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    Dossier: Profession

    La morale professionnelle

    Émile Durkheim


    PREMIÈRE LEÇON


    LA MORALE
    PROFESSIONNELLE


    La physique des mœurs et du droit a pour objet l'étude des faits moraux et juridiques. Ces faits consistent en des règles de conduite sanctionnée. Le problème que se pose la science est de rechercher :

    1° Comment ces règles se sont constituées historiquement, c'est-à-dire quelles sont les causes qui les ont suscitées et les fins utiles qu'elles remplissent.

    2° La manière dont elles fonctionnent dans la société, c'est-à-dire dont elles sont appliquées par les individus.

    Autre chose est, en effet, de se demander comment s'est formée notre notion actuelle de la propriété, et d'où vient, par suite, que le vol dans les conditions fixées par la loi est un crime ; autre chose est de déterminer quelles sont les conditions qui font que la règle protectrice du droit de propriété est plus ou moins bien observée, c'est-à-dire, comment il se fait que les sociétés ont plus ou moins de voleurs. Mais, quoique distinctes, les deux sortes de questions ne sauraient être séparées dans l'étude ; car elles sont étroitement solidaires. Les causes d'où est résulté l'établissement de la règle, et les causes qui font qu'elle règne sur un plus ou moins grand nombre de consciences, sans être identiquement les mêmes, sont pourtant de nature à se contrôler et à s'éclairer mutuellement. Le problème de la genèse et le problème du fonctionnement ressortissent donc à un ordre de recherches. C'est pourquoi les instruments de la méthode qu'emploie la physique des mœurs et du droit sont de deux sortes : d'une part, il y a l'histoire et l'ethnographie comparées qui nous font assister à la genèse de la règle, qui nous en montrent les éléments composants dissociés puis se surajoutant progressivement les uns aux autres ; en second lieu, il y a la statistique comparée qui permet de mesurer le degré d'autorité relative dont cette règle est investie auprès des consciences individuelles, et de découvrir les causes en fonction desquelles varie cette autorité. Sans doute, nous ne sommes pas actuellement en état de traiter chaque problème moral à l'un et à l'autre point de vue, car, très souvent, les renseignements statistiques nous font défaut. Mais il n'est pas sans importance de remarquer qu'une science complète doit se poser les deux questions.

    L'objet de la recherche ainsi défini, les divisions de la science étaient par cela même déterminées. Les faits moraux et juridiques - nous dirons plus brièvement les faits moraux tout court -, consistent en des règles de conduite sanctionnées. La sanction est donc la caractéristique générale de tous les faits de ce genre. Nul autre fait d'ordre humain ne présente cette particularité. Car la sanction, telle que nous l'avons définie, n'est pas simplement toute conséquence engendrée spontanément par un acte que l'homme accomplit, comme quand on dit, par un emploi abusif du mot, que l'intempérance a pour sanction la maladie, ou la paresse du candidat l'échec à l'examen. La sanction est bien une conséquence de l'acte, mais une conséquence qui résulte, non de l'acte pris en lui-même, mais de ce qu'il est conforme ou non à une règle de conduite préétablie. Le vol est puni et cette peine est une sanction. Mais elle ne vient pas de ce que le vol consiste en telles et telles opérations matérielles ; la réaction répressive qui sanctionne le droit de propriété est due tout entière à ce que le vol, c'est-à-dire l'attentat contre la propriété d'autrui, est défendu. Le vol n'est puni que parce qu'il est prohibé. Supposez une société qui ait de la propriété une idée différente de celle que nous en avons, et bien des actes qui sont aujourd'hui considérés comme des vols et punis comme tels, perdront ce caractère et cesseront d'être réprimés. La sanction ne tient donc pas à la nature intrinsèque de l'acte puisqu'elle peut disparaître, l'acte restant ce qu'il était. Elle dépend tout entière du rapport que soutient cet acte avec une règle qui le permet ou qui le prohibe. Et voilà pourquoi c'est par elle que se définissent toutes les règles du droit et de la morale.

    Cela étant, la sanction, étant l'élément essentiel de toute règle morale quelle qu'elle soit, devait naturellement constituer le premier objet de notre recherche. C'est pourquoi la première partie de ce cours a été consacrée à une théorie des sanctions. Nous avons distingué les différentes sortes de sanctions : pénales, morales, civiles - cherché leur souche commune et comment, à partir de cette souche, elles avaient été déterminées à se différencier. Cette étude des sanctions a été faite indépendamment de toute considération relative aux règles elles-mêmes. Mais après avoir ainsi isolé leur caractéristique commune, il nous fallait arriver aux règles elles-mêmes. C'est là ce qui constitue la partie essentielle et centrale de la science.

    Passons aux règles, il en est de deux sortes. Les unes s'appliquent à tous les hommes indistinctement. Ce sont celles qui sont relatives à l'homme en général, considéré soit chez chacun de nous, soit chez autrui. Toutes celles qui nous prescrivent la manière dont il faut respecter ou développer l'humanité, soit en nous, soit chez nos semblables, valent également pour tout ce qui est homme indistinctement. Ces règles de morale universelle se répartissent en deux groupes : celles qui concernent les rapports de chacun de nous avec soi-même, c'est-à-dire celles qui constituent la morale dite individuelle, celles qui concernent les rapports que nous soutenons avec les autres hommes, abstraction faite de tout groupement particulier. Les devoirs que nous prescrivent les unes et les autres tiennent uniquement à notre qualité d'homme ou à la qualité d'hommes de ceux avec lesquels nous nous trouvons en relation. Ils ne sauraient donc, au regard d'une même conscience morale, varier d'un sujet à l'autre. Nous avons étudié le premier de ces deux groupes de règles, et l'étude du second constituera la dernière partie du cours. Il ne faut pas d'ailleurs trop s'étonner que ces deux parties de la morale, qui, par certains côtés sont si étroitement parentes, soient à ce point séparées dans notre étude et situées aux deux extrémités de la science. Cette classification n'est pas sans raison. Les règles de la morale individuelle ont en effet pour fonction de fixer dans la conscience de l'individu les assises fondamentales et générales de toute la morale ; c'est sur ces assises que tout le reste repose. Au contraire, les règles qui déterminent les devoirs que les hommes ont les uns envers les autres par cela seul qu'ils sont hommes, sont la partie culminante de l'éthique. C'en est le point le plus élevé. C'est la sublimation du reste. L'ordre de la recherche n'est donc pas artificiel ; il correspond bien à l'ordre des choses.

    Mais entre ces deux points extrêmes s'intercalent des devoirs d'une autre nature. Ils tiennent non à notre qualité générale d'hommes, mais à des qualités particulières que tous les hommes ne présentent pas. Déjà, Aristote remarquait que, dans une certaine mesure, la morale varie avec les agents qui la pratiquent. La morale de l'homme, disait-il, n'est pas celle de la femme ; la morale de l'adulte n'est pas celle de l'enfant ; celle de l'esclave n'est pas celle du maître, etc. L'observation est juste, et elle est aujourd'hui d'une plus grande généralité que ne pouvait supposer Aristote. En réalité, la majeure partie de nos devoirs ont ce caractère. C'était déjà le cas pour ceux que nous avons eu l'occasion d'étudier l'an dernier, c'est-à-dire pour ceux dont l'ensemble constitue le droit et la morale domestique. Là, en effet, nous trouvons la différence des sexes, celle des âges, celle qui vient du degré plus ou moins proche de parenté, et toutes ces différences affectent les relations morales. Il en est de même aussi des devoirs que nous aurons prochainement l'occasion d'étudier, c'est-à-dire des devoirs civiques ou devoirs de l'homme envers l'État. Car comme tous les hommes ne dépendent pas du même État, ils ont de ce fait des devoirs différents et parfois contraires. Sans même parler des antagonismes qui se produisent ainsi, les obligations civiques varient suivant les États, et tous les États ne sont pas de même nature. Les devoirs du citoyen ne sont pas les mêmes dans une aristocratie ou dans une démocratie, dans une démocratie ou dans une monarchie. Cependant, devoirs domestiques et devoirs civiques présentent encore un assez grand degré de généralité. Car tout le monde, en principe, appartient à une famille et en fonde une. Tout le monde est père, mère, oncle, etc. Et si tout le monde n'a pas le même âge au même moment, ni par suite, les mêmes devoirs au sein de la famille, ces différences ne durent jamais qu'un temps, et si ces devoirs divers ne sont pas remplis en même temps par tous, ils sont remplis par chacun successivement. Il n'en est pas dont l'homme n'ait eu à s'occuper, au moins normalement. Les différences qui viennent du sexe sont seules durables, et elles se réduisent à des nuances. De même si la morale civique change suivant les États, tout le monde cependant dépend d'un État, et a pour cette raison des devoirs qui se ressemblent partout dans leurs traits fondamentaux (devoirs de fidélité, de dévouement). Il n'est pas d'homme qui ne soit citoyen. Mais il est une sorte de règles dont la diversité est beaucoup plus marquée : ce sont celles dont l'ensemble constitue la morale professionnelle. Nous avons des devoirs comme professeurs, qui ne sont pas ceux des commerçants ; l'industriel en a de tout autres que le soldat, le soldat que le prêtre, etc. On peut dire à cet égard qu'il y a autant de morales que de professions différentes, et, comme en principe, chaque individu n'exerce qu'une profession, il en résulte que ces différentes morales s'appliquent à des groupes d'individus absolument différents. Ces différences peuvent même aller jusqu'au contraste. Ces morales ne sont pas seulement distinctes les unes des autres, il en est entre lesquelles il y a une véritable opposition. Le savant a le devoir de développer son esprit critique, de ne soumettre son entendement à aucune autre autorité que celle de la raison ; il doit s'efforcer d'être un libre esprit. Le prêtre, le soldat, à certains égards, ont le devoir contraire. L'obéissance passive, dans une mesure à déterminer, peut être pour eux obligatoire. Le médecin a parfois le devoir de mentir ou de ne pas dire la vérité qu'il connaît ; l'homme des autres professions a le devoir opposé. Ici donc, nous trouvons, au sein de chaque société, une pluralité de morales qui fonctionnent parallèlement. C'est de cette partie de l'éthique que nous allons nous occuper. La place que nous lui assignons ainsi dans la suite de cette étude est d'ailleurs en parfaite conformité avec le caractère que nous venons de lui reconnaître. Ce particularisme moral, si l'on peut ainsi parler, qui est nul dans la morale individuelle, apparaît dans la morale domestique, pour atteindre son apogée dans la morale professionnelle, décliner avec la morale civique et disparaître à nouveau avec la morale qui règle les rapports des hommes en tant qu'hommes. A cet égard donc, la morale professionnelle se trouve bien à son rang, entre la morale familiale dont nous avons parlé, et la morale civique dont nous parlerons plus tard. C'est pourquoi nous allons en dire quelques mots.

    Mais nous ne pouvons en parler que brièvement ; car il est manifestement impossible de décrire la morale propre à chaque profession, - et ce serait déjà une grosse entreprise que cette description - et de l'expliquer. Nous ne pouvons que présenter quelques considérations sur les questions les plus importantes qui peuvent se poser à ce sujet. Nous les ramènerons à deux : 1o Quel est le caractère général de la morale professionnelle par rapport aux autres sphères de l'éthique ? 2o Quelles sont les conditions générales nécessaires à l'établissement et au fonctionnement normal de toute morale professionnelle ?

