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    Dossier: Renaissance

    Quelques femmes illustres de la Renaissance

    Eugène Müntz
    Cette esquisse serait trop incomplète, si l'on n'y faisait entrer une courte caractéristique de l'Italienne du quinzième siècle. C'est le moment où la femme entre en scène et donne aux mœurs aussi bien qu'aux productions de l'esprit la distinction qui leur avait trop souvent fait défaut chez les rudes représentants des âges antérieurs. Si ce siècle a produit Lucrèce Borgia et Julie Farnèse, que de hautes ou fières figures en échange! L'une, Catherine Sforza, femme de Girolamo Riario, seigneur de Forli, sait défendre une forteresse; l'autre, Penthésilée Malatesta, «Penthesilea furens», mène au feu un escadron de femmes; la fille de Jean Bentivoglio assassine son époux, Galeotto Manfredi, seigneur de Faenza, dans un accès de jalousie; Isotta degli Atti, célèbre par son esprit et ses connaissances, tire plus d'une fois, grâce à son énergie et à ses intrigues, des situations les plus difficiles son amant Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini. Comme la mère de Laurent le Magnifique, Lucrèce Tornabuoni, avec qui elle ne présente d'ailleurs que ce seul point de contact, Isotta s'essaye en outre dans la poésie. Mais je doute fort que ses compositions – des chants d'amour sans doute ou des allégories plus ou moins profanes – ressemblassent aux pieux chants religieux, aux «Laudi» de Lucrèce.

    Longue est la liste des princesses qui favorisent les lettres et les arts. Elles ont donné aux familles des Gonzague, avec les marquises Paule, Barbe de Brandebourg et Isabelle, à celles des Este, des Montefeltro, des Sforza, le meilleur de leur gloire. Nous retrouverons ces figures sympathiques en étudiant l'histoire de l'art à ces différentes cours. Chez les dames de la bourgeoisie, le temps est passé, assurément, où Dante pouvait montrer «des femmes sans parure, ne songeant qu'à leur fuseau et à leur quenouille, revenant de leur miroir sans avoir peint leur visage». Les progrès de la richesse ont trop bien secondé la coquetterie féminine: partout un luxe de bon goût dans les toilettes, des fêtes, des divertissements sans nombre. Mais si la simplicité et le recueillement y ont perdu, si des gouvernants moroses se croient tenus de multiplier les édits somptuaires, la décence et les vertus de famille n'ont pas diminué. Quelles jeunes filles plus chastes, quelles mères de famille plus dévouées, vraies matrones, pleines de sollicitude pour l'avenir de leurs enfants! Avec cela un grand fonds de religion, qui cependant va rarement jusqu'à l'ascétisme. Pour s'être réconciliée avec les joies de ce monde, l'Italie n'a pas entendu renoncer à des aspirations plus hautes. Est-il nécessaire d'ajouter, comme corollaire, que le goût des jouissances intellectuelles s'est développé chez le public féminin? On lit beaucoup: des livres d'édification et des romans de chevalerie (ceux-ci sont surtout nombreux dans les bibliothèques de Ferrare, de Mantoue, de Pavie), des traductions d'auteurs classiques et des Nouvelles. On trouve même un certain nombre de femmes, surtout des religieuses, s'essayant dans les arts du dessin. Une lettre du bienheureux Dominici nous apprend que les nonnes du Corpus Domini à Venise cultivaient la miniature.

    La biographie de deux dames florentines peu connues, et que je choisis en raison même de leur peu de notoriété, pour montrer quels trésors de vertu se cachaient chez la moyenne des Italiennes de ce temps, fournira à ma tentative de réhabilitation les arguments les plus concluants.

    Alessandra de'Bardi, de l'une des plus nobles familles de Florence, était «bellissima e venustissima del corpo», d'une taille tellement haute qu'elle dépassait toutes ses compatriotes. Sa mère, une Rinuccini, famille non moins illustre, s'appliquait avec amour à son éducation, l'initiant à toutes les pratiques de la religion, ne la laissant jamais oisive, lui défendant de causer hors de sa présence avec les domestiques ou de se mettre à la fenêtre du palais, lui enseignant tous les travaux manuels, précaution très louable, et qui, d'après le brave Vespasiano, à qui j'emprunte ces détails 1, pouvait s'appuyer sur l'autorité d'Octavien et de Charlemagne. La sévérité de cette éducation n'empêcha pas Alessandra de tenir son rang dans la plus haute société florentine et de briller dans les fêtes. On le vit bien, après ses fiançailles avec Lorenzo Strozzi, le fils aîné du noble et infortuné Palla Strozzi, un Mécène avant les Médicis, auquel Vespasiano rend ce témoignage, d'une simplicité et d'une grandeur antiques, qu'en appelant à Florence Manuel Chrysoloras, il fut cause que les lettres grecques pénétrèrent en Italie: «fu messer Palla cagione che le lettere greche venissino in Italia».

