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    Dossier: Profession

    Classes et professions

    Edmond Goblot
    Rien ne marque l'homme comme la profession. Le travail quotidien détermine le régime ; plus encore que les organes, il contraint les idées, les sentiments, les goûts à s'adapter. Habitudes du corps, habitudes de l'esprit; habitudes du langage, tout concourt à donner à chacun de nous la physionomie professionnelle. Entre personnes de même profession on se connaît, on se recherche, on se fréquente, par nécessité et par choix ; par suite, on. s'imite.

    Il en résulte des groupes, non des classes. Ce sont, au contraire, les classes qui influencent le choix des professions. Un bourgeois ne se.fait pas menuisier, serrurier, boulanger, forgeron (1). Par contre, on devient très bien bourgeois en partant de telles professions. Mais, si le fils d'un menuisier se fait avocat, il devient bourgeois d'abord, au lycée, et à l’École de Droit.

    Des hommes de professions très différentes sont identiques en tant que bourgeois et se traitent en égaux; des hommes de métiers très différents sont identiques en tant qu'artisans. Ce sont les classes qui groupent les professions et les séparent. La langue enregistre cette séparation : les fonctions exercées par des artisans ne s'appellent pas des professions, mais des métiers. La nuance subsiste même quand on intervertit les termes. Si, au lieu de dire d'un médecin ou d'un avocat qu'il est savant, ou habile, on dit qu'il sait son métier, c'est à dessein, pour signifier qu'on le juge en dehors de toute considération de classe et qu'on ne considère dans l'homme que le travailleur qui travaille bien. Si les écoles où l'on apprend un métier s'appellent écoles professionnelles plutôt qu'écoles d'apprentissage, c'est qu'on a voulu, en les créant, leur donner une désignation qui les relève. Dans ces interversions de termes, il y a une pointe d'esprit démocratique en même temps qu'une reconnaissance implicite de l'inégalité sociale.

    Le proverbe : Il n'est pas de sot métier, il n'est que de sottes gens, est une idée de simple bon sens. Pourquoi a-t-on éprouvé le besoin de l'exprimer sinon pour exclure quelque préjugé (2)? Les proverbes sont souvent des vérités impossibles à contester; mais bonnes à dire tout de même, car on les méconnaîtrait si on ne les exprimait pas. On les méconnaît encore après les avoir exprimées. Si ce proverbe était réellement pris au sérieux et appliqué, il serait la négation même des classes. En fait, le bourgeois estime qu'il y a beaucoup de sots métiers, de métiers bas ou ridicules, fort bons tout de même et fort honorables, mais pour d'autres que pour lui. Quelques-uns le tenteraient peut-être parce qu'ils sont lucratifs et conviendraient à ses goûts et aptitudes; mais sa dignité les lui interdit. Quels sont ces métiers qui sont tabou pour le bourgeois ?

    D'abord ceux qui sont répugnants, salissent les mains ou les vêtements. Les mains du bourgeois ne sont pas altérées par les souillures, les mâchures, les callosités du travail: Leur délicatesse est un signe de classe. Il les soigne. Il porte des gants.

    Puis les métiers pénibles : porter des fardeaux, manier des outils pesants, garder une attitude fatigante, répéter machinalement un mouvement monotone, ne sont point travaux de bourgeois. Ses ressources lui permettent d'échapper à la servitude du travail violent, où la force physique de l'homme lutte contre la force physique des choses.

    Enfin, les métiers manuels en général, même si l'outil est aussi léger qu'une plume ou une aiguille, sont au-dessous de sa dignité dès qu'ils sont la main qui exécute, non l'esprit qui conçoit et la volonté qui commande.

    Dans les trois cas, il semble évident que le métier est exclu parla classe. On ne fait pas de la menuiserie en redingote, du terrassement en chapeau haute-forme. Quand on est de la bonne société, on ne s'expose pas à porter sur soi ; même après s'être lavé, l'odeur persistante des substances qu'on a maniées tout le jour. On peut bien avoir affaire à des personnes d'éducation inférieure pour leur donner des ordres, on ne peut pas vivre en intimité avec elles. C'est parce qu'on est bourgeois, c'est parce qu'on vit bourgeoisement, c'est parce qu'on fréquente la société bourgeoise, c'est parce qu'on porte, dans la rue et dans le monde, la tenue du bourgeois qu'on ne peut se plier au travail qui mélange, qui déforme ou qui salit (3).

