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    Impression du texte

    Dossier: Thérapie

    La prise en charge de soi par soi: la base des soins de santé

    Levin Lowell S.
    Au lieu de prendre le parti de ceux qui se plaignent de ne pouvoir obtenir suffisamment de services médicaux, Lowell Levin met en relief le fait que les gens ont toujours su prendre soin d'eux-mêmes et il rappelle, chose que l'on oublie parfois, que la science et l'industrie, sur lesquelles s'appuient les professions médicales, produisent aussi de plus en plus d'instruments destinés à aider les gens à s'occuper eux-mêmes de leur santé.
    L'Amérique du Nord, ainsi que certaines régions de l'Europe occidentale, est présentement secouée par une révolution d'une grande ampleur qui est loin d'être une révolution tranquille. Il s'agit d'un changement de perspective sur la médecine et la santé: nous prenons conscience que notre santé appartient à chacun de nous personnellement, que la médecine est notre profession à tous et qu'en fait, elle l'a toujours été. Il est étonnant qu'en 1985 nous commencions à peine à réaliser ce que jadis la plupart des gens savaient depuis leur enfance: que la famille, les individus et la communauté sont les ressources fondamentales de la santé, l'ont toujours été, et il faut l'espérer, continueront à l'être. Ce changement de perspective, qui apparaît encore plus clairement à l'occasion de rencontres comme celle-ci, n'a jamais été un objet d'étude très recherché. Peu de chercheurs dans les écoles de santé publique, et encore moins dans les écoles de médecine, se sont intéressés au monde non-professionnel de la santé. Si vous consultez les publications sur ce sujet, comme mes collègues et moi-même le faisons depuis 15 ans, vous verrez que c'est tout récemment que s'est développée une forte tendance vers l'étude du monde non-professionnel des soins de santé. La santé ayant toujours été une responsabilité publique, elle est notre responsabilité à tous.

    L'opinion courante veut que les professionnels aient des connaissances et le public des croyances. Les professionnels tendent toutefois à mettre leur savoir professionnel au sommet et les croyances populaires au bas de l'échelle. Cela leur aura permis de se maintenir pendant des décennies dans une position stratégique confortable et de préserver dans son intégrité la conception professionnelle de la santé. Un mouvement alternatif de santé s'est développé, sans leader charismatique précis, bien que des Ivan Illich, René Dubos, Norman Cousins et ici au Canada, Claude Forget et Marc Lalonde puissent légitimement prétendre à un certain leadership. Mais comme il n'existe pas encore de messie de ce mouvement alternatif, il est donc difficile, sur le strict plan de la sociologie, de lui donner le nom de mouvement. Il s'agit pourtant d'un renversement de perspective très marqué en Europe occidentale, que je connais assez bien, ainsi qu'en Amérique. Ce changement commence à se produire en Extrême-Orient et particulièrement au Japon.

    Qu'est-ce qui caractérise ce mouvement? Aux États-Unis, John Naisbitt, célèbre analyste des tendances sociales, a écrit il y a quelques années un livre qui est devenu un best seller: Megatrends. Dans ce livre, M. Naisbitt remarque que trois ou quatre tendances sociales importantes secouent la société américaine et, comme j'ai cru le comprendre au cours des échanges que j'ai eus ici, le Canada également.

    La première tendance est la DÉCENTRALISATION, et elle se manifeste par l'instinct très fort de passer de la planification centrale à une planification régionale et locale. La décentralisation vient aussi modifier d'autres aspects de la vie sociale. Les citoyens s'intéressent beaucoup plus aux élections locales, beaucoup moins, pour ce qui est des États-Unis, aux programmes de télévision nationaux, beaucoup plus à la. télévision par câble. On remarque aussi un intérêt croissant pour les magazines spécialisés au détriment des magazines nationaux. De parfaits inconnus remplacent les supervedettes au cinéma et viennent augmenter la population des célébrités.

