Le blé de Léonie

Daniel Laguitton

Lecteur, le blé de Léonie est désormais dans tes sillons. Nourris-le et, quand viendra la moisson, récolte-le et apporte-le chez le meunier. Du moulin, porte la farine au boulanger. Le pain doré et croustillant qui sortira du four embaumera le fournil. Ce sera « le pain de Léonie ».

Elle s’appelait Léonie, c’était son vrai prénom de petite fille née à la fin de la Grande Guerre en Silésie, région multiethnique du centre de l’Europe. Déjà redistribuée entre l’Allemagne et la Pologne après le traité de Versailles, la Silésie, devenue butin de guerre après la Seconde Guerre mondiale, fut de nouveau partagée, cette fois entre la Pologne et la Tchécoslovaquie, redécoupage qui provoqua une nouvelle période de violence et de déplacements de population.

L’enfance de Léonie avait connu très tôt les chemins d’exil et les deuils. Son cœur amoureux avait un jour vu partir vers son destin un jeune soldat auquel un euphémisme bureaucratique attribua sans doute plus tard l’épitaphe « mort au champ d’honneur ». Le cœur de Léonie s’était alors refermé, comme certaines fleurs au matin, pour ne plus aimer que l’image, embuée et illuminée par la distance et par le temps, d’un jeune homme partant à la guerre et dont elle avait reçu, comme une balle en plein cœur, la dernière lettre d’amour. Le cœur de Léonie n’aura plus jamais la permission d’aimer comme on aime à vingt ans, d’amour fou.

J’ai connu Léonie dans mon petit magasin de campagne, et c’est son rire de jeune fille dans un corps de petit bouddha usé qui m’a d’abord attiré vers elle. Le polonais avait été sa langue maternelle, l’allemand et l’anglais des langues secondes, mais elle aimait parler français avec moi. Elle parlait surtout le délicat langage du sourire, et j’ai toujours aimé entendre rire en elle la petite fille d’une lointaine Silésie.

Puis le temps est venu où, le corps de Léonie étant devenu fragile, je lui livrais ses emplettes dans son petit appartement de la rue des Érables. En tant qu’homme, l’accès ne m’en était pas facile, elle semblait avoir peur de moi. Mais chaque fois que je parvenais à m’adresser à la petite fille, elle me laissait entrer. Elle me présentait alors son piano et, étalés sur tous les meubles, ses dessins de fleurs plus magnifiques les uns que les autres, coloriés aux crayons de couleur sur de grands rectangles de papier blanc. Léonie portait en elle la musique de Chopin et des fleurs, beaucoup de fleurs. C’est sans doute ce mélange de musique et de fleurs qui rendait son rire aussi cristallin.

Après quelques années, un nouvel exil étant devenu nécessaire, Léonie a tout vendu ou tout donné, et est partie vivre dans un foyer pour personnes âgées. La lettre que je lui avais envoyée à sa nouvelle adresse étant restée sans réponse, je pensais avoir à jamais perdu Léonie. Mon cœur lui avait fait ses adieux.

Quelques années plus tard, c’était un dimanche, trois jours avant Noël, j’allais livrer à Mary, résidente d’un autre foyer pour personnes âgées, les feuilles de séné qu’elle m’avait commandées par téléphone. Le séné est une plante dont les feuilles séchées et infusées ont un effet laxatif. Devant les quantités de feuilles de séné que Mary me commandait deux ou trois fois par an, j’ai toujours pensé qu’elle devait être la moins constipée de toutes les résidentes, voire de tout le canton. Nonagénaire, elle ne pesait sans doute pas plus de quarante kilos et me faisait penser à une sauterelle qui aurait jeûné pendant quarante jours et quarante nuits au désert. Son esprit était vif et son rire jovial. Son port altier doublé d’une voix rauque me laissait l’imaginer jeune et riche, exhibant un fume-cigarette en ivoire et une étole de vison. Si Mary avait souffert durant sa longue vie, ce n’était probablement pas de la faim. Sa chambre était pleine de cadeaux, de peluches, de poinsettias, de rubans, de clochettes et de photos. Elle aurait porté un pyjama de père Noël avec une tuque rouge à pompon blanc que je n’y aurais rien vu qui dénote. Ce jour-là, son corps était encore plus brindille que lors de ma livraison précédente, quelques mois plus tôt. Des bijoux ornaient son cou fripé de tortue, et son rire était guttural : « I am a spoiled girl », me dit-elle en me voyant écarquiller des yeux devant sa chambre entièrement décorée. « Merry Chrismas, spoiled girl », répondis-je sans oser ajouter « voilà de quoi vous déconstiper pour une autre année si vous ne partagez pas ce séné avec vos camarades ! ». Satisfaite de la taille du paquet, et sans doute à cause de l’ambiance de Noël, Mary me laissa même, ce jour-là, un généreux pourboire. J’étais le « pusher » de séné de Mary.

