académie. En -361, il se laissa, pour une troisième fois, attirer à Syracuse. Le résultat ne fut pas meilleur. Une fois encore, Platon se trouva humilié. Ce ne fut que grâce à l'intervention d'Archytas qu'il réussit à retourner à Athènes. Il y meurt en -347, à l'âge de 81 ans.

L'oeuvre

L'oeuvre de Platon nous est parvenue pratiquement intacte. Il s'agit de vingt-huit Dialogues ainsi que de treize autres dont l'authenticité est plus ou moins douteuse. Il existe, en outre, treize Lettres, dont trois (VI, VII et VIII) sont généralement reconnues comme étant de la main de Platon. Les Dialogues de Platon couvrent un très large éventail de thèmes: le devoir, le courage, la vertu, la justice, l'amour, la beauté, la science, la nature, la rhétorique, la concordance des mots avec l'être et avec les idées, la nature de l'homme, la sagesse, la royauté, la législation, etc. À une seule exception - exception de taille, car il s'agit des Lois, sa dernière oeuvre, qui expose en détail ses idées sur la politique éducative - Socrate est directement ou indirectement un des protagonistes des Dialogues.

C'est un phénomène unique qu'un disciple se soit si intimement identifié à son maître au point d'en faire son propre porte-parole. Il est extrêmement difficile de tracer une ligne de démarcation entre les idées de Socrate et celles de Platon. Les philosophes se sont appliqués à le faire en groupant les Dialogues de Platon en plusieurs catégories, des plus socratiques à ceux qui, se démarquant de manière évidente de la pensée du Socrate historique, seraient exclusivement platoniciens. Nous ne pouvons pas, ici, entrer dans ces subtilités de philologues, et nous intégrerons le Socrate tel qu'il apparaît de manière si vivante dans les Dialogues de Platon, au "profil" de celui-
ci.

C'est d'ailleurs en tant qu'éducateur que Platon se confond le plus intimement avec son maître. Socrate apparaît dans l'oeuvre de Platon comme la personnification de l'éducateur, même s'il nie être enseignant. De ce fait, la plupart, sinon tous ses Dialogues, répondent à un objectif essentiellement éducatif: toute l'oeuvre est au service de la paideia.

Platon est un penseur extrêmement sérieux, moraliste austère, condamnant les plaisirs les plus innocents jusqu'aux éclats de rire (R., 388e et L., 732c). En même temps, c'est un écrivain aux qualités littéraires exceptionnelles, caractérisant ses personnages avec une économie de traits précis, à la manière des grands peintres chinois, créant en quelques phrases un atmosphère aussi vivante que réaliste, souvent maître d'une ironie et d'une subtilité inégalables. Mais par ailleurs, on peut trouver dans ses Dialogues de longs passages d'une dialectique ardue, parfois formaliste, pointilleuse et, avouons-le, franchement fastidieuse.

Les écrits de Platon on eu une influence décisive sur toute la philosophie, voire sur l'ensemble de la culture occidentale, que l'on peut considérer comme une longue série de dialogues avec Platon ou, selon le grand philosophe américain A.N. Whitehead, comme "une série de notes en marge de Platon".

La philosophie

Pour comprendre Platon, pour pénétrer sa pensée, il est nécessaire d'être clairement conscient du fait que sa philosophie n'est en aucune manière, une doctrine. Platon n'a pas érigé un système philosophique comme l'a fait Hegel, par exemple. Ce qui détermine la philosophie de Platon, c'est le cheminement de sa pensée, le mouvement de sa réflexion, c'est ce qu'il appelle la dialectique, qui n'est pas une réflexion solitaire et, de ce fait, unilatérale; il s'agit bien plutôt d'un cheminement collectif, entre amis - comme dans le Banquet - ou entre antagonistes comme dans Gorgias. De surcroît, les Dialogues de Platon, qui ont souvent pour thème l'élucidation d'un concept – le beau, le devoir, l'amour, la justice, le plaisir, etc. - ne se terminent pas d'ordinaire par une conclusion définitive ou une formule acceptée par tous. La question posée au départ reste ouverte.

