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    Dossier: Progrès

    Une critique du « progrès » à contre-courant du mouvement personnaliste

    Christian Roy

    Une critique du « progrès » à contre-courant du mouvement personnaliste:Bernard Charbonneau face à Emmanuel Mounier au sortir de la guerre.

    Communication au colloque
    Une autre histoire des « Trente Glorieuses ».
    Alertes et mobilisations environnementales et contestations du « progrès »
    dans la France d’après-guerre (1945-1968)
    Centre Alexandre Koyré
    EHESS, Paris, 12-13 septembre 2011

    Le personnalisme est encore aujourd’hui surtout connu comme la doctrine de référence de la revue Esprit, fondée par Emmanuel Mounier en 1932. Une telle assimilation s’explique aisément, puisque, sous cette forme d’un progressisme chrétien, le personnalisme fut le discours des nouvelles élites catholiques d’après-guerre qui s’intégrèrent pleinement à la société française à la faveur de leur concours actif et fervent à sa modernisation au cours des Trente Glorieuses. Ce rôle historique indéniable a tendu à occulter la diversité des sources et des courants personnalistes remontant à l’avant-guerre, parmi lesquels j’ai pu identifier le premier mouvement au monde à se définir sans équivoque dans les termes d’une écologie politique, consciemment distinct de toute autre orientation existante sur le spectre droite/gauche. J’ai appelé « personnalisme gascon » cette variante régionale née dans les groupes du Sud-Ouest de la France sous l’impulsion de deux intellectuels bordelais : Jacques Ellul et son mentor moins connu Bernard Charbonneau, qui l’éveilla à la question de la Technique.(Roy 1992, 1997, 1999, 2008) Ils amenèrent leur critique du Progrès quantitatif comme présupposé de toutes les idéologies contemporaines dans les groupes d’Amis d’Esprit, en lui donnant une priorité qui ne tarda pas à les détacher de la revue parisienne pour affirmer leur autonomie et poursuivre cette réflexion en vue de l’action dans des camps tenus à la montagne, délibérément à l’écart de la société industrielle qu’il s’agissait pour eux de contester. Charbonneau y fit même le serment de ne pas se mêler d’une guerre qui ne pouvait qu’en renforcer l’hégémonie, et qu’il passa dans un certain isolement, surtout une fois s’être fait muté à Pau en 1943 comme professeur de géographie à l’École normale de Lescar, afin d’être plus près de la nature. Au risque de sceller ainsi sa mort sociale en tant qu’intellectuel français, il assumera jusqu’au bout ce choix de la province contre Paris.


    Une première occasion lui en sera donnée au sortir de la guerre, puisqu’il ne mit pas longtemps, tout bien réfléchi, à refuser la main tendue de Mounier. Celui-ci cherchait à le regagner au mouvement de la revue Esprit et sollicita alors sa collaboration à l’effort collectif d’élaboration doctrinale esquissé dans le document Pour la formation d’un Collège personnaliste, déjà marqué par le transhumanisme teilhardien (« l’homme est fait pour être dépassé »). La « théorie personnaliste de la communauté » y est opposée à l’individualisme au nom de la « signification éminente et [de l’]intégration du courant collectiviste moderne » comme sens de l’Histoire et accomplissement de l’Esprit, la question de la Technique se ramenant à celle des outils. Cette ultime correspondance fut l’occasion pour Charbonneau d’une franche explication où se dessinaient ses « graves divergences avec Esprit tel qu’il est actuellement », préoccupé avant tout de prendre une position politique par rapport à l’événement, que Mounier appellera même « notre maître intérieur » dans un passage souvent cité d’une lettre à J.-M. Domenach. Or dans la longue lettre qu’il lui adresse le 20 septembre 1945 en réponse à un bref mot de reprise de contact, Charbonneau marque son mécontentement à l’égard de la revue Esprit et réitère sa position critique d’avant-guerre, puisque, dit-il, « ce ne sont pas les événements de ces dernières années qui peuvent m’enlever la certitude d’un conflit tragique entre la personne et le monde où nous vivons », « qui tient moins à des volontés politiques qu’à la structure de sa civilisation, à la direction du devenir de cette civilisation » ; c’est pourquoi il répugne à « confondre l’action et l’action politique ».