En redescendant de chez la pittoresque Mary, je pensais à Léonie que j’avais retrouvée tout à fait par hasard entre ces murs lors d’une de mes livraisons précédentes, agréablement surpris, non seulement de la revoir, mais aussi de constater qu’elle avait rejoint ce paisible reposoir. Elle m’avait fait toute une fête, avait ri, m’avait raccompagné jusqu’à la porte et avait fait de grands « au revoir » de la main en sautillant de joie lorsque, sortant du stationnement, je passai devant elle en voiture en lui faisant moi-même des signes de la main. Je m’en voulais donc, de n’avoir pas pensé, en venant faire cette nouvelle livraison, à lui apporter une petite surprise pour Noël. Mais était-elle encore de ce monde ?

C’est avec appréhension que j’interrogeai la réceptionniste : « Léonie, est-elle encore avec vous ? ». Je voulais vraiment dire : « Léonie est-elle encore vivante ? »

La réponse me vint avec un sourire : « bien sûr, elle est à la chambre 110 ».

Je me dirigeai donc vers l’escalier, imaginant déjà la chambre : le piano serait-il encore là ? Les dessins de fleurs recouvriraient-ils encore les meubles ?

J’allais gravir les marches vers le premier étage lorsque, devant moi, en haut de l’escalier, apparut le corps frêle d’un petit lutin. C’était Léonie. Le fichu de coton beige serré autour de son front cachait sans doute ce qui avait été une chevelure. Son visage s’était amaigri. Ses yeux en amandes, presque voilés par des paupières diaphanes, étaient fixés sur la première marche où elle s’apprêtait à poser le pied. Elle avait dans la main droite deux petits sacs de graines, et, de la main gauche, elle se tenait à la rampe.

« Léonie ? », murmurai-je de la voix la plus exempte d’aspérités possible.

Le corps du lutin s’arrêta. Son regard se releva lentement pour interroger avec un air inquiet la silhouette qui l’avait interpellée. « Léonie, c’est Daniel, Daniel du magasin… ». Pour l’aider à me reconnaître, j’ôtai, en montant rapidement les marches, le bonnet de marin breton qui me rappelle ma propre « Silésie ». Quand je fus près d’elle, Léonie s’arrêta pour examiner mon visage, et un sourire s’alluma sur le sien dès qu’elle me reconnut : « Daniel… oui, Daniel ». Pendant que nous descendions lentement les marches, Léonie commença à me parler d’elle, de sa vie dans cette résidence et des sachets de graines qu’elle serrait dans sa main droite : c’était du blé de printemps qu’elle emportait avec elle pour je ne sais quelles semailles.

Léonie me parlait dans un mélange de français et d’allemand, un allemand si simple que je fus surpris de pouvoir converser avec elle en intégrant tant bien que mal les rudiments qu’il m’en restait de mes années de collège.

« Dessinez-vous encore des fleurs ? » lui demandai-je, pressé d’entendre parler son cœur.

« Des fleurs, des fleurs, ah, oui, des fleurs, beaucoup de fleurs, des fleurs… » me répondit-elle pendant qu’une prairie de juin s’allumait sur son visage émacié dont le sourire laissait entrevoir des dents grises que ses lèvres n’allaient plus recouvrir jusqu’à mon départ, quelques siècles plus tard…

« Chantez-vous encore, Léonie ? »

« Chanter, oui, je chante toute la journée, je chante toujours ». Son visage était radieux et moi, ému aux larmes.

« Pouvez-vous me chanter une chanson en polonais, Léonie ? »

« Chanter, oui, chanter… ». Léonie scruta un moment le couloir où nous étions arrivés au pied de l’escalier, puis elle sembla hésiter. Après un long silence, elle me fit signe : « Venez par ici, suivez-moi ».

Léonie me conduisit dans un boudoir accueillant dont les murs recouverts de boiseries aux couleurs chaudes et ambrées exsudaient l’intimité et invitaient à baisser la voix. Les étagères d’une bibliothèque attiraient le regard vers les reliures rouge lie au lettrage doré de vieux livres dont on sentait qu’ils étaient là pour être vus bien plus que pour être lus.