    On note une diminution de la taille des grandes corporations et une augmentation du nombre des petites compagnies. Si on exclut les fusions des grandes corporations (mergers), qui sont inévitables en affaires, il est exact de dire que le nombre des petites compagnies s'accroît plus rapidement que le nombre des grandes compagnies et qu'elles emploient en proportion plus de gens que la grande entreprise. Il y a eu, aux États-Unis du moins, une migration de la population des grands centres vers les villes plus petites.

    La deuxième tendance que relève Naisbitt consiste dans le passage du CHOIX UNIQUE AUX CHOIX MULTIPLES. Les manufacturiers d'automobiles en sont un exemple. Lorsque j'étais jeune, je pouvais reconnaître la marque de n'importe quelle voiture, il n'y avait que 3 ou 4 modèles par marque et que 3 ou 4 choix de couleurs par manufacturier. Aujourd'hui, je ne pourrais absolument pas identifier une voiture sur 10 en me tenant à un coin de rue. Je ne pourrais dire ni la marque, ni le nom de la compagnie, ni la taille, ni quoi que ce soit. La multiplicité des choix est une tendance frappante. Vous pouvez en voir les effets dans l'alimentation, dans la musique, dans les arts, dans l'habillement, dans la mode. Où que nous allions, Dieu merci, nous ne voyons plus de gens habillés de façon uniforme. Il est maintenant possible de faire ressortir votre personnalité, d'être et de montrer ce que vous êtes et comment vous voulez être perçu. C'est une tendance qu'on peut constater jusque dans l'habitation où il n'y avait jadis que deux choix possibles: l'appartement de location ou la propriété. De nos jours, d'autres choix sont possibles: les condominiums, les maisons mobiles, les véhicules récréationnels et même des plans à vie d'habitation pour ceux qui désirent donner leur fortune à des organismes qui, en retour, s'engagent à prendre soin d'eux jusqu'à leur dernier jour. Dans les sports, les choix se multiplient. Le baseball, le football et le basketball étaient à peu près les seuls sports pratiqués aux États-Unis, mais nous avons maintenant le ski, la crosse, le tennis sur table, ainsi que plusieurs autres activités sportives que l'on ne voyait guère il y a quelques décennies.

    Naisbitt souligne enfin une autre tendance sociale très importante qui a une influence particulière sur les questions de santé. Il s'agit de la tendance de passer du BRANCHÉ AU SENTI (high-tech et high-touch), de la technologie de pointe à une technologie douce. Naisbitt a mis en évidence ce qu'il appelle DES RÉACTIONS DE COMPENSATION à l'invasion de la technologie: les soins médicaux pour les maladies chroniques ont atteint un tel degré technique qu'ils ont provoqué en retour une prolifération de groupes entraide et de prise en charge de soi aux États-Unis, en Europe occidentale et au Canada. Aux États-Unis, il existe près de 700,000 groupes d'aide mutuelle. Ils comprennent entre 15 et 17 millions de personnes qui offrent bénévolement, sous une forme ou sous une autre, un support mutuel à l'intérieur de petits groupes.

    Nous allons scruter ces tendances de la société et voir quel est leur impact sur la santé. Il y a d'importants déclencheurs de ces tendances. Le premier de ces déclencheurs est la redécouverte des ressources non-professionnelles de santé. On pourrait dire des 25 millions de Canadiens qu'ils sont tous des consommateurs de services de santé. On pourrait aussi dire qu'ils sont 25 millions d'auto-administrateurs ou d'auto-producteurs de services de santé. Deuxièmement, ce que nous appelons «les stratégies horizontales», dans le développement des communautés, gagnent en popularité avec la participation de plus en plus de gens aux prises de décision au niveau local. Troisièmement, le public manifeste un intérêt accru pour les stratégies alternatives de santé. Il s'agit de choix qui ont toujours existé mais de façon beaucoup moins visible. Plusieurs de ces alternatives ont été reconstituées, réinventées comme elles étaient à l'origine. Elles peuvent se substituer ou être un complément à la médecine allopathique endossée par l'État. Ces options alternatives ont des assises solides aux États-Unis, de même qu'en Europe occidentale mais depuis peu l'attention s'est surtout portée vers de nouvelles stratégies. J'invite ceux et celles parmi vous qui veulent connaître l'étendue de ces options à lire le livre de Ruth West sur les pratiques alternatives, publié il y a environ un an chez un éditeur britannique. L'auteur passe en revue tout l'éventail des thérapies alternatives accessibles de nos jours en Occident.

