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Anthologie-Politique et société

Jacques Dufresne
La guerre de Troie

Il ne faut s'ébahir, disaient ces bons viellards
Dessus le mur troyen voyant passer Hélène
si pour telle beauté nous souffrons tant de peine
Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards."

Ronsard, Sonnet à Hélène de Surgères


Justice

Créon, roi de Thèbes où se déroule l'action, a ordonné qu'on laisse sans sépulture la dépouille de Polynice, mort en combattant contre sa patrie. Mais Antigone, soeur de Polynice, sort de la ville la nuit et recouvre pieusement le cadavre de poussière. Condamnée à mort, elle se pendra dans la grotte où l'on aura murée. Hémon et Eurydice, fils et femme de Créon se suicideront à leur tour. Hémon était le fiancé d'Antigone.
Créon
Et tu as osé passer outre à mes lois?
Antigone
Oui, car ce n'est pas Zeus qui les a proclamées, et la Justice qui siège auprès des dieux de sous terre n'en a point tracé de telles parmi les hommes. Je ne croyais pas, certes, que tes édits eussent tant de pouvoir qu'ils permissent à un mortel de violer les lois divines: lois non écrites, celles-là, mais infaillibles. Ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier, c'est de toujours qu'elles sont en vigueur, et personne ne les a vues naître. Leur désobéir, n'était-ce point, par un lâche respect pour l'autorité d'un homme, encourir la rigueur divine? Je savais bien que je mourrais; c'était inévitable - et même sans ton édit! Si je péris avant le temps, je regarde la mort comme un bonheur. Quand on vit au milieu des maux, comment ne gagnerait-on pas à mourir? Non, le sort qui m'attend n'a rien qui m'afflige. Si j'avais dû lais-ser sans sépulture un corps que ma mère a mis au monde, alors j'aurais souffert; mais ce qui m'arrive m'est égal. Tu estimes, n'est-ce pas, que j'ai agi comme une folle? J'en dirais autant de toi.
Le Coryphée
Comme on retrouve dans la fille le caractère intraitable du père! Elle ne sait pas fléchir devant l'adversité.
Créon
Apprends que c'est le manque de sou-plesse, le plus souvent, qui nous fait trébucher. Le fer massif, quand on le durcit au feu, on le voit presque toujours éclater et se rompre. Mais je sais aussi qu'un léger frein a raison des chevaux rétifs. Oui, l'orgueil sied mal à qui dépend du bon plaisir d'autrui. Celle-ci n'ignorait pas qu'elle passait la mesure en enfreignant les lois établies. Son crime commis, elle tombe encore dans l'excès, puisqu'elle se vante et sourit à son oeuvre. En vérité, de nous deux, c'est elle qui serait l'homme, si je la laissais triompher impunément. Elle est ma nièce, mais me touchât-elle par le sang de plus près que tous les miens, ni elle ni sa soeur n'échapperont au pire. Car j'accuse également Ismène d'avoir comploté avec elle cette inhumation. Qu'on l'appelle: je viens de la rencontrer dans le palais, l'air égaré, perdant la tête: or l'agitation trahit touiours les intrigues qui se trament dans l'ombre... Mais ce que je déteste, c'est qu'un coupable, quand il se voit pris sur le fait, cherche à peindre son crime en beau.
SOURCE:
Les Tragédies de Sophocle, traduction par M. Bellaguet, Hachette, Paris, 1879. Tiré de La démocratie athénienne, Miroir de la nôtre, par Jacques Dufresne. Éditions de L'Agora, Québec, 1994.
Suite
Antigone
Je suis ta prisonnière; tu vas me mettre à mort: que te faut-il de plus?
Créon
Rien. Ce châtiment me satisfait.
Antigone
Alors, pourquoi tardes-tu? Tout ce que tu dis m'est odieux, - je m'en voudrais du contraire - et il n'est rien en moi qui ne te blesse. Et pourtant pouvais-je m'acquérir une plus noble gloire qu'en mettant mon frère au tombeau? Tous ceux qui m'entendent oseraient m'approuver, si la crainte ne leur fermait la bouche. Car la royauté, entre autres privilèges, peut faire et dire ce qu'il lui plaît.
Créon
Tu es seule, à Thèbes, à penser de la sorte.
Antigone
désignant le choeur - Ils pensent comme moi, mais ils se mordent les lèvres.
Créon
Ne rougis-tu pas de méconnaître leur sagesse?
Antigone
Il n'y a point de honte à honorer ceux de notre sang.
Créon
Mais l'autre, son ennemi, n'était-il pas ton frère aussi?
Antigone
De père et de mère, oui, il était mon frère.
Créon
Honorer l'un, n'est-ce pas outrager l'autre?
Antigone
Étéocle n'en jugera pas ainsi au fond de sa tombe.
Créon
Cependant ta piété le ravale au rang du criminel.
Antigone
Polynice est mort son frère et non pas son esclave.
Créon
L'un ravageait sa patrie; I'autre en était le rempart.
Antigone
Hadès n'a pas deux poids et deux mesures.
Créon
Le méchant n'a pas droit à la part du juste.
Antigone
Qui sait si nos maximes ne sont pas sacrilèges, là-bas.
Créon
Un ennemi mort est toujours un ennemi.
Antigone
Je suis faite pour partager l'amour et non la haine.
Créon
Descends donc là-bas, s'il te faut aimer, et aime les morts. Moi vivant, ce n'est pas une femme qui fera la loi.