    Dans sa maison; Madame ne reste pas inactive; mais il est des besognes qu'elle ne fait pas; elle les fait faire par des domestiques et des mercenaires, par exemple tout le nettoyage et les travaux de fatigue.

    En ce qui concerne la troisième catégorie de métiers manuels, la bourgeoisie attache une extrême importance à garder les distances. À la campagne, les maîtres, qui n'ont pas de prétentions à la vie bourgeoise (et qui souvent n'en vivent que mieux), mangent à la même table que leurs serviteurs, portent le même costume, peut être un peu plus beau, parlent le même langage, ne se distinguent d'eux que par le fait de commander. À la villa, il en est de même du maître ouvrier à l'égard du compagnon et de l'apprenti. Mais dans la vie bourgeoise, les distances entre maîtres et serviteurs sont d'autant plus nettement marquées qu'ils vivent dans la même maison. Les gens de service y sont généralement traités avec humanité. On les nourrit bien ; on les soigne quand ils sont malades. On se prend d'affection pour ceux qui sont dévoués et fidèles Il y avait autrefois dans presque toute maison bourgeoise de ces vieux serviteurs attachés à leurs maîtres, qui vieillissaient auprès d'eux et y mouraient après avoir élevé plusieurs générations d'enfants. On les aimait; ils étaient vraiment de la famille, mais ils ne vivaient pas de la vie bourgeoise. Le costume, les formes du langage indiquaient l'inégalité entre ceux don la condition est de servir et ceux qui ont l'avantage et la dignité de se faire servir. C'est peut être parce que la bourgeoisie plus récente a un peu trop fortement accentué ces distances que ces vieux et fidèles serviteurs ont à peu prés disparu.

    Le bourgeois se sépare aussi de ceux qui le servent en dehors de la maison. Une dame parle de ses fournisseurs avec une certaine nuance de ton, à peu près comme une grande « dame » de l'Ancien Régime disait : « Mes gens » (4). Elle n'aime pas à se rencontrer en société avec eux ou avec leurs femmes; elle n'est pas du même rang social que ceux à qui elle donne des ordres. Ces fournisseurs peuvent être capitalistes, faire d'excellentes affaires, être beaucoup plus riches que leurs clients. Ils ne sont pas bourgeois s'ils servent eux-mêmes les clients dans leur boutique. Le marchand ou l'industriel est bourgeois s'il est chef d'entreprise, s'il a du personnel pour peser, empaqueter, recevoir de l'argent dans la main; s'il ne parait au magasin que pour surveiller et donner des ordres. Le bourgeois de l'ancien régime était avant tout le marchand ; le bourgeois du nouveau peut encore être marchand, à condition de ne pas être boutiquier.

    Ainsi il est interdit au bourgeois, par sa dignité, de vaquer personnellement aux besognes répugnantes ou trop pénibles, comme aussi de servir les autres pour de l'argent. Car sa condition est. d'être élégant et de se faire servir.

    Mais ne serait ce pas plutôt l'inverse? La classe bourgeoise n'est-elle pas l'ensemble des personnes assez favorisées de la fortune pour pouvoir laisser à d'autres les « sots métiers » ? Et la vie bourgeoise n'est-elle. pas tout simplement l'adaptation des mœurs, des usages, du costume, du langage, des formes de civilité et même des idées, des opinions et des sentiments à une certaine catégorie d'occupations professionnelles ?

    Cette défaveur qui s'attache au travail manuel et au travail commandé n'est d'ailleurs pas un trait caractéristique de la bourgeoisie française moderne; il se rencontre partout où il y a des castes ou des classes. Toute supériorité de rang social se traduit et s'exprime par le pouvoir de se faire servir, et cela moins pour s'éviter de la peine que pour marquer son rang: Car il faut qu'il soit reconnaissable, et, s'il se peut, au premier coup d'œil. En Chine, les ongles du mandarin, aussi longs que ses doigts, ces ongles soignés, souples, transparents, spiralé, sont une preuve manifeste qu'il ne fait rien de ses mains. N'est ce pas aussi pour signifier qu'il ne s'abaisse pas aux travaux serviles que notre bourgeois porte un costume avec lequel ils seraient impossibles ? Il éprouve le besoin de faire savoir ; à la simple inspection, qu'il n'est pas un manœuvre, un homme de peine, un domestique. Est ce bien la classe qui détermine la profession ? n'est ce pas plutôt la profession qui classe ?