    Le trait distinctif de cette morale, ce qui la différencie des autres parties de l'éthique, c'est l'espèce de désintéressement avec lequel la conscience publique la considère. Il n'est pas de règles morales dont la violation, au moins en général, ne soit regardée par l'opinion avec autant d'indulgence. Les fautes qui ne concernent que l'exercice de la profession ne sont l'objet que d'un blâme assez incertain au-delà du milieu proprement professionnel. Elles passent pour vénielles. Jamais la peine disciplinaire prononcée par exemple contre un fonctionnaire par ses supérieurs hiérarchiques ou les tribunaux spéciaux dont il relève n'entache gravement l'honneur du coupable, à moins, bien entendu, qu'elle ne soit en même temps une offense contre la morale commune. Un percepteur qui commet une indélicatesse est traité comme tous les auteurs d'indélicatesse ; mais un agent comptable qui se contente de ne pas observer les règles d'une comptabilité scrupuleuse, un fonctionnaire, d'une manière générale, qui met un zèle insuffisant dans l'accomplissement de ses fonctions ne fait pas l'effet d'un coupable, alors que pourtant il est traité comme tel dans le corps auquel il appartient. Le fait de ne pas faire honneur à sa signature est une honte, presque la honte suprême, dans les milieux d'industriels et de commerçants. On le juge d'un tout autre oeil ailleurs. Nous ne songeons pas à refuser notre estime à un failli, qui n'est que failli. Ce caractère de la morale professionnelle s'explique d'ailleurs aisément. Elle ne peut pas intéresser vivement la conscience commune, précisément parce qu'elle n'est pas commune à tous les membres de la société, parce que, en d'autres termes, elle est un peu en dehors de la conscience commune. Précisément parce qu'elle règle des fonctions que tout le monde ne remplit pas, tout le monde ne peut pas avoir le sentiment de ce que sont ces fonctions, de ce qu'elles doivent être, de ce que doivent être les relations spéciales des individus qui en sont chargés. Tout cela échappe plus ou moins à l'opinion générale, se trouve au moins partiellement en dehors de sa sphère immédiate d'action. Voilà pourquoi le sentiment publie ne se trouve que faiblement offensé par ces sortes de fautes. Celles-là seules l'atteignent qui, par leur gravité, sont susceptibles d'avoir des répercussions générales.

    Par cela même se trouve indiquée la condition fondamentale sans laquelle il ne peut pas y avoir de morale professionnelle. Une morale est toujours l’œuvre d'un groupe et ne peut fonctionner que si ce groupe la protège de son autorité. Elle est faite de règles qui commandent aux individus, qui les obligent à agir de telle ou telle manière, qui imposent des bornes à leurs penchants et leur défendent d'aller plus loin. Or il n'y a qu'une puissance morale, et par conséquent commune qui soit supérieure à l'individu, et qui puisse légitimement lui faire la loi, c'est la puissance collective. Dans la mesure où l'individu est abandonné à lui-même, dans la mesure où il est affranchi de toute contrainte sociale, il est affranchi aussi de toute contrainte morale. La morale professionnelle ne saurait se soustraire à cette condition de toute morale. Puisque donc la société dans son ensemble s'en désintéresse, il faut qu'il y ait dans la société des groupes spéciaux au sein desquels elle s'élabore et qui veillent à la faire respecter. Ces groupes, c'est et ce ne peut être que les groupes formés par la réunion des individus de la même profession, ou groupes professionnels. Aussi, tandis que la morale commune a pour substratum unique, pour seul organe, la masse de la société, les organes de la morale professionnelle sont multiples. Il y en a autant que de professions ; et chacun de ces organes jouit, et par rapport aux autres, et par rapport à l'ensemble de la société, d'une autonomie relative, puisque pour les relations à la réglementation desquelles il est préposé, il est seul compétent. Et ainsi apparaît, avec plus d'évidence encore que dans ce qui précède, le caractère particulier de cette morale : c'est qu'elle implique une véritable décentralisation de la vie morale. Tandis que l'opinion qui est à la base de la morale commune, est diffuse dans toute la société, sans qu'on puisse dire à proprement parler qu'elle réside ici plutôt que là, la morale de chaque profession est localisée dans une région restreinte. Il se forme ainsi des foyers de vie morale distincts quoique solidaires, et la différenciation fonctionnelle correspond à une sorte de polymorphisme moral.

    De cette proposition en découle immédiatement une autre, à titre de corollaire. Puisque chaque morale professionnelle est l’œuvre du groupe professionnel, elle sera ce qu'est ce groupe. D'une manière générale, toutes choses étant égales, plus un groupe est fortement constitué, plus les règles morales qui lui sont propres sont nombreuses et plus elles ont d'autorité sur les consciences. Car plus il est cohérent, plus les individus sont étroitement et fréquemment en contact ; or, plus ces contacts sont fréquents et intimes, plus il y a d'idées et de sentiments échangés, plus l'opinion commune s'étend à un plus grand nombre de choses, précisément parce qu'il y a un plus grand nombre de choses mises en commun. Imaginez au contraire une population clairsemée sur une vaste surface, sans que les différentes fractions puissent communiquer aisément, chacun vivra de son côté, et l'opinion publique ne se formera que pour les cas rares qui nécessiteront le laborieux assemblage de ces sections éparses. En même temps, quand le groupe est fort, son autorité se communique à la discipline morale qu'il institue, et qui est par suite respectée dans la même mesure. Au contraire, une société inconsistante, au contrôle de laquelle il est facile d'échapper, que l'on ne sent pas toujours présente, ne peut communiquer aux préceptes qu'elle édicte qu'un bien faible ascendant. Par conséquent, nous pouvons dire que la morale professionnelle sera d'autant plus développée et d'un fonctionnement d'autant plus avancé que les groupes professionnels eux-mêmes auront plus de consistance et une meilleure organisation.

    Cette condition est suffisamment remplie par un certain nombre de professions. C'est surtout le cas de celles qui sont plus ou moins directement rattachées à l'État, c'est-à-dire qui ont un caractère publie, armée, enseignement, magistrature, administration, etc. Chacun de ces groupes de fonctions forme un corps défini, qui a son unité, sa réglementation spéciale, que des organes spéciaux sont chargés de faire respecter. Ces organes sont tantôt des fonctionnaires déterminés préposés au contrôle de ce que font leurs subordonnés (inspecteur, directeur, supérieur hiérarchique de toutes sortes), tantôt de véritables tribunaux, désignés par élection ou autrement, et chargés de réprimer les violations graves du devoir professionnel (conseils supérieurs de la magistrature, de l'instruction publique, conseils de discipline de toutes sortes). En dehors de ces professions, il en est une, qui n'est pas publique au même degré que les précédentes, et qui pourtant présente une organisation jusqu'à un certain point similaire : c'est celle des avocats. L'ordre, en effet, pour employer l'expression consacrée, est une corporation organisée, qui a ses assemblées régulières et auquel est préposé un conseil élu, chargé de faire respecter les règles traditionnelles, communes au groupe. Dans tous ces cas, la cohérence du groupe est manifeste, et assurée par son organisation même. Aussi partout trouve-t-on une discipline réglementant tout le détail de l'activité fonctionnelle et sachant au besoin se faire respecter.

    Mais - et c'est la remarque la plus importante à laquelle doit donner lieu cette étude de la morale professionnelle, - il y a toute une catégorie de fonctions qui ne satisfont d'aucune manière à cette condition ; ce sont les fonctions économiques, aussi bien l'industrie que le commerce. Sans doute les individus qui s'adonnent à un même métier sont par le fait même de leurs occupations similaires en relations les uns avec les autres. Leurs concurrences même les mettent en rapport. Mais ces rapports n'ont rien de régulier ; ils dépendent du hasard des rencontres et ils sont strictement individuels. C'est tel industriel qui se trouve en contact avec tel autre ; ce n'est pas le corps des industriels d'une même industrie qui se réunit à époques fixes. A plus forte raison, n'y a-t-il pas au-dessus de tous les membres de la profession un corps qui en maintienne l'unité, et qui soit le dépositaire des traditions, des pratiques communes et les fasse observer au besoin. Il n'y a pas d'organe de ce genre, parce qu'il ne peut être autre chose que l'expression de la vie commune au groupe et que le groupe n'a pas de vie commune, au moins, il n'en a pas d'une manière continue. Ce n'est qu'exceptionnellement que l'on voit tout un groupe de travailleurs de ce genre se réunir en congrès pour traiter quelques questions d'un intérêt général. Ces congrès ne durent jamais qu'un temps, ils ne survivent pas aux circonstances particulières qui les ont suscités, et par suite la vie collective dont ils ont été l'occasion s'éteint avec eux.

    Or, de cette inorganisation des professions économiques, résulte une conséquence de la plus haute importance ; c'est que dans toute cette région de la vie sociale, il n'existe pas de morale professionnelle. Ou du moins, ce qui en existe est tellement rudimentaire qu'on peut tout au plus y voir peut-être un genre et une promesse pour l'avenir. Comme par la force des choses, il y a des contacts entre les individus, il y a bien quelques idées communes qui se dégagent, par suite quelques préceptes de conduite, mais combien vagues et de peu d'autorité. Si l'on essayait de fixer en un langage un peu défini les idées en cours sur ce que doivent être les rapports de l'employé avec son patron, de l'ouvrier avec le chef d'entreprise, des industriels concurrents les uns avec les autres et avec le publie, quelles formules indécises et indéterminées on obtiendrait ! Quelques généralités à peine saisissables sur la fidélité et le dévouement que l'employé et l'ouvrier doivent à ceux qui les emploient, sur la modération avec laquelle l'employeur doit user de sa prépondérance économique, une certaine réprobation de toute concurrence trop ouvertement déloyale, c'est à peu près tout ce que contient la conscience morale des différentes professions. Des prescriptions aussi vagues, aussi éloignées des faits ne peuvent pas avoir une bien grande action sur la conduite. D'ailleurs, il n'y a nulle part d'organe chargé de les faire respecter. Elles n'ont d'autres sanctions que celles dont dispose l'opinion diffuse, et comme cette opinion n'est pas entretenue par des rapports fréquents entre les individus, comme, pour la même raison, elle n'est pas en état d'exercer un contrôle suffisant sur les actes individuels, elle manque de consistance et d'autorité. Il en résulte que la morale professionnelle pèse d'un poids bien léger sur les consciences, elle se réduit à si peu de chose qu'elle est comme si elle n'était pas. Ainsi, il y a aujourd'hui toute une sphère de l'activité collective qui est en dehors de la morale, qui est presque tout entière soustraite à l'action modératrice du devoir.

    Cet état de choses est-il normal ? De grandes doctrines l'ont soutenu. C'est d'abord l'économisme, d'après qui le jeu des ententes économiques se réglerait de lui-même et atteindrait automatiquement à l'équilibre sans qu'il soit nécessaire ni même possible de le soumettre à aucun pouvoir modérateur. C'est aussi, en un sens, ce qui est au fond de la plupart des doctrines socialistes. Le socialisme, en effet, admet comme l'économisme que la vie économique est apte à s'organiser d'elle-même, à fonctionner régulièrement et harmoniquement sans qu'aucune autorité morale lui soit préposée ; à condition toutefois que le droit de propriété soit transformé, que les choses cessent d'être monopolisées par les individus et les familles pour être remises entre les mains de la société. Cela fait, l'État n'aurait plus qu'à tenir une statistique exacte des richesses périodiquement produites, et à les répartir entre les associés d'après une formule une fois arrêtée. Or, l'une et l'autre théorie ne fait qu'ériger en état de droit, un état de fait qui est morbide. Il est bien vrai qu'actuellement, la vie économique a ce caractère ; mais il est impossible qu'elle le conserve, même au prix d'une transformation profonde de l'organisation de la propriété. Il n'est pas possible qu'une fonction sociale existe sans discipline morale. Car autrement, il n'y a plus en présence que des appétits individuels et comme ils sont naturellement infinis, insatiables, si rien ne les règle, ils ne sauraient se régler d'eux-mêmes.