    Ces tendances mettent en cause un autre facteur important, l'intérêt marqué pour la conservation de la santé personnelle, pour la promotion et le contrôle de la santé en général. Ajoutons à cela la croissance exponentielle des industries de la santé au détriment des industries de la maladie. Les spas, les centres de santé sont in, les lits d'hôpitaux sont out. Aux États-Unis, en ce moment, entre 125,000 et 150,000 lits d'hôpitaux sont vides. Un recensement fait à n'importe quel moment indiquerait que les lits d'hôpitaux aux États-Unis sont occupés a 55 % de la capacité et que ce chiffre diminue toujours: Ce sont de bonnes nouvelles pour nous mais de mauvaises pour les administrateurs d'hôpitaux. Les hôpitaux et les prisons semblent avoir en commun la chose suivante: tout le monde reconnaît leur nécessité mais personne n'en veut.

    Notre tâche en tant que personnes responsables de la société est de trouver les voies et les moyens de commencer à travailler en amont plutôt qu'en aval des problèmes et de considérer comme un indice de santé communautaire la fermeture des hôpitaux plutôt que l'ouverture de nouvelles institutions.

    Selon moi, plusieurs facteurs, ou forces si vous voulez, sont responsables de la déprofessionnalisation, de la décentralisation et de la multiplicité des choix dans le domaine de la santé. J'estime que la prise de conscience des universitaires face à ces problèmes a son point de départ dans l'oeuvre de Thomas McKeown de Birmingham, Angleterre. Je recommande cette oeuvre à ceux i ne la connaîtraient pas. Elle s'intitule: The Role Medicine: Dream, Mirage or Nemesis? (Le rôle de la médecine: rêve, mirage ou Nemesis?). Je complèterais ce titre par: ou les trois peut-être? C'est McKeown qui, dans ce livre et dans des publications ultérieures, a été le premier à accréditer la thèse selon laquelle ce qui contribue le plus à la santé, ce ne sont pas les soins médicaux, mais un meilleur niveau de vie, une meilleure alimentation, une amélioration de l'hygiène publique, une diminution du taux de natalité et certains facteurs qui diminuent la transmission des germes et des maladies.

    Un deuxième facteur influant sur la déprofessionnalisation de la santé et des services de santé au Canada et aux États-Unis, est un profond changement dans la nature des maladies qui nous atteignent. Il y a à peine 50 ans, dans cette région du monde, environ 30 % de toutes les maladies étaient diagnostiquées comme chroniques. Aujourd'hui, plus de 80 % sont considérées comme chroniques. Nous sommes donc passés des maladies infectieuses aux maladies chroniques et cela a permis à beaucoup de gens qui croyaient ne jamais être concernés par les soins de santé de s'impliquer dans les soins nécessités par les maladies chroniques. Il n'est donc pas étonnant que, dans l'esprit du public, l'aspect soins (care) en soit venu à primer sur les autres et que les gens se soient mis à revaloriser le pouvoir et le rôle de la famille, de l'individu et de la collectivité dans les services de santé.

    Je vous invite fortement à lire ce livre parce qu'il contient une section très importante sur des tests à faire soi-même à la maison, qui sont devenus une grosse industrie aux États-Unis.

    Une étude faite dans la plus grande bibliothèque municipale des États-Unis (celle de New York), montre que parmi les cinq livres les plus demandés, deux sont des livres de référence sur les médecins et un troisième, le répertoire des médecins de New York. Je suppose que les abonnés veulent vérifier si leur médecin possède une licence.