    C'est à la fois l'un et l'autre. Celui qui a reconnu la fausseté, l'absurdité et souvent la révoltante injustice des principes que supposent certains jugements de classe et les mœurs qui en résultent et qui voudrait, s'en affranchir rencontre la résistance à peu près invincible du milieu social auquel il appartient. Il y a des cas où il faut absolument « faire comme tout le monde », c'est à dire comme ses pareils, comme ceux de la morne profession. C'est donc bien la profession une fois choisie qui impose le genre de vie. - Mais, d'autre part, la classe précède la profession : avant de faire choix d'une carrière, on appartient déjà à une classe par sa famille, ses relations, son éducation et sa culture. On n'a pas choisi son rang social, pas plus qu'on n'a choisi sa famille: On y est né; on y a été élevé; on est pris par lui. On a choisi sa profession. Mais le choix est limité : un bourgeois ne peut adopter qu'une profession bourgeoise. Il est vrai que la profession est le moyen le plus ordinaire de parvenir. Mais, justement, on n'est qu'un parvenu si l'on n'est pas devenu bourgeois en même temps, et même d'abord.

    Le bourgeois ne craint pas plus qu'un autre l'effort physique, à condition qu'il soit volontaire et gratuit. Il rougirait d'y trouver ses moyens d'existence. Non pas qu'il soit indifférent au lucre. Les revenus de sa maison de commerce, de son usine ou de sa banque lui paraissent le fruit mérité, la juste récompense de ses efforts, de son énergie, de sa prévoyance, de sa conduite. Ces vertus, - qui rapportent, - sont celles qu'il estime le plus. Il ne craint pas de vendre ou de louer son intelligence, son savoir, ses conseils, sa surveillance, sa simple présence et même, s'il se trouve avoir une valeur marchande, son nom; mais il ne loue pas ses mains, ses épaules ou ses reins. Il fait payer son temps, sa peine, sa responsabilité; mais il ne gagne pas son pain « à la sueur de son front. » Cependant il travaille de ses mains quand les témoins, s'il y en a, savent ou croient qu'il n'y est pas obligé et que cela ne lui rapporte rien. On ne se cache pas de bêcher son jardin, de fendre du bois, de faire de la menuiserie, pourvu qu'on soit censé le faire par distraction ou par hygiène. Certains sports exigent plus d'efforts physiques et plus d'endurance que beaucoup de métiers manuels. On ne traverserait pas la place avec un panier, et on part en excursion chargé d'un énorme sac de touriste ; mais on le fait volontairement. Ce n'est donc pas sa peine que l'on craint, c'est l'humiliation : on ne veut pas paraître contraint, soit par une autorité, soit par la nécessité de vivre, à subir les fatigues du travail du corps.

    II est fort honorable pour une dame de s'occuper chez elle de l'entretien de son linge, de faire elle-même ses chapeaux et ses robes. Mais si des dames réunies dans un salon occupent leurs doigts tout en causant ou en écoutant de la musique, ce ne peut être à raccommoder des chaussettes; c'est à faire quelque « travail de dames », quelque inutile broderie, quelque tapisserie superflue, ou à coudre pour les pauvres.

    Le travail intellectuel est aussi fatigant que beaucoup de travaux manuels. L'accoutumance est aussi nécessaire pour l'un que pour les autres: Un intellectuel ne supporterait pas une heure la besogne qu'un terrassier supporte huit heures ; mais le terrassier supporterait il une heure de lecture sérieuse ? Tout conférencier sait qu'une heure est le maximum d'effort intellectuel qu'on puisse demander à un auditoire adulte (5), même intelligent et instruit.