    Et c'est de là précisément que vient la crise dont souffrent les sociétés européennes. La vie économique a pris, depuis deux siècles, un développement qu'elle n'avait jamais eu ; de fonction secondaire qu'elle était, méprisée, abandonnée aux classes inférieures, elle est passée au premier rang. Devant elle, on voit de plus en plus reculer les fonctions militaires, administratives, religieuses. Seules les fonctions scientifiques sont en état de lui disputer la place, et encore la science n'a-t-elle guère de prestige aux yeux des sociétés actuelles que dans la mesure où elle peut servir à la pratique, c'est-à-dire en grande partie aux professions économiques. On a pu parler, non sans quelque raison, de sociétés qui seraient essentiellement industrielles. Une forme d'activité qui tend à prendre une telle place dans l'ensemble de la société ne peut être affranchie de toute réglementation morale spéciale, sans qu'il en résulte une véritable anarchie. Les forces qui ont été ainsi dégagées ne savent plus quel est leur développement normal, puisque rien ne leur représente où elles doivent s'arrêter. Elles se heurtent donc en des mouvements discordants, cherchant à empiéter les unes sur les autres, à se réduire, à se refouler mutuellement. Sans doute les plus fortes parviennent bien à écraser les plus faibles, ou tout au moins à les mettre dans un état de subordination. Mais comme cette subordination n'est qu'un état de fait que ne consacre aucune morale, elle n'est acceptée que par contrainte jusqu'au jour d'une revanche toujours espérée. Les traités de paix qui se signent ainsi ne sont jamais que provisoires ; ce sont des trêves qui De pacifient pas les esprits. Voilà d'où viennent ces conflits sans cesse renaissants entre les différents facteurs de l'organisation économique. Nous proposons cette concurrence anarchique comme un idéal auquel il nous faut nous tenir, qu'il convient même de réaliser plus complètement qu'il ne l'est aujourd'hui, c'est confondre la maladie avec l'état de santé. Et d'autre part, pour en sortir, ce n'est pas assez de modifier une fois pour toutes l'assiette de la vie économique ; car, de quelque manière qu'on l'arrange, quelque agencement nouveau qu'on y introduise, elle ne deviendra pas pour cela autre qu'elle n'est, elle ne changera pas de nature. Et par nature elle ne peut se suffire. L'ordre, la paix entre les hommes ne peut résulter automatiquement de causes toutes matérielles, d'un mécanisme aveugle, si savant qu'il soit. C'est une œuvre morale.

    À un autre point de vue encore, ce caractère amoral de la vie économique constitue un danger publie. Les fonctions de cet ordre absorbent aujourd'hui les forces de la majeure partie de la nation. C'est dans le milieu industriel et commercial que se passe la vie d'une multitude d'individus. D'où il suit que ce milieu n'étant que faiblement empreint de moralité, la plus grande partie de leur existence s'écoule en dehors de toute action morale. Comment un pareil état de choses ne serait-il pas une source de démoralisation ? Pour que le sentiment du devoir se fixe fortement en nous, il faut que les circonstances mêmes dans lesquelles nous vivons le tiennent perpétuellement en éveil. Il faut qu'il y ait autour de nous un groupe qui nous y rappelle sans cesse, au cas trop fréquent où nous sommes tentés d'y rester sourds. Une manière d'agir, quelle qu'elle soit, ne se consolide que par la répétition et l'usage. Si nous vivons d'une vie amorale pendant une bonne partie de la journée, comment les ressorts de la moralité ne se détendraient-ils pas en nous ? Nous ne sommes pas naturellement enclins à nous gêner, à nous contraindre ; si nous ne sommes pas invités à chaque instant à exercer sur nous cette contrainte sans laquelle il n'y a pas de morale, comment en prendrons-nous l'habitude ? Si dans les occupations qui remplissent presque tout notre temps, nous ne suivons d'autre règle que celle de notre intérêt bien entendu, comment prendrons-nous goût au désintéressement, à l'oubli de soi, au sacrifice ? Voilà comment le déchaînement des intérêts économiques a été accompagné d'un abaissement de la morale publique. C'est que, en tant que l'industriel, le commerçant, l'ouvrier, l'employé s'acquitte de sa profession, il n'y a rien au-dessus de lui qui contienne son égoïsme, il n'est soumis à aucune discipline morale, et par suite, il se dispense « se dispense » = lecture probable. de toute discipline de ce genre.

    Il importe donc au plus haut point que la vie économique se règle « se règle » = lecture seulement probable., se moralise et afin que les conflits qui la troublent prennent fin, et enfin que les individus cessent de vivre ainsi au sein d'un vide moral où leur moralité individuelle elle-même s'anémie. Car il est nécessaire que dans cet ordre de fonctions sociales, une morale professionnelle se constitue, plus concrète, plus proche des faits, plus étendue que ce qui existe aujourd'hui. Il faut qu'il y ait des règles qui disent à chacun des collaborateurs ses droits et ses devoirs, et cela non pas seulement d'une manière générale et vague, mais précise et détaillée, visant les principales circonstances qui se produisent le plus ordinairement. Toutes ces relations ne peuvent rester dans cet état d'équilibre perpétuellement instable. Mais une morale ne s'improvise pas. Elle est l'œuvre du groupe même auquel elle doit s'appliquer. Quand elle fait défaut, c'est que ce groupe n'a pas une suffisante cohésion, qu'il n'existe pas assez en tant que groupe, et l'état rudimentaire de sa morale ne fait qu'exprimer cet état de désagrégation. Par conséquent, le véritable remède au mal, c'est de donner, dans l'ordre économique, aux groupes professionnels, une consistance qu'ils n'ont pas. Tandis que la corporation n'est aujourd'hui qu'un assemblage d'individus, sans liens durables entre eux, il faut qu'elle devienne ou redevienne un corps défini et organisé. Mais toute conception de ce genre vient se heurter à des préjugés historiques qui la rendent encore très impopulaire, et qu'il est par conséquent nécessaire de dissiper.

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    DEUXIÈME LEÇON


    LA MORALE
    PROFESSIONNELLE
    (suite)










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    Il n'y a pas de forme de l'activité sociale qui puisse se passer d'une discipline morale qui lui soit propre. En effet, tout groupe social, qu'il soit étendu ou restreint, est un tout formé de parties ; l'élément ultime dont la répétition constitue ce tout est l'individu. Or, pour qu'un tel groupe puisse se maintenir, il faut que chaque partie ne procède pas comme si elle était seule, c'est-à-dire comme si elle était elle-même le tout ; mais il faut au contraire qu'elle se comporte de manière à ce que le tout puisse subsister. Mais les conditions d'existence du tout ne sont pas celles de la partie, par cela seul que ce sont deux sortes de choses différentes. Les intérêts de l'individu ne sont pas ceux du groupe auquel il appartient et souvent même il y a entre les premiers et les seconds un véritable antagonisme. Ces intérêts sociaux dont l'individu doit tenir compte, il ne les aperçoit que confusément, et parfois même, il ne les aperçoit pas parce qu'ils lui sont extérieurs, parce que ce sont les intérêts de quelque chose qu'il n'est pas. Il n'en a pas la sensation toujours présente, comme il a la sensation de tout ce qui le concerne et l'intéresse. Il faut donc bien qu'il y ait une organisation qui les lui rappelle, qui l'oblige à les respecter, et cette organisation ne peut être qu'une discipline morale. Car toute discipline de ce genre est un corps de règles qui prescrivent à l'individu ce qu'il doit faire pour ne pas attenter aux intérêts collectifs, pour ne pas désorganiser la société dont il fait partie. S'il se laissait aller à la pente de sa nature, il n'y aurait pas de raison pour qu'il ne se développât pas, ou, tout au moins, ne cherchât pas à se développer sans mesure envers et contre tous, sans se préoccuper des troubles qu'il peut causer autour de lui. C'est elle qui le contient, qui lui marque des bornes, qui dit ce que doivent être ses rapports avec ses associés, où commencent les empiétements illégitimes et quelles sont les prestations effectives qu'il doit pour le maintien de la communauté. Et comme cette discipline a précisément pour fonction de représenter à ses yeux des fins qui ne sont pas les siennes, qui le dépassent, qui lui sont extérieures, elle lui apparaît et elle est réellement à certains égards quelque chose d'extérieur à lui et qui le domine. C'est cette transcendance de la morale que les conceptions populaires expriment en faisant des préceptes fondamentaux de l'éthique une loi émanant de la divinité. Et plus un groupe social est étendu, plus cette réglementation est nécessaire. Car, quand il est petit, l'écart est faible entre l'individu et la société ; le tout se distingue à peine de la partie et par conséquent, les intérêts du tout sont directement perceptibles pour chacun en même temps que les liens qui les rattachent aux intérêts de chacun. Mais à mesure que la société s'étend, la différence devient plus marquée. L'individu ne peut plus embrasser qu'une petite portion de l'horizon social ; si donc des règles ne lui prescrivent pas ce qu'il doit faire pour que son action soit conforme aux fins collectives, il est inévitable qu'elle devienne antisociale.

    Pour cette raison, il est impossible que chaque activité professionnelle n'ait pas sa morale. Et en effet, nous avons vu qu'un grand nombre de professions satisfont à ce desideratum. Seules les fonctions de l'ordre économique font exception. Ce n'est pas que, même chez elles, on ne trouve quelques rudiments de morale professionnelle; mais ils sont si peu développés, si faiblement sanctionnés, qu'ils sont comme s'ils n'étaient pas. On a revendiqué, il est vrai, cette anarchie morale comme un droit de la vie économique. On a dit que, pour être normale, elle n'avait pas besoin d'être réglée. Mais d'où lui pourrait venir un tel privilège ? Comment cette fonction sociale pourrait-elle se soustraire à la condition la plus fondamentale de toute organisation sociale ? Sans doute, si tout l'économisme classique a pu s'abuser à ce point, c'est qu'il étudiait les fonctions économiques comme si elles avaient leur fin en elles-mêmes sans se demander quelle répercussion elles pouvaient avoir sur tout l'ordre social. De ce point de vue, la production paraissait être la fin essentielle, unique de toute l'activité industrielle et il peut sembler à certains égards que la production, pour être intense, n'a nul besoin d'être réglementée; qu'au contraire, le mieux est de laisser les initiatives individuelles, les égoïsmes particuliers se stimuler et s'enfiévrer mutuellement au lieu de chercher à les contenir et à les modérer. Mais la production n'est pas tout, et si l'industrie ne peut être à ce point productive qu'à condition d'entretenir entre les producteurs un état de guerre chronique et un perpétuel mécontentement, le mal qu'elle fait est sans compensation. Même du point de vue purement utilitaire, que sert d'entasser des richesses si elles ne parviennent pas à calmer les désirs du plus grand nombre, mais ne font, au contraire, qu'exciter les impatiences ? Puis c'est oublier que les fonctions économiques ne sont pas là pour elles-mêmes ; ce n'est qu'un moyen en vue d'une fin ; c'est un des organes de la vie sociale et la vie sociale c'est avant tout une communauté harmonique d'efforts, une communion des esprits et des volontés dans une même fin. La société n'a pas de raison d'être si elle n'apporte pas un peu de paix aux hommes, paix dans leurs cœurs et paix dans leur commerce mutuel. Si donc l'industrie ne peut être productive qu'en troublant cette paix et en déchaînant la guerre, elle ne vaut pas la peine qu'elle coûte. Ajoutez à cela que même au regard des seuls intérêts économiques, l'intensité de la production n'est pas tout. La régularité a aussi son prix. Il n'importe pas seulement que beaucoup de choses soient produites, mais qu'elles arrivent régulièrement en quantité suffisante aux travailleurs ; que l'on ne voie pas se succéder des périodes de pléthore et des périodes de détresse. Or, l'absence de réglementation ne permet pas cette régularité.