    Il existe 1500 tests de santé qui sont non-allopathiques ou alternatifs. Ceux et celles parmi vous qui désireraient «tester» cette information n'ont qu'à écrire au Yes Book Shop à Washington D.C., le plus grand collectionneur et distributeur indépendant de livres sur les médecines non-allopathiques. Ils vous confirmeront ces chiffres et peut-être même vous diront-ils qu'ils ont augmenté depuis. Nous avons des lignes d'écoute sur la santé vingt-quatre heures par jour, chaque journal offre une rubrique sur la santé, des magazines spécialisés dans la santé et les soins de santé personnels sont apparus. Le magazine canadien Protégez-vous compte près de 3,000,000 d'abonnés, la publication de ma propre organisation, People's Médical Society, rejoint 85,000 membres, etc. Nous avons affaire à un véritable blizzard de renseignements sur la santé allant bien au-delà des conseils médicaux qui constituaient notre seule information il a une quinzaine d'années.

    Les techniques de santé et de médecine conçues pour un usage non-professionnel sont également devenues l'objet d'une industrie florissante depuis 1974. Les soins de santé non-professionnels ont grimpé de 500,000,000 à $ 4,000,000,000 $ par année et l'on prévoit que ce chiffre dépassera les 10,000,000,000 $ en 1990. Voici quelques-uns des items que comprennent ces soins: des bâtons-sondes pour la gonorrhée, l'odoscope, le stéthoscope, l'adipomètre, les systèmes de rétroaction biologique et des trousses pour diagnostiquer les allergies, les problèmes de dos, d'hernies, des tests pour le sang, le gras et les selles, des trousses de prélèvement de spécimens de parasites intestinaux que vous pouvez envoyer au laboratoire et, mon préféré, la trousse de réparation dentaire; je suis l'exemple vivant du bénéficiaire de la trousse de réparation dentaire. Il faut vous dire qu'un soir, je donnais une conférence dans l'État d'Utah lorsqu'un plombage se détacha de ma dent. Je me rendis le lendemain matin chez le pharmacien local et lui demandai une trousse de réparation dentaire. Je pus m'en servir en suivant attentivement le mode d'emploi: je conservai ce plombage pendant trois semaines, le temps de voir mon dentiste qui confirma que j'avais préservé ma dent. Voilà donc un exemple d'item pratique.

    Mais l'amélioration la plus importante pour l'ensemble de la population est l'introduction du micro-ordinateur personnel et l'accès accru à l'information. Où cela nous mènera-t-il? Je l'ignore. Mais déjà, nous avons des logiciels pour les micro-ordinateurs domestiques et il me semble que nous n'aurons pas à attendre longtemps avant d'avoir des systèmes interactifs qui permettront aux gens de créer des réseaux, non seulement entre les professionnels des diverses disciplines de la santé, mais aussi entre les non-professionnels. C'est un phénomène très intéressant qu'il faudra surveiller attentivement.

    Dans le domaine de la médication, qui est la plus importante technologie de santé autonome, un mouvement considérable se développe aux États-Unis pour remettre sur le marché grand-public, des ingrédients actifs que monopolisent les compagnies pharmaceutiques et les pharmacies. Les stéroïdes topiques pour le traitement de l'herbe à puce et autres infections sont le résultat le plus récent des démarches faites par ce mouvement. Aujourd'hui, nous voyons la même chose se produire en Europe, où on a prouvé que plusieurs ingrédients peuvent être employés sans danger par des non-professionnels, à des doses moins fortes cependant. C'est une lutte à poursuivre avec l'industrie pharmaceutique qui n'est nullement intéressée à voir ces médicaments perdre leur statut de médicaments d'ordonnance.

    Un autre facteur ou un autre problème explique la déprofessionnalisation des soins de santé. Il découle du fait que le public prend progressivement conscience des limites des ressources professionnelles en constatant leurs effets négatifs. Même si je n'aime pas beaucoup en parler, c'est un phénomène trop important pour le passer sous silence.

    Le secret bien gardé des maladies iatrogènes, que mon collègue et ami Ivan Illich a révélé il y a sept ans dans Némésis médical, a amené les professionnels à prendre conscience que ce problème n'est pas un problème de routine insignifiant mais un problème de force majeure. Un grand nombre de gens ont fait l'expérience des risques liés aux soins professionnels. Les effets négatifs des soins médicaux sont devenus des chroniques régulières dans de nombreux quotidiens.