    Mais il semble que le travail de l'esprit relève autant que l'autre dégrade. Les jugements de valeur qui font là distinction des classes se ramèneraient ils donc à la prévalence de l'esprit sur la matière, de la vie intellectuelle et morale sur la vie organique ? II y eut naguère une philosophie bourgeoise : les gens du monde comme il faut devaient être spiritualistes; pour eux le matérialisme était toujours « grossier ». Cette prévalence du spirituel sur le corporel est à la fois dans la tradition de l'antiquité classique et dans celle du christianisme ; toute notre civilisation en est imprégnée. Le travail manuel rapproche l'homme de la bête de somme; on utilise le manœuvre comme on utilise un cheval, un bœuf, un chien, chacun selon ses aptitudes naturelles. Un homme et un bœuf sont deux serviteurs dont les os, les muscles et les organes de perception sont diversement constitués et diversement utilisables. Avec le progrès; on remplace avantageusement par une machine le serviteur humain comme le serviteur animal:

    Ainsi la bourgeoisie se réserverait les professions d'initiative, de commandement, d'intelligence et laisserait aux classes populaires les métiers d'exécution, d'obéissance, d'effort physique. Les premières sont celles qu'exerçaient dans l'antiquité les hommes libres, d'où le nom de professions libérales (6); les métiers populaires correspondraient aux arts serviles des anciens. Il y aurait, dans notre division en classes, quelque chose comme une survivance – très indirecte, il est vrai, et très lointaine, - de l'esclavage antique. Sans doute, nos codes n'admettent plus de personnes sans droits, sans, famille, achetées et vendues comme des choses ; mais la division du travail social, à travers tant de révolutions, serait, dans ses lignes essentielles; restée la même, conservée par une tradition interrompue, puisque le travail manuel et le travail commandé n'ont pas cessé d'être considérés comme des signes d'infériorité de rang social.

    On n'objectera pas qu'il y a dans les classes populaires des personnes très supérieures, intellectuellement et moralement, à beaucoup de bourgeois, plus capables et plus dignes qu'eux d'exercer de telles professions. Une classe ne peut empêcher qu'il ne naisse en elle des caractères faibles, des intelligences médiocres ou pires que médiocres, des natures inférieures qui n'exerceront jamais d'autorité, parce qu'on ne leur obéirait pas, et aussi des hommes de moralité suspecte auxquels personne ne se soucie de confier des intérêts. Ces enfants font le désespoir et la honte de leur famille. Souvent, on finit tout de même par les caser ; on leur trouve des emplois subalternes, qui ont encore l'apparence de professions bourgeoises. Mais c'est la menace et même le premier degré du déclassement. Dans les classes populaires, il ne manque pas d'hommes heureusement doués qui, tout en restant dans les métiers, deviennent des chefs, mènent bien leur affaire, savent être indépendants, sans passer pour cela aux professions bourgeoises et à la vie bourgeoise.

    Mais c'est le premier degré de l'ascension : leurs enfants seront des Messieurs et des Dames. On devient plus souvent bourgeois par le mérite de son père que par le sien propre.

    Les professions libérales seraient donc bien le caractère essentiel de la classe bourgeoise, si c'est par elles qu'on y entre, par elles qu'on s'y maintient, et si c'est faute d'être capable ou d'être digne de les exercer qu'on se déclasse. Avec l'égalité devant la loi; la plus importante et définitive conquête de la Révolution fut l'abolition des privilèges de naissance et l'accession de tous à toutes les professions.

    Mais si la bourgeoisie moderne était une supériorité d'intelligence et de culture, ceux qu'on appelle depuis peu (7) les intellectuels formeraient une classe supérieure à la bourgeoisie, ou bien, dans la bourgeoisie, une sous-classe, occupant un rang supérieur. Il n'en est rien. Il n'y a que des professions intellectuelles; elles ne sont, pas des classes, encore moins une classe. Les intellectuels sont des bourgeois, et d'un rang social peu élevé s'ils ne sont bourgeois que par leur intelligence. La considération qu'on a pour eux a quelque chose d'un peu équivoque : on ne sait trop si ces professions sont humbles ou supérieures, enviées ou dédaignées. La manière dont on les juge, quand ce jugement n'est pas corrigé par la réflexion, se nuance d'un peu de défaveur ou de pitié condescendante. On admire que des hommes si éclairés s'imposent tant de travail pour si peu de profit. Le premier mouvement est de penser que, leur choix fut une maladresse et que c'en est une autre que d'y persévérer. À la réflexion, tout de même, on s'incline devant le désintéressement.