    L'économisme vaut souvent Lecture très probable. D. a et parlé plus haut de l'économisme classique comme se suffisant à lui-même et sans aucun souci qui le déborde : A l'économisme ainsi conçu, il reconnaît le mérite d'avoir souvent épargné aux hommes des crises de disette. L'idée est claire sinon l'expression « vaut ». la disparition des anciennes disettes qui sont, en effet, devenues impossibles depuis que l'abaissement des douanes, la facilité des communications permettent à un pays de demander aux autres les provisions qui viennent à lui manquer. Mais les crises alimentaires d'autrefois sont remplacées par des crises industrielles et commerciales qui, par les troubles qu'elles causent, ne sont pas moins monstrueuses. Et plus les dimensions des sociétés deviennent considérables, plus les marchés s'étendent, plus l'urgence d'une réglementation qui mette fin à cette instabilité devient importante. Car, pour la raison exposée plus haut, plus le tout dépasse la partie, plus la société déborde l'individu, moins celui-ci peut sentir par lui-même les nécessités sociales, les intérêts sociaux dont il est pourtant indispensable qu'il tienne compte.

    Or, pour que cette morale professionnelle puisse s'établir dans l'ordre économique, il faut que le groupe professionnel, qui fait presque complètement défaut dans cette région de la vie sociale, se constitue ou se reconstitue. Car lui seul peut élaborer la réglementation qui est nécessaire. Mais ici, nous nous heurtons à un préjugé historique. Ce groupe professionnel, il a un nom dans l'histoire, c'est la corporation, et la corporation passe pour être solidaire de notre ancien régime politique et par conséquent pour ne pas lui pouvoir survivre. Il semble que réclamer pour l'industrie et le commerce une organisation corporative, ce soit faire un retour en arrière, et, en thèse générale, de telles régressions sont justement considérées comme des phénomènes morbides.

    Cependant, il y a un premier fait qui devrait mettre en garde contre ce raisonnement : c'est la haute antiquité des corporations. Si elles dataient uniquement du Moyen Age, on pourrait croire en effet que, nées avec le système politique d'alors, elles devaient nécessairement disparaître avec lui. Mais en réalité, elles ont une bien plus ancienne origine. Dès qu'il y a des métiers, dès que l'industrie cesse d'être purement agricole, c'est-à-dire dès qu'il y a des villes, le corps de métier apparaît. A Rome, il remonte certainement à l'époque préhistorique. Une tradition que rapportent Plutarque et Pline en attribuait l'institution au roi Numa. « Le plus admirable des établissements de ce roi, c'est la division qu'il fit du peuple par métiers. La ville était composée de deux nations, ou plutôt séparée en deux parties... Pour faire disparaître cette grande et principale cause de division, il distribua tout le peuple en plusieurs corps. La distribution eut lieu par métiers. C'étaient les flûtistes, les orfèvres, les charpentiers, etc. » (Numa, 17). Sans doute, ce n'est là qu'une légende, mais elle suffit à prouver la haute antiquité de ces collèges d'artisans. Cependant, sous la royauté et sous la république, ils eurent une existence si obscure que nous savons mal ce que fut alors leur organisation. Mais déjà au temps de Cicéron, leur nombre était devenu considérable. « Toutes les classes de travailleurs semblent possédées du désir de multiplier les associations professionnelles. Sous l'Empire, nous voyons le règne corporatif prendre une extension qui n'a peut-être pas été dépassée depuis si l'on tient compte des différences économiques » (Waltzing, 1, 57). Il vient un moment où toutes les catégories d'ouvriers, fort nombreuses, parce que la division du travail était déjà poussée fort loin, semblent s'être constituées en collèges. Il en fut de même des gens qui vivaient du commerce. A ce même moment, les collèges changent de caractère. Ce n'était d'abord que des groupes privés que l'État ne réglementait que de loin. Ils deviennent alors de véritables organes de la vie publique. Ils ne peuvent se constituer qu'avec l'autorisation du gouvernement, et ils remplissent de véritables fonctions officielles. Les corporations de l'alimentation (boucherie, boulangerie, etc.), par exemple, répondent de l'alimentation générale. Il en était de même des autres métiers, quoiqu'à un moindre degré. Ayant ainsi une charge publique, les membres de ces corporations avaient, en échange des services qu'ils rendaient, certains privilèges que leur accordèrent successivement les empereurs. Peu à peu le caractère officiel, peu important dans le principe, prit le dessus et les corporations devinrent de véritables rouages de l'administration. Mais alors, tombées sous la tutelle, elles furent tellement écrasées de charges qu'elles voulurent reprendre leur indépendance. L'État, devenu tout-puissant, s'y opposa en rendant la profession, et les obligations d'ordre publie qu'elle impliquait, héréditaires. Nul ne pouvait s'en libérer qu'en proposant quelqu'un qui le remplaçât. Les corporations vécurent ainsi dans la servitude jusqu'à la fin de l'Empire romain.

    Une fois l'Empire disparu, il n'en survécut guère que des traces à peine perceptibles dans les villes d'origine romaine en Gaule et en Germanie. D'ailleurs, les guerres civiles qui désolèrent la Gaule, puis les invasions avaient détruit le commerce et l'industrie. Les artisans, pour qui les corporations étaient devenues l'origine de charges si lourdes et que ne compensaient pas des profits suffisants, en avaient profité pour fuir les villes et se disperser dans les campagnes. Ainsi, de même que plus tard au XVIIIe siècle, la vie corporative, au premier siècle de notre ère, était presque complètement éteinte. Si un théoricien avait à ce moment pris conscience de la situation, il eût vraisemblablement conclu que, si les corporations étaient mortes, c'est que, par elles-mêmes, elles n'avaient plus de raison d'être, si tant est qu'elles en eurent jamais eu ; il aurait pu traiter toute tentative pour les reconstituer comme une entreprise rétrograde, destinée à échouer, pour cette raison qu'on n'arrête pas les mouvements historiques. C'est ainsi que, à la fin du siècle dernier, les économistes, sous prétexte que les corporations de l'ancien régime n'étaient plus à la hauteur de leur rôle, se crurent autorisés à y voir de simples survivances du passé, sans fondement dans le présent, et dont il importait de supprimer les dernières traces. Et cependant, les faits devaient donner un éclatant démenti à un tel raisonnement. Dans toutes les sociétés européennes, les corporations, après une éclipse d'un temps, recommencèrent une nouvelle existence. Elles durent renaître vers le XIe siècle et le XIIe siècle. « Le XIe et le XIIe siècle, dit Levasseur, paraissent être l'époque où les artisans commencent à sentir le besoin de s'unir et forment leurs premières associations. » Dès le XIIIe siècle, elles sont de nouveau florissantes et elles se développent jusqu'au jour ou commence pour elles une nouvelle décadence. N'y a-t-il pas dans cette antiquité et dans cette persistance la preuve qu'elles dépendent non de quelque particularité contingente et accidentelle, propre à un régime politique déterminé, mais à des causes générales et fondamentales ? Si depuis les origines de la cité jusqu'à l'apogée de l'Empire, depuis l'aube des sociétés chrétiennes jusqu'à la Révolution française elles ont été nécessaires, c'est vraisemblablement qu'elles répondent à quelque besoin durable et profond. Et le fait même qu'après avoir disparu une première fois, elles se sont reconstituées d'elles-mêmes et sous une forme nouvelle, n'ôte-t-il pas toute valeur à l'argument qui présente leur disparition violente à la fin du siècle dernier comme une preuve qu'elles ne sont plus en harmonie avec les nouvelles conditions de l'existence collective ? Le besoin que ressentent actuellement toutes les grandes sociétés européennes de les rappeler à la vie n'est-il pas au contraire un symptôme que cette suppression radicale a été elle-même un phénomène morbide, et que la réforme de Turgot appelle une réforme en sens contraire ou différent?

    Il y a pourtant une raison qui rend généralement sceptique sur les effets utiles que pourrait avoir une telle réorganisation. Si elle doit servir, c'est surtout à cause de ses conséquences morales ; c'est que chaque corporation doit devenir le foyer d'une vie morale sui generis. Or, les souvenirs que nous ont laissés les corporations, l'impression même que nous causent les rudiments qui en subsistent aujourd'hui, n'inclinent pas à croire qu'elles soient propres à un tel rôle. Il nous semble qu'elles ne peuvent remplir que des fonctions utilitaires, qu'elles ne peuvent servir que les intérêts matériels de la profession ; que les reconstituer, ce serait substituer simplement à l'égoïsme individuel, l'égoïsme corporatif. On se les représente comme aux derniers temps de leur existence la plus récente exclusivement occupées à retenir jalousement ou même à accroître les privilèges et leurs monopoles. Or, il ne semble pas que des préoccupations aussi étroitement professionnelles puissent avoir une action bien favorable sur la moralité du corps ou de ses membres. Mais il faut se garder d'étendre à tout le régime corporatif ce qui a pu être vrai de certaines corporations à un moment déterminé de leur histoire.

    Bien loin que ce vice soit inhérent à toute organisation corporative, les corporations romaines en étaient tout à fait exemptes. Elles ne poursuivaient que très secondairement des fins utilitaires. « Les corporations d'artisans, dit Waltzing, étaient loin d'avoir chez les Romains un caractère professionnel aussi prononce qu'au Moyen Age ; on ne rencontre chez elles ni règlement sur les méthodes, ni apprentissage imposé, ni monopole ; leur but n'était pas non plus de réunir les fonds nécessaires pour exploiter une industrie » (1, 194). Sans doute l'association leur donnait plus de force pour sauvegarder au besoin et le cas échéant leurs intérêts communs. Mais c'était là une des conséquences utiles qu'elle produisait ; ce n'en était pas la raison d'être principale. Quelles étaient donc ses fonctions essentielles ? D'abord, la corporation était un collège religieux. Chacune d'elles avait son Dieu spécial, son culte spécial, qui, quand elle en avait les moyens, se célébrait dans un temple spécial. De même que chaque famille avait son Lar familiaris, chaque cité son Genius publicus, chaque collège avait son Dieu tutélaire, Genius collegii. Ce culte professionnel n'allait pas sans fêtes et ces fêtes sans sacrifices ni sans banquets célébrés en commun. Ce n'était pas seulement pour fêter le Dieu de la corporation que se réunissaient les confrères, mais aussi dans d'autres occasions. Par exemple, aux étrennes, « les ébénistes et les ivoiriers romains se réunissaient dans leur schola ; ils recevaient cinq deniers, des gâteaux, des dattes, etc., aux frais de la caisse ». On fêtait aussi la fête domestique de la Cara cognatio ou Caresta (chère parenté), et à cette occasion, comme au 1er janvier (?), on se faisait des cadeaux dans les familles, il y avait une distribution faite en frais communs à l'intérieur des collèges. On s'est demandé si la corporation avait une caisse de secours, et si elle assistait régulièrement ceux de ses membres qui se trouvaient dans le besoin. Les avis sur ce point sont partagés. Mais ce qui enlève à la discussion une partie de son intérêt et de sa portée, c'est que ces distributions d'argent et de vivres qui se faisaient lors des fêtes, ces banquets en commun qui (revenaient en commun ?) tenaient en tout cas lieu de secours et pouvaient passer pour une assistance indirecte. De toute manière, les malheureux savaient qu'ils pouvaient compter périodiquement sur cette subvention dissimulée. Comme corollaire de ce caractère religieux, la corporation romaine avait un caractère funéraire. Unis comme les gentiles dans un même culte pendant la vie, ses membres voulaient comme eux dormir ensemble leur dernier sommeil. Toutes les corporations qui étaient assez riches pour cela avaient un columbarium collectif, où chacun de leurs membres avait le droit de se faire enterrer. Quand le collège n'avait pas les moyens d'acheter une propriété funéraire, il assurait du moins à ses membres d'honorables funérailles aux frais de la caisse commune. Mais le premier cas était le plus général. Un culte commun, des banquets communs, des fêtes communes, un cimetière commun, ne retrouve-t-on Pas là les caractères distinctifs de l'organisation domestique chez les Romains ? Chaque collège, dit Waltzing, « était une grande famille. La communauté du métier, des intérêts, remplaçait les liens du sang, et les confrères n'avaient-ils pas, comme la famille, leur culte commun, leurs repas communs, leur sépulture commune ? Nous avons vu que les fêtes religieuses ou funèbres étaient celles des familles ; comme elles, ils célébraient la chère parenté et le culte des morts » I, 322). Et ailleurs : «Ces fréquents repas contribuaient puissamment à transformer le collège en une grande famille. Aucun mot n'indique mieux la nature des rapports qui unissaient les confrères, et bien des indices prouvent qu'une grande fraternité régnait dans leur sein. Les membres se regardaient comme des frères et parfois ils se donnaient ce nom entre eux » (330). L'expression plus ordinaire était celle de sodales. Mais ce mot même exprime une parenté spirituelle qui implique une étroite fraternité. Le protecteur et la protectrice du collège prenaient souvent le titre de père et de mère. Une preuve du dévouement que les confrères avaient pour leur collège, ce sont les legs et les donations qu'ils leur font. Ce sont aussi ces monuments funéraires où nous lisons Pius in collegio, il fut pieux envers son collège, comme on disait et comme on inscrivait Pius in suos. Cette vie familiale était même, suivant Boissier, le but principal de toutes les corporations romaines. « Mais dans les corporations ouvrières, dit-il, on s'associait avant tout pour le plaisir de vivre ensemble, pour se faire une intimité moins restreinte que la famille, moins étendue que la cité, pour s'entourer d'amis et se rendre ainsi la vie plus facile et plus agréable. »