    Une pensée tournée vers l’action –(pensée incarnée) doit se tourner vers l’examen de ces structures sociales. « Je ne crois pas au P. Soc. Ni au P.C., je crois aux hommes, aux classes, à l’État totalitaire, à la ville, la famille, la propagande.»(D’après le double manuscrit de sa propre lettre par Charbonneau, qui marque par des guillemets les passages cités littéralement.)

    De son côté, même s’il prétend trouver « très juste » l’opposition que fait Charbonneau entre structures et événements, Mounier (lettre du 2 avril 1946) préfèrerait pour ces derniers « un autre mot », car pour lui, « l’événement a une valeur d’éveil et de renouveau ». Autre bémol : Mounier dit ne pas croire « que le développement moderne des structures (techniques, politiques, etc…) soit un mal en soi. Simplement un instrument non encore maîtrisé. » -Mais qui le sera fatalement dans le cours naturel de la croissance de l’organisme humain planétaire vers une centralisation plus poussée, qu’il compare à celle d’un enfant ; on devine déjà à l’horizon de cette évolution collective spontanément anthropomorphique le Point Oméga du Père Teilhard. Or rien n’est plus opposé à l’exigence personnaliste de Bernard Charbonneau que la Personne à majuscule du Christ cosmique « incarné » dans l’Histoire pour en garantir l’issue bénéfique et en justifier le cours tragique. D’une part, Charbonneau déclare dans sa lettre de novembre 1945 que la personne à laquelle il croit, c’est « la personne charnelle définie, celle à laquelle on peut dire un jour : toi et donner un nom » : Emmanuel Mounier par exemple, au-delà du catholique et du directeur de la revue Esprit, soit le prochain irremplaçable marqué par la mort. D’autre part, de ce point de vue rivé à la contingence individuelle et cosmologique, « c’est malgré moi que je suis obligé de situer l’action dans un effort pour modifier les structures de notre civilisation. Je souhaite que le développement de la civilisation moderne ne se fasse pas contre la personne, mais l’analyse objective des faits à la lueur de l’exigence personnaliste m’a forcé de constater le contraire. N’étant pas chrétien, rien ne me pousse à faire un acte de foi dans un monde et un homme créés par Dieu, il peut totalement se perdre. » Comment ? C’est précisément ce que révèlent les faits qu’ignore Esprit dans sa couverture des événements, et que Charbonneau désigne nommément de sa main en marge du passage de la lettre de Mounier du 2 avril 1946 où celui-ci s’excuse de devoir faire avec « la matière qui se présente » : soit la bombe atomique et Le Zéro et l’infini, ce roman d’Arthur Koestler sur l’annihilation de la personne en système totalitaire, qu’aucun intellectuel en France ne crut bon de défendre quand sa traduction parut à cette époque, malgré un indéniable succès d'édition. Or ce sera la seule lecture proposée par Charbonneau en préparation du premier camp d’après-guerre des personnalistes gascons à l’été 1946.

    Charbonneau avait déjà eu l’occasion, dans une conférence publique intitulée An Deux Mille faite à la fin 1945 au Palais des Arts de Pau devant le préfet des Basses-Pyrénées et d’autres notables locaux, de dégager la « signification redoutable » de la bombe atomique, alors qu’à l’annonce de son emploi, « les commentaires des journaux ont bien vite intégré l’extraordinaire dans leurs catégories qui sont principalement d’ordre politique. » Pourtant, « événement analogue à la découverte de l’Amérique, la bombe clôt le monde. (…) Sous la menace de l’explosion finale, la terre forme un tout », et « la possibilité d’une pareille fin éclaire l’histoire de l’Occident, comme son accomplissement lui donnerait un sens rigoureux », tout opposé à celui que garantirait une Providence divine assimilée au Progrès de l’humanité comme celui de ses moyens de puissance, puisqu’«il n’y a plus d’éternité, il n’y a plus de nature, mais une situation précaire artificiellement maintenue par une convention entre grands États », sur la pente entropique d’un « processus de destruction aboutissant à une explosion finale ». Si pourtant « entre l’explosion et nous, il n’y a que la décision de notre liberté », c’est déjà assez pour que ce suicide planétaire ne soit pas de l’ordre de la fatalité ; Charbonneau est bien le contemporain des existentialistes en ce qu’il estime que l’être humain est condamné à la liberté, pour le meilleur et pour le pire. D’ailleurs, il conclura bientôt le projet —demeuré sans lendemain— d’une Société internationale contre la mort atomique (SICMA) en appelant à agir sur le gouvernement pour qu’il donne l’exemple du renoncement à l’arme atomique : « LE PEUPLE DE FRANCE PEUT SAUVER LE MONDE. Entre la mort et la vie, nous n’avons peut-être que quelques mois pour choisir. » L’apocalypse n’est donc pas une fatalité, car le choix existe bel et bien. Charbonneau y insiste dans An Deux Mille : « Je ne croirai à la fin du monde que lorsque je croirai en Dieu et je ne croirai en Dieu que lorsque je croirai à la fin du monde. » « Mais si nous savons considérer en face l’autonomie de nos moyens et les fatalités qui leur sont propres, alors, à ce moment, commence le mouvement qui mène à la liberté » ;notre capacité à les dominer s’affirmera dans la mesure où nous saurons revivre un certain nombre de valeurs intemporelles.  Dans la mesure où nous placerons instinctivement la personne solitaire avant la masse, avant la puissance collective le bonheur individuel, avant la maîtrise du monde extérieur le perfectionnement intérieur.