    Car le travail intellectuel est, au moins en partie, désintéressé, parce que ceux qui s'y livrent, récompensés de leur effort par les satisfactions qu'ils y trouvent, se contentent de rétributions assez faibles. Tout universitaire éprouve quelque fierté à penser que les émoluments qui assurent son existence ne représentent pas la valeur de ses services. Le magistrat, le militaire, le prêtre ont le même sentiment. La médiocrité de leur situation leur est une garantie qu'ils ne vendent pas la science, la justice, le sacrifice de leur vie, le salut des âmes. Naturellement, les intellectuels sont des bourgeois s'ils l'étaient déjà par leurs rentes, leur famille, le milieu social d'où ils sont sortis. S'ils ne le sont que parleur profession, ils sont des bourgeois assez médiocres.

    C'est qu'en effet, il est impossible que la distinction des classes se fasse d'après des caractères profonds et d'appréciation délicate comme l'intelligence, la moralité, le caractère. L'avantage d'être classé est justement que les signes apparents de la classe font supposer, à tort ou à raison, des mérites qui sans eux échapperaient à l'opinion. La bourgeoisie, qui croit être et veut paraître une élite, ne peut souffrir qu'une autre élite se forme au-dessus d'elle et lui vole son avantage. Elle honore le talent, le savoir et les vertus; elle accueille les intellectuels. Elle ne peut pas les rejeter en dehors d'elle, car sa seule raison d'être, la seule apparence de droit qu'elle puisse se donner, c'est la supériorité de sa culture. Mais le mérite personnel, par cela même qu'il est personnel, est un dissolvant de la classe, un perpétuel danger pour son existence. Par nécessité vitale, la société bourgeoise se solidarise avec le mérite qui surgit en elle ou au-dessous d'elle, s’efforce de l'absorber, de se colorer tout entière de son reflet et dé son rayonnement, afin qu'il semble être son émanation et sa floraison naturelle: Si les professions intellectuelles .se séparaient d'elle, si le monde des sciences, des lettres. et des arts d"une part, le monde des affaires de l'autre, ayant reçu à l'origine une culture générale commune; mais se spécialisant bientôt suivant des voies divergentes, ne restaient pas sur le même plan, la bourgeoisie disparaîtrait.

    À vrai dire, la supériorité de la bourgeoisie n'est ni intellectuelle ni morale. Le travail de l'esprit est estimé plus honorable que le travail du corps, mais il est plus honorable encore de ne pas travailler du tout et de vivre de ses rentes. Et parmi les qualités d'esprit et les qualités morales, les plus honorées sont celles dont on est récompensé par l'accroissement de sa fortune. La sagesse pratique et calculatrice, la prudence, l'ordre, l'économie, la régularité dans le travail, voilà les vertus bourgeoises. Les vices les plus dégradants sont ceux qui troublent le monde des affaires ou la jouissance des biens acquis : l'improbité, le vol, l’escroquerie, l'abus de confiance. La faillite déclasse et déshonore, même quand elle est un malheur plutôt qu'une faute. On sait la sévérité des jurys pour les crimes contre la propriété, leur indulgence pour les crimes contre les personnes. La débauche est sévèrement jugée quand elle entraîne la ruine ou le déclassement, péché très véniel quand elle est méthodiquement réglée et limitée. - Le bourgeois n'a pas grande estime pour la pensée pure, la science, la philosophie ; il n'aime pas les doctrinaires et les idéologues; il se défie des ingénieurs trop savants, purs théoriciens, mauvais praticiens (8). La peur des idées est un trait de l'esprit bourgeois. - Il a peur aussi de l'imagination, peur du sentiment. Il se vante d'être pratique; c'est un utilitaire. Aussi n'a-t-il qu'un goût médiocre pour les arts, la poésie; la littérature. A cet égard, il a fait, au cours des temps; des écoles qui l'ont en partie corrigé. Sous Louis-Philippe, la bourgeoisie réagit obstinément contre « l'adjonction des capacités » au corps électoral : ce fut le commencement de la Révolution de 48. Plus tard, elle s'aperçut que presque tout le monde des artistes et une partie du monde littéraire était en dehors d'elle et qu'elle les ignorait honteusement ; alors les arts et les lettres devinrent à la mode. Autrement; une autre élite se formait en dehors d'elle, et c'était évidemment la meilleure.

    Nous ne trouvons donc pas dans la supériorité de l'intelligence et de la culture, l'explication suffisante de la démarcation des classes. C'est que, comme les revenus, les professions rangent, mais .ne classent pas. Elles rangent à une infinité de niveaux différents : Dans une administration publique, dans une grande entreprise privée, agricole, industrielle ou commerciale, dans une catégorie économique, telle que le bâtiment, le vêtement, l'alimentation, le travail n'est pas seulement spécialisé, il est plus ou moins hiérarchisé.

