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    Dossier: Stendhal

    Stendhal. I. Sa personne

    Léon Blum
    Il est, dans l'histoire littéraire, des personnages qui déroutent les procédés ordinaires de la critique et qu'on se sent envie de traiter comme des héros de roman. Stendhal appartient à cette famille d'esprits rebelles et singuliers, pour lesquels le goût prend un caractère tout personnel, et qui ont tour à tour souffert ou profité d'une sorte de partialité inévitable. On concevrait, à la rigueur, qu'un homme de système l'omît dans un tableau général de notre littérature, et l'on conçoit mieux encore que ses admirateurs tiennent son oeuvre pour l'un des cas les plus importants et les plus représentatifs de la pensée moderne. Comme tous les artistes entièrement sincères, et qui n'ont jamais été prisonniers d'une école, d'une manière, ni même d'un succès, il est mobile, versatile, contradictoire. Comme tous les écrivains qui ont tiré leur nature de leur propre vie, il s'est à la fois beaucoup livré et beaucoup celé, si bien que, dans son oeuvre, on a peine à discerner ce qui est confession abandonnée ou travestissement volontaire. C'est donc en vain qu'on prétendrait lui appliquer une méthode rigoureuse et uniforme, prendre sur lui des mesures strictes. Déterminer la vérité du caractère est difficile; le réduire à l'unité ou même à la simplicité serait probablement impossible. Il faut procéder à la manière des romanciers, et, pour faire saillir le personnage, l'engager dans des épreuves ou dans des péripéties réitérées. Ce n'est qu'à travers des états successifs qu'on peut songer à reconstituer son vrai visage; c'est par tâtonnements qu'on peut atteindre les points centraux de sa sensibilité, ceux qui ont commandé son œuvre et sa vie.

    Dans une recherche ainsi conduite, on est tenu d'accepter d'avance le risque auquel Stendhal lui-même s'est exposé, tantôt de se répéter et tantôt de se contredire. On doit aussi s'attendre à ne dégager que des résultats incertains et discutables, la vérité d'un caractère de roman n'étant, au mieux, que probabilité et vraisemblance. Une circonstance particulière à Stendhal vient, d'ailleurs, aggraver la tâche : c'est qu'il faut chercher son être authentique sous des travestissements volontaires auxquels beaucoup se sont dupés, et qu'ainsi la plupart des documents critiques, spécialement les documents contemporains, sont un embarras plutôt qu'un secours. « Pour juger au net de cet esprit assez compliqué, – dit Sainte-Beuve à la fin du Lundi qu'il lui consacre, – j'en reviendrai toujours à ceux qui l'ont connu dans ses bonnes années et à ses origines, à ce qu'en diront M. Mérimée, M. Ampère, à ce que m'en dirait Jacquemont s'il vivait, ceux en un mot qui l'ont beaucoup vu et goûté sous sa forme première. » Ces quelques lignes font apparaître le malentendu initial qui a dérobé Stendhal à l'intelligence de tant de bons juges. C'est vers 1821 ou 1822, aux approches de la quarantaine, revenant d'un séjour de sept ans en Italie, que Stendhal a rencontré Victor Jacquemont chez l'idéologue Destutt de Tracy; J.-J. Ampère, chez le critique d'art Delécluze, l'auteur des Souvenirs sur David; Prosper Mérimée chez le publiciste Lingay qui fabriquait des articles et des discours pour le compte du ministre Villèle. En revenir à ce que disaient de lui les amis de l'âge mûrissant, placer vers les quarante ans « ses bonnes années, ses origines, sa forme première », c'est admettre que le Stendhal de ce temps-là est le réel, l'authentique, celui dont ses romans, publiés tous à des dates postérieures, seraient venus retracer ensuite les impression ou les expériences. Mais, au contraire, le Stendhal de 1821, dans ce qu'il avait d'apparent et de visible, est un personnage composé, factice, en garde contre le monde, retranché derrière une armature artificielle de défense et qui ne déposait sa contrainte que la chambre close et la plume en main. Entre l'écrivain de le Rouge et le Noir ou de la Chartreuse, et l'homme qu'ont aperçu les contemporains, il n'existe donc, en réalité, nul rapport, ou du moins, nulle ressemblance. Ni Jacquemont, ni J.-J. Ampère, ni même Mérimée n'ont connu le vrai Stendhal.

    Le vrai Stendhal, c'est celui de l'éveil à la vie, des premières ambitions, des premières émotions, des premières souffrances; c'est celui que nous ne connaîtrions par personne, si nous ne le connaissions par lui-même. Les notes que Stendhal griffonnait, en 1803, à vingt ans, dans sa petite chambre de Paris, les lettres qu'à la même époque il adressait à sa sœur Pauline, demeurée, elle, à Grenoble, dans la maison paternelle, se relient directement, sans transition, à le Rouge et le Noir et à la Chartreuse ou, pour mieux dire, le Rouge et le Noir et la Chartreuse, écrits l'un à quarante-sept ans, l'autre à cinquante-six, n'en sont que le développement réfléchi et la mise en œuvre romanesque. Les traits les plus frappants de la sensibilité de Stendhal comme de son originalité littéraire – et l'une se confond avec l'autre puisque son œuvre entière, à tout prendre, n'est qu'une autobiographie franche ou détournée – sont la précocité et la permanence. Quand on relit la Correspondance, il arrive à chaque instant, sous le choc d'une pensée ou d'une formule, qu'on remonte à la date de la lettre, puis qu'on recherche dans sa mémoire la date de naissance (1783), pour s'écrier avec stupeur : « C'est un jeune homme de vingt ans qui s'exprime ainsi ! ». Il n'y a peut-être pas d'exemple, au même âge, d'une formation aussi complète, aussi dense, d'une conscience de soi-même aussi claire, d'une personnalité si spéciale et si soigneusement préservée.

    Ce caractère original s'est conservé chez lui intact sous les manières d'emprunt et les attitudes volontaires. Il est demeuré, si l'on peut dire, la part souterraine et fraîche de sa vie intime pour jaillir et s'épancher librement dans son œuvre écrite. Chronologiquement, ses livres sont d'un homme mûr; psychologiquement, ils sont d'un jeune homme, en ce sens qu'ils sont gouvernés par les premières idées et alimentés par les premières impressions. Peut-être, à première vue, pourrait-on justifier par là que son influence se soit exercée surtout sur des jeunes gens, ou tout au moins sur des hommes qui l'avaient aimé dès leur jeunesse. Les âges différents de la vie ne se comprennent plus entre eux. Il est des œuvres qui s'accordent parfaitement avec une phase précise de l'évolution personnelle, mais qui ne correspondent qu'à celle-là, et dont il ne faut aborder la connaissance ni trop tôt, ni trop tard. La conséquence certaine, en tous cas, c'est que, pour comprendre exactement Stendhal, il faut se placer, non pas au moment où ses livres furent écrits, mais au moment où se sont formées les impressions dont il a composé ses livres. La société de la Restauration, où tant de critiques s'obstinent à le situer, ne fut pour lui qu'un milieu étranger, inerte, auquel d'ailleurs il ne se mêla qu'à peine, et qu'il jugea toujours en homme de parti. Le Grenoble de son éducation, et surtout le Paris de ses débuts dans le monde, c'est-à-dire le Paris du Consulat et des premières années de l'Empire, voilà quels furent les milieux favorables, les terrains de culture de sa sensibilité. C'est alors que se produisirent les actions ou les réactions fécondes, et que s'amassa la matière sur laquelle il ne cessa plus de subsister. Pourquoi cette matière ne s'est-elle pas renouvelée ? Nous tenterons de le justifier plus précisément, le moment venu; mais on peut sans doute, dès maintenant, pressentir la cause de ce phénomène. proprement stendhalien. Elle tient à ce que la vie de Stendhal fut toujours mobile, errante, à fleur de sol, à ce qu'on ne le voit jamais fixé dans une carrière stable, dans une société définie, ou même dans une résidence durable. Passager, oisif ou fantaisiste, éternel déraciné, il se trouva non seulement livré, mais réduit à ses impressions de jeunesse, parce qu'aucune construction cohérente n'était venue les surmonter et les comprimer. Les fondations du caractère sont profondes, spacieuses, mais elles n'ont jamais été recouvertes. L'édifice s'en est tenu là.

    Réaliser dans l'âge d'homme les rêves de la jeunesse, c'est ainsi qu'un poète a défini le bonheur. Ces rêves, chez Stendhal, avec tout ce qu'ils comportaient de déceptions et d'aspirations interrompues, se sont prolongés la vie entière sans se réaliser jamais. Sa vie intime est une jeunesse continuée, qu'il a exprimée ou plutôt confessée dans son œuvre avec une clairvoyance à peine accrue par l'expérience et par l'âge. M. Paul Bourget l'a fort bien dit : « Depuis sa dix-huitième année, il n'a rien acquis, sinon plus d'ampleur de ses tendances premières. » Il n'a rien acquis, et, surtout, fait plus rare et plus significatif, il n'a rien perdu.

    ***


    L'adolescent qui devait, une vingtaine d'années plus tard, choisir le pseudonyme littéraire de Stendhal, débarqua à Paris un matin de novembre 1799, quelques jours après le 18 brumaire. Il comptait près de dix-sept ans, étant né le 23 janvier 1783, à Grenoble, d'où il arrivait tout droit par la voiture publique.