    Ainsi, par excellence, « la bombe atomique pose le problème du contrôle de la technique par l’homme. » « Ceci impliquerait un certain détachement vis à vis du perfectionnement des moyens de production/destruction qui a jusqu’ici principalement caractérisé le ‘progrès’. » En revanche, selon Charbonneau, On peut imaginer un progrès technique qui viserait à créer pour l’homme des conditions de liberté : par exemple en lui donnant du temps plutôt que du confort, en recherchant les moyens qui permettraient de développer sa part d’initiative, sa puissance d’action personnelle.

    —Quitte à ralentir le rythme de l’invention au profit de son assimilation sociale et d’une meilleure distribution de ses bénéfices et du temps libre, dont il dira dans un projet de revenu de citoyenneté élaboré pour les camps de réflexion qu’« on doit chercher à l’assurer par des vacances de plus en plus longues, c’est ce à quoi devraient servir les progrès du machinisme, plutôt qu’à la création de besoins nouveaux et de satisfactions nouvelles, infécondes parce qu’elles risquent de dégénérer en habitudes plus ou moins tyranniques -diminution des heures de travail et prolongation de la scolarité. » C’est le principe même de la croissance qui est ainsi mis en cause à l’orée des Trente Glorieuses, dans une réflexion sur la bombe qui voit en elle le symbole d’un bouleversement du monde par la Technique indépendant de son potentiel militaire de destruction, envisagé d’un seul tenant avec le développement régulier d’un système industriel avancé. Au fond, Charbonneau comme Teilhard voit dans la bombe le signe de la libération de l’énergie élémentaire captive au tréfonds de la matière, sauf qu’il se refuse à lui adresser l’hymne idolâtre des chrétiens progressistes qui veulent voir dans cette mobilisation totale de la nature et de la société par la Technique une épiphanie de l’Esprit.

    De toutes façons dans l’explosion des bombes ou le fracas des machines, on peut affirmer qu’une énorme somme d’énergie façonnera le monde et que, de toutes façons, par la machine ou par la bombe, il sera prodigieusement bouleversé. Peut-être même que par la paix plus que par la guerre, l’existence de l’homme sera alors radicalement changée. Parce qu’il ne s’agira pas de détruire des villes mais d’en créer de nouvelles, non pas de briser, mais de modifier les sociétés et que le bonheur est une force bien plus active que le malheur.
    C’est dire dès avant son apparition la force d’expansion irrésistible de la société de consommation basée sur le confort et la séduction. À propos des villes notamment, on ne peut s’empêcher de songer à celles d’Allemagne en cette Stunde Null, dont on dira un jour que, de reconstruction en miracle économique, elles auront été plus défigurées par la prospérité que par les bombardements alliés ! Dès 1945, Charbonneau dit de ce « nouveau dieu » qu’est devenu l’homme :  Ses instruments de construction eux-mêmes ne seront que des instruments de destruction, sa paix l’impitoyable guerre qu’il mènera contre la nature et contre sa propre nature, ayant fait de l’univers, à son image, un prodigieux chaos.