    Permettez-moi de vous donner brièvement quelques statistiques, pour éviter d'ennuyerceux qui n'aiment pas les chiffres.

    On estime que 20 à 30 et même 35 % de tous les patients hospitalisés aux É.-U., et je présume que cela vaut également pour le Canada, vu la similitude de nos systèmes de santé, quittent l'hôpital affligés d'un nouveau problème médical directement causé par l'hospitalisation. Près de 1 patient sur 10 sort de l'hôpital avec une maladie infectieuse causée, non par des seringues, ni par des transfusions de sang, contrairement à ce qu'on peut penser, mais par des mains sales, le personnel de l'hôpital négligeant de se laver les mains en passant d'un lit à l'autre. Cette transmission des infections est l'une des plaies des années 1980. Il en coûte 800 $ de plus en frais d'hospitalisation par patient affecté. Aux États-Unis, le coût total pour les maladies infectieuses engendrées par le traitement hospitalier seulement se situe entre 1,5 et 2 milliards de dollars. Un autre aspect problématique des services médicaux retient l'attention du publie. Le taux d'accouchement par césarienne est passé de 4 % en 1950 à 18 % en 1980 et en 1985, on le verra dépasser 30 %. Une césarienne par trois accouchements, est-ce possible? Est-ce qu'il n'y a pas d'autres facteurs en jeu dans cette décision, au-delà de la santé de la mère et de l'enfant? Je crois que oui. 50 % des femmes américaines n'atteindront pas l'âge de 65 ans avec un utérus intact. Telles sont les statistiques de l'hystérectomie aux États-Unis à l'heure actuelle. Selon notre bureau d'évaluation des technologies, 90 % des équipements et technologies d'usage courant n'auront pas été testés suffisamment pour que soient évalués leur efficacité et leur degré de sécurité.

    Je crois que le public se soucie de plus en plus d'exercer un meilleur contrôle sur sa santé par réaction à la «massification» et à l'anonymat propres aux services de santé de nos sociétés nord-américaines. Le sentiment d'abandon, de manque d'attention, d'indifférence au caractère unique de chaque individu est pour beaucoup à l'origine de cette tendance. Le mouvement pour la santé que j'ai fondé a pour but d'enseigner au public américain qu'il faut se prendre en charge pour s'appartenir. Bien sûr, on peut se «louer» de temps en temps, mais il est important de garder le plein contrôle sur sa santé, même si pour cela il faut être intransigeant. Le fait de sortir les spéculums hors de la juridiction obstétricale pour les mettre dans la juridiction publique, n'a pas seulement servi à élargir l'utilisation d'une technologie. Ce fut aussi un puissant acte d'affirmation symbolique qui a contribué à déclencher vers les années 70 un type de militantisme qui vise à redonner du pouvoir aux individus.