Déracinement

Octave, pour récompenser ses vétérans, leur a donné des terres appartenant à des paysans qui en jouissaient de plein droit depuis des temps immémoriaux. Virgile, traduit ici par Paul Valéry, évoque le malheur de ces paysans déracinés.



Mais nous irons souffrir de la soif en Afrique,
Nous irons vers le Scythe et le crayeux Oxus,
Ou bien chez les Bretons tout isolés du monde.
Ah! si je revoyais après un long exil,
Ma terre et ma chaumière au toit garni de mousse,
Aurais-je encor sujet d'admirer mes cultures?
Pour un soldat impie aurais-je tant peiné,
Semé pour un barbare? Hélas! de nos discordes
Nos malheurs sont le fruit! Nos labeurs sont pour d'autres!

Ah! je puis bien greffer mes poiriers et mes vignes!
Allez, troupeau jadis heureux, chèvres mes chèvres
Vous ne me verrez plus, couché dans l'ombre verte,
Au loin, à quelque roche épineuse accrochées.
Vous ne m'entendrez plus, vous brouterez sans moi
Les cytises en fleurs et les saules amers.

(Traduction de Paul Valéry)

Adieu à la Meuse

Les adieux de Jeanne d'Arc à son pays natal.
Quand nous reverrons-nous? Et nous reverrons-nous?

«Il y a une ivresse de Péguy comme il y a une ivresse de Hugo. Ils sont l'un et l'autre des coureurs de fond. Il faut se laisser emporter par la houle et bercer par le charme insidieux et puissant du poète de la grâce et de la correspondance entre le charnel et le spirituel...» «L'alexandrin est la respiration naturelle de Péguy. » Jean d'Ormesson
Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu: j'ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m'en vais en des pays nouveaux:
Je ferai la bataille et passerai les fleuves;
Je m'en vais m'essayer à de nouveaux travaux,
Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l'herbe vive pousse,


Ô Meuse inépuisable et que j'avais aimée.

Tu couleras toujours dans l'heureuse vallée;
Où tu coulais hier, tu couleras demain.
Tu ne sauras jamais la bergère en allée,
Qui s'amusait, enfant, à creuser de sa main
Des canaux dans la terre, à jamais écroulés.

La bergère s'en va, délaissant les moutons,
Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.
Voici que je m'en vais loin de tes bonnes eaux,
Voici que je m'en vais bien loin de nos maisons.

Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,
Ô Meuse inaltérable et douce à toute enfance,
Ô toi qui ne sais pas l'émoi de la partance,
Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais,
Ô toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,

Ô Meuse inaltérable, ô Meuse que j'aimais,

Quand reviendrai-je ici filer encor la laine?
Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous?
Quand nous reverrons-nous? Et nous reverrons-nous?