    Dans cette conférence sur l’entrée dans le troisième millénaire que signale la bombe, Charbonneau « pense aux immenses changements provoqués par l’utilisation de la vapeur et de l’électricité, au fait que nous n’avons pas encore pu résoudre les problèmes humains qu’ils nous ont posé », et y fait aussi allusion dans sa lettre à Mounier vers le même moment, le 20 septembre 1945 : Le socialisme lui-même a commencé par être un effort de pensée à partir d’un monde bouleversé par l’emploi de la vapeur. Le personnalisme devrait être un effort de pensée à partir d’un monde autrement bouleversé que l’était l’Europe de 1830.

    Le contenu du personnalisme tel que l’entend Charbonneau, et ce qui devrait faire de lui le nouveau mouvement politique en prise sur son temps, équivalent du socialisme au siècle précédent, c’est « Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire », qui « doit être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair. » C’est en ces termes qu’il le décrivait déjà en 1937 dans le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest (Bayonne, Bordeaux, Pau et Toulouse), en un manifeste qu’on peut considérer comme l’acte de naissance de l’écologie politique en tant que projet révolutionnaire autonome par rapport aux idéologies de gauche et de droite, sous la forme d’une dissidence gasconne à l’intérieur du personnalisme français impulsé de Paris. Entre 1943 et 1945, Charbonneau développe sa pensée sur ce point dans Pan se meurt, un ouvrage inédit « dédié au scout, au naturiste, à l’ajiste, à celui que l’appel de la nature mène hors des villes », comme « Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire », et dont il adresse significativement à Mounier la première partie du manuscrit, afin de « définir une position qui doit être différente de la vôtre et, de votre côté, de mieux vous donner les raisons d’un refus que je trouverais tout naturel. Je voudrais m’être trompé, » ajoute-t-il en conclusion de sa lettre du 20 septembre 1945, « car Esprit a été bien autre chose pour moi qu’une expérience de jeunesse ou une simple revue. » Charbonneau y avait bel et bien vu à ses débuts le mouvement susceptible d’initier une révolution immédiate dans le quotidien pour contester les structures de la société industrielle et y semer le germe de formations plus propices à la liberté, trouvant leur levier dans ce sentiment de la nature né avec elle et qu’elle refoule ou dévie pour se substituer à elle comme une seconde nature, plus étouffante que la première. Car comme il l’explique dans Pan se meurt : Aussi, tandis que se perfectionne extraordinairement la maîtrise de l’homme sur la nature, la réalité sociale est en train de lui échapper, et il en devient la victime. Il ignore les marques de plus en plus profondes que les bouleversements matériels introduisent dans l’ordre social et en lui-même, ou s’il les entrevoit, ce n’est que pour essayer de s’y adapter.

    C’est bien ce que Charbonneau reprochera aux personnalistes d’Esprit, qu’on croirait visés d’avance quand il raille dans Pan se meurt tous ceux qui ne se tournent vers la réalité que pour la suivre aveuglément. « Ils tressent des louanges et forgent des justifications à la nécessité », comme Mounier le fera à propos des structures techniques dans La petite peur du XXe siècle en 1948 ; comme quoi, « les glorifiant sous le nom de progrès, ou les subissant sous le nom de fatalité, l’homme s’abandonne aux avatars du devenir. Il fait pire. » À la manière de Teilhard, « il prétend appeler sens ce qui n’est que l’accident d’une évolution, et il travaille de toutes ses forces à accélérer la vitesse du mouvement qui l’entraîne ». C’est bien à cela qu’appelle ouvertement Mounier en toute occasion ; ainsi dans l’opuscule de 1947 Qu’est ce que le personnalisme, où il répond, reprenant trait pour trait les termes d’une lettre adressée à Étienne Borne le 22 février 1941, que « le personnalisme pèse de tout son poids dans le sens de l’aspiration la plus évidente de l’homme moderne, qu’on la nomme collectiviste ou communautaire »(Mounier et sa génération III, 230). —Ou qu’on la nomme Révolution nationale ou démocratie populaire, pour préciser les visages successifs des régimes idéologiquement opposés auxquels Esprit a apporté tour à tour des justifications personnalistes au moment où ils paraissaient désignés par les événements pour incarner ce que Mounier appelait la « Révolution du XXe siècle », ainsi en titre de la seconde partie de son « Que sais-je » sur Le personnalisme de 1949. On en trouve l’écho dans celui du premier opus des Éditions du Seuil d’après-guerre en 1945, Vers le style du XXe siècle, condensé par Gilbert Gadoffre de la prospective ostensiblement personnaliste de l’équipe de l’École des cadres d’Uriage du régime de Vichy, que relaya ensuite son personnel recyclé dans la Résistance, du journal Le Monde à l’École nationale d’Administration.