    Quelle avait été son enfance, nous le savons par le fragment . d'autobiographie qu'il rédigea vers 1835, à Rome, sous le titre de la Vie d'Henri Brulard. La sincérité en est si crûment évidente qu'on perdrait sa peine à l'affirmer à nouveau contre les critiques qui l'ont suspectée. Stcndhal ne possède que deux formes de mémoire, la mémoire affective et la mémoire visuelle. Il retrouve, après trente ans écoulés, le plein contenu d'une émotion, ou plutôt, il la revit sous le moindre appel, l'éprouve à nouveau dans toute son intensité, dans toute sa saveur spécifique. De même qu'il rééprouve, il revoit : ses manuscrits sont encombrés de plans marginaux montrant, en regard des scènes qu'il relate, la place respective des personnages et jusqu'à la disposition des meubles. D'une circonstance qui devait pourtant marquer dans sa vie, sa première arrivée à Milan, il conservera seulement ce souvenir : au coin de quelle rue il rencontra son cousin Martial Daru. En revanche, il ne garde le souvenir des faits ni dans leur contexture ni dans leur succession, c'est-à-dire qu'il n'a la mémoire ni des événements ni des dates. On peut donc jouer sans risque à le prendre en faute, à le mettre en contradiction soit avec lui-même, soit avec les documents positifs tirés de l'appareil historique et l'on peut conclure, si l'on veut, que les renseignements de fait fournis par Stendhal sont dénués, pour l'historien, de toute valeur certaine. Mais quand il s'agit de ce qu'il éprouva, de ce qui a pu l'émouvoir ou le blesser, son témoignage est valable, et il faudrait s'y fier aveuglément, même si nous n'avions pas le reste de son œuvre pour en contrôler l'exactitude. Quand il nous dit que son enfance fut dénuée, contrainte, ingrate jusqu'à la souffrance, c'est qu'elle le fut.

    Né quelques années plus tôt, il eût été sans doute un enfant heureux. Le médecin Gagnon, son grand-père maternel et le chef réel de la famille, paraît un vieillard spirituel, poli, tendre de cœur et charmant de façons. Grenoble était ville de Parlement; noblesse locale et gens de robe y formaient une société cultivée où les Gagnon-Beyle tenaient leur rang. Mais tout se trouva gâté pour le petit Henri Beyle par la crise publique et par une catastrophe privée. La Révolution, à Grenoble comme ailleurs, suspendit ou brouilla la vie de société. L'émigration dépeupla les salons; de la contrariété des opinions et de la peur naquirent les dissensions intimes et la haine. D'autre part, Henri Beyle avait six ans quand il perdit sa mère, qu'il adorait. Du coup, les relations avec le dehors, déjà compromises par la difficulté des temps, s'interrompirent de façon à peu près complète. L'enfant grandit dans une maison en deuil, habitée de visages sévères, sous la tutelle d'un vieillard tendre, mais las et qui ne se releva jamais de son chagrin, doublement orphelin puisqu'il n'aimait pas son père. Entre Chérubin Beyle et sa jeune belle-soeur Séraphie Gagnon se nouait bientôt une intimité suspecte, ou que, du moins, l'enfant imagina telle. Il prit en aversion cette tante Séraphie, despotique et bigote, qui tenait la place de sa mère et en exerçait aigrement l'autorité. Avait-il vu clair dans l'intrigue familiale ? Était-il vraiment, entre son père veuf et sa tante, le témoin incommode, l'obstacle à un remariage ? Nous l'ignorerons toujours et peu importe. Il suffit qu'il se le soit imaginé.

    Puis vinrent les tourments de l'éducation avec ce « maître tout noir », cet abbé Raillane dont il nous a laissé un portrait peut-être injuste, mais assurément véridique à ses yeux. Seul dans une chambre étroite, éclairée par un jour de souffrance, l'enfant déchiffre Virgile à grand'peine; il subit avec une sorte de révolte les leçons du tyran borné qui ne répondait jamais à une question directe, et, en dépit du grand-père Gagnon, lui enseignait l'astronomie de Ptolémée. Les serins favoris de l'abbé Raillane empestent la chambre. Sur la terrasse, au coin des caisses d'oranges, il mange en silence le pain sec de son goûter. Opprimé, il est devenu haineux, sournois, un peu fripon, l'esclavage créant tous les sentiments serviles; tandis que ses incartades d'enfant, exploitées par la tante Séraphie, deviennent les signes évidents d'une nature perverse, lui se juge persécuté. Il est l'enfant rêveur et triste que l'on croit sauvage. Entre sa famille et lui, nulle communauté, d'abord parce qu'il se contracte hostilement sur lui-même, et puis parce que, chez ces bourgeois retirés du monde, claquemurés dans leur deuil, tous les sentiments mesquins se sont développés et aigris. On ne s'occupe que de l'argent, dont l'idée obsède et qu'on affecte cependant de mépriser. On ne reçoit personne à la table de famille, exception faite pour quelques prêtres insermentés, Stendhal n'a pas le souvenir d'une invitation faite ou agréée, et quand il ira voir ses cousins Daru, lors de son arrivée à Paris, ce sera « exactement la première visite qu'il faisait de sa vie ». L'unique distraction, plus odieuse que le travail, consiste dans les promenades en tiers avec son père et Séraphie. Surtout, il n'a pas de camarade. « Tout mon malheur peut se résumer en deux mots; on ne m'a jamais permis de jouer avec un enfant de mon âge. » Il ne faut pas sourire de ces petites blessures. En relisant Henri Brulard on en vient presque à envier pour Stendhal l'enfance d'un Michelet, déchirée sans doute par de vraies misères, mais à laquelle n'a pas manqué l'aliment du cœur.

    Chez les enfants, le bonheur développe une sorte de placidité béate, ralentit ou même assoupit la faculté de réaction contre le dehors. La souffrance, au contraire, rend précoce, éveille la curiosité et l'indépendance du jugement, favorise les réactions ou les révoltes contre le milieu, avive la sensibilité qui, chez Stendhal, était déjà, de naissance, spécialement aiguë et impressionnable. Sensibilité à besoins exigeants, tout à la fois psychique et physique, que tout ébranle et qui prend presque aussitôt la forme de l'attendrissement. Beyle enfant est attendri jusqu'aux larmes et jusqu'aux battements de cœur par le son des cloches, par la « douce couleur orangée » qui dessine le contour des montagnes au crépuscule, par un regard de son oncle Romain Gagnon, lequel n'est pourtant qu'un fat de province, « léger et parfaitement aimable ». Il refoule ces attendrissements par pudeur jalouse, mais il s'y complaît parce qu'ils soulagent sa nature vraie, qu'ils animent sa solitude, et peut-être aussi parce qu'ils s'opposent en un fort contraste à la sécheresse guindée des siens. Cette émotivité désordonnée devait persister en lui toute sa vie, mais de plus en plus dissimulée par la pudeur, la prudence et l'habitude de l'incompréhension. Elle échappa toujours à « ceux qui l'ont connu » comme dit Sainte-Beuve, et qui ne perçurent en lui qu'une affectation cynique de sécheresse et d'ironie. Dans Henri Brulard, après avoir relaté une des secousses vives de son adolescence, il ajoute : « Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte mon papier, j'erre dans ma chambre, et je reviens écrire ». Le souvenir l'étouffe comme faisait l'émotion même, « change dans un instant toutes ses bases de jugement », et s'il conserve des faits une mémoire si peu distincte, c'est précisément que l'intensité de la sensation a tout absorbé.

    Un peu d'entraînement corporel, de ce qu'on appelle aujourd'hui « culture physique » aurait pu faire contre-poids à cette sensibilité anormale. Mais sauf la marche, à supposer qu'on puisse qualifier de ce mot sportif la traînerie pesante des « sorties », on n'accoutuma l'enfant à nul exercice. Pas d'équitation, et c'est en gagnant l'armée que ce futur officier de cavalerie devait se jucher pour la première fois sur un cheval. Tante Séraphie retarda tant qu'elle put l'initiation au sport traditionnel des provinces : la chasse; encore ne fut-ce jamais que de la promenade avec un fusil, et non la chasse véritable « où l'on trouve la faim, la pluie, l'excès de la fatigue ». Éducation molle de cloître et de serre chaude tout ensemble, qui devait faire de lui une sensitive, comme sa vie le prouve, et une « poule mouillée », comme lui-même le dit. Le développement exclusif de l'appareil sensible avait pour toujours rompu l'équilibre. Il avait alors et conserva les nerfs délicats, la peau sensible d'une femme. Il contracta et ne perdit plus l'habitude de la rêverie, le goût de la vie intérieure ou plutôt de l'entretien solitaire, et cette attitude devant la vie, à la fois avide et inerte, que donne l'attente indéterminée du bonheur. Une émotivité déréglée rend susceptible; la sensibilité précoce rend vain, l'enfant qui s'observe et se suffit se croyant par là-même un personnage. Ainsi se développa la susceptibilité extrême dont Stendhal souffrit toute sa vie, et qui se trouva compliquée et souvent faussée par une extrême vanité. Quand il entra vers treize ou quatorze ans à l'Ecole centrale de Grenoble, ce qui représentait son premier contact effectif avec le monde, on constate que sa manière insociable, inassimilable au milieu, ne procède pas seulement de l'habitude de défense et de l'excès de nervosité, mais d'une certaine présomption méprisante. Il se sentit perdu parmi ses camarades d'école, autant que Julien Sorel parmi ses compagnons de séminaire. Ces quelques années de vie scolaire qui auraient dû le modifier s'il les eût abordées dans l'état habituel, le laissèrent parfaitement intact. Nul de ses condisciples ni de ses maîtres n'entra en lui ou ne le fit sortir de lui-même. Telle était sa destinée, que la vie le maintînt ou le refoulât toujours sur son premier terrain d'émotion et de pensée.