    Alessandra, nous raconte son biographe, avait résolu de ne jamais aimer d'autre que son mari, de vivre avec lui et, s'il mourait, de ne jamais se remarier elle tint parole, et point ne fut besoin pour cela des exemples de l'antiquité, de Porcia et «tutte quante», complaisamment énumérées par Vespasiano.

    Mais les jours de bonheur devaient être rares pour Alessandra: à la suite du retour triomphal de Cosme de Médicis, en 1434, elle vit exiler en même temps son père et son beau-père, nouvelle dont elle demeura tout éperdue, «rimase ismarrita». Ses sœurs, qui n'étaient pas mariées, éclataient en sanglots, criant à leur père: «Malheureuses que nous sommes ! où demeurerons-nous? à qui nous laisserez-vous ?» Palla Strozzi comptait alors soixante-six ans; il en passa près de vingt-six en exil, à Padoue, honoré de tous et ne souffrant jamais qu'on parlât mal de sa patrie devant lui. Il espérait, au bout de chaque période de dix ans, revoir sa chère Florence, et apprenait chaque fois avec une résignation touchante que l'implacable Cosme l'avait fait bannir pour une période de plus. Le fils de Palla, l'époux d'Alessandra, obtint de rester à Florence, mais exposé à mille avanies. Alessandra le consolait et, malgré sa douleur, se montrait toujours sereine, souriante. De nouveaux coups devaient la frapper: son mari fut forcé de prendre à son tour le chemin de l'exil. La pauvre jeune femme resta longtemps sans retrouver la parole. Puis ce fut un échange de protestations d'amour qu'il faut lire dans le récit de Vespasiano, digne ici, par la simplicité et l'éloquence du langage, de son modèle Plutarque. Force fut à Alessandra de rester à Florence pour élever ses enfants et s'occuper des intérêts communs. Un jour cependant elle put aller rejoindre à Gubbio son époux (qui s'était vu obligé d'accepter – lui, le fils du plus riche citoyen de Florence – les fonctions de gouverneur d'un mauvais sujet). Mais ce fut pour assister à ses derniers moments, car Lorenzo mourut assassiné par son élève.

    Le reste de la vie de la noble femme se partagea entre l'éducation de ses enfants et les pratiques de la religion; elle devint le modèle des veuves, comme elle avait été le modèle des épouses, image incarnée du devoir et du martyre. Elle ne sortait que le visage couvert, un bandeau au-dessus des yeux, la tête cachée par un capuchon tout uni, sans le moindre ornement. Je laisse à penser ce que furent les enfants élevés par une telle mère. Alessandra comptait cinquante-quatre ans lorsqu'elle s'éteignit dans les sentiments de componction que l'on devine 2.

    Tout autre – l'esprit moins occupé des choses du ciel et plus tourné aux intérêts terrestres – est la parente par alliance et l'homonyme d'Alessandra Bardi-Strozzi, Alessandra Macinghi-Strozzi, la mère de famille tendre, vaillante, militante par excellence, douée du bon sens exquis de la Florentine de race 3. Née en 1406, Alessandra Macinghi épousa en 1422, ainsi âgée de seize ans seulement, Matteo Strozzi, ami éclairé des humanistes, latiniste distingué, collectionneur ardent d'antiquités 4. La révolution de 1434 porta un coup fatal à la Macinghi aussi bien qu'à la Bardi. Matteo partagea le sort des Strozzi et dut aller s'exiler à Pesaro, où il mourut au bout de peu de mois. Alessandra resta veuve, avec sept enfants et un huitième sur le point de naître. De retour à Florence, elle se consacra à l'éducation de sa jeune famille et à la gestion de sa fortune, relativement modeste, avec la perspective douloureuse de voir successivement partir tous ses fils pour l'exil: au fur et à mesure qu'ils arrivaient à l'âge d'homme, ils se voyaient obligés de chercher fortune au loin; l'un à Naples, l'autre à Avignon, puis à Bruges, dans les comptoirs fondés par leurs oncles ou cousins. A partir de 1447, les lettres d'Alessandra nous permettent de suivre pas à pas l'action de la mère sur les fils et les vicissitudes de la famille si cruellement éprouvée. La correspondance s'ouvre par une lettre dans laquelle Alessandra annonce à Philippe, le futur, bâtisseur du palais Strozzi, le mariage de sa fille Catherine avec Marc Parenti, brave garçon, âgé de vingt cinq ans, faisant le commerce de la soie. Éperdument amoureux de la jeune fille, il n'hésita pas à s'allier à une famille d'exilés, à une famille de réprouvés, ne regarda pas à la modicité de la dot – 1000 florins seulement – et, confiant dans son avenir, résolut de faire les choses grandement; sans cesse il disait à sa future: «Demande ce qui te fait plaisir», «Chiedi ciò che tu vogli». La robe et le mantelet de velours dont il lui fit cadeau étaient de la plus belle qualité que l'on trouvât à Florence; il est vrai qu'alors une robe durait pendant la vie entière et que Parenti était marchand de soieries, j'allais dire orfèvre: il y ajouta une guirlande composée de huit cents œils de paon et garnie de perles, du prix de 80 florins, et bien d'autres parures.