    Dans ces diverses hiérarchies, ,on peut presque sans hésitation tracer la démarcation entre les professions bourgeoises et les métiers populaires. En général, la profession range d'autant plus haut que le travail est plus intelligent, plus indépendant et de plus de portée, et aussi qu'il rapporte davantage. Il y a une limite au-dessus de laquelle la profession est libérale et bourgeoise, tandis qu'au-dessous elle est populaire. L'échelle sociale des professions et l'échelle sociale des fortunes ne classent ni l'une ni l'autre parce qu'elles sont continues l'une et l’autre. Mais cette échelle est coupée en deux par la démarcation des classes. Au-dessus de cette démarcation, on admet une sorte d'équivalence entre les professions les plus disparates, et une égalité ou communauté de classe là où il y a inégalité de rang. C'est le niveau. On conçoit sans peine que l'ingénieur se juge supérieur au cantonnier, le conseiller à la Cour à l'huissier porteur de contraintes. Mais pourquoi l'ingénieur est il supérieur à l'huissier, dont il n'est pas le supérieur et auquel il ne donne pas d'ordres, de même le conseiller au cantonnier? Et pourquoi l'ingénieur et le conseiller sont ils de la même classe bourgeoise, l'huissier et le cantonnier de la même classe populaire ? Pourquoi enfin, dans les professions publiques et privées, l'inégalité des rangs, si clairement indiquée par les hiérarchies, n'entraîne-t-elle pas l'inégalité de classes ? Professionnellement inégales, pourquoi les personnes sont elles socialement égales ?

    Dans l'échelle continue des professions, comme dans l'échelle continue des revenus, la démarcation des classes ne paraît pouvoir intervenir qu'en vertu d'une seule cause, à laquelle sont subordonnées toutes les autres : professions libérales et métiers serviles, travail de l'esprit et travail du corps, éducation scientifique et apprentissage manuel, initiative et exécution, commandement et obéissance, etc. Cette cause, c'est le fait matériel et saisissable que la préparation aux professions libérales dure jusque vers l'âge de 25 ans. Le bourgeois commence à gagner sa vie dix ans plus tard que l'homme du peuple. Aussi faut il que sa famille puisse faire des avances. À 25 ans, le jeune bourgeois est un capital humain qui n'a pas encore produit d'intérêts; c'est en ce sens que le bourgeois peut être appelé un « capitaliste ». Ces avances sont considérables ; elles dépassent beaucoup les frais d'études proprement dits. Les bourses apportent une aide très efficace à la bourgeoisie pauvre et favorisent l'accession à la bourgeoisie de quelques enfants bien doués des classes populaires : les éléments ainsi conservés ou acquis par les classes supérieures sont généralement les meilleurs. Mais les bourses ne suffisent jamais. Aussi sont elles très peu recherchées par la classe populaire, pour qui elles sont à peu près inutilisables. Car si les études prolongées sont nécessaires, elles sont loin d'être suffisantes pour faire franchir la barrière des classes, ne fût ce que pour cette raison que, sauf de rares exceptions, on ne la franchit pas seul. La solidarité familiale est ici très puissante.

    Il ne suffit pas, en effet, que le parvenu possède l'intelligence, le savoir, les aptitudes et les vertus nécessaires à sa profession. Il faut encore qu'en dehors de sa profession il puisse et sache vivre dans le milieu social qui y correspond, et non seulement lui, mais aussi les siens. Sous le second Empire, qui fut, bien plus que le règne de Louis-Philippe, l'apogée de la bourgeoisie, il était tenu grand compte, pour l'avancement des fonctionnaires, de la manière dont ils savaient recevoir, se comporter dans un salon, eux et leurs femmes; et leurs proches, et les proches de leurs femmes. Les ministères étaient renseignés sur tout cela par les notes hiérarchiques. Le lieutenant qui à table « coupait son pain » ne pouvait accéder aux grades supérieurs. L'administration républicaine s'occupe moins de ces détails de la vie privée, mais la classe bourgeoise se défend contre les intrus, leur oppose une barrière subtilement compliquée, constamment entretenue et réparée, afin que tous ceux qui l'ont franchie se trouvent sur le même niveau.