    D'abord solitaire, puis isolé au milieu de compagnons étrangers, toujours sans liens avec sa famille, il lui advint l'histoire ordinaire : il se rejeta de tout son cœur sur les livres. Éternelle consolation des enfants sans joie ! La lecture fut pour lui, comme pour beaucoup d'autres, le loisir et le travail, la conscience de soi-même et l'amitié. Mais ce n'est jamais impunément qu'on fait à travers les livres, et par eux seuls, l'apprentissage de la vie. La première conséquence fut l'éveil prématuré de la curiosité amoureuse. A quatorze ans, il s'éprit, et passionnément à l'en croire, d'une jeune actrice nommée mademoiselle Kably, qui jouait la comédie et chantait l'opéra-comique au théâtre de Grenoble. Il ne lui parla jamais, et se sauva comme un fou un jour que, se promenant sous les marronniers du jardin de ville, et « pensant à elle, comme toujours » il l'aperçut à l'autre bout de l'allée. C'est que, chez lui, l'avidité amoureuse, formée ou forcée par la lecture, alimentée par la rêverie, dépendait de l'imagination seule. Son idée de l'amour, toute fictive, ne pouvait s'étendre librement que dans le domaine de la fiction; par le contact de la réalité, par la substitution de la personne vivante à l'être imaginé, cette illusion sentimentale devait fatalement se trouver ou contrariée ou déçue. Il était ainsi destiné, par son éducation même, à n'éprouver que des amours de tête ou plutôt, ce dernier terme étant pris ordinairement dans un autre sens, que des passions de tête, et la même influence éducative qui déterminait son idée de l'amour, fixait dans un sens analogue sa conception du monde et de la fortune. Sur les données des romanciers et des poètes, les seuls qui fussent à sa portée, il construisait complaisamment des destinées imaginaires. Du monde où il allait bientôt pénétrer, il attendait « la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l'amabilité qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes ».

    Stendhal a prétendu qu'il n'avait été préservé, dans cette éducation, que par le goût de la volupté et par ce qu'il nomme « l'espagnolisme ». Dans Henri Brulard, un personnage – sa grand'tante maternelle, Élisabeth Gagnon – a pour mission spéciale de représenter « les grands sentiments espagnols », c'est-à-dire le dégoût de ce qui est bas ou commun, le mépris de l'argent ou des affaires, la générosité, la notion de l'honneur, telle qu'on la trouve dans le Cid. Mais il est parfaitement inutile d'imaginer que ce penchant noble procédât, par hérédité ou par influence, de la tante Élisabeth. Le danger des éducations heureuses est que l'enfant recueille sans contrôle les opinions et les habitudes de son milieu; par un effet symétrique, les enfances contrariées développent comme un besoin d'universelle contradiction. Ce que Stendhal appelle son espagnolisme ne fut que la réaction brutale d'une personnalité fortifiée par la solitude et la contrainte contre les idées du milieu familial. En toute matière, à tous égards, il prit aveuglément le contre-pied de Chérubin Beyle et de tante Séraphie, il se plaça délibérément aux antipodes de leur façon de penser, de leurs façons d'agir. Il avait probablement, de naissance, le goût de la générosité et le sentiment de l'honneur; cette tendance innée se fortifia du fait que Chérubin Beyle était mesquin et tenait chichement sa parole. Les Beyle étaient des bourgeois; leurs soucis, leurs jugements, leurs habitudes sentaient la bourgeoisie : il n'en fallut pas davantage pour qu'il contractât l'horreur de « tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois ». Les Beyle avaient le souci tenace de l'argent et du bien; Stendhal, bien qu'apte aux affaires, tint dès lors, et sa vie durant, pour une bassesse tout acte où peut se traduire la préoccupation d'un intérêt. Son père était dévot et sa tante Séraphie bigote; ses premiers maîtres, et le dur Raillane entre autres, portaient la soutane; il devint donc irréligieux, avec la haine et l'obsession du jésuite, avec la conviction désormais enracinée que la religion n'est qu'un moyen de gouvernement fondé sur l'intérêt des prêtres et la crédulité des hommes. De même on le sent aristocrate de tempérament, ainsi que lui-même s'en est clairement rendu compte; et pourtant, vivant entre des parents royalistes, il affecta tout aussitôt des sentiments de révolutionnaire et de patriote. Enfin, se sentant ou se croyant environné de sentiments faux, d'intrigues captieuses, il contracta la, haine de l'expression ambiguë ou du raisonnement tortueux; il acquit ou fortifia en lui le besoin de tout ce qui est droit, certain, incontestable, et, sans le moindre don naturel, il se jeta dans les mathématiques où, du moins, l'hypocrisie n'est pas possible.

    Pour composer une image plus distincte du jeune Stendhal tel qu'il arriva de sa province en brumaire an VIII, tentons de rassembler tous ces traits épars. Au physique, des yeux étincelants, une grosse tête lourde et crépue sur un corps malingre. Ce garçon de dix-sept ans avait l'apparence et la fragilité d'une fillette de quatorze. Au moral, « l'expérience d'un enfant de neuf ans et l'orgueil du diable ». Il n'a imaginé le monde qu'a travers les romans et il est incapable de s'adapter au monde réel, à la fois par manque d'usage et par défaut de clairvoyance, car le jugement ne peut se former sans cette « éducation des autres » à laquelle ses parents l'ont soustrait. Il est à la fois confiant et méfiant à l'excès : confiant par nature, par illusion romanesque, par besoin d'expansion, d'admiration, d'adoration; méfiant par politique, par nécessité de défense, par habitude de chercher l'arrière-pensée intéressée. Les hommes méfiants par système sont généralement les plus exposés à l'erreur. Mais quelle source infinie d'écoles et de déceptions quand la méfiance se complique d'abandons juvéniles et se combine avec une totale inexpérience ! Plus on calcule, plus l'on se trompe, et c'est l'histoire de Julien Sorel au séminaire. Par-dessus tout, une grande opinion et une constante préoccupation de soi-même, nées l'une et l'autre de la vie contractée et solitaire, un appétit de bonheur qui n'était qu'un immense besoin de détente, de l'enthousiasme, une aspiration candide vers les tâches nobles, le dégoût du mensonge, de la platitude et de la courtisanerie, et cette sensibilité maladive qui se blesse au sang de ce qui ne fait qu'effleurer les autres.

    C'était de quoi beaucoup souffrir.

    ***


    Pourquoi venait-il à Paris et comment les Beyle avaient-ils consenti à ce voyage ? Le prétexte fut apparemment la nécessité de subir sur place l'examen de l'École Polytechnique. La vérité est qu'il arrivait à Paris dans cet état d'ambition, ou, pour mieux dire, d'aspiration indéterminée, qui devait être celui de tant de héros romantiques. Il allait enfin connaître l'amour. Paris était plein de jeunes Kably qu'il oserait approcher cette fois et qui reconnaîtraient la beauté de son âme. Paris était la ville de l'aventure. Une femme dont la voiture verserait près de lui ou qu'il tirerait de quelque péril partagerait la passion sans bornes qu'elle lui aurait inspirée. Il mêlait en lui la curiosité effrénée de Chérubin, l'enthousiasme lyrique de Saint-Preux, l'application calculée de Valmont, car il avait lu les Liaisons, écrites à Grenoble à ce qu'on assure, et d'après des originaux qu'on lui avait désignés du doigt. Personne encore ne l'avait connu, mais il allait livrer son secret. Il méritait d'être aimé, il méritait de plaire, il méritait la gloire. Il serait bienvenu, fêté, au milieu d'une société qui « respirerait la joie pure de Shakespeare dans ses comédies » et qui subirait aussitôt le charme de son esprit. Cette préoccupation du monde et de l'effet qu'il comptait y produire était si vive, qu'elle lui faisait oublier parfois jusqu'à son désir d'amour. Dans ce monde illusoire et ravissant, il ne suffisait pas qu'on le recherchât comme un comparse aimable. Il y voulait tenir un rôle plus important, celui du personnage célèbre, dont le nom seul cause un émoi. Comment un adolescent dont la lecture fut l'unique passion n'aurait-il pas rêvé d'écrire ? Faire des livres à Paris, avec cent louis de rentes a toujours été sa notion du bonheur suprême. Il avait déjà composé des vers. Il possédait déjà, « sur le beau littéraire », les idées qu'il conserva toujours. Pour tout dire, il se croyait du génie sans pouvoir encore décider si c'était pour le roman ou pour le théâtre, pour le métier de Molière ou pour le métier de Rousseau.

    Au lieu de cette ville enchantée, il trouva des rues boueuses, cernées dans un horizon bas et qui le désola tout aussitôt par sa platitude. L'absence de montagnes fut sa première déception. Son compagnon de voyage l'avait déposé dans un hôtel garni de la rue de Bourgogne. Il le quitta par économie et prit une chambre sur le quinconce de Invalides. Il y traîna une existence d'étudiant gêné et mal nourri. Les quelques dauphinois qui avaient été reçus, l'année d'avant, au concours de l'Ecole polytechnique le tiraient parfois de son gîte pour le promener dans Paris. Mais la ville lui semblait mesquine; les arbres taillés des jardins publics lui faisaient horreur; les cloches même, à quoi il était si vivement sensible, le blessaient par un son criard. Il croisait, dans leurs voitures rapides, des inconnus qui ne s'apercevaient pas qu'il existât. Il n'oublia jamais « le profond ennui des dimanches ». Nulle aventure de femme n'était venue visiter sa vie. Bien loin de là, il lui fallait subir les récits de ses camarades dauphinois, affreux pour une âme romanesque, leurs débauches vénales ou leurs bonnes fortunes de hasard. Quelques semaines après son arrivée, la déception, la nostalgie, et les mauvais dîners qu'il mangeait seul dans « sa chambre économique » provoquaient une crise d'estomac. Un ex-chirurgien militaire, établi dans le quartier, le soigna fort mal. « Il me donna des médecines noires que je prenais seul et abandonné dans ma chambre qui n'avait qu'une fenêtre de sept à huit pieds d'élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à côté d'un poêle de fer, ma tisane posée par terre ». Enfin, son cousin Noël Daru prit pitié, lui conduisit le fameux médecin Portal, et l'emmena loger dans son hôtel de la rue de Lille.