    Comme les sociétés chrétiennes ne sont pas constituées sur le modèle de la cité, les corporations du Moyen Age ne ressemblaient pas exactement aux corporations romaines. Mais elles aussi constituaient pour leurs membres des milieux moraux. « La corporation, dit Levasseur, unissait par des liens étroits les gens du même métier. Assez souvent, elle s'établissait dans la paroisse ou dans une chapelle particulière, et se mettait sous l'invocation d'un saint qui devenait le patron de toute la communauté... C'était là (dans une chapelle) qu'on s'assemblait, qu'on assistait en grande cérémonie à des messes solennelles, après lesquelles les membres de la confrérie allaient tous ensemble terminer la journée par un joyeux festin. Par ce côté, les corporations du Moyen Age ressemblaient beaucoup à celles de l'époque romaine » (1, 217-218). - « Afin de subvenir à toutes les dépenses, il fallait un budget à la corporation. Elle en avait un... Une partie des fonds était destinée... à des œuvres de bienfaisance... Les cuisiniers (de Paris) consacraient le tiers des amendes à soutenir les pauvres vieilles gens du métier qui seront déchus par faute de marchandises ou de vieillesse... Bien longtemps après, au XVIIIe siècle, on trouve encore dans les comptes des orfèvres, au chapitre des aumônes, un prêt gratuit de 200 livres fait à un orfèvre ruiné » (221). Puis des règles très précises fixaient pour chaque métier les devoirs respectifs des patrons et des ouvriers ainsi que les devoirs des patrons entre eux. Une fois que l'ouvrier était engagé, il ne pouvait rompre arbitrairement son engagement. « Les statuts défendent unanimement d'embaucher un valet qui n'a pas fini son temps et frappent d'une forte amende le maître qui propose et le valet qui accepte » (237). Mais de son côté, le valet ne pouvait être congédié sans raison. Chez les fourbisseurs, il fallait que les motifs du renvoi fussent agréés par dix valets et par les quatre maîtres gardes du métier. La règle décidait pour chaque métier si le travail de nuit était permis ou non. En cas d'interdiction, il était expressément défendu au maître de faire veiller ses valets. D'autres prescriptions étaient destinées à garantir la probité professionnelle. Toutes sortes de précautions étaient prises pour empêcher le marchand ou l'artisan de tromper l'acheteur, de donner à sa marchandise une apparence que ne justifiait pas sa qualité réelle. « Il était interdit aux bouchers de souffler la viande, de mêler le suif avec le saindoux, de vendre de la chair de chien, etc. ; aux tisserands de faire du drap avec de la laine fournie par les usuriers, parce que cette laine pouvait être un simple gage déposé comme caution d'une dette. On interdisait aux couteliers... de fabriquer des manches recouverts de soie, de fils d'archal ou d'étain, parce que intérieurement ils étaient de bois blanc et pouvaient par conséquent tromper un acheteur ignorant », etc. (p. 243). Sans doute, il vint un moment (XVIIIe siècle) où cette réglementation devint plus tracassière qu'utile; où elle eut pour objectif de sauvegarder les privilèges des maîtres, plutôt que de veiller au bon renom de la profession et à l'honnêteté de ses membres. Mais il n'y a pas d'institution qui, à un moment donné, ne dégénère, soit qu'elle ne sache pas changer à temps pour s'accommoder à de nouvelles conditions d'existence, soit qu'elle se développe dans un sens unilatéral, outrant certaines de ses propriétés, ce qui la rend malhabile à rendre les services dont elle avait la charge. Ce peut être une raison pour chercher à la réformer, non pour la déclarer à tout jamais inutile et la supprimer.

    Toujours est-il que les faits qui précèdent démontrent clairement que le groupe professionnel n'est nullement incapable de constituer un milieu moral puisqu'il a eu ce caractère dans le passé. Nous voyons même que c'est en cela surtout qu'a consisté son rôle dans la majeure partie de son histoire. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un cas particulier d'une loi plus générale. Du moment qu'au sein d'une société politique il y a un certain nombre d'individus qui ont en commun des idées, des intérêts, des sentiments, des occupations que le reste de la population ne partage pas avec eux, il est inévitable que, sous le flux de ces similitudes, ils soient comme poussés, comme attirés les uns vers les autres, qu'ils se recherchent, qu'ils entrent en relations, qu'ils s'associent et qu'ainsi se forme peu a peu un groupe restreint, ayant sa physionomie spéciale, au sein de la société générale. Or, une fois le groupe formé, il est impossible qu'une vie morale ne s'en dégage pas qui lui soit propre, qui porte la marque des conditions spéciales qui lui ont donné naissance. Car il est impossible que des hommes vivent ensemble, soient en commerce fréquent, sans qu'ils prennent le sentiment du tout qu'ils forment par leur union, sans qu'ils s'attachent à ce tout, s'en préoccupent, en tiennent compte dans leur conduite. Or cet attachement à quelque chose qui dépasse l'individu, aux intérêts du groupe auquel il appartient, c'est la source même de toute activité morale. Que ce sentiment se précise, qu'en s'appliquant aux circonstances les plus ordinaires et les plus importantes de la vie commune, il se traduise en formules plus ou moins définies, et voilà un corps de règles morales en train de se fonder.

    Tout cela se produit nécessairement quand des causes anormales ne viennent pas troubler la marche naturelle des choses. Mais en même temps, il est bon que cela soit, tant pour l'individu que pour la société. Cela est bon pour la société, car c'est à condition seulement que l'activité qui s'est ainsi dégagée se socialise, c'est-à-dire se règle. Si elle est abandonnée complètement aux individus, elle ne peut être que chaotique, s'épuiser en conflits, et la société ne peut pas impunément être secouée par tant de conflits intestins sans en souffrir. Pourtant, elle est trop loin des intérêts spéciaux qu'il s'agit de régler, des antagonismes qu'il s'agit d'apaiser pour pouvoir par elle-même ou par l'intermédiaire des Pouvoirs publics jouer ce rôle modérateur. C'est pourquoi elle a intérêt elle-même à laisser des groupes particuliers se constituer dans ce sens, qui s'acquittent de cette fonction. Elle doit même, à l'occasion, en hâter, en faciliter la formation. De même, l'individu trouve de sérieux avantages à se mettre à l'abri sous une tutelle pacificatrice de la collectivité. Car l'anarchie lui est douloureuse à lui-même. Lui aussi, il souffre de ces tiraillements continus, de ces frottements incessants qui se produisent quand les rapports interindividuels ne sont soumis à aucune influence régulatrice. Car il n'est pas bon pour l'homme de vivre ainsi sur le pied de guerre au milieu de ses compagnons les plus immédiats, et de camper perpétuellement au milieu d'ennemis. Cette sensation d'une hostilité générale, la tension qu'elle nécessite pour y résister, cette perpétuelle défiance des uns contre les autres, tout cela est pénible ; car si nous aimons la lutte, nous aimons aussi les joies de la paix, et on peut dire que ces dernières ont d'autant plus de prix que les hommes sont plus hautement, plus profondément socialisés, c'est-à-dire - ces deux mots sont équivalents - civilisés. Voilà pourquoi, quand les individus qui se trouvent avoir des intérêts communs s'associent, ce n'est pas seulement pour protéger ces intérêts, pour en assurer le développement contre les associations rivales, c'est aussi pour s'associer, pour le plaisir de ne faire qu'un avec plusieurs, de ne plus se sentir perdus au milieu d'adversaires, pour le plaisir de communier, c'est-à-dire, en définitive, pour pouvoir mener ensemble une même vie morale.

    La morale domestique ne s'est pas formée autrement. A cause du prestige que la famille a à nos yeux, il nous semble que si elle a été, si elle est toujours un foyer de moralité, une école de dévouement, d'abnégation, de communion morale, c'est en vertu de certains caractères particuliers dont elle aurait le privilège, et qui ne se retrouveraient pas ailleurs. On se plaît à croire qu'il y a dans la consanguinité une cause exceptionnellement puissante de rapprochement moral. Mais nous avons vu l'an dernier que la consanguinité n'avait nullement l'efficacité extraordinaire qu'on lui attribue. Pendant très longtemps, les non-consanguins ont été très nombreux dans les familles : la parenté dite artificielle se contractait avec une extrême facilité et avait tous les effets de la parenté naturelle. La famille n'est donc pas uniquement, ni essentiellement un groupe de consanguins. C'est un groupe d'individus qui se trouvent avoir été rapprochés au sein de la société politique par une communauté plus particulièrement étroite d'idées, de sentiments et d'intérêts. La consanguinité a certainement contribué à causer cette communauté, mais elle n'a été qu'un des facteurs d'où celle-ci est résultée. Le voisinage matériel, la communauté des intérêts économiques, la communauté du culte en ont été des éléments non moins importants. On sait pourtant quel rôle moral a joué la famille dans l'histoire de la morale, quelle puissante vie morale s'est constituée au sein du groupe ainsi formé. Pourquoi en serait-il autrement de celui que produirait le groupe professionnel ? Bien certainement, on peut prévoir qu'elle serait moins intense à certains égards, non parce que les éléments qui y entrent seront de moindre qualité, mais parce qu'ils seront moins nombreux. La famille est un groupe qui embrasse la totalité de l'existence ; rien ne lui échappe; tout y retentit. C'est une miniature de la société politique. Le groupe professionnel, au contraire, ne comprend directement qu'une partie déterminée de l'existence, à savoir ce qui concerne la profession. Encore ne faut-il pas perdre de vue la place énorme que la profession tient dans la vie, à mesure que les fonctions se spécialisent davantage, et que le champ de chaque activité individuelle se renferme de plus en plus dans les limites marquées par la fonction dont il est spécialement chargé.