Ainsi Protagoras se termine par le constat: "Pour ce qui est de ces problèmes [que nous venons d'examiner], nous les discuterons, si tu veux bien, une autre fois ..." (Prot. 361e). Dans sa VIIe Lettre, Platon résume cette position: "Il y a pourtant une chose au moins que je suis à même de dire, concernant tous ceux qui ont écrit ou qui écriront, tous ces gens qui affirment avoir connaissance des questions auxquelles je m'applique; ... il n'est pas possible à ces gens-là, telle est du moins mon opinion, de rien entendre à ce dont il s'agit. Là-dessus, en tout cas, il n'existe pas d'écrit qui soit de moi, et il n'en existera jamais non plus: effectivement, ce n'est pas un savoir qui, à l'exemple des autres, puisse aucunement se formuler en propositions; mais, le résultat de l'établissement, résultat d'un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce savoir, résultat d'une existence qu'on partage avec elle, soudainement, comme s'allume une lumière lorsque bondit la flamme, ce savoir se produit dans l'âme et, désormais, il s'y nourrit tout seul lui-même." (341 b-d).

À cette éclosion soudaine du savoir, telle une vision, le lecteur attentif des Dialogues de Platon se trouve associé. Nous devons toutefois ajouter à ce texte (si peu encourageant pour qui disserte sur Platon!) que vers la fin de la vie du philosophe, apparaît une teinte de dogmatisme qui nous donne tout à coup l'impression d'entendre un discours "ex cathedra" du professeur de l'Académie.

Platon analysait inlassablement les conditions et les limites du savoir face à un monde insaisissable parce que constamment en mouvement. Pour lui, les hommes (à l'exception des vrais philosophes) vivent dans l'illusion du réel. C'est pourquoi le Socrate de ses Dialogues ne cesse de démontrer à ses interlocuteurs combien leurs connaissances sont illusoires, parce que n'étant que des opinions mal fondées ou des préjugés. C'est ainsi que dans Lachès, pour ne citer qu'un exemple parmi tant d'autres, deux généraux éminents doivent reconnaître qu'ils ignorent ce qu'est le courage.

D'une part, animé par la certitude de l'absolu, il explorait la condition humaine dans ses relations avec les valeurs suprêmes du beau, du vrai et du bien. D'autre part, obsédé par l'expérience du déclin d'Athènes et convaincu que tout changement porte en soi des germes de décadence, il est à la recherche de l'immuable, seul garant des valeurs absolues. C'est dans le concept des "Idées", dont le fameux mythe de la caverne (R., 514a-517a) donne une illustration captivante, qu'il pense avoir découvert cette réalité incorruptible qui constitue pour lui le fondement de l'être.

Ce n'est que par une éducation appropriée et en philosophant que l'homme peut réussir à se libérer des chaînes de ses sens, de ses désirs, de ses ambitions (tels la richesse et le pouvoir) et de ses passions et qu'il peut accéder, progressivement, d'échelon en échelon, au vrai savoir et finalement à la vision de l'Agathon, le Bien suprême. La pensée de Platon est centrée sur l'homme, notamment sur les problèmes éthiques auxquels celui-ci doit faire face. Les question du juste, de la justice et de la place de l'individu dans la société, c'est-à-dire dans la polis, l'état-cité grec, font partie de cette problématique éthique qui le préoccupe au plus haut point. Comme plus tard pour son élève Aristote, l'homme est pour Platon un animal politique. Il a consacré deux de ses œuvres les plus importantes - La République et Les Lois - à la politique dont la morale est une dimension essentielle.

Au fil de ses analyses de l'homme, Platon développe une nouvelle science de l'âme. Cette psychologie (autre science qu'il inaugurait) peut sembler au lecteur moderne quelque peu naïve et élémentaire. Elle présente néanmoins des traits intéressants. Par exemple, lorsqu'il est question des maux de tête du jeune Charmide dans le Dialogue du même nom: "C'est dans l'âme, en effet, que pour le corps et pour tout l'homme les maux et les biens ont leur point de départ" (Charm. 156 e).

Il est essentiel pour le destin de l'homme que celui-ci prenne soin de son âme. Ce n'est pas par hasard que Socrate demande au jeune Hippocrate, qui a l'intention de confier son éducation à Protagoras le Sophiste: "[es-tu conscient que] ton âme à toi, tu vas la donner à soigner à un homme qui est, dis-tu, un sophiste. Or, ce que peut bien être un sophiste, je serais fort surpris si tu le savais! Et pourtant, si cela tu l'ignores, tu ne sais pas non plus à qui tu confies ton âme, ni si c'est à quelque chose de bien, ni si c'est à quelque chose de mal." (Prot. 312 c).

Signalons enfin qu'avec ses thèses sur l'immortalité de l'âme, Platon a aussi abordé le domaine du religieux.