    Dès son arrivée, il avait rendu ses devoirs aux Daru qui, sans nul doute, avaient représenté pour lui « le monde », mais sa déception de mondain n'avait pas été moins dure que ses mécomptes d'amant. Il avait fait deux découvertes également pesantes : l'une que la maison Daru était ennuyeuse, l'autre que son agrément et son mérite y passaient cruellement inaperçus. M. Daru, le père, était un bourgeois rigide et digne qui traitait son hôte en gamin paresseux. Le fils aîné, Pierre Daru, celui qui devait devenir le comte Daru et l'intendant général de la grande armée, était un bourreau de travail, d'un naturel fort rébarbatif et qu'absorbaient ses fonctions au ministère de la Guerre. Le fils cadet, Martial, avait un caractère affectueux et facile, mais sa liaison avec Stendhal ne commença qu'un ou deux ans plus tard, et, de toutes façons, cet élégant d'ancien régime ne pouvait être « le coeur ami » qui lui manquait. Les femmes de la maison, c'est-à-dire madame Daru la mère et ses filles mariées – Pierre Daru étant encore célibataire – ne lui montraient qu'une bienveillance sèche et cérémonieuse. Aussi se tenait-il coi dans le salon et, du dîner entier, n'ouvrait pas la bouche. Il se sentait « inférieur et gauche en tout » dans une société qu'il jugeait « triste et maussade ». Était-ce là Paris? N'y avait-il pas de société plus aimable et où un être comme lui fût compté ? Enfin, pour achever, M. Daru le père, l'avertit un jour, d'un ton sévère, que son fils le conduirait travailler aux bureaux de la Guerre. Ne pouvant tolérer davantage l'oisiveté bougonne du jeune provincial, les Daru, d'autorité, avaient fait de l'amoureux prédestiné un bureaucrate et du poète de génie un gratte-papier. On connaît l'anecdote qu'il a reproduite dans le Rouge et le Noir. A la première lettre que Pierre Daru lui dicta, il écrivit cella, avec deux l, au lieu de cela. « C'était donc là ce littérateur, ce brillant humaniste qui avait remporté tous les prix à Grenoble ! » L'humiliation et la déchéance ne pouvaient guère aller plus loin.

    Ajoutons cependant une désillusion bien mesquine, mais qui dut mettre sa part d'amertume dans ce cœur de dix-sept ans. Une fois aux bureaux de la Guerre, il aurait pu, par le crédit des Daru, entrer comme adjoint dans le cadre des Inspecteurs aux Revues, et, dans ce cas, il eût porté l'uniforme, un charmant uniforme rouge avec le chapeau brodé. Mais la place lui échappa, tandis qu'un jeune homme de son âge, Edmond Cardon, servi par les intrigues d'une mère habile, était nommé sur la recommandation des Daru et de Joséphine. Stendhal n'était pas envieux, mais il dut regretter l'uniforme. Il se consola trois mois plus tard, quand il en revêtit un autre, moins coquet. En mai 1800, il passa les Alpes pour aller rejoindre l'armée de Réserve. Il arriva à Milan au lendemain de Marengo. Il fut soldat, d'abord maréchal des logis, puis sous-lieutenant de dragons. Ce passage dans la vie militaire est fort important pour la critique en ce sens que Stendhal romancier devait en tirer plus tard une matière abondante. M. Arthur Chuquet a demontré, par exemple, que le Waterloo de la Chartreuse de Parme fut composé avec les souvenirs de la campagne de décembre 1800 sur le Mincio. Mais on se méprendrait gravement en exagérant la part du soldat dans la formation de l'homme et du personnage. Tout compte fait, on pourrait retrancher ces dix-huit mois de campagne sans que rien s'obscurcît, ni dans l'œuvre, ni dans le caractère. Sans doute, Julien Sorel a rêvé la gloire militaire; sans doute Stendhal lui-même parle des beaux régiments de dragons qu'il voyait passer, enfant, et qu'il suivait d'un œil d'envie. Cependant, il ne fut jamais un soldat; à aucun moment, il ne donna ou n'emprunta rien de lui-même à la vie militaire. Qu'on relise ses lettres à sa sœur Pauline durant son séjour en Italie; il n'y est question que de paysages qu'il décrit ou de lectures qu'il conseille. Son Journal, à la même date, est d'une sécheresse particulière : il parle de sa santé, des opéras italiens et de ses progrès sur la clarinette, mais jamais un mot ne sent le soldat. Il est certain que le métier lui déplut. Stendhal était naturellement brave, cent incidents de sa vie en témoignent, mais d'une bravoure froide, sans élan, sans tapage, et il eut toujours l'horreur de certaines formes brutales et spéciales du courage guerrier. D'autre part, s'il avait de la bravoure, sa sensibilité et sa susceptibilité physique étaient extrêmes; les fatigues, ou, pour mieux dire, l'inconfort de la vie de soldat dut le rebuter autant que certains contacts, et sa santé s'en accommodait mal. Le souvenir de la garnison de Bagnolo, près de Brescia, où l'on manquait absolument de tout, et même de polenta, pesa sans doute sur sa décision quand il se détermina à quitter le service. Pourquoi l'eût-il quitté d'ailleurs s'il y avait eu en lui l'âme d'un soldat, ou s'il avait été mordu, comme tant d'autres, par l'ambition de devenir un jour maréchal d'Empire ? À dix-sept ans, il était sous-lieutenant de dragons; à dix-huit, aide de camp du général en chef qui l'avait pris en amitié. Ces débuts faciles, la protection des Daru, ouvraient des perspectives illimitées. Mais la vérité est qu'un seul genre de vie le tentait : celle de l'homme aimé dans une société prévenante; un seul genre de succès, ceux de l'écrivain. Aussi, dès la fin de 1801, était-il résolu à donner sa démission. Il s'ennuyait, se portait mal, et ne songeait qu'à trouver des sujets de pièces dans ses lectures. Les Beyle le rappelèrent à Grenoble. Il y passa trois mois assez gaîment, semble-t-il, puis Paris à nouveau l'attira.

    Le fait important n'est donc pas que Stendhal ait porté l'uniforme de dragon dix-huit mois durant, c'est qu'il ait passé ces dix-huit mois en Italie. Après sa première déception parisienne, peut-être eût-il docilement accepté sa vie de bureau, ou fût-il retourné sagement dans sa province, sans ce bain fortifiant qui rafraîchit ses inclinations essentielles. L'Italie lui en avait fourni, en quelque sorte, la vérification par l'exemple. Il rapportait cette triple conviction, fondée cette fois sur le fait et non plus sur l'illusion des lectures, que la beauté est réalisable, que l'amour romanesque existe, que le plaisir dans la société est possible. Il ne semble pas qu'il eût beaucoup regardé les tableaux du Brera; plus tard seulement, il devint un amateur de peinture. Mais il avait vu les lacs, les montagnes de Bergame; il avait fréquenté la Scala. Le lac de Côme ou le lac Majeur, avec leurs molles collines voluptueuses et leurs graves arrière-plans, les opéras italiens et les ballets à grand spectacle l'avaient enchanté du premier coup comme la réalisation concrète, tangible de ses rêves. Son cousin Martial et l'ordonnateur Joinville l'avaient introduit à Milan dans un monde libre et charmant, où l'on ne se souciait que du bien-être, où l'on ne redoutait que le cant, l'ennui. Dans les premières pages de la Chartreuse, lui-même a retracé le tableau de la société milanaise après l'arrivée libératrice des Français et ce vertige d'un peuple fou de joie. L'insouciance française et l'ardeur italienne, la gaîté désinvolte et la volupté sérieuse s'étaient mêlées par une sorte de mariage d'amour. Enfin Stendhal lui-même avait aimé. Il s'était épris d'une madame Angela Pietragrua, exemplaire parfait de cette beauté lombarde dont le souvenir ne le quitta plus, facile sans doute, mais sincère et passionnée dans sa facilité. Moins heureux en cela que Martial Daru ou que Joinville, il avait aimé sans récompense. Du moins avait-il reconnu qu'Angela était capable d'inspirer l'amour et de le comprendre. Il ne lui avait manqué, pour réussir, que l'expérience, ou encore un état plus brillant qui fixât sur lui les yeux. Ainsi, l'épreuve italienne qui l'avait, sans nul doute, formé et dégrossi, qui avait mué l'adolescent en jeune homme, avait en même temps ravivé tous les appétits, toutes les exigences de son cœur. A ses chimères une fois trompées, l'Italie avait fait entrevoir comme une matérialisation possible. Cette crise de croissance avait laissé intact l'équilibre premier du caractère et n'avait fait que consolider, avec les autres forces de son être, sa capacité d'attente et d'émotion.

    ***


    Il ne siérait pas de pousser les choses au tragique. Sans doute, il n'est pas le premier jeune homme qui soit venu de sa province chercher à Paris le plaisir ou le succès. Considéré du dehors, son cas est le même que celui de Diderot, de Marmontel ou de cent autres, et le XVIIIe siècle abonde en débuts de carrière qui pourraient sembler pareils au sien. Mais un Marmontel, ou même un Diderot, en dépit de sa magnifique dignité, sont des conquérants soumis d'avance aux lois du monde qu'ils vont conquérir. Bourgeois de province introduits dans la société parisienne, ils s'adaptent à ses usages et s'y tiennent à leur rang. Rousseau lui-même – et ce trait blessa toujours Stendhal – se sent flatté quand le duc et pair dont il est l'hôte reconduit jusqu'au bout du jardin l'ami qui était venu lui rendre visite. Depuis lors, les tempéraments individuels et la société elle-même s'étaient modifiés par l'effet du plus puissant cataclysme de l'histoire. Le flot révolutionnaire était passé. Toutes les conditions se trouvaient, en théorie, nivelées, tous les espoirs semblaient permis parce que toutes les barrières semblaient abattues, et de grands exemples montraient qu'il n'était plus de mesure à la récompense du mérite personnel. Les jeunes gens de la génération de Stendhal trouvaient dans leur héritage des fiertés indisciplinées, des ambitions plus exigeantes, puisqu'elles se liaient au sentiment d'un droit, une susceptibilité plus irritable, puisqu'elle puisait son origine et sa justification permanente dans le dogme nouveau de l'égalité. Ils ne se bornaient pas à revendiquer une place dans le monde, mais leur place, leur place égale, ou même leur place privilégiée, puisque toute hiérarchie devait résulter du mérite et qu'ils avaient conscience de valoir davantage. Avec cette génération commence, en réalité, le grand vol aventurier, le grand départ des héros de proie, des ambitieux dévorants dont Balzac chantera les triomphes cyniques ou les chutes misérables. Et du choc de ces énergies effrénées contre une société qui se refait, naîtront en retour les grandes ondes qui se propagent durant le siècle presque entier, les grandes crises du droit collectif et de la conscience individuelle, l'inquiétude morale, le doute religieux, la révolte sentimentale.