    Ce rapprochement de la famille et du groupe professionnel se trouve tout particulièrement justifié et confirmé directement par les faits, dans le cas de la corporation romaine. Nous avons vu, en effet, que la corporation était une grande famille, qu'elle s'était formée sur le modèle même de la société domestique, banquets communs, fêtes communes, culte commun, sépulture commune. Et ici, précisément parce que nous pouvons observer la corporation au début de son évolution, nous apercevons plus nettement qu'ailleurs comment elle s'est constituée en partie en vue de fins morales. Tant que l'industrie était exclusivement agricole, elle avait dans la famille et dans le groupe territorial formé par les familles juxtaposées dans le village, son cadre naturel. En principe, tant que l'échange est peu développé, la vie de l'agriculteur ne le tire pas hors de chez soi. Il se nourrit de ce qu'il produit. La famille est en même temps un groupe professionnel. Quand la corporation apparut-elle ? Avec les métiers. C'est qu'en effet les métiers ne peuvent plus avoir un caractère aussi exclusivement domestique. Pour vivre d'un métier, il faut avoir des clients, il faut donc tenir compte de ce que font les artisans du même métier, lutter contre eux, s'entendre avec eux. Une forme nouvelle d'activité sociale se trouvait ainsi constituée, qui débordait le cadre de la famille sans avoir de cadre approprié. Pour qu'elle ne restât pas ainsi à l'état inorganisé, il fallait donc qu'elle s'en créât ; qu'un groupe d'un genre nouveau se formât dans ce but. Mais les nouvelles formes sociales qui se constituent sont toujours des formes anciennes plus ou moins modifiées et partiellement altérées. La famille fut donc le type sur lequel se modela le groupement nouveau qui prit ainsi naissance, mais bien entendu il ne put qu'en imiter, sans les reproduire exactement, les traits essentiels. C'est ainsi que la corporation naissante fut une sorte de famille. C'est qu'il représentait la famille pour une forme de l'activité sociale qui échappe de plus en plus à l'autorité de cette dernière. C'est un démembrement des attributions de la famille.

    En insistant sur ce rapprochement, je n'entends pas dire d'ailleurs que les corporations de l'avenir doivent ou puissent avoir « puissent avoir - = lecture probable. ce caractère domestique. Il est évident que plus elles se développent, plus aussi elles doivent développer des caractères originaux et s'éloigner davantage des groupes antécédents dont elles sont des substituts partiels. Déjà le corporatisme du Moyen Age ne rappelait que de beaucoup plus loin l'organisation domestique ; à plus forte raison en doit-il être de même des corporations qui sont nécessaires aujourd'hui.

    Mais alors se pose la question de savoir ce que devraient être ces corporations. Après avoir vu pour quelles raisons elles sont nécessaires, on voudrait apercevoir quelle forme elles doivent affecter pour remplir leur rôle dans les conditions actuelles de l'existence collective. Si difficile que soit le problème, nous essaierons d'en dire quelques mots.

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    TROISIÈME LEÇON


    LA MORALE
    PROFESSIONNELLE

    (fin)











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    En dehors du préjugé historique dont nous avons parlé la dernière fois, il est une autre raison qui a contribué à discréditer le système corporatif, c'est l'éloignement qu'inspire d'une manière générale l'idée de réglementation économique. On se représente toute réglementation de ce genre comme une sorte de police plus ou moins tracassière ou plus ou moins supportable, pouvant bien obtenir des individus certains actes extérieurs, mais ne disant rien aux esprits, et sans racine dans les consciences. On y voit une sorte de vaste règlement d'atelier, étendu et généralisé, auquel les sujets qui le subissent peuvent bien se soumettre matériellement, s'il le faut, mais qu'ils ne sauraient vouloir véritablement. On confond ainsi la discipline établie par un individu et imposée par lui militairement à d'autres individus qui ne sont effectivement pas intéressés à la vouloir, avec une discipline collective à laquelle les membres d'un groupe se trouvent astreints. Celle-ci ne peut se maintenir que si elle repose sur un état d'opinion, si elle est fondée dans les mœurs ; et ce sont ces mœurs qui importent. La réglementation établie ne fait en quelque sorte que les définir avec plus de précision et les sanctionner. Elle traduit en préceptes des idées et des sentiments communs, un commun attachement à un même objectif. C'est donc se méprendre singulièrement sur sa nature que de ne la voir que de dehors, de n'en apercevoir que la lettre. Ainsi considérée, elle peut en effet apparaître comme une sorte de consigne simplement gênante, qui empêche les individus de faire ce qu'ils veulent et cela dans un intérêt qui n'est pas le leur : par suite, il est assez naturel qu'on cherche à secouer cette gêne ou à la réduire au minimum. Mais sous la lettre, il y a l'esprit qui l'anime ; il y a les liens de toutes sortes qui attachent l'individu au groupe dont il fait partie, et à tout ce qui intéresse ce groupe ; il y a tous ces sentiments sociaux, toutes ces aspirations collectives, ces traditions auxquelles on tient et que l'on respecte, qui donnent un sens et une vie à la règle, qui échauffent la manière dont elle est appliquée par les individus. C'est donc une conception singulièrement superficielle que celle de ces économistes classiques pour qui toute discipline collective est une sorte de militarisation plus ou moins tyrannique. En réalité, quand elle est normale, quand elle est ce qu'elle doit être, elle est tout autre chose. Elle est à la fois le résumé et la condition de toute une vie commune qui ne tient pas moins au cœur des particuliers que leur vie propre. Et quand nous souhaitons de voir les corporations se réorganiser sur un modèle que nous tâcherons de déterminer tout à l'heure, ce n'est pas simplement pour que de nouveaux codes se surajoutent à ceux qui existent ; c'est avant tout pour que l'activité économique se pénètre d'autres idées et d'autres besoins que les idées et les besoins individuels, c'est pour qu'elle se socialise. C'est afin que les professions deviennent autant de milieux moraux qui, enveloppant d'une manière constante les divers agents de la vie industrielle et commerciale, entretiennent perpétuellement leur moralité. Quant aux règles, si nécessaires et si inévitables qu'elles soient, elles ne sont que l'expression extérieure de cet état fondamental. Il ne s'agit pas de coordonner extérieurement et mécaniquement des mouvements, mais de faire communier des esprits.

    Aussi, ce n'est pas pour des raisons économiques que le régime corporatif me paraît indispensable, c'est pour des raisons morales. C'est que seul il permet de moraliser la vie économique. On se fera une idée de la situation actuelle en disant que la majeure partie des fonctions sociales - car aujourd'hui les fonctions économiques sont les plus développées - est presque soustraite à toute influence morale, du moins dans ce qu'elles ont de proprement spécifique. Sans doute, les règles de la morale commune s'y appliquent ; mais ces règles de la morale commune sont faites pour la vie commune, non pour cette vie spéciale. Elles déterminent celles de ses relations qui ne sont pas particulières à l'industrie et au commerce, non les autres. Pourquoi ces dernières n'auraient-elles pas besoin de subir une influence morale ? Que peut devenir la moralité publique si l'idée du devoir est si peu présente dans toute cette sphère si importante de la vie sociale ? Il y a une morale professionnelle du prêtre, du soldat, de l'avocat, du magistrat, etc. Comment n'y en aurait-il pas une pour le commerce et l'industrie ? Comment n'y aurait-il pas des devoirs de l'employé vis-à-vis de l'employeur, de celui-ci vis-à-vis de celui-là, des entrepreneurs vis-à-vis les uns des autres, de manière à atténuer la concurrence qu'ils se font et la régler, à empêcher qu'elle ne se transforme comme aujourd'hui en une guerre non moins cruelle parfois que les guerres proprement dites ? Et tous ces droits et ces devoirs ne peuvent pas être les mêmes dans toutes les branches de l'industrie ; il faut qu'ils varient suivant les conditions de chaque activité spéciale. Les devoirs de l'industrie agricole ne sont pas ceux des industries insalubres, ceux du commerce ne sont pas ceux de l'industrie proprement dite, etc. Une comparaison achèvera de rendre sensible dans quel état nous nous trouvons à cet égard. Dans le corps, toutes les fonctions de la vie viscérale sont placées sous la dépendance d'une partie spéciale du système nerveux, autre que le cerveau : c'est le grand sympathique et le pneumo-gastrique. Eh bien, dans notre société, il y a bien un cerveau qui commande aux fonctions de relation ; mais les fonctions viscérales, les fonctions de la vie végétative ou ce qui y correspond, ne sont soumises à aucune action régulatrice. Qu'on se représente ce que deviendrait la fonction du cœur, des poumons, de l'estomac, etc., s'ils étaient ainsi affranchis de toute discipline ? C'est un spectacle analogue que nous offrent les peuples où les organes régulateurs de la vie économique font défaut. Sans doute, le cerveau social, c'est-à-dire l'État, essaye bien d'en tenir lieu et de s'acquitter de ces fonctions. Mais il y est impropre et son intervention, quand elle n'est pas simplement impuissante, cause des troubles d'une autre nature.

    Je ne crois donc pas qu'il y ait de réforme plus urgente que celle-là. Je ne veux pas dire qu'elle suffise à tout, mais elle est la condition préliminaire sans laquelle les autres ne sont pas possibles. Je suppose que demain le régime de la propriété soit miraculeusement transformé ; que, suivant la formule collectiviste, les instruments de production soient retirés des mains des particuliers et attribués à la seule collectivité. Tous les problèmes au milieu desquels nous nous débattons aujourd'hui subsisteront intégralement. Il y aura toujours un appareil économique, et des agents divers qui collaboreront à son fonctionnement. Il faudra donc déterminer les droits et les devoirs de ces divers agents, et cela dans les différentes formes de l'industrie. Il faudra qu'un corps de règles se constitue, qui fixe la quantité de travail, la rémunération des différents fonctionnaires, leurs devoirs les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis de la communauté, etc. On sera donc non moins qu'aujourd'hui en présence d'une table rase. Parce qu'on aura retiré les instruments du travail de telles mains pour les remettre dans telles autres, on n'en saura pas pour cela de quelle manière ces instruments devront fonctionner, ce que devra être la vie économique, ni faire qu'on en aura ainsi changé les conditions. L'état d'anarchie subsistera donc ; car encore une fois, ce qui fait cet état, ce n'est pas parce que telles choses sont ici et non là, mais parce que l'activité dont ces choses sont l'occasion n'est pas réglée. Et elle ne se réglera pas, et elle ne se moralisera pas par enchantement. Cette réglementation, cette moralisation ne peuvent pas être instituées, ni par un savant dans son cabinet, ni par un homme d'État ; elles ne peuvent être l’œuvre que des groupes intéressés. C'est pourquoi, puisque ces groupes n'existent pas actuellement, il n'est rien de plus urgent que de les appeler à l'existence. Les autres questions ne peuvent utilement être abordées qu'ensuite.

    Mais, ceci posé, il reste à rechercher ce que doivent être ces corporations, pour qu'elles soient en harmonie avec les conditions actuelles de notre existence collective. Il est clair qu'il ne saurait être question de les restaurer telles qu'elles étaient autrefois. Si elles sont mortes, c'est que, telles qu'elles étaient, elles ne pouvaient plus vivre. Mais alors, quelle forme sont-elles appelées à prendre ? Le problème n'est point facile. Pour le résoudre d'une manière un peu méthodique et objective, il faudrait avoir déterminé de quelle manière le régime corporatif a évolué dans le passé, et quelles sont les conditions qui ont déterminé cette évolution. On pourrait alors préjuger avec quelque certitude ce qu'il doit devenir étant donné les conditions actuelles dans lesquelles se trouvent placées nos sociétés. Or, pour cela, des études seraient nécessaires, que nous n'avons pas faites. Peut-être, cependant, les lignes générales de ce développement ne sont-elles pas impossibles à apercevoir.