    Comme le signale à propos de ce recueil René Pucheu dès 1977, « il est clair que la ‘technocratie’ ne fut pas pour certains militants une ruse que leur imposa l’Histoire »(Pucheu 16), mais bien la réalisation d’une « mystique du travail » et d’un culte de la production au nom d’un stakhanovisme chrétien : tout un programme, qui procédait d’une certaine conception du personnalisme « communautaire », dominante en France et dans sa sphère d’influence : celle que consacrera symboliquement la parution simultanée aux Éditions du Seuil, dans le même format relié sous couverture de toile bleue, des œuvres complètes de Teilhard et de Mounier, ces deux pères officieux d’un Concile convoqué à l’apogée des Trente Glorieuses, et qui, pour bien des fidèles, « est apparu comme la reconnaissance et la généralisation à l’Église universelle de l’expérience poursuivie depuis une trentaine d’années par le catholicisme français. »(Aimé Savard interroge René Rémond, Centurion, 1976, cité dans Pucheu 12n4) En profitant de la vogue unanime du Jésuite transhumaniste pour dénoncer dans son premier essai publié Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Bernard Charbonneau reprenait le fil de son explication avec Mounier au sortir de la guerre sur la nature et les implications d’un personnalisme bien compris, radicalement distinct du « personnalisme-diffusion » d’Esprit. Il ne pardonnait pas à celui-ci d’avoir surtout servi d’idéologie de justification de la modernisation technicienne pour de nouvelles élites catholiques dont la grande affaire était de se détacher des formes sociales plus anciennes et des compromissions du temps de guerre auxquelles leur foi pouvait sembler les rattacher. Un tel personnalisme « n’est que la chose du courant brutal qui l’entraîne », comme le laisse entendre Charbonneau dans Pan se meurt, et c’est Par la force des choses qu’il lui oppose au nom de la liberté de la personne, dans une « somme » de ce titre écrite elle aussi entre 1943 et 1945, un dense manuscrit de mille pages dont la plupart de ses livres développeront des chapitres à partir des années 1960, tels ceux parus chez Denoël dans la foulée de son Teilhard de Chardin (1963) : Le paradoxe de la culture (1965), Dimanche et lundi (1966), L’Hommauto (1967).


    À la veille du « feu vert » donné en 1970 par la société française à la question écologique (Charbonneau 1980), c’est néanmoins dans l’indifférence générale que paraîtra chez Gallimard en 1969 Le jardin de Babylone, nouvelle mouture de Pan se meurt, qui se voulait déjà la première tentative d’« orienter méthodiquement une interprétation de notre société » autour de l’opposition ville/campagne, à l’horizon de ce que Charbonneau appelle maintenant la « ville totale ». Mais les deux dernières parties sont encore consacrées à « L’échec du ‘sentiment de la nature’ », lui-même « produit de l’industrie », et développent les thèmes du premier manifeste du personnalisme gascon, comme d’ailleurs Pan se meurt. Charbonneau présentait déjà ce livre demeuré inédit à son hypothétique lecteur comme « le fruit d’un échec » à faire partager à son prochain en vue d’une action concrète ce qui est « à la base de mon œuvre et probablement de mon existence » : « la conscience d’un grand changement », soit la transformation, en l’espace de deux siècles, des « formes de civilisation » en « résidu chaotique de l’usage hasardeux des techniques de production, » étranger aux « aspirations humaines ».
    Sans doute est-il tout à l’honneur de Charbonneau qu’il ait fait une ultime tentative pour amener Mounier à cette prise de conscience au sortir de la guerre, par un intense dialogue épistolaire. N’empêche qu’au final, le fer était croisé entre un personnalisme écologique avant la lettre et le personnalisme communautaire en tant qu’idéologie de la modernisation catholique. Avant de se résigner en désespoir de cause au pis-aller de l’édition grand public, Charbonneau se retournera bientôt pour un lustre ou deux vers la pratique « gasconne » initiée avant-guerre des camps de réflexion dans la nature. Dans ce qui semble être l’avant-projet (intitulé Camp d’Auvergne) de celui de Rabassa (un hameau près de Taurize à 28 km au sud-est de Carcassonne) en juillet 1946, il est entendu que « l’appel à la vie personnelle, la création d’une communauté n’ont qu’un but : la lutte contre ce monde », par une « fédération de personnes en vue d’une entreprise commune » déterminée selon « les jugements qu’elle porte sur le conflit de la personne et des structures de la civilisation ». Pourtant, à la différence peut-être du personnalisme officiel, « elle ne prétend pas révéler une nouvelle vérité modèle. Car l’intransigeance métaphysique, nous le savons par triste expérience, n’empêche pas les individus de céder à un monde qui les entraîne physiquement et même spirituellement dans tous ses avatars. » Le rôle ultérieur du personnalisme réel comme force sociale au cœur du projet modernisateur des Trente Glorieuses confirmerait bien plutôt cette allusion désabusée de Charbonneau à la carence critique et à l’imposture morale de ces personnalistes d’Esprit qui, à force de vouloir attraper en marche le train de l’Histoire, ont manqué le rendez-vous auquel Charbonneau et Ellul les conviaient avec ce que ce dernier appellera La technique, enjeu du siècle (1954).
    Références bibliographiques