L'anti-sophiste

Le modèle idéal de l'éducateur platonicien est l'antithèse du sophiste. Nombreux sont les passages dans l'oeuvre de Platon où Socrate critique les sophistes ou controverse avec eux. C'est, selon la formule de Karl Jaspers, "la lutte de la philosophie contre la non-philosophie". Les sophistes sont, au temps de Platon, des professeurs itinérants de l'enseignement supérieur. Ils louent des salles et y donnent des cours contre rémunération (souvent très substantielle) aux fils de l'aristocratie qui, à l'âge d'environ seize ans, ont terminé leurs études élémentaires dans les écoles privées. Platon a lui-même presque certainement suivi des cours de sophistes célèbres, tels Gorgias ou Protagoras.

Les sophistes traitaient des sujets les plus divers. Mais ils sont surtout connus pour leur enseignement de la rhétorique, de l'art de parler et de persuader, de l'art de manipuler les masses.

L'art oratoire, explique Gorgias dans le Dialogue qui porte son nom, "c'est la capacité de persuader, aussi bien les juges au tribunal qu'au Conseil les membres du Conseil et les membres de l'Assemblée à l'Assemblée", que dans toute autre réunion qui sera réunion politique" (Gorg. 452e). Et le fameux Protagoras déclare, plein de fierté: "[l'objet de mon enseignement c'est] comment administrer au mieux les affaires de sa maison, et, pour ce qui est des affaires de l'État, savoir comment y avoir le plus de puissance, et par l'action, et par la parole." (Prot. 319 a). Dans Le Sophiste, Platon dresse son grand réquisitoire contre les sophistes. Il le fait en développant sa critique comme une sorte de contrepoint à un discours magistral sur l'Être. Ainsi élarge-t-il l'abîme qui sépare la vraie philosophie de la non-philosophie. Voici le portrait, peu complaisant, du sophiste: "il est un chasseur salarié d'une jeunesse riche; un trafiquant des connaissances qui se rapportent à l'âme; un marchand au détail eu égard à ces mêmes articles; un athlète en paroles; un controversiste; il fait naître dans la jeunesse l'opinion qu'il est, personnellement, sur toutes les choses, le plus savant des hommes; il est un sorcier, un imitateur qui s'est réservé pour sa part la portion verbale de l'illusionnisme ..." (Soph. 231 d, 232 b, 268 c).

En revanche, le philosophe est "toujours placé par ses réflexions au contact de la nature de l'Etre, [et] s'il n'est pas du tout facile à voir, c'est ... en raison de l'éclatante lumière de la région où il réside; car la multitude est incapable de soutenir avec fermeté, par les yeux de l'âme, une vision qui se porte dans la direction du Divin." (Soph. 254 a-b).

Ce qui ressort, entre autres, de ces textes sur les sophistes, c'est ce profond sens de la responsabilité morale que Platon exige de l'éducateur authentique. C'est de lui que dépendent la santé et le destin de l'âme de son élève. C'est lui qui doit protéger son disciple contre les pseudo-connaissances et le guider sur le chemin de la vérité et de la vertu. Il ne doit être, en aucune manière, un simple colporteur d'articles d'études et de recettes pour gagner des procès ni pour faire carrière.N'est-ce pas un terrible ironie de l'histoire que les citoyens d'Athènes aient précisément, par un vote démocratique, condamné à mort Socrate, sous le prétexte qu'il était un sophiste et qu'il corrompait la jeunesse? (...)

L'académie

Lorsque Platon créa l'Académie, vers -385, il avait un peu plus de quarante ans. Il installa son institution dans une propriété avec jardin située non loin de la ville. L'Académie est souvent considérée comme la première université de l'histoire, ce qui n'est pas tout à fait exact. Elle ressemblait davantage à l'universitas médiévale qu'à l'université moderne. Elle était un centre de recherches et d'études mais nous en ignorons les détails d'organisation. C'était plus une communauté scientifique qu'une école. Les communautés pythagoriciennes que Platon a fréquentées en Grande Grèce l'ont sans doute inspiré quand il créa l'Académie. Juridiquement, elle était constituée sous forme de "thiase", c'est-à-dire d'une confrérie religieuse. Elle était consacrée aux Muses. Professeurs et disciples y vivaient dans une atmosphère communautaire que renforçait une pédagogie du dialogue, des discussions complétant l'exposé doctrinal.