    Chez Stendhal, la sensibilité seule est ambitieuse, et cette ambition trop spéciale, trop localisée, devait fatalement se heurter au plus mesquin, mais au plus malaisément surmontable des obstacles, c'est-à-dire aux habitudes et aux conventions du monde, à une certaine notion purement mondaine, ou même, suivant lui, purement française, du mérite et de l'agrément. Dans le Paris révolutionnaire, cette habitude mondaine avait momentanément disparu avec les autres vestiges de l'ancien ordre social. Alors, l'individu humain apparaissait à nu. De grandes occupations avaient interrompu les petits jugements, et c'est un des motifs, sans nul doute, pour lesquels Stendhal demeure si obstinément jacobin. « Comme il n'y avait pas de société, dira-t-il au début de sa Vie de Napoléon, les succès dans la société, chose si principale dans le caractère de notre nation, n'existaient pas ». Mais pendant ces premières années du Consulat, qu'il faut tenir à bien des égards pour la Restauration véritable, la reconstitution déjà ébauchée au milieu des folies du Directoire venait de se dessiner avec une netteté croissante. Le mouvement passionné de retour vers les idées anciennes, que Chateaubriand a si fortement marqué dans les Mémoires d'Outre-Tombe, conduisait aux salons comme aux églises une société rassurée. De toutes parts, on voyait émerger comme de petits îlots d'Ancien Régime. La maison Daru, maison de grands bourgeois alliés à des nobles et à des soldats, est. le type de ces salons isolés qui allaient bientôt s'englober dans la Cour Impériale. Ces salons étaient fort ouverts, comme il était naturel après la crise où tous les états et toutes les catégories avaient été si cruellement brassés. Ils engageaient par une facilité d'accueil qui tenait à l'absence de délimitation précise et de hiérarchie. Mais, pour le jeune aspirant sensible qui n'attendait pas seulement d'être admis, qui exigeait gauchement d'être choisi, compris, reconnu, cette facilité même contenait le plus décevant des pièges. Quand on n'a pas entrepris un de ces métiers actifs où le succès s'impose par des signes évidents, tels que les armes, la politique et les affaires; quand on ne domine pas par sa fortune ou par son nom; quand aucun signe extérieur ne dénonce en vous le génie; quand on ne possède pas ce don de flatterie méthodique et d'avancement servile qui exploite la société comme un commerce et gravit la hiérarchie des salons comme on franchit les étapes d'une carrière, on n'est jamais autre chose dans le monde qu'un comparse indifférent, accueilli par négligence et toléré par politesse. Or, Stendhal n'avait ni grade, ni fortune, ni nom; il était ombrageux et susceptible.

    Bien que ces petites sociétés encore hésitantes n'eussent pas recouvré le naturel parfait des salons du XVIIIe siècle, il est probable que, durant son second séjour à Paris, Stendhal s'ennuya moins. La maison Daru était devenue plus avenante depuis que Pierre, le grand Daru, avait épousé la jeune femme qui est désignée dans les œuvres autobiographiques sous les noms « d'Alexandrine Petit » ou de « la comtesse Palfy » et qui exerça sur la vie de Stendhal une influence difficile à définir, mais assurément puissante. Depuis la campagne d'Italie, Martial le traite à la fois en protecteur et en camarade. Il fréquente chez les hauts fonctionnaires du régime, chez madame Cardon, une sorte de madame Campan, chez les Rebuffet, riches négociants alliés aux Daru et qui partageaient leur hôtel de la rue de Lille. Il entrevoit madame de Staël et pénètre dans le salon le plus élégant du moment, celui de madame Récamier. De concert avec Martial, il suit le cours de l'acteur Dugazon. Au Théâtre Français, il devient le spectateur assidu du parterre et s'insinue peu à peu parmi les comédiens. Il approche Talma, se lie avec mademoiselle Duchesnois qui l'invite à sa maison de campagne. Nous sommes loin de la solitude du premier temps, des soirées désolées du quinconce des Invalides; c'est une vie diverse, animée, qui aurait pu contenter un esprit plus expérimenté et un cœur plus sage. Mais Stendhal a vingt ans, et cet appétit orgueilleux du bonheur qui ne comporte pas la sagesse. On l'accueille, mais le connaît-on? Tient-il dans le monde la figure qu'il mérite ? Pour les Daru, est-il mieux qu'un parent pauvre; pour les étrangers est-il autre chose qu'un provincial importun, gauche dans ses manières et silencieux par vanité ? Quelle épreuve pour une susceptibilité que toutes les circonstances de la vie ont aggravée, qui s'alarme de toutes les comparaisons et se blesse de presque tous les contacts !

    Il ne s'était pas installé chez les Daru; il avait loué, vis-à-vis la colonnade du Louvre, un logement qu'il quitta bientôt pour une chambre d'hôtel garni. Il lisait, prenait des notes sur ses lectures, étudiait l'anglais avec le bon père Jeky. Il s'accommodait de cette vie studieuse du jeune homme de lettres sous sa mansarde, bien qu'elle demeurât solitaire et qu'il n'eût pas trouvé d'ami de son âge et de sa condition. Sous l'influence des comédiens qu'il fréquente, ses rêves d'avenir ont pris une allure plus précise. Il sera poète de théâtre, le poète comique dont la France attend la venue depuis Molière et Regnard. Il a entrepris une grande comédie en cinq actes, Letellier, ou les Deux hommes dont il n'abandonnera le projet que fort avant dans sa vie et dont nous ne possédons pourtant que quelques fragments déplorables. Quand il aura terminé son Letellier, point de doute qu'il se trouve du coup célèbre et riche. D'avance, il se trace sa ligne de conduite. « Lorsque je débuterai dans la carrière poétique, me tenir aux filles de l'Opéra pour écarter absolument ce vernis d'infériorité que, depuis Racine et Boileau, cet art donne vis-à-vis le grand monde... Le matin dans un travail fructueux, le soir dans le plus grand monde ». À d'autres moments, le personnage de l'écrivain amateur lui paraît plus séduisant que celui de l'homme de lettres professionnel. L'amateur doit être riche; aussi, dès la mort de son père, doublera-t-il, par des placements heureux le bien qui peut lui revenir, et « il sera, dans le monde, Beyle, épicurien, riche banquier et s'amusant à faire des vers! » Voilà les chimères dont se nourrit une imagination de vingt ans, formée par les romans et la méditation solitaire, voilà comment elle organise et projette devant soi des vies illusoires, et l'on voit assez quelle place essentielle y tient « le monde ». On rêve ainsi, dans sa chambre silencieuse, au-dessus du livre qu'ont quitté les yeux. Mais en descendant de son logis, on descend aussi de son rêve. Le jeune homme chimérique se sent enclos soudain dans une réalité précise et hostile. Il s'aperçoit qu'il est vêtu à la mode de l'an passé ou qu'il n'a que vingt-six sous dans sa poche.

    L'histoire de Stendhal à Paris durant ce second séjour est tout justement celle d'un long ennui d'argent. Aux Invalides et chez les Daru, il menait une vie d'étudiant étroite et peu dispendieuse, et d'ailleurs, le grand-père Gagnon et l'oncle Romain l'avaient lesté de leurs économies avant qu'il prît le coche. Cette fois, il a franchi le cercle de famille pour pénétrer dans « le monde ». Il a besoin tout à la fois de livres et d'habits; les leçons de Dugazon coûtent cher. Les deux cents francs par mois qu'avait promis Chérubin Beyle ne suffisent pas à la dépense, et, d'ailleurs, ne sont jamais payés exactement. Il faut compter, s'endetter, éviter les créanciers intempestifs, demander un jour une avance à Pierre Daru, un autre jour emprunter trois francs à un camarade. Le pire dommage de ces humiliations est que, peu à peu, on s'y accoutume. « Je ne suis presque plus humilié d'un petit emprunt comme celui-là, qui, il y a un an, m'aurait fait mourir ». Un soir qu'on voulait le retenir à dîner chez les Daru, en même temps que madame Rebuffet et sa fille, il refusa, crainte d'avoir à reconduire « ces dames », et n'ayant pas de quoi payer le fiacre. Quand Chérubin diffère trop longtemps l'envoi de la pension, la gêne touche à une sorte de misère. Stendhal tombe malade d'une fièvre lente pour avoir couru les pieds dans l'eau, faute de bottes, et, pour avoir souffert du froid, faute de bois. On se doute qu'il n'a pas cessé de rêver aux femmes, et depuis son arrivée à Paris, toute une suite d'aventures amoureuses se sont ébauchées dans son imagination. Il a fait la cour à la fille d'un banquier et à sa femme, il a cru s'éprendre d'Adèle Rebuffet, qui n'était qu'une gamine perverse et pratique, mais qui s'appuyait sur son épaule en cachette et lui donnait de ses cheveux. Il a revu Victorine Mounier, un flirt de Grenoble; il a connu chez Dugazon une jeune femme du nom de Mélanie Louason, qui étudiait le théâtre après avoir débuté par la galanterie – ambitions fréquente en tous temps – et qui, celle-là, devait tenir un rôle important dans sa vie. Pour beaucoup de raisons, il s'était senti timide et maladroit auprès d'elle. Mais il consolait son amour propre en rattachant sa timidité à sa seule pénurie. Avec un habit et de l'argent, se disait-il, j'aurais eu cette femme. Il souffrait particulièrement d'être mal vêtu, lui qui devait conserver toute sa vie une coquetterie de jeune homme, et ne pas se blaser sur la joie de sortir avec un habit neuf.