    Sources primaires

    Documents manuscrits, dactylographiés ou ronéotypés trouvés dans les papiers de Bernard Charbonneau, soit chez lui, soit chez Daniel Cérézuelle ; la plupart doivent se trouver aujourd’hui dans le fonds Charbonneau de l’Institut d’Études politiques de Bordeaux.

    Transcriptions informatiques de la conférence An Deux Mille (1945) et de l’« Explication au lecteur » de Pan se meurt (1945) de Bernard Charbonneau, fournies par Daniel Cérézuelle.

    Enregistrements d’interviews de Bernard Charbonneau menées par Michel Bergès chez Daniel Cérézuelle à Bordeaux en septembre 1995.

    Articles de revue
    CHARBONNEAU, B.; ELLUL, J. (1999), « Directives pour un manifeste personnaliste », Revue française d'histoire des idées politiques, n° 9.
    PUCHEU, R. (1977), « Ceux qui ont cru réussir », Esprit, n° 4-5 (« Les militants d’origine chrétienne »), avril-mai, pp. 11-32.
    ROY, C. (1992) « Aux sources de l'écologie politique: le personnalisme ‘gascon’ de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul », Annales canadiennes d'histoire, XXVII, avril, pp. 67-100. Trad. italienne: Trasgressioni. Rivista quadrimestrale di cultura politica, n° 33, hiver 2002, pp. 77-109.
    ROY, C. (1999) « Ecological Personalism: The Bordeaux School of Bernard Charbonneau and Jacques Ellul », Ethical Perspectives, vol. VI, n° 1, avril, pp. 33-44, résumé comme le document n° 698481 du vol. 36 de The Philosopher's Index (2003).

    Ouvrages

    CÉRÉZUELLE, D. (2006) Écologie et liberté Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique. Lyon: Parangon/Vs, collection «L’Après-développement» dirigée par Serge Latouche, 204 p.

    CHARBONNEAU, B. (1980, 2009) Le Feu vert. Autocritique du mouvement écologique. Préface de Daniel Cérézuelle. Paris : Karthala, Lyon: Parangon/Vs, collection «L’Après-développement» dirigée par Serge Latouche, 224 p.

    Mounier et sa génération, t. III : 1944-1950. Paris : Seuil, 1962.

    Chapitres d’ouvrages
    ROY, C. (1997) « Entre pensée et nature : le personnalisme gascon », in PRADES, J. (dir.), Bernard Charbonneau. Une vie entière à dénoncer la grande imposture, Ramonville Saint-Agne : Érès, pp. 35-49.

    ROY, C. (2008) «Charbonneau, Bernard», in PAVAN, A. (dir.) Enciclopedia della persona nel Xx secolo. Naples: Edizioni Scientifiche Italiane.

    Publications électroniques
    ROY, C. (1990) Nature et Liberté: le combat solitaire de Bernard Charbonneau, Vice Versa, n° 30, pp. 12-14. [En ligne] URL : http://www.viceversamag.com/viceversa-1983-97.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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