    Si, comme nous l'avons vu, le régime corporatif remonte jusqu'aux premiers temps de la cité romaine, il ne fut pas à Rome ce qu'il devint dans la suite, au Moyen Age. La différence ne consiste pas simplement en ce que les collèges d'artisans romains avaient un caractère plus religieux et moins professionnel que les corporations médiévales. Ces deux institutions se distinguaient l'une de l'autre par un caractère beaucoup plus important. A Rome, la corporation est une institution extra-sociale, au moins à l'origine. L'historien qui entreprend de décomposer en ses éléments l'organisation politique des Romains, ne rencontre rien sur son chemin qui l'avertisse de l'existence des corporations. Elles n'entraient pas, en qualité d'unités reconnues et définies, dans la constitution romaine. Dans aucune des assemblées électorales, dans aucune des réunions de l'armée, les artisans ne s'assemblaient par collèges ; nulle part, le collège comme tel ne prenait part à la vie publique soit en corps, soit par l'intermédiaire d'organes définis. Tout au plus la question peut-elle se poser à propos de trois ou quatre collèges que l'on a cru pouvoir identifier avec quatre des centuries constituées par Servius Tullius (lignarii, aerarii, tubicines, cornucines). Encore le fait est-il loin d'être établi. Très vraisemblablement, les centuries ainsi dénommées ne contenaient pas tous les charpentiers, tous les forgerons, etc., mais ceux-là seulement qui fabriquaient ou réparaient les armes et les machines de guerre. Denys d'Halicarnasse nous dit formellement que les ouvriers ainsi groupés avaient une fonction purement militaire (...) (IV, 17 ; VII, 19), et d'ailleurs que l'on avait réuni sous cette même dénomination d'autres ouvriers chargés de rendre également des services d'autre nature en temps de guerre. On peut donc croire que ces centuries représentaient non des collèges proprement dits, mais des divisions militaires. En tout cas, pour tous les autres collèges, ils étaient certainement en dehors de l'organisation officielle du peuple romain. Ils constituaient donc des arrangements surérogatoires, en quelque sorte, des formes sociales à demi irrégulières, ou, du moins, qui ne comptaient pas parmi les formes régulières et il est aisé d'en comprendre la raison. Ils se formèrent au moment où les métiers commencèrent à prendre quelque développement. Or les métiers ne furent pendant longtemps qu'une forme tout à fait accessoire et secondaire de l'activité collective chez les Romains. Rome était essentiellement une société agricole et militaire. Comme société agricole, elle était divisée en gentes, en curies et en tribus. L'assemblée par centuries reflète plutôt l'organe militaire. Mais il était tout naturel que les fonctions industrielles d'abord ignorées, puis très rudimentaires, n'affectassent d'aucune manière la structure politique de la Cité. C'étaient des cadres qui s'étaient formés après coup, à côté des cadres normaux, officiels ; le produit d'une sorte d'excroissance de l'organisme primitif de Rome. D'ailleurs, jusqu'à un moment très avancé de l'histoire romaine, le métier est resté frappé d'un discrédit moral, ce qui exclut toute idée qu'il ait pu tenir une place officielle dans l'État. Sans doute, avec le temps, les choses changèrent, mais la manière même dont elles changèrent montre bien ce qu'elles étaient au point de départ. Pour arriver à faire respecter leurs intérêts, à obtenir une condition en rapport avec leur importance croissante, les artisans durent recourir à des moyens irréguliers. Pour triompher du mépris dont ils étaient l'objet, les collèges durent procéder par voie de complot, d'agitation clandestine. C'est la meilleure preuve que, d'elle-même, la société romaine ne leur était pas ouverte. Et si plus tard ils finirent par être intégrés dans l'État, par devenir des rouages de la machine administrative, cette situation ne fut pas pour eux une conquête glorieuse et profitable, mais une pénible dépendance ; s'ils entrèrent alors dans l'État, ce ne fut pas pour y occuper la place à laquelle leurs services pouvaient, à ce qu'il semble, leur donner des droits, ce fut tout simplement pour pouvoir être plus étroitement surveillés et contrôlés par le pouvoir gouvernant : « La corporation, dit Levasseur, devint la chaîne qui les rendit captifs et que la main impériale serra d'autant plus que leur travail était plus pénible ou plus nécessaire à l'État » (1, 31). En résumé, tenus en dehors des cadres normaux de la société romaine, ils n'y sont finalement admis que pour y être réduits à une sorte d'esclavage.

    Tout autre fut leur situation au Moyen Age. D'emblée, dès que les corporations apparaissent, elles se présentent comme le cadre normal de cette portion de la population qui était appelée à jouer dans l'État un rôle très considérable ; c'est le tiers état ou la bourgeoisie. En effet, pendant longtemps, bourgeois et gens de métiers n'ont fait qu'un. « La bourgeoisie au XIIIe siècle, dit Levasseur, était exclusivement composée de gens de métiers. La classe des magistrats et des légistes commençait à peine à se former ; les hommes d'étude appartenaient encore au clergé ; le nombre des rentiers était très restreint parce que la propriété territoriale était alors presque toute aux mains des nobles ; il ne restait aux roturiers que le travail de l'atelier ou du comptoir et c'était par l'industrie ou par le commerce qu'ils avaient conquis un rang dans le royaume » (1, 191). Il en est de même en Allemagne. La bourgeoisie est la population des villes ; or, nous savons que les villes en Allemagne se sont formées autour de marchés permanents ouverts par un seigneur sur un point de son domaine. La population qui venait se grouper autour de ces marchés et qui devint la population urbaine était donc faite essentiellement d'artisans et de marchands. Les villes furent dès le principe des foyers d'activité industrielle et commerciale et c'est ce qui distingue les groupes urbains des sociétés chrétiennes des groupes qui y correspondent ou paraissent y correspondre dans d'autres sociétés. L'identité des deux populations était telle que les deux expressions de mercatores ou de forenses et celle de cives sont synonymes ; de même jus civilis et jus fori. L'organisation des métiers fut donc l'organisation primitive de la bourgeoisie européenne.

    Ainsi, quand les villes, d'abord dépendances seigneuriales,s'affranchirent, quand les communes se formèrent, la corporation, le corps de métier qui avait devancé ce mouvement, devint la base de la constitution communale. En effet, « dans presque toutes les communes, le système politique et l'élection des magistrats sont fondés sur la division des citoyens en corps de métiers » (1, 193). Très souvent, on votait par corps de métier et on choisissait en même temps les chefs de la corporation et ceux de la commune. « A Amiens, par exemple, les artisans se réunissaient tous les ans pour élire les maires de chaque corporation ou bannière ; les maires élus nommaient ensuite douze échevins, qui s'en adjoignaient douze autres ; et l'échevinage présentait à son tour aux maires des bannières trois personnes parmi lesquelles ils choisissaient le maire de la commune... Dans quelques cités, le mode d'élection était encore plus compliqué, mais dans toutes, l'organisation politique et municipale était étroitement liée à l'organisation du travail» (1, 183). Et de même que la commune était un agrégat de corps de métiers, le corps de métier était une commune au petit pied. C'est lui qui avait été le modèle dont l'institution communale était la forme agrandie et développée.

    Récapitulons. D'abord ignorée, méprisée, extérieure à la constitution politique, voilà la corporation devenue l'élément fondamental de la commune. D'un autre côté, nous savons ce qu'a été la commune dans l'histoire de toutes les grandes sociétés européennes ; elle en est devenue avec le temps la pierre angulaire. Par conséquent, puisque la commune est une réunion de corporations, et qu'elle est formée sur le type de la corporation, c'est celle-ci, en dernière analyse, qui a servi de base à tout le système politique qui est issu du mouvement communal. Tandis qu'à Rome, elle était hors cadre, elle a été le cadre élémentaire de nos sociétés. On voit que, chemin faisant, elle a singulièrement crû en dignité et en importance. Et voilà une raison de plus pour rendre invraisemblable l'hypothèse d'après laquelle elle serait appelée à disparaître. Si, à mesure qu'on avance dans l'histoire jusqu'au XVIe et au XVIIe siècle, elle devient un élément plus essentiel de la structure politique, il y a bien peu de chances pour que tout à coup elle se trouve avoir perdu toute raison d'être. Il est au contraire beaucoup plus légitime de supposer qu'elle est appelée dans l'avenir à jouer un rôle plus vital encore que dans le passé.

    Mais en même temps, les considérations qui précèdent nous donnent les moyens d'entrevoir et ce qui fait qu'elle est tombée en décadence depuis deux siècles environ, c'est-à-dire ce qui l'a empêchée d'être à la hauteur du rôle qui lui incombait, et ce qu'elle doit devenir pour s'y mettre. Nous venons de voir que, telle qu'elle s'est constituée au Moyen Age, elle est étroitement solidaire de toute l'organisation de la commune. Les deux institutions sont proches parentes. Or, il n'y avait à cette solidarité aucun inconvénient tant que les métiers eux-mêmes avaient un caractère communal. Tant qu'en principe, chaque artisan, chaque marchand n'avait de clients que ceux qui habitaient la même ville que lui, ou ceux qui s'y rendaient des environs au jour du marché, le corps de métier, avec son organisation étroitement Après « étroitement » il y a lieu d'insérer sans doute un mot oublié: probablement « locale ». suffisait à tous les besoins. Mais il n'en fut plus de même enfin quand la grande industrie fut née. Car, par nature, elle déborda les cadres municipaux. D'une part, elle n'a pas nécessairement son siège dans une ville, elle s'établit sur un point quelconque du territoire, à la campagne aussi bien qu'à la ville, en dehors de toutes agglomérations, là où elle peut s'alimenter le plus économiquement possible, et d'où elle peut rayonner le plus loin et le plus facilement. De plus, sa clientèle se recrute partout ; son champ d'action ne se limite à aucune région déterminée. Une institution aussi étroitement engagée dans la commune que l'était la corporation, ne pouvait donc servir à encadrer et à régler une forme de l'activité sociale qui se trouvait aussi complètement indépendante de la commune. Et en effet, dès qu'elle apparut, la grande industrie se trouva en dehors du vieux régime corporatif. Ce n'est pas qu'elle ait été pour cela affranchie de toute réglementation. C'est l'État qui, directement, joue pour elle le rôle que le corps de métier jouait autrefois pour les métiers urbains. Le pouvoir royal accorde aux manufactures des privilèges en même temps qu'il les soumet à son contrôle. De là, le titre de « Manufactures royales » qui leur était accordé. Bien entendu, cette tutelle directe de l'État n'était possible qu'autant que ces manufactures étaient encore rares, et peu développées. Mais de ce que la vieille corporation ne pouvait, telle qu'elle existait alors, s'adapter à cette forme nouvelle de l'industrie, et de ce que l'État ne pouvait remplacer la vieille discipline corporative que pour un temps, il ne s'ensuit pas du tout que toute discipline se trouvait désormais inutile, mais seulement que l'ancienne corporation devait se transformer pour pouvoir continuer à remplir son rôle dans les nouvelles conditions de la vie économique. Et puisque le changement survenu consistait en ceci, que l'industrie, au lieu d'être locale et municipale, était devenue nationale, il faut simplement conclure de tout ce qui précède que la corporation elle aussi devait se transformer pareillement, et qu'au lieu de rester une institution municipale, elle devait devenir une institution publique. Ce que prouve l'expérience des XVIIe et XVIIIe siècles, c'est que le régime corporatif, s'il restait modelé sur des intérêts municipaux, ne pouvait pas convenir à des industries qui, par l'ampleur de leur sphère d'influence, affectaient les intérêts généraux de la société, et d'un autre côté, que l'État à lui seul ne pouvait pas davantage remplir cet office, parce que la vie économique est trop vaste, trop complexe, trop étendue, pour qu'il puisse en surveiller et en régler utilement le fonctionnement. Mais alors, l'enseignement qui se dégage des faits n'est-il pas que la corporation doit prendre un autre caractère, qu'elle doit se rapprocher de l'État sans s'absorber en lui, c'est-à-dire qu'elle doit, tout en restant un groupe secondaire, relativement autonome, devenir nationale. Elle n'a pas su se transformer à temps pour se plier à ces nouveaux besoins, et c'est pourquoi elle a été brisée. Parce qu'elle n'a pas su s'assimiler la vie nouvelle qui se dégageait, la vie s'est tout naturellement retirée d'elle ; et c'est ainsi que le corps de métier est devenu ce qu'il était à la veille de la Révolution, une sorte de substance morte et de corps étranger, qui ne se maintenait plus que par la force d'inertie dans notre organisme social. Et c'est pourquoi un moment vint où il en fut expulsé violemment. Mais cette extirpation ne donnait pas satisfaction aux besoins qu'il n'avait pas su lui-même satisfaire. Et c'est ainsi que la question reste entière devant nous, rendue seulement plus critique, plus aiguë par un siècle de tâtonnements et d'expériences douloureuses. Il ne semble pas qu'elle soit insoluble.