    Dans le monde, en dehors même de toute intention amoureuse, la conscience de sa gêne continue à le paralyser. Il ne se sent jamais à l'aise en passant la porte de l'hôtel Daru, cet hôtel du faubourg Saint-Germain, « à la façade si plate, bâti vers le temps de la mort de Voltaire », où il s'est plu à loger le marquis de la Môle. Il prévoit trop bien, dès qu'il aura pénétré dans le salon, quelle suite de menus supplices le guette. L'accent dauphinois dont il n'a pu se débarrasser fait sourire, son aspect déplaît; ses gestes et son maintien sont gauches; il ne sait rompre un mutisme gênant que pour s'exprimer avec une ardeur impétueuse qui détone. Mieux vaut encore se taire, et peut-être une âme d'élite, une âme sœur de la sienne, discernera-t-elle ce qu'il vaut au feu silencieux de son regard. Martial Daru, si doucement sûr de lui, si tranquillement à l'aise où qu'il se trouve, l'éblouit comme le jeune Norbert éblouira Julien Sorel. Cette aisance supérieure de Martial, qui laisse percer le dédain, devrait le blesser, mais il lui pardonne tout. Martial le mène parfois chez Clotilde, première danseuse à l'Opéra. « Quelquefois, – quels beaux jours pour moi ! – je me trouvais dans sa loge, et devant moi, quatrième, elle s'habillait et se déshabillait. Quel moment pour un provincial » ! Imaginez d'ici sa mine ébaubie, et probablement ridicule, puisqu'à Paris il est toujours ridicule de s'étonner. Qu'il s'agisse d'une loge d'artiste ou d'un salon, il ne rencontre jamais le mot à dire, le compliment facile, le propos coulant qui fait avancer l'entretien. Il ne sait pas obéir au rythme de la conversation : si par aventure, une idée heureuse lui passe dans l'esprit, sa timidité lui fait manquer le moment juste, et il ne trouve le courage de parler que trois minutes trop tard. En revanche, sitôt sorti, sitôt libéré de la contrainte qui paralysait sa verve, toute une bouffée de mots fins et de réparties opportunes lui monte d'un coup à la tête. Pour des amours propres faits comme le sien, il n'est pas de déception plus poignante que ces saillies à contre-temps ou cet esprit de l'escalier. Il passe pour un sot par excès de tension vers ce qu'il veut dire : il déplaît par un souci constant de plaire. Il est glacé par l'antipathie qu'il inspire; il est occupé à l'excès et comme obstrué par la sympathie qu'il éprouve. Un Parisien, né dans le monde, a contracté dès son enfance l'usage d'un certain babil, l'habitude des riens agréables et du badinage indifférent. Son goût à lui n'irait spontanément qu'aux sentiments forts ou aux conversations importantes, semblables à celles qu'il entretient avec lui-même, et sa nature est trop raide, trop susceptible pour s'adapter d'emblée à ce ton nouveau. La cause profonde de ce malaise, et lui-même ne s'y est jamais mépris, gît dans son ombrageuse et souffrante vanité. L'agrément mondain a pour principe le naturel, mais l'on n'est jamais naturel lorsque l'on est préoccupé de soi-même. Or, le jeune Stendhal vit dans l'obsession continuelle que tous les yeux sont braqués sur lui. L'usage de la vie ne lui a pas encore enseigné que les autres hommes, tout comme lui, se croient chacun le centre de l'univers et que l'indifférence est la denrée du monde la mieux partagée. Il souffre de ne pas tenir assez de place dans l'estime ou dans l'amitié du prochain, mais croit occuper à lui seul toute son attention ou sa moquerie. Sa sensibilité persécutée souffre de tous les regards et de tous les sourires. Sa gêne s'accroît à mesure qu'elle s'imagine être remarquée, et il ne lui reste plus alors qu'à rentrer chez lui, déçu et vaincu une fois de plus, et à écrire sur son cahier intime : « Je sens bien que ma manière naturelle ne saurait leur plaire, et que, cependant, je suis jaloux de leur plaire. Malheureuse vanité qui fait qu'en voulant plaire, je plaise moins »... ou encore : « Je sais depuis longtemps que je suis trop sensible, que la vie que je mène a mille aspérités qui me déchirent; la fortune ne m'est pas nécessaire de la même manière qu'à un autre, et elle me l'est davantage, à cause de mon excessive délicatesse, de cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu, met au comble du bonheur ou du désespoir. »

    ***


    Suivant les circonstance et l'humeur, cette humiliation renouvelée détermine deux effets contraires : la dépréciation pessimiste de soi-même, ou le mépris misanthropique de l'humanité. Certains soirs, en méditant sur son échec de la journée, on se dit : Je ne vaux rien, et ils ont raison. Ils ont raison de m'éluder comme un être sans agrément et sans importance. C'est alors l'état que Stendhal devait prêter plus tard à Julien Sorel et définir, par une formule si frappante, le phénomène d'imagination renversée. L'imagination, nourrie par la lecture et le rêve, projette d'abord vers l'avenir une vie d'amour, de succès, de sympathies partagées; puis, devant la résistance du réel, comme le faisceau lumineux qui s'est heurté à un obstacle, elle se retourne de tout son élan contre elle-même. On cherche la cause de ses déceptions et on la trouve dans ses propres tares, que l'imagination grossit et développe comme elle étendait tout à l'heure notre chance de félicité. On se déprécie à mesure qu'on s'examine. On s'abjure soi-même en quelque sorte. On maudit ce par quoi l'on est différent et déplaisant, c'est-à-dire ce par quoi l'on est original. Quand par exemple, on n'a pas la souplesse, d'acquérir « cet esprit gai avec légèreté » ou même « les défauts contraires à la lourdeur provinciale », on s'atteste par là même un être dénué de tout mérite, que le monde rejette avec équité. L'erreur de l'imagination est alors qu'elle s'exerce à son propre désavantage. « Je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres, se disait Julien Sorel avec une pleine conviction... C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des succès si brillants ». Stendhal ajoute que cette erreur est d'un homme supérieur; sans doute, mais l'état qu'elle crée est le pire, puisqu'il manque alors la grande consolation de l'orgueil.

    À d'autres moments, l'orgueil prédomine. Au lieu de garder la faute pour soi-même, on la rejette sur le monde avec une autorité belliqueuse. On se dit : Je suis tel que doit être un homme, et c'est le monde qui ne vaut rien. Tant pis pour lui s'il me méconnaît et me rejette ! Ses usages, tout comme les façons de Chérubin Beyle et de tante Séraphie, ne sont qu'un jeu de manigances hypocrites où se perdent la vérité des êtres et la franchise des rapports. Ces agréments de salon, dont on paraît faire tant d'état, dissimulent la servilité de l'esprit, la mesquinerie des intérêts, la faiblesse des caractères. La facilité des mœurs et cette poursuite illusoire du plaisir masquent l'incapacité de sentir et l'inaptitude aux passions vraies. Stendhal, si l'on peut dire, rentre ici dans les cadres connus de son caractère d'adolescent : le dégoût de l'hypocrisie, l'« espagnolisme », l'intensité relative des émotions servant à classer les hommes, et l'émotivité la plus forte conférant la noblesse véritable. Il convient qu'entre le monde et lui l'humeur est incompatible, mais ce n'est plus qu'il manque de mérite, c'est qu'une société énervée, qui ne sait même plus, comme les sociétés d'Ancien Régime, atteindre à la perfection dans le futile, est hors d'état de reconnaître un mérite singulier comme le sien. Au surplus, quiconque copie son esprit d'après la mode et répète pour plaire ce qui a déjà plu, avoue l'humilité courtisane de son âme. Dire un mot de pur agrément est une bassesse. Les poètes qui ont plié leur génie aux usages d'une cour, à des conventions quelconques de politesse, sont des courtisans. Flatter la mode est aussi haïssable que flatter le pouvoir. De là les formules connues : « Je méprise Racine » ou « le plat Goethe ». Dans sa rancune contre les plaisants de société qui, dans les salons de Paris, et avant que lui-même eût de l'esprit, lui avaient volé le succès, Stendhal déclare même que le goût de l'anecdote, du mot pour rire, de la raillerie pour rien, est une petitesse purement française. Ainsi, des tempéraments comme le sien restent forcément dépaysés au milieu de cette « nation de vaudevillistes » où, sans cœur ni caractère, on peut se tailler des réputations d'esprit.

    Avec le moindre usage de Stendhal, on retrouve ici les thèmes dont son œuvre entière est la longue variation. Cette fois l'amour-propre est sauf : mais, en les décorant à son avantage, on ne détruit pas les raisons qu'on a de souffrir. Reste à préserver la sensibilité, qui demeure aussi dangereusement exposée, ou, si on l'éprouve incurable, à l'épancher, et c'est le mobile essentiel qui fera de Stendhal un écrivain. Reste surtout à la dissimuler, car en laissant apercevoir qu'on a souffert, on reconnaîtrait par là même la victoire du monde. Les vaincus doivent cacher leurs blessures. Livrer ses émotions ou trahir ses peines, c'est « avouer soi inférieur » comme dit, dans son joli patois nègre, le petit prince Korasoff. Il faut se faire un visage impassible et à mille lieues de la sensation présente. Toute la politique de protection et de dissimulation que Stendhal ébauchait jadis dans sa lutte contre les maîtres et les parents va resservir dans sa défense contre le monde. L'un après l'autre, nous aurons donc vu fortifier par l'épreuve les éléments du caractère primitif : orgueil exalté, défiance de soi-même avivée, recours contre l'ennemi du dehors à une stratégie méthodique, et cependant vision de la vie toujours chimérique, variée vers un excès ou vers l'autre par les jeux alternés de l'imagination.