    Je veux vous montrer l'importance de la prise en charge de soi par soi. J'espère que je ne blesse personne en soutenant cela. Je ne m'oppose pas aux pratiques alternatives comme l'homéopathie, la naturopathie, etc., je soutiens simplement que le mouvement alternatif le plus important est constitué de tous ces gens qui s'administrent des soins à eux-mêmes en dehors de la bénédiction des prêtres de la médecine. La quantité de soins ainsi donnée est immense: le ratio de symptômes qui échappe aux professionnels de la médecine versus ceux pour lesquels on les consulte est de 7 pour 1. En fait, le nombre des maladies graves et des agonies qu'on soigne à la maison est 20 fois plus élevé que celui des mêmes affections traitées dans les centres de soins médicaux. Ces chiffres proviennent d'études faites en Amérique et en Angleterre. Il est généralement admis dans toutes sortes d'études, que je n'ai pas le temps de détailler, que 85 % de tous les soins médicaux sont dispensés à eux-mêmes et aux autres par des gens ordinaires. C'est compréhensible, vu la nature des maladies auxquelles la plupart des gens font face; 70 % de ces maladies ou blessures guérissent d'elles-mêmes. Le rhume ordinaire vient en premier lieu, suivi des maux d'estomac, puis les coupures et égratignures mineures et les douleurs musculaires, les contusions, la diarrhée, les morsures d'insectes et les maux de tête, etc. Les soins de santé populaire ne sont pas limités seulement aux soins qu'on se donne à soi-même. D'autres secteurs de la société contribuent aussi aux soins de santé: la famille immédiate et la famille éloignée, la parenté, les réseaux d'amis, les groupes d'aide mutuelle et de prise en charge de soi, les organismes bénévoles comme les centres bénévoles d'urgence et les services téléphoniques de secours, sans oublier les organismes religieux. Il ne s'agit pas seulement d'une stratégie individuelle de soins, mais d'un vaste système non professionnel de soins de santé. Lorsque ma femme et moi avons commencé à observer ce phénomène il y a cinq ans, avons été stupéfaits de découvrir que le monde non-professionnel des soins de santé était organisé de façon aussi systématique que le monde professionnel. Les amis intimes font pour vous des choses que des connaissances ne feront pas; de même pour la famille immédiate par rapport à la famille éloignée, etc. Les groupes d'entraide et les groupes bénévoles jouent un rôle qui leur est spécifique, etc. Si vous scrutez le mouvement de santé alternatif comme nous l'avons fait d'un point de vue objectif, vous pourrez commencer à distinguer des modèles de relations et d'actions qui se trouvaient là sans qu'on les estime à leur juste valeur. Nous en évaluons l'importance maintenant et cela nous aide à mettre au point une stratégie ou une politique pour soutenir et nourrir cette ressource.

    La famille, bien sûr, est la ressource la plus importante. Les seuls soins, physiques occupent environ 8 des 69 heures/ semaine passées 'en famille et consacrées aux tâches ménagères. Voilà une incroyable quantité de temps et d'effort investis dans les soins de santé. Également, seulement 4 % des malades chroniques à mobilité diminuée vivent dans des institutions médicales, les autres vivent à la maison et, aux États-Unis, seulement 25 % des décès surviennent dans des institutions, les autres ont lieu à domicile. Nous avons donc été loin d'estimer à leur juste valeur les soins donnés dans le milieu familial. Les parents et les réseaux d'amis apportent un soutien sous différentes formes, particulièrement pour le maintien de l'estime de soi, en permettant aux malades de se voir comme normaux. Même s'ils ont une jambe fracturée, le reste de leur personne est normal. Il est important que parents et amis fournissent ce support qui aide le malade à normaliser son image de soi par rapport aux exigences du système de santé.

    La famille peut aussi protéger un individu contre le système de soins médicaux. À ce sujet, j'aimerais vous parler du cas des Gitans. J'ai moi-même 1/4 de sang Gitan. Il y a aux États-Unis, de Boston à Baltimore, 125,000 gitans. Avant, ils se promenaient dans de drôles de voitures bariolées, tirées par des chevaux; aujourd'hui, ils vivent dans des maisons mobiles aux toits hérissés d'antennes de télévision, mais ils se déplacent de ville en ville. L'anglais demeure toujours leur deuxième sinon leur troisième langue, et parfois même, ils ne le parlent pas du tout. Ils sont stigmatisés par l'opinion publique: tout le monde sait fort bien que les Gitans sont des voleurs, n'est-ce pas?.. Ils sont pauvres, largement sous-éduqués, et comme ils ne reçoivent pas une éducation formelle nous en concluons que leur état de santé doit être lamentable. Or, ce n'est pas le cas. Une étude approfondie menée par Salloway, un chercheur de l'Université du Wisconsin, révèle que leur état de santé ressemble en bien des points à celui de l'Américain moyen. Il a également découvert que les Gitans utilisent intelligemment et efficacement le système de santé. Ils échangent entre eux des informations sur les meilleurs hôpitaux, les meilleurs médecins, etc. Mais surtout, l'auteur montre comment la famille gitane procède pour protéger ses membres contre le système médical. Les médecins qui ont déjà traité des Gitans s'en souviennent très clairement pour deux ou trois raisons. La principale raison est qu'ils n'ont pas traité le Gitan seul, mais devant 14 membres de sa famille qui ont envahi la salle d'examens et qui ne laissent rien passer. Ils n'abandonnent pas le patient avant d'être absolument sûrs du diagnostique, du plan de traitement et des choix possibles. Je suis persuadé que si vous parlez à un administrateur d'hôpital, il vous dira: «Justement, nous avons reçu un prince gitan». D'après leur famille, tous les mâles gitans qui entrent dans un hôpital sont des princes: «Faites attention vous dit-elle. Cet homme est un prince gitan, et si vous ne faites pas attention, il vous arrivera ceci ou cela, à vous, à vos enfants et vos petits-enfants». Ils ont donc appris à se protéger du système. Le People's Médical Society soutient que personne ne devrait jamais se présenter seul à un examen médical. Si vous n'avez pas d'amis ou de parents pour vous accompagner, engagez quelqu'un ou bien encore munissez-vous d'un magnétophone que vous brancherez en arrivant et débrancherez en partant. Si la personne, médecin ou autre, refuse de vous recevoir dans de telles conditions, allez ailleurs.