    En principe, les professions libérales sont celles qui supposent des qualités d'intelligence, de savoir, de culture, de caractère, d'autorité, en un mot de mérite personnel. A ce titre, il est impossible qu'elles forment une classe. La bourgeoisie se les réserve en associant ces qualités intellectuelles et morales aux caractères superficiels qui la constituent et la distinguent : ses manières de juger, de sentir et d'agir, en un mot ses mœurs s'expliquent parce qu'elles ont pour fin d'entretenir l'opinion que le mérite personnel se trouve naturellement au dedans d'elle et ne peut que rarement se rencontrer en dehors d'elle.

    Notes
    (1) Une famille était dans la désolation à cause d'un garçon qui, après de multiples tentatives, était atteint par le service militaire sans avoir pu passer son baccalauréat. J'osai suggérer qu'il vaudrait peut-être mieux y renoncer et chercher quelque autre voie. « Mais on ne peut rien faire sans cela ! » s'écria le père. - « Comment donc! répondis je. On peut être maçon, charpentier, épicier, cultivateur, etc. Un bon entrepreneur de bâtisses gagne sa vie mieux qu'un médiocre avocat. » Le père leva les bras au ciel. On n'exerce pas ces professions là quand on est bourgeois.
    (2) Sur la signification des jugements négatifs, voyez notre Traité de Logique, § 103.
    (3) Il y a des exceptions. Au début de l'hiver de 1914, mourut à l'hôpital de Montélimar un homme que toute la ville connaissait. On l'avait vu chaque dimanche pendant trente ans au moins, se promener par le cours vêtu avec une suprême élégance : vêtements dé bonne coupe, souliers vernis, linge irréprochable, cravate à la mode piquée d'une épingle de bon goût, canne de choix. Après quelques tours de promenade, quelques paroles courtoises échangées avec les amis et connaissances, il entrait au café, se faisait apporter les journaux, dépliait un fin mouchoir et l'étalait sur ses genoux pour préserver sors pantalon des gouttes d'écume qui auraient pu couler de son bock. Il s'entretenait avec ses amis des événements du jour en un français aussi correct que sa tenue. Les six jours de la semaine, vêtu du bourgeron, il maniait le ciseau, la varlope et la scie : c'était un menuisier.
    (4) Je feuilletais un jour des partitions chez un marchand de musique. Une cliente survient. Le marchand s'informe de sa santé et de celle de ses enfants : « Mademoiselle votre fille est en âge d'entrer au lycée. - Au lycée ? Non certes. J'ai cédé pour mon fils parce que son père y tenait; mais je ne céderai pas pour ma fille. L'instruction du lycée est excellente, tout le monde en convient; mais il y a l'éducation, et c’est une chose si importante pour une fille ! Au lycée ma fille se trouverait avec les enfants de mes fournisseurs. » Je ne pus me retenir. « Pardonnez moi, Madame, mes filles vont au 1ycée. L'éducation qu'elles y reçoivent est excellente, comme l'instruction. Elles s'y rencontrent avec des filles de boulanger, de boucher, d'épicier, c'est vrai. Mais ces enfants sont très bien élevées; et cela se comprend : elles sont élevées par leurs mères et non par leurs bonnes. » Quand cette dame fut partie : « Eh bien! me dit en riant le marchand de musique, c'est ainsi que vous traitez mes clientes ! -- Qu'appelle t elle donc ses fournisseurs? Il me semble que vous en êtes. C'est vous que j'ai défendu. - Vous avez fort bien fait. Ma fille va au lycée avec les vôtres, et je pense comme vous. »
    (5) C'est seulement aux enfants qu'on demande un effort d'audition plus prolongé.
    (6) Ingenuae artes, que l'expression les beaux-arts ne traduit pas exactement. L'adminis-tration était une profession libérale, la musique était un art servile.
    (7) En France, cette expression date de l'Affaire Dreyfus. Dans certains pays. - en général, les pays slaves, - on dit « l'Intelligence » ; comme on dit la Noblesse, l'Armée; la Marine, le Commerce, l'Industrie, le Clergé. Ces mots ne désignent pas des classes, mais des organismes professionnels.
    (8) « Ceci est excellent en théorie, mais très mauvais en pratique », comme si l'échec dans l'application n'était pas la preuve d'une erreur dans la théorie. Voilà une sottise courante qui a beaucoup nui au développement de notre industrie.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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