    Ainsi se passèrent, comme a dit M. Paul Bourget, « ces neuf années de vie parisienne, de cette vie qu'il aperçoit avec cette âme singulière qui avait soif et faim de tous les raffinements de la société la plus délicate et à qui toutes les conditions de cette société faisaient horreur ». Cette dernière expression n'est peut-être qu'approchée. Les conditions de la vie parisienne ne lui inspiraient nulle horreur théorique. Jamais, au grand jamais, dans son œuvre, on ne perçoit le ton du réquisitoire ou de la revendication sociale. S'il eût été en situation d'en profiter mieux, cette vie ne lui eût même pas déplu, et bien au contraire. Mais il n'y trouva qu'un accueil indifférent et parcimonieux dont il ne pouvait se satisfaire. Son avidité de jouissance, comprimée et surexcitée par l'éducation, ne commença même pas d'être contentée et son grief véritable est d'être resté, si l'on peut dire, sur sa faim et sur sa soif. On ne lui avait pas fait sa place. Il n'avait pas trouvé le bien-être, le confort du cœur, en donnant à ces. termes le sens complexe qu'ils contenaient pour un homme tel que lui : être aimé, recherché, plaire aux femmes, paraître beau, élégant, avoir autant d'argent que les autres et plus d'esprit, porter un nom qui, pour une raison quelconque, éveillât un petit frisson autour de son passage. Tout son malheur est d'être venu à Paris trop jeune, trop ardent, trop amoureux de l'amour, trop confiant dans l'évidence de son mérite, puis, avec ses vices de prononciation, ses vêtements mal coupés et sa timidité présomptueuse, d'avoir fait l'effet d'un provincial balourd, mal vêtu ou endimanché. S'il avait débuté comme Martial Daru ou comme son ami Édouard Mounier, nanti d'argent et d'un état flatteur, installé d'emblée et de niveau dans le monde, il aurait pu souffrir encore, mais il n'aurait rien imputé de sa souffrance à la société. Ses souvenirs les plus cruels resteront d'être entré gauchement dans un café ou d'avoir porté une mauvaise redingote, de s'être donné en spectacle ridicule à des témoins malicieux. La vie mondaine n'a pas choqué chez lui une conviction, un système moral : elle l'a blessé dans son amour-propre sensible. Elle a soumis à une perpétuelle alarme sa susceptibilité, sa peur d'être jugé, moqué. Elle a poussé jusqu'à un excès incurable sa préoccupation naturelle, ce sentiment de contrainte orgueilleuse et souffrante qui, plus tard, avec la maîtrise virile, deviendra mépris, ironie et cynisme. Elle a refoulé dans le for intérieur ses accès d'effusion attendrie; c'est ainsi qu'elle a fixé l'homme, ou plutôt confirmé l'enfant dans l'homme, et préparé l'écrivain.

    ***

    Il est vrai d'une vérité générale que le caractère se forme vite et varie peu. L'homme demeure essentiellement ce que l'a fait sa jeunesse. Mais pourtant, dans le cas normal, on voit la sensibilité s'ordonner et se limiter sous l'effet des nécessités de l'action. Entre trente et quarante ans, il vient un âge pratique où les natures les plus ombrageuses comme les plus nonchalantes se tournent vers les occupations réglées de la vie. L'ambition, le métier, la famille deviennent les soucis communs autour desquels les tendances individuelles se disposent. L'habitude des mêmes devoirs, des mêmes contacts, des mêmes lieux compose comme un terrain artificiel où même le déraciné prend racine. Par la comparaison avec des intérêts plus pesants, ou simplement par l'effet de la régularité des actes, la sensibilité se discipline, assagit ses excès, réprime ses écarts. Pour les témoins d'une jeunesse généreuse, ce spectacle de la maturité modérée n'est pas toujours exempt de mélancolie. L'homme eût-il, par chance, préservé intacts son désintéressement ou sa faculté d'enthousiasme, il perd du moins sa promptitude à l'émotion et au chagrin, dépouille peu à peu cette fleur de souffrance qui est le charme périlleux des jeunes âmes. Stendhal, au contraire, a conservé jusqu'à sa mort cette sorte de virginité sensible. L'expérience lui a enseigné à s'en cacher; elle ne l'a jamais flétrie.

    Il existe pourtant une phase de la vie de Stendhal où il parut s'accommoder sans ennui à un ensemble de conditions matérielles et qui, par là même, présente un caractère unique d'organisation et de fixité. Il s'agit de la période qui s'étend entre 1809 et 1812, celle d'ailleurs sur laquelle nous possédons le moins de renseignements, sans doute parce que Stendhal s'y sentit à peu près heureux, et que le bonheur ne se confesse pas. Durant ces deux ou trois ans, il est enfin le jeune homme à la mode. La bourse de son père s'est ouverte largement; il signe « M. de Beyle » et veut se faire constituer un majorat. Il entretient une petite chanteuse de l'Opéra-Bouffe et soupe avec elle, chaque soir, d'une perdrix et d'une bouteille de vin de champagne. Son tour est venu d'éblouir par son air parisien les provinciaux de passage, et spécialement son beau-frère Périer-Lagrange, le mari de sa sœur Pauline. Mais surtout, ce qui est l'essentiel, il remplit une fonction définie et vit dans une société précisément déterminée. Auditeur de première classe au Conseil d'État, et inspecteur du Mobilier, de la
    Couronne, il a place et rang dans la Cour Impériale. Une affection dont le caractère précis reste à établir – car les indications du Journal se contredisent et les autres papiers posthumes ne sont pas probants – l’attache à la comtesse Daru, la femme de Pierre. Ainsi, à tous égards, métier, état mondain, occupations sentimentales, sa vie semble fixée, organisée, et si cette situation s'était prolongée, sans doute la virilisation, la calcification du caractère ne se fût-elle pas fait attendre. Mais aussitôt après, la vie nomade recommence : campagne de Russie, où il montra un si tranquille courage, campagne de Saxe, mission à Grenoble pour organiser la défense du Dauphiné envahi par les Alliés. Puis, avec l'Empire, disparaît pour lui toute possibilité de vie active. Il part pour l'Italie et il y passe presque toute la trentaine, coupant son séjour de courts voyages à Grenoble, en Angleterre ou à Paris. A l'âge critique où, dans les vies les plus longtemps différées, s'installent les devoirs fixes et les pensées utiles, il mène à Rome ou à Milan une existence vagabonde de voyageur ou de cicerone.

    Milan fut sa résidence préférée, parce qu'il aimait la musique, qu'il aima Métilde Dembowska et que la société de Milan le mit parfaitement à l'aise. Les Italiens lui parurent, et sont en effet, moins attentifs que les Français à la manière d'être extérieure, et d'ailleurs, en pays étranger, on ne se soucie pas de paraître ou non à la mode puisque l'on est un étranger. Il s'abandonna donc à son naturel et plut par là même à une société qui prise le naturel au-dessus des dons de l'esprit. Pour la première fois, ce que l'on pourrait nommer la sensibilité de l'accueil fut chez lui pleinement satisfait; pour la première fois, il eut conscience d'avoir conquis cette opinion de surface qu'il redoutait, méprisait et guettait à la fois. Cependant, il ne put se faire aimer de Métilde. La susceptibilité est sauve, mais le cœur n'est pas occupé, l'esprit reste en désarroi et on sent que, par une suite d'essais tâtonnants, il tâche à garnir le vide inconsistant de sa vie. Le besoin d'un métier devient parfois si pressant qu'il songe à s'établir banquier à Bologne. Ajoutons surtout, que, tout Milanais qu'il se prétendît, Paris lui manquait et que, s'il pouvait être heureux à Milan, c'est à Paris seulement qu'il pouvait être célèbre.

    Il y revient en 1821, à trente-huit ans, un peu malgré lui, car il se trouvait au plus fort de sa passion pour Métilde; il y reste jusqu'à la fin de la Restauration. Mais il n'a fait que déplacer sa nostalgie : à Milan, il rêvait la notoriété parisienne; à Paris, il regrette Métilde et la facilité milanaise. À quatre reprises, il repassera les Alpes, sans préjudice des courses à Grenoble et d'un nouveau voyage en Angleterre. Ses habitudes à Paris, telles qu'il les a décrites dans les Souvenirs d'égotisme avec un charme si simple, sont celles d'un vieux garçon solitaire, et quelque peu maniaque, qui mange son petit revenu et ne sait trop comment tuer le temps. Il loge rue de Richelieu, à l'hôtel de Bruxelles, tenu par un certain M. Petit, le plus joli et le plus poli des Français. A dix heures et demie, il déjeune au café, puis accompagne jusqu'à la Préfecture de Police son ami Adolphe de Mareste. Il revient par le Louvre et les Tuileries, entre au Musée, s'attarde à feuilleter Shakespeare sous les arbres, plutôt que de regagner sa chambre vide dont l'intérieur est affreux pour lui. A cinq heures, le dîner à l'hôtel de Bruxelles, en compagnie de Mareste, de deux ou trois camarades quotidiens. Après le dîner, la trainerie du désoeuvré : le café, la promenade sur le boulevard de Gand, rempli de poussière en été. Deux ou trois fois la semaine, la soirée passée chez les Tracy, chez Delécluze, chez les Cuvier, chez madame Ancelot, chez madame Pasta, où l'on jouait le pharaon, chez le cordial Lingay où l'on buvait de la bière fraîche. Quelques semaines après son arrivée, il avait rencontré Martial, aimable à son ordinaire. Mais il n'était pas retourné chez les Daru, soit négligence, comme il le dit, soit rancune, soit crainte d'évoquer une image chère, la comtesse étant morte depuis six ans. Cette période de sa vie est celle où il écrit et publie le plus : six ouvrages en neuf ans. Sa réputation d'homme d'esprit commence à germer dans quelques cercles, mais son mode de vie n'en est nullement affecté et ne sent à aucun moment l'homme de lettres professionnel. Point d'heures réglées, pas de table de travail où l'on s'installe. Ses livres, pour une bonne part, sont faits de notes griffonnées à la diable, n'importe comment, sur n'importe quoi, et tout juste classées au moment de les donner à la copie. Pour le surplus, ils sont écrits d'abondance, sur un canevas improvisé, aussi librement que lorsqu'on note pour soi seul, au soir venu, les événements de la journée, la plume ayant peine à suivre le flot des émotions et des souvenirs.