« Mettez-vous, ici », me fit Léonie avec l’autorité gracieuse d’un chorégraphe qui aurait placé un danseur sur la scène. J’étais entre une table basse et un élégant sofa où je me serais volontiers laissé choir si la solennité du moment ne m’avait dicté de rester debout. Léonie se plaça devant moi, de l’autre côté de la table et, me fixant d’abord du regard, elle ferma bientôt ses paupières opalines pour retourner en Silésie et en revenir avec la musique et les paroles qui se mirent à suinter de ses lèvres. Son chant montait comme un geyser jailli d’une enfance enterrée sous des années-lumière de voyage et d’exil. La géode d’une mine de charbon de Silésie me livrait son cristal. Beauté sublime, graphite transmuté en diamant, Léonie se mit alors à danser, déroulant un incomparable et gracieux tai-chi dans l’espace devenu chapelle du petit salon. J’étais sous le charme, médusé, ému, enchanté. Elle serait partie en dansant vers la montagne que je l’aurais suivie, et avec moi, la digne procession de tous les corps fatigués lovés dans les méandres de cette douillette crèche. Nous aurions accompagné Angela Silesia dans la neige jusqu’au « trou de verdure où chante une rivière » et où l’attend à jamais « un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, et la nuque baignant dans le frais cresson bleu ».

Après une première chanson, en allemand, Léonie m’interrogea : « vous m’avez demandé de chanter une chanson dans une autre langue… quelle est cette langue ? » Elle semblait confuse et ne trouvait pas le nom de la langue dont elle n’avait pourtant pas oublié que je la lui avais demandée.

« En polonais, Léonie, vous souvenez-vous de la Pologne ? Chantez en polonais, je vous prie… »

« Ah oui, le polonais, la Pologne… ». Une vie entière sembla se dérouler en quelques secondes dans les yeux bleu pâle de Léonie avant qu’elle fermât de nouveau les paupières. Quand elle se mit à chanter, je fus instantanément transporté dans une Pologne lointaine, devant une écolière joyeuse, un jour de printemps.

Lorsqu’elle eut fini de chanter, Léonie me demanda : « et vous, pouvez-vous me chanter une chanson ? »

Je fermai à mon tour les yeux, conscient que cette chanson serait sans doute la dernière que je chanterais à Léonie. Fouillant anxieusement les archives de ma mémoire, je ne devais pas me tromper d’étagère. Parmi les titres qui se présentèrent, le choix se fit sans la moindre hésitation. Fixant alors ce visage de lutin au sourire de bouddha, ces yeux en amandes presque fermés, ces dents qui avaient mesuré l’amplitude de tous les sourires d’une vie, je chantai pour Léonie : « Au bois, d’Clamart, y’a des petites fleurs, y’a des copains au, au bois d’mon cœur, au, au bois d’mon cœur… Chaqu’ fois qu’je meurs fidèlement, chaqu’ fois qu’je meurs fidèlement, fidèlement ils suivent mon enterrement, mon enterrement… »

Léonie était radieuse, comme l’avait sans doute été un jour une petite fille devant un sapin de Noël de Silésie et, plus tard, une jeune fille devant un amour de Silésie…

« Das ist wunderbar, das ist wunderlich », murmurait encore Léonie, radieuse, quand je l’embrassai sur les deux joues et sur le front.

Le temps de l’horloge dictait que je prenne congé. Je fis donc mes adieux à Léonie qui, tout au long de ce qui m’avait semblé un rêve, avait continué de serrer dans sa main droite les deux petits sacs de blé de printemps.

Les semailles de ce blé étaient faites en mon cœur et, sur le chemin du retour, je me promis d’en moissonner les épis quand il serait mûr, et de les semer à mon tour, en mémoire de Léonie.

Lecteur, le blé de Léonie est désormais dans tes sillons. Nourris-le et, quand viendra la moisson, récolte-le et apporte-le chez le meunier. Du moulin, porte la farine au boulanger. Le pain doré et croustillant qui sortira du four embaumera le fournil. Ce sera « le pain de Léonie ».

À lire également du même auteur

Pierre Teilhard de Chardin : l’enfant, l’homme et le visionnaire
La vie et la personnalité de Pierre Teilhard de Chardin, ainsi que ses écrits, publi&e

L'évolution selon Pierre Teilhard de Chardin
Dans sa jeunesse, Teilhard avait voué ses premières adorations secrèt

Le canari a mauvaise mine
 Le canari de la langue française a mauvaise mine. De bonnes dictées pourraient l

Le rêve de la Terre
En septembre 2021, les maisons d’édition Novalis au Canada et Salvator
Au commencement était le Rêve
« Pour la plupart des peuples, la principale source de sens et de valeurs communes est la mani

Paroles d'arbres
Paroles interprétées par H.Hesse, H.Bergson, A.Malraux et J.Brel

Le début d’un temps nouveau
Indignez-vous! s’est vendu à 4,5 millions d’exemplaires dans 35 pays et a é




Articles récents