Platon dirigea l'Académie jusqu'à la fin de sa vie, ce qui signifie qu'il fut pendant une quarantaine d'années l'animateur et le principal enseignant de ce centre intellectuel de la Grèce antique. Après la mort de Platon, l'Académie continua d'exister jusqu'en 529 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire pendant près de neuf siècles.

Selon une vieille tradition, une inscription au-dessus du portail de l'Académie stipulait que des connaissances en géométrie étaient une condition pour y avoir accès. Platon s'est vraisemblablement passionné pour les mathématiques lors de ses rencontres avec les pythagoriciens et notamment avec Archytas de Tarente qui était un brillant mathématicien. Lui-même mathématicien chevronné, Platon invita d'autres spécialistes de cette discipline à enseigner à l'Académie, par exemple Eudoxos, qui était mathématicien, astronome, géographe et médecin.

Les sciences naturelles avaient également leur place à l'Académie, ce que l'on a tendance à oublier, tellement l'image de Platon, grand maître de l'éthique et de la métaphysique, est ancrée dans la tradition. Le grand dialogue Timée ou De la nature porte témoignage des efforts de l'Académie dans ces domaines et des connaissances encyclopédiques en sciences naturelles qui y avaient trouvé demeure. Nous disposons d'ailleurs d'un fragment amusant d'une comédie d'Epicrates où un des personnages raconte ce qu'il a entendu en passant à côté du jardin de l'Académie: "Ils essayaient de définir les différences entre la façon de vivre des animaux et la croissance des arbres et des légumes. Entre autres, il discutaient la question de savoir à quelle espèce appartenaient les potirons ...".

Les sciences politiques, thème central de l'Académie, étaient étudiées et enseignées de manière systématique. L'Académie possédait toute une collection de textes des constitutions d'un grand nombre d'États. Des politiciens et des hommes d'État y ont été formés ainsi que des spécialistes en droit constitutionnel. La liste de disciples de l'Académie appelés comme consultants politiques ou juridiques dans des États grecs est longue et montre bien le rayonnement de celle-ci.

Le rêve de Platon était de former dans son Académie ces "rois - philosophes" dont il traite abondamment dans ses deux oeuvres La République et La Politique qui constituent, avec Les Lois, la moisson des études et des recherches que l'Académie consacra aux sciences politiques.

Mais c'est évidemment la philosophie qui réalisait le couronnement des études de l'Académie. La fondation de l'Académie inaugura une époque nouvelle dans la pensée de Platon. Avec elle, il se détacha de la démarche philosophique de Socrate. Les doctrines pythagoriciennes étaient devenues pour lui une source d'inspiration aussi importante que l'exemple de son ancien et toujours vénéré maître. Cette orientation s'annonce dans Ménon (nous l'avons déjà remarqué) et Gorgias, et va s'accentuant jusqu'aux Lois. Sauf dans cette dernière œuvre (posthume), Socrate reste un des personnages centraux des Dialogues. Néanmoins, le ton des oeuvres devient plus doctrinal. Ceci nous paraît être non seulement un reflet de sa vie quotidienne de professeur de l'Académie, mais aussi le signe d'une affirmation consciente de son acquis philosophique.

Les questions éducatives dont il s'occupe changent également d'orientation. Elles avaient été surtout d'ordre pédagogique, voire méthodologique, fortement inspirées par la figure de l'éducateur qu'était Socrate; elles seront désormais d'ordre presque exclusivement social et politique. Le centre d'intérêt se déplace vers la politique de l'éducation. »

Notes
(1) Les extraits des textes de Platon sont cités d'après la traduction de Léon Robin: Platon, Oeuvres complètes, 2 vol.; Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Éditions Gallimard, 1950. La numérotation des pages suit, selon la coutume, l'édition de Stephanus (1578). Abréviations: Apol. = L'Apologie de Socrate; Banq. = Le Banquet; Gorg. = Gorgias; L. = Les Lois; Lach. = Lachès; Men. = Ménon; Prot. = Protagoras; R. = La République; Soph. = Le Sophiste.
(2) Platon utilise le terme de "musique" qui englobe pour lui autant la musique que la littérature.

Extrait de: Charles Hummel, "Platon (-428/-347), Perspectives: revue trimestrielle d'éducation comparée (Paris, UNESCO: Bureau international d'éducation), vol. XXIV, n° 1-2, 1994, p. 339-348.
©UNESCO : Bureau international d'éducation, 2000. Ce document peut être reproduit librement, à condition d'en mentionner la source (mention apparaisant sur le document original).

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