    En 1830, nouveau changement à vue. Comme beaucoup d'anciens agents de l'Empire, il rentre au service sous Louis-Philippe. Le comte Molé l'admet dans la carrière consulaire. Nommé à Trieste, puis l'année suivante à Civita-Vecchia, aux portes de Rome, il redevient le fonctionnaire mécontent que ses supérieurs offusquent, qui querelle ses subordonnés, que la tâche quotidienne et la résidence ennuient. Dès que le comte Molé est aux affaires, il court à Paris. Des amis romains, et surtout les princes Caetani, mettent quelque agrément dans cette existence fastidieuse. Mais sa santé s'est altérée; il souffre de la goutte, peut-être encore d'une autre maladie, et c'est pour raisons de santé, cette fois, qu'il demande un dernier congé. Quatre mois après son retour, comme il songeait enfin à se fixer, à s'installer dans une vie d'écrivain, une attaque d'apoplexie le frappe rue Neuve-des-Petits-Champs, qui est aujourd'hui rue des Capucines. Il meurt la nuit suivante, nuit du 22 au 23 mars 1842, dans sa chambre d'hôtel où on l'avait transporté sans connaissance.

    ***


    Ainsi une vie vagabonde au point qu'il a fallu des travaux spéciaux pour établir ses itinéraires; jamais de tâche continue ni celle à quoi le devoir contraint, ni celle que l'on s'impose à soi-même; jamais de métier fixe et accepté, pas même celui d'homme de lettres, bien qu'il ait passé peu de jours sans écrire et que son seul goût durable, « avec Saint-Simon et les épinards », ait été de vivre à Paris dans un quatrième étage, écrivant un drame ou un livre. Qu'on se représente ici le sens réel que les mots contiennent : depuis son premier départ de Grenoble, à Paris ou en Italie, il n'a jamais eu « un chez lui ». Il n'a jamais possédé que des habits, des papiers et quelques livres, ce qu'on peut entasser dans deux coffres et promener à travers le monde avec soi. La maison qui vous attend, les meubles confidents où l'on se retrouve, les objets dont la permanence amicale assure la vie et l'empêche de se recommencer à neuf chaque jour, tous ces appuis, tous ces repères lui ont manqué. Étranger.dans sa maison natale, il est resté partout passager. Il a vécu aux camps, dans des résidences étrangères, dans des logements garnis ou dans des chambres d'hôtel meublé, et il est mort comme il avait vécu, chez les autres.

    Il n'a pas eu de ménage, il n'a pas eu d'enfant; on peut presque dire qu'il n'a pas eu de maîtresse. Ses amours durables ont toujours été des amours malheureux qui ont occupé son imagination mais non sa vie. Dira-t-on qu'il portait en lui-même la cause unique de cet isolement, qu'il était incapable des affections de foyer, de tout ce qui implique la familiarité et la constance ? Non point; son penchant naturel allait à l'intimité. Qu'on relise l'adorable chapitre des Souvenirs d'égotisme, l'histoire des petites Anglaises dans leur mince cottage de briques qu'on eût enfoncé d'un coup de poing. La douceur de ces petites prostituées, leur modestie ménagère inspire aussitôt à Stendhal comme une amitié d'enfance; le sentiment du home l'a gagné; de tout son séjour à Londres, le voilà malheureux, toute idée d'amour mise à part, quand il ne peut passer sa soirée dans cette maison. L'exemple de sa sœur Pauline est plus frappant encore. Leur tendresse s'était formée de bonne heure, par la résistance commune aux persécutions de Séraphie, mais de Stendhal, non de Pauline, vient l'effort continu pour l'entretenir. De Paris, de Marseille, d'Allemagne, il écrit trois lettres pour une. Il est vrai que Pauline joue pour lui le rôle de confident de tragédie, parce que le soliloque fatigue et que le journal intime ne suffit pas; pourtant, dans ses lettres, il interroge et conseille au moins autant qu'il se confie. Il voudrait diriger Pauline, la former; il émet cent fois le vœu, évidemment sincère, de la marier à Paris et de passer sa vie auprès d'elle. Mais Pauline épouse un lourd bourgeois de Grenoble. Il cesse peu à peu d'écrire des lettres qu'elle ne sera plus seule à lire; l'intimité dans le présent n'est plus possible, les rêves d'avenir sont rompus.

    De ses parents du sang, il n'avait aimé que Pauline; donc, après le mariage de Pauline, c'est-à-dire dès 1808, il est sans famille. Jusqu'à sa mort, il est sans amis. Sur ce point encore on jugerait mal en imputant à sa seule humeur toute la faute. Il était fidèle; il n'a pas cessé de cultiver ses camarades d'enfance : Barral, Romain Colomb ou Louis Crozet. Sans nul doute, il aima ses amis plus réellement qu'il ne fut aimé d'eux. Nous possédons à cet égard des preuves irrécusables, le fameux H. B. de Mérimée qui est un monument d'incompréhension, et la notice nécrologique de Colomb, qui n'est guère moins surprenante. Comment l'amitié vraie se méprendrait-elle à ce point ? Ils n'ont pas atteint ce cœur qui se cachait mais qui aurait trouvé tant de douceur à être forcé dans sa retraite. Aucun n'a percé jusqu'à ce « filet de sensibilité souffrante », comme a dit si bien M. Paul Bourget, que pourtant des yeux vraiment amis auraient vu, de loin en loin, affleurer à la surface ? Ils s'en sont tenus à cette camaraderie familière et inconsciemment malveillante des hommes que réunissent seulement les habitudes quotidiennes. Quand Stendhal sortait avec un habit neuf, ils auraient donné un louis, de bon cœur, pour qu'on jetât dessus un verre d'eau sale. Stendhal s'est senti seul au milieu d'eux; il ne leur a confié ni ses souvenirs ni ses rêves, ni même ses idées, n'ayant jamais su leur faire partager ses sujets de conversation favoris. Dans le monde, quelques relations flatteuses, mais pas un salon dont il soit le centre, pas une maison où il se sente nécessaire, des sociétés fortuites qui se forment, puis se disloquent en laissant seulement dans la mémoire « l'amertume des sympathies interrompues ». Sans doute, le grand séjour en Italie l'a reposé, détendu. Il a pris l'habitude de n'être plus jugé; la confiance en soi recouvrée, il a pu commencer d'avoir de l'esprit. On trouve qu'il parle bien depuis qu'il prend la parole sans savoir comment il finira sa phrase. Mais le pli de la sensibilité est pris vis-à-vis du monde. D'ailleurs, les occupations mondaines tiennent peu de place dans ses journées, et le succès mondain est un de ces biens qu'on envie plus qu'on ne les goûte. Comment la vie de société suppléerait-elle à cette oisiveté solitaire ? Elle n'est jamais autre chose qu'un divertissement, un intérêt accessoire pour qui puise ailleurs son aliment véritable. Dès qu'elle prétend être davantage, elle n'est plus rien.

    Pour imaginer Stendhal sous l'aspect juste, il faut se replacer obstinément à ce point de vue. Il faut se rappeler cette vie éternellement vagabonde qu'il a, en partie, voulue, cette solitude ininterrompue qu'il n'a pas voulue et dont il a pâti, cette instabilité universelle qu'aucun lien, quel qu'il fût, n'a jamais attaché à rien. Sociable par essence et presque à l'excès, il n'a jamais fait corps avec aucun système social. La solitude dans un cloître aurait pu le modifier par l'étude et la réflexion. Le mouvement de la vie l'a agité en le maintenant intact. Rien ne l'a distrait de ses émotions, de ses convictions originelles. La vie a pu les recouvrir, elle ne les a ni atténuées, ni redressées. Il a constamment vécu vis-à-vis de lui-même avec ses premiers besoins et sur ses premières ressources. Ainsi s'explique ce qui est le trait caractéristique de l'écrivain, c'est-à-dire cette étonnante préservation des forces vives de la sensibilité. Toujours soustraites à l'action des disciplines, des habitudes, des devoirs, elles ont gardé jusqu'au bout leur direction et leur intensité initiales. Stendhal aimait les comparaisons familières. Disons qu'il était resté, après cinquante ans, un vieux jeune homme comme on voit, au quartier des Ecoles, de vieux étudiants. Ils ont vu partir depuis longtemps leurs camarades, ceux qui furent un instant jeunes avec eux. Avec mépris ou avec envie, selon les soirs, ils songent que ceux-là possèdent chacun son métier, sa famille, sa tâche d'homme et que les souvenirs d'autrefois, si quelque hasard les évoquait, leur paraîtraient aussi lointains que les récits d'un étranger. Pour eux, ces souvenirs sont la réalité même puisqu'ils n'ont jamais installé leur vie, qu'ils ont conservé leur langage ou leur visage de vingt ans. Leur existence rêveuse ou machinale fait du présent un passé qui se prolonge. Mais, l'une après l'autre, ils voient passer près d'eux les générations fraîches, et, séparés de leurs compagnons d'âge par la raison, ils se sentent tout proches des nouveaux venus par la jeunesse.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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