    Évidemment, le mouvement de santé populaire n'est pas sans soulever des questions. La première, bien sûr, est celle de l'efficacité et de la sécurité. Comme nous l'avons vu précédemment, il est difficile de concevoir, compte tenu du peu de gravité des cas auxquels les gens font face, que les soins de santé populaire soient alors plus dangereux que les soins professionnels. De toute façon, quels critères utiliseriez-vous pour en évaluer l'efficacité et la sécurité? Si vous prenez les critères allopathiques pour évaluer les chiropraticiens, ou vice-versa, vous risquez de faire face à de nombreuses difficultés. Donc, nous devons prendre en considération les critères du public et l'impliquer dans le processus d'évaluation.

    Certains craignent que le mouvement populaire vienne affaiblir la confiance envers lesprofessionnels de la santé. Peut-être y en a-t-il parmi vous qui pensez que ce ne serait pas là un grand mal. Les expériences faites jusqu'à maintenant permettent de constater qu'une personne intelligente, éduquée, et même à la limite autodidacte, fournit de meilleurs éléments d'action au système médical. Un patient informé, qui participe activement et énergiquement à la prise de décision sur les soins le concernant accroît l'efficacité du système. Je crois que la plupart des médecins peuvent dire qu'ils préfèrent un patient informé et curieux à un patient passif. La passivité tue: la plupart des médecins savent qu'avec un patient qui ne pose pas de question et qui ne contribue en rien au processus de guérison, les chances de succès du traitement ne sont pas élevées.

    Il y a aussi une critique qui veut que le renforcement des ressources de santé populaires soit un grand bienfait pour la classe moyenne et les riches, mais que les pauvres n'en bénéficient pas. Cette critique est fondée sur un certain préjugé, à savoir que les services de santé populaires sont inférieurs aux soins professionnels. Aucune preuve ne vient soutenir une telle supposition. Dans le domaine des pratiques actuelles de santé populaires, les gens ne sont pas assez stupides pour chercher leur propre destruction. Plus encore e manque de choix en matière de santé pour les groupes très vulnérables les expose à la technologie médicale plus que les classes moyennes, particulièrement dans ce pays où les soins de santé étant gratuits et également accessibles à tous, cela ne signifie pas nécessairement qu'ils seront dispensés équitablement en termes de qualité. Pour toutes ces raisons, il est donc essentiel que les groupes socio-économiques faibles soient les premiers à recevoir toutes les connaissances que nous pouvons leur transmettre en ce qui concerne leurs soins de santé personnels.

    Quelque chose m'inquiète qui pourrait être une retombée du mouvement de santé populaire. C'est qu'en encourageant le développement des soins de santé populaires, nous imposions des fardeaux supplémentaires aux femmes qui sont déjà la principale source de soins de santé pour leur famille ou pour elles-mêmes. dans la plupart des cultures, les femmes sont les mandataires de la santé.