    S'il n'y avait pas chez ces nobles et saintes femmes quelque accès de vanité mondaine, elles seraient trop parfaites, trop idéales, et partant invraisemblables. De même qu'Alessandra Bardi avait brillé au bal donné en l'honneur des ambassadeurs de Sigismond, de même Alessandra Macinghi éprouva la plus vive satisfaction d'amour-propre en voyant sa fille, belle plus qu'aucune Florentine, parée des plus riches atours. Elle le proclama avec orgueil: lorsque la jeune Catherine sortait, elle avait sur elle pour plus de 400 florins de vêtements et de bijoux.

    Puis elle entretient ses fils des affaires domestiques et publiques, qu'elle envisage avec une rare clairvoyance, les mettant par exemple en garde contre les Pazzi et les Pitti, dont elle prévoyait dès lors les folies et les crimes; leur donne des conseils qui révèlent une femme d'un esprit supérieur, ou les initie aux péripéties de l'éducation de leur jeune frère Matteo, son dernier-né. Quand il faut à son tour se séparer de celui-ci, le cœur de la mère habituée à tant de souffrances se révolte: «Je portais cet enfant dans mon sein lorsque son père mourut; je me le suis élevé pour moi, croyant que la mort seule pouvait le séparer de moi. Mais je vois par ce que vous m'avez écrit que votre intérêt et votre honneur exigent son départ; je me suis résignée à me priver de lui pour votre bien.»

    Entre temps, elle s'occupe des intérêts de sa fortune, cultive ses précieuses relations avec l'aristocratie florentine, et par là prépare le retour des siens dans leur patrie. Nous la voyons en outre occupée d'arrondir le terrain sur lequel s'élève sa maison, comme si elle avait deviné que, quelque quarante ans plus tard, son fils Philippe devait y édifier le plus somptueux des palais. Un trait de mœurs bien italien, c'est la présence dans cet intérieur, alors si modeste, d'une esclave, une Russe: vicieuse par condition, elle causait d'incessants ennuis à Alessandra; mais celle-ci n'avait pas le courage de s'en défaire, craignant que par ses médisances elle n'empêchât sa fille de se marier.

    L'année 1458 réservait le coup le plus sensible à Alessandra: l'exil de ses fils fut prorogé d'une nouvelle période de vingt-cinq ans, et l'édifice si laborieusement élevé par cette mère vigilante s'écroula brusquement. L'année suivante vint mettre le comble à son affliction: son fils Matteo, son Benjamin, mourut subitement à Naples. La douleur de la mère fut déchirante, et cependant elle se fit violence dans ses lettres, dont l'éloquence, pour être plus contenue, n'en est que plus poignante. «Mon doux fils («figliuol mio dolce»), écrit-elle à Philippe, j'ai appris comment, le 23 du mois dernier, il a plu à Celui qui me l'a donné de l'appeler à lui, en pleine connaissance et en bonne grâce, avec tous les sacrements nécessaires à un bon et fidèle chrétien. J'ai éprouvé une amertume extrême d'être privée d'un tel fils, et il me semble que sa mort m'a causé un grand dommage, outre l'amour filial, et de même à vous deux, mes fils, qui êtes réduits à si petit nombre. Je loue et remercie le Seigneur de tout ce qui est sa volonté....»

    Nous aurons trop rarement, dans la littérature si savante et si froide du quinzième siècle, l'occasion de trouver de ces cris partis du cœur, pour ne pas nous féliciter d'avoir pu placer sous les yeux du lecteur quelques extraits de la correspondance d'Alessandra Strozzi.

    Un mot encore avant de nous séparer de cette noble femme: la maison de banque dirigée à Naples par son fils prospéra rapidement, grâce à l'ardeur avec laquelle Philippe s'occupait de «rifare la sua casa»; avec les richesses vint la faveur du roi, qui obtint enfin de Laurent le Magnifique, lors du voyage de ce dernier à Naples, l'autorisation pour les exilés de rentrer dans leur patrie. Alessandra vivait encore (elle mourut en 1471, âgée de soixante-trois ans), et sa vie, tout entière consacrée aux soins de l'établissement de ses enfants, reçut le couronnement dont elle était digne: ce modèle des mères vit l'antique gloire des Strozzi refleurir de plus belle à Florence.


    Notes
    1. Vite di Uomini illustri del secolo XV édition Bartoli; Florence, Barbera, 1859, in-8°. – Cf. Frizzi, Di Vespasiano da Bisticci e delle sue biografie. S. l. n. d. (Florence, 1878 ?).
    2. Vespasiano, Vite, p. 525 et suiv.
    3. C. Guasti, Alessandra Macinghi negli Strozzi. Lettere di una gentildonua fiorentina del secolo XV ai figliuoli esuli; Florence, Santoni, 1887; in-8'.
    4. Voy. Les Précurseurs de la Renaissance, p. 240-241.
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