    Imaginez en effet que, sur toute l'étendue du territoire, les différentes industries soient groupées d'après leurs ressemblances et leurs affinités naturelles en catégories distinctes. A la tête de chacun des groupes ainsi constitués, placez un conseil d'administration, une sorte de petit parlement désigné par l'élection ; que ce conseil ou ce parlement ait - dans une mesure à déterminer - le pouvoir de régler ce qui concerne la profession - rapports des employés et des employeurs, conditions du travail, salaires, rapports des concurrents entre eux, etc. - et la corporation sera restaurée, mais sous une forme entièrement neuve. La création de cet organe central, préposé à la direction générale du groupe, n'exclurait d'ailleurs aucunement la formation d'organes secondaires et régionaux placés sous son contrôle et sa dépendance. Les règles générales qu'il établirait pourraient être spécialisées, diversifiées sur les différents points du territoire par des chambres industrielles ayant un caractère plus régional, de même qu'aujourd'hui, au-dessous du Parlement, se trouvent les conseils départementaux et municipaux. Et ainsi la vie économique s'organiserait, se réglerait, se déterminerait sans rien perdre de sa diversité. Cette organisation ne ferait d'ailleurs qu'introduire dans l'ordre économique la réforme qui s'est produite dans toutes les autres sphères de la vie nationale. Les coutumes, les mœurs, l'administration politique, qui auparavant avaient un caractère local, qui variaient d'un point à l'autre du territoire, sont allées de plus en plus en s'unifiant et en se généralisant ; et les anciens organes autonomes, tribunaux, pouvoirs féodaux ou communaux, sont devenus de plus en plus des organes secondaires et subordonnés de l'organisme central qui s'est ainsi formé. N'est-il pas vraisemblable que l'ordre économique doit se transformer dans le même sens et de la même manière ? Ce qui existait au principe, c'était une organisation locale, communale ; ce qui doit s'y substituer, c'est non pas une absence complète d'organisation, un état d'anarchie, mais une organisation générale, nationale, unifiée, mais complexe, où les groupements locaux d'autrefois survivraient encore, mais comme de simples organes de transmission et de diversification.

    Par cela même, le régime corporatif serait mis à l'abri d'un autre vice qui lui a été justement reproché dans le passé : c'est l'immobilisme. Tant que la corporation avait son horizon limité par l'enceinte même de la cité, il était inévitable qu'elle devînt facilement prisonnière de la tradition, comme la cité elle-même. Dans un groupe aussi restreint, les conditions de la vie ne peuvent pas changer beaucoup, l'habitude exerce donc sur les gens et les choses un empire sans contrepoids et les nouveautés finissent même par être redoutées. Le traditionalisme des corporations, leur esprit de routine, ne faisait que refléter le traditionalisme ambiant, et il avait les mêmes raisons d'être. Seulement, il survécut aux causes qui lui avaient donné naissance et qui le justifiaient primitivement. L'unification du pays, l'apparition de la grande industrie qui en est la conséquence, eut pour effet d'étendre les perspectives et par suite d'ouvrir les consciences à des désirs nouveaux comme à des idées nouvelles. Non seulement des aspirations se firent jour, qui étaient alors inconnues, besoin de plus de confort, d'une existence plus aisée, etc. ; mais encore une mobilité plus grande s'établit dans les goûts, et comme la corporation ne sut pas changer en même temps, comme elle ne sut pas s'assouplir, comme elle garda inflexiblement les vieilles coutumes, elle fut hors d'état de répondre à ces exigences nouvelles. De là, une nouvelle cause qui tourna contre elle les volontés. Mais des corporations nationales ne seraient pas exposées à ce danger. Leur ampleur, leur complexité, les protégerait contre l'immobilité. Elles renfermeraient dans leur sein trop d'éléments et d'éléments divers pour qu'une uniformité stationnaire fût à craindre. L'équilibre d'une telle organisation ne peut jamais être que relativement stable, et par suite serait en parfaite harmonie avec l'équilibre moral de la société qui a le même caractère et n'a rien de rigide. Trop d'esprits différents y seraient en activité pour que des réarrangements nouveaux ne fussent pas toujours en préparation et comme à l'état latent. Un groupe étendu n'est jamais immobile (Chine) « Chine » - lecture douteuse., parce que les changements y sont incessants.

    Tel nous paraît être le principe fondamental du système corporatif qui seul peut convenir à la grande industrie. Ces lignes générales indiquées, il resterait à résoudre bien des questions secondaires que nous ne pouvons traiter ici. Je n'aborderai que les plus importantes.

    D'abord on se demande souvent si la corporation devrait être obligatoire, si les individus devraient être tenus de s'y affilier. La question me paraît être d'un intérêt très restreint. En effet, du jour où le régime corporatif serait établi, ce serait une telle faiblesse pour l'individu de rester isolé, que de lui-même, et sans qu'il fût besoin de l'y contraindre, il s'y rattacherait. Une fois qu'une force collective est constituée, elle attire à elle les isolés, et tous ceux qui se tiennent en dehors d'elle ne peuvent se maintenir. D'ailleurs, je comprends mal le scrupule que certains éprouvent à admettre en ce cas la possibilité de l'obligation. Chaque citoyen aujourd'hui est obligé d'appartenir à une commune ; pourquoi le même principe ne s'appliquerait-il pas à la profession, d'autant plus qu'en fait la réforme dont nous parlons aurait finalement pour résultat de substituer la corporation professionnelle au district territorial comme unité politique du pays.

    Une autre question plus importante est de savoir quelles seraient dans l'organisation corporative la place et la part respective des employeurs et des employés. Il me paraît évident que les uns et les autres devraient être représentés dans l'assemblée chargée de présider à la vie générale de la corporation. Celle-ci ne pourrait s'acquitter de sa fonction qu'à condition de comprendre dans son sein les deux éléments. Mais on peut se demander si, à la base de l'organisation, une distinction ne serait pas nécessaire ; si ces deux catégories de travailleurs ne devraient pas désigner séparément leurs représentants, si les collèges électoraux, en un mot, ne devraient pas être indépendants ; tant du moins que leurs intérêts seront aussi manifestement en antagonisme.

    Enfin, il est bien certain que toute cette organisation devrait être rattachée Lecture probable. à l'organe central, c'est-à-dire à l'État. La législation professionnelle ne pourra guère Ibid. être qu'une application particulière de la législation générale, de même que la morale professionnelle ne peut être qu'une forme spéciale de la morale commune. Il y aura toujours certes toutes les formes de l'activité économique des particuliers On peut lire aussi peut-être : « (dans) toutes les formes de l'activité économique, des portions... » qui impliquent cette réglementation commune. Celle-là ne peut être l’œuvre d'aucun groupe particulier.


    Dans ce qui précède, nous n'avons fait qu'indiquer brièvement les fonctions qui pourraient être créées dans la corporation. C'est qu'on ne peut guère prévoir toutes celles qui pourraient lui être confiées dans l'avenir. Le mieux est de se borner à celles qui, dès à présent, pourront lui être réservées. Au point de vue législatif, les principes généraux du contrat de travail « travail », lecture douteuse., de la rétribution des salariés, de la salubrité industrielle, de tout ce qui concerne le travail des enfants, des femmes, etc., ont besoin d'être diversifiés selon les industries, et l'État est incapable de cette diversification. Voilà la tâche législative indispensable Cette courte phrase est de lecture douteuse. La phrase précédente également, quant aux sept premiers mots du moins.. Le [? ?] des caisses de retraite, de prévoyance, etc., ne peut être [réservé sans danger « réservé sans danger » = lecture incertaine, plutôt = « remis sans danger entre les mains de l'État ». aux caisses de l'État], déjà surchargées de fonctions diverses et trop loin des individus. Enfin, les règlements des conflits du travail, qui ne peuvent être absolument [codifiés en forme de loi] Lecture très incertaine., nécessitent des tribunaux spéciaux, qui, pour pouvoir juger en toute indépendance ont des droits Lecture très incertaine. aussi variés que les formes de l'industrie.

    Voilà la tâche judicieuse Lecture très incertaine. qui, dès aujourd'hui, pourrait être donnée aux corporations restaurées et renouvelées. Cette triple tâche devrait être donnée dans ces trois [? ?] organes ou groupes d'organes ; ce sont là des problèmes pratiques que l'expérience seule déciderait. L'essentiel, ce serait de constituer le groupe, de lui donner une raison d'être en lui assignant avec autant de circonspection que l'on voudrait quelques-unes des fonctions dont nous venons de parler. Une fois qu'il serait formé et qu'il aurait ainsi commencé à vivre, il se développerait de lui-même, et nul ne peut prévoir où s'arrêterait ce développement. Non seulement, comme je le disais au début, les autres réformes ne pourront être abordées utilement que quand celle-ci sera accomplie, mais encore il est très possible que les premières naîtront spontanément de la seconde. Si quelque réorganisation du droit de propriété doit se produire, ce n'est pas le [?] de son [côté ? ?] qui peut dire en quoi elle consistera. Quiconque sait combien la vie sociale est complexe, quelle place elle fait aux éléments les plus contradictoires, sait aussi le simplisme des formules qui courent. Il est bien peu probable qu'un jour on arrive à un état où les moyens de production seraient séparés logiquement des moyens de consommation, où il ne resterait rien de l'ancien droit de propriété, où la situation d'employeur aurait disparu, où toute hérédité serait abolie, et il n'est pas de prévision humaine qui puisse dire quelle part ces faits de l'organisation future...
    quelle part du passé qui survivra toujours, quel... à l'avenir.


    Ce partage ne peut se faire que spontanément, sous la poussée des faits, de l'expérience. Qu'on organise la vie industrielle, c'est-à-dire qu'on lui donne l'organe dont elle a besoin, et cet organisme de lui-même, en entrant en contact avec les autres organes sociaux, deviendra une source de transformations que l'imagination ne peut guère anticiper. Ainsi non seulement le régime corporatif est... ?
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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