Meuse que j'aime encore, ô ma Meuse que j'aime...

L'autre renaissance
La France donc encor est pareille au vaisseau
Qui, outragé des vents, des rochers et de l'eau,
Loge deux ennemis: l'un tient avec sa troupe
La proue, et l'autre a pris sa retraitte à la pouppe.
De canons et de feux chacun met en esclats
La moitié qui s'oppose, et font verser en bas,
L'un et l'autre enyvré des eaux et de l'envie,
Ensemble le navire et la charge et la vie,
En cela le vainqueur ne demeurant plus fort
Que de voir son haineux le premier à la mort,
Qu'il seconde, authochyre, aussy tost de la sienne,
Vainqueur, comme l'on peut vaincre à la cadmeene.
Barbares en effect, François de nom, François,
Vos fausses loix ont eu des faux et jeunes roys,
Impuissants sur leurs coeurs, cruels en leur puissance;
Rebelles, ils ont veu la desobeissance.
Dieu sur eux et par eux desploia son courroux,
N'ayant autres bourreaux de nous-mesmes que nous.
Les roys, qui sont du peuple et les roys et les peres,
Du troupeau domesticq sont les loups sanguinaires;
Ils sont l'ire allumée et les verges de Dieu,
La crainte des vivants; ils succedent au lieu
Des heritiers des morts; ravisseurs de pucelles,
Adulteres, souillants les couches des plus belles
Des maris assommez, ou bannis pour leur bien,
Ils courent sans repos et, quand ils n'ont plus rien
Pour souler l'avarice, ils cerchent autre sorte
Qui contente l'esprit d'une ordure plus forte.
Les viellards enrichis tremblent le long du jour;
Les femmes, les maris, privez de leur amour,
Par l'esprit de la nuict se mettent à la fuitte;
Les meurtriers souldoyez s'eschauffent à la suitte.
L'homme est en proye à l'homme: un loup a son pareil.
Le pere estrangle au lict le fils, et le cercueil
Preparé par le fils sollicite le pere.
Le frere avant le temps herite de son frere.
On trouve des moyens, des crimes tout nouveaux,
Des poisons inconnus, ou les sanglants cousteaux
Travaillent au midy, et le furieux vice
Et le meurtre public ont le nom de justice.
Les belistrès armez ont le gouvernement,
Le sac de nos citez; comme anciennement
Une croix bourguignonne espouvantoit nos peres,
Le blanc les faict trembler, et les tremblantes meres
Pressent à l'estomach leurs enfants esperdus,
Quand les grondants tambours
sont battants entendus.
Les places de repos sont places estrangéres,
Les villes du milieu sont les villes frontieres;
Le village se garde, et nos propres maisons
Nous sont le plus souvent garnisons et prisons.
L'honorable bourgeois, l'exemple de sa ville,
Souffre devant ses yeux violer femme et fille,
Et tomber sans mercy dans l'insolente main
Qui s'estendoit naguere à mandier du pain.
Le sage justicier est traisné au supplice,
Le mal-faicteur luy faict sou procès; l'injustice
Est principe de droict; comme au monde à l'envers,
Le vieil pere est fouëtté de son enfant pervers.
Celuy qui en la paix cachoit son brigandage,
De peur d'estre puni, estalle son pillage
Agrippa d'Aubigné

Pauvreté

Pauvres marins!

Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Elle songe, elle rêve, - et tant de pauvreté !
Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.
Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.
- 0 Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,
La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir
Les constellations fuir dans l'ouragan noir
Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.
C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre
Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,
Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux
Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise
Prend un pauvre marin frissonnant et le brise
Aux rochers monstrueux apparus brusquement. -
Horreur ! l'homme, dont l'onde éteint le hurlement,
Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge;
Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !
Ces mornes visions troublent son cœur, pareil
A la nuit. Elle tremble et pleure.

Poème complet

Hugo, La légende des siècles.

Les pauvres gens

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