    Bien qu'elles s'occupent davantage des autres et qu'elles consomment plus de soins, elles ont moins de contrôle sur l'état des choses que les hommes. Pour cette raison, nous devons être très vigilants dans notre enthousiasme pour les soins de santé populaires et les groupes d'entraide, afin que ce que nous mettons en marche n'apporte pas un surcroît de travail aux femmes dans leur foyer. Je lisais récemment dans un journal, qu'aux États-Unis, moins de 6% des pères prennent l'entière responsabilité d'un enfant malade, et que dans environ 25% des cas seulement, la mère et le père se partagent cette responsabilité. Nous avons donc un long chemin à parcourir.

    Un des problèmes les plus courants auquel fait face actuellement le mouvement de santé populaire est la réglementation, à laquelle j'ai fait allusion précédemment. C'est un problème sérieux. En Californie présentement, certaines personnes veulent forcer les professeurs d'aérobique à détenir une licence. Cela m'inquiète un peu. Dans la même foulée, un mouvement à l'échelle nationale prône la réhabilitation des diététiciens et nutritionnistes, et réclame que les magasins d'aliments naturels adhèrent à des standards stricts établis par des experts, peu importe ce que cela implique. Ce sont des tendances qui me préoccupent beaucoup, mais heureusement des organisations comme People's Médical Society en sont conscientes et s'efforcent d'endiguer cette course folle vers la surréglementation.

    J'aimerais dire, avant de conclure, que certaines maladies dont a longtemps profité l'industrie de la maladie sont en voie de disparaître: nous avons vaincu la polio, ce qui a été un terrible coup porté aux intérêts de l'establishment, et vraisemblablement, nous vaincrons sous peu les attaques cérébrales. Heureusement que nous pouvons nous inquiéter du SIDA, bien que je ne crois pas que ce soit une maladie d'avenir. Mais nous souffrons d'une maladie que chacun désire attraper et que le système de santé commence à apprécier à sa juste valeur. Cette maladie, c'est la santé.

    Il n'est pas difficile de rendre pathologique le concept de santé. Au Massachussetts General Hospital de Boston, vous pouvez maintenant passer un examen de pré-jogging ou, si vous êtes une femme, vous pouvez maintenant consulter à New-York un spécialiste de gynécologie pour les sportives. Les hôpitaux sont fortement tentés de convertir une partie de leurs installations en programmes de promotion de santé, en programmes de bien-être, ou en centres de santé holistique et autres.

    Ces formes de promotion de la santé ont été largement négligées par les professionnels et par les institutions, mais s'il y a de l'argent à faire dans ce domaine et je suis persuadé que nous verrons d'ici peu poindre une nouvelle vague de soi-disant professionnels se consacrer à la santé d'une manière que le système médical lui-même n'aurait jamais osé envisager: en s'introduisant jusque dans nos maisons pour prendre en charge, non plus seulement la maladie, mais la santé elle-même.

    En conclusion, je voudrais dire que je suis agréablement surpris de me trouver devant une assemblée aussi importante et heureux que cela se passe aujourd'hui,parce que je crois que nous nous approchons d'un point décisif sur cet hémisphère en ce qui concerne les problèmes dont nous avons traité. Les législateurs, et le système de santé lui-même, commencent à prendre position de la façon que j'ai mentionnée précédemment. Ce n'est pas un mal Je les contester, ni même de les provoquer, si c'est dans l'intérêt de la santé. Nous ne pouvons demeurer calmes et passifs alors que nous sommes confrontés à des questions aussi importantes. Le temps ne nous le permet pas. Nous avons tout à gagner à ouvrir le débat et tout à perdre à nous taire. J'ignore si votre pays est actuellement prêt à s'organiser politiquement autour de ces idées, mais tôt ou tard, il devra y avoir un concensus politique qui protégera tous les habitants du Canada et non pas seulement ceux dont l'intérêt dominant est de se procurer un certain type de soins médicaux à l'exclusion des autres.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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