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    Dossier: Poste

    Le service postal en milieu rural

    Serge Côté
    Réactions du milieu rural à la réorganisation du service postal au Québec.

    Avec la multiplication des véhicules de communication (transmission électronique des données, télécopie), les individus et les entreprises des localités les plus isolées peuvent être mis en contact instantané avec des correspondants lointains provenant virtuellement de tous les coins de la planète. En même temps que ces moyens techniques se répandent, il arrive que les usagers potentiels de ces services qui abolissent la distance ne puissent se prévaloir aisément de ces nouveaux instruments.
    Pour un petit entrepreneur de l'arrière-pays de Rimouski par exemple, la possession d'un télécopieur peut représenter une dépense qu'il ne peut assumer. Si le service est disponible à la poste cependant, cet entrepreneur pourra bénéficier d'un accès rapide à un médium moderne de communication, et ce à un coût raisonnable. Toutefois, si le bureau de poste du village vient à fermer, le petit entrepreneur se verra privé du gain potentiel qu'il aurait pu réaliser avec cette nouvelle technologie.
    Dans les petites localités rurales du Québec, la baisse des services postaux a suscité depuis une bonne dizaine d'années des protestations diverses. Le scénario désormais classique mis de l'avant par la Société des postes est d'attendre l'arrivée à l'âge de la retraite du directeur de la succursale pour fermer le bureau de poste du village. On procède habituellement par la suite à une privatisation du service en confiant à un petit commerçant local la gestion d'un simple comptoir postal à l'intérieur de son magasin.
    Les populations locales, consultées par le biais de leurs conseils municipaux, ont souvent signifié leur opposition à ces modifications du service postal. Plusieurs, après de longues tractations, se sont résolues à souscrire à des modalités de privatisation, quitte à en négocier certains aspects avec la Société des postes. D'autres ont refusé les changements proposés et se sont mobilisées. C'est ce qui est arrivé à Saint-Clément, localité de la région du Bas-Saint-Laurent sur la rive sud du fleuve, où l'annonce l'hiver dernier de la fermeture du bureau de poste a conduit à une occupation des lieux qui a duré deux mois. La présence quasi quotidienne des média a contribué à la notoriété du cas de Saint-Clément.


    Pour la Société des postes, de telles fermetures s'inscrivent dans un mouvement de rationalisation mené depuis deux décennies. Ce mouvement a pris différentes formes touchant aussi bien le milieu urbain que le milieu rural: suppression de la livraison du courrier le samedi, instauration du tri automatisé dans les plus grands centres, transformation des Postes de ministère en société d'État, compression du personnel, etc.
    Pour les localités rurales frappées par cette rationalisation, l'opposition aux solutions mises de l'avant par la Société des postes traduit un enjeu qui va bien au-delà du service postal. C'est pour la survie même des communautés rurales que l'on se bat. Les municipalités touchées n'ont que quelques centaines d'habitants et subissent une lente érosion de leur base économique et démographique. La plupart du temps, d'autres services sont aussi menacés: école primaire, caisse populaire ou banque, magasin, garage et ... jusqu'au curé. Dans le diocèse de Rimouski, par exemple, 50 des 117 paroisses sont sans prêtre résident. Dans ce contexte, la lutte contre la fermeture des bureaux de poste acquiert une charge symbolique très forte.
    Vers le milieu des années quatre-vingt, un regroupement de comités locaux voués au maintien des bureaux de poste ruraux a fonctionné durant quelques années dans le Bas-Saint-Laurent sous le nom de "Dignité rurale". "Dignité rurale" connaît présentement une phase de sommeil. La relève a été prise, toujours dans cette même région bas-laurentienne (peuplée de 200 000 habitants), par la "Coalition Urgence rurale" qui tâche de sensibiliser les élus et les populations locales à la détérioration des services postaux. La "Coalition", fondée au début des années quatre-vingt-dix, se veut une grande association de promotion du milieu rural. Elle s'est donné de nombreux objectifs, dont celui d'intervenir dans les postes.
    L'existence d'une réflexion collective articulée dans des organismes à vocation régionale ne se traduit pas automatiquement par l'adoption de stratégies concertées d'action dans le domaine postal. La plupart des villages aux prises avec une menace de fermeture ont dû affronter séparément, et presque toujours en ordre dispersé, la Société des postes. À chaque fois, les acteurs locaux ont composé avec les particularités de la situation et ont tenté, parfois sans succès, d'arriver à une solution taillée à leur mesure: ici, un service à temps partiel; là, une utilisation polyvalente de l'établissement postal permettant un partage de certains coûts d'exploitation avec d'autres services, municipaux par exemple. Cette individualisation des rapports a été encouragée par les autorités postales elles-mêmes qui traitent toujours ces dossiers cas par cas.
    Malgré les appuis de principe reçus de toute part par les occupants de Saint-Clément à l'hiver 1993 - la publicité entourant leur cas a multiplié ces marques de solidarité exprimées en particulier sous forme de lettres! - les habitants de Saint-Clément ont été à toutes fins pratiques seuls dans leurs tractations avec la Société des postes. Lorsque leurs manifestations sont sorties du village pour se porter sur des endroits plus stratégiques comme la principale route nationale des environs, la police est intervenue presque sans délai et les leaders du mouvement ont été traduits en justice. L'affrontement a été plus symbolique que réel, car les perturbations à la circulation avant l'intervention des forces de l'ordre avaient été minimes. De toute façon, une poignée de manifestants, sans renforts extérieurs, n'auraient pu tenir très longtemps un siège de la route. Cet isolement des protagonistes locaux au moment des négociations et des actions sur le terrain a également caractérisé la plupart des autres luttes du même genre, qu'elles aient été aussi connues que celle de Saint-Clément ou non.
    La poste étant une responsabilité fédérale, on n'a pu éviter que les enjeux l'entourant ne connaissent une traduction politique. Dans tous les milieux, les députés, et plus particulièrement les députés-ministres, ont été invités à faire jouer leur influence pour limiter les dégâts. Une anecdote parmi d'autres: les autorités de la petite municipalité de Rivière-Portneuf, sise dans la circonscription fédérale de Charlevoix sur la côte nord du Saint-Laurent, ont multiplié les démarches pour que le directeur de leur succursale, parti à la retraite, soit remplacé dans les meilleurs délais. Charlevoix est la circonscription du premier ministre fédéral. Ce dernier a annoncé, au début de 1993, son retrait de la vie politique. Le parti au pouvoir a retenu le mois de juin comme moment du congrès pour lui choisir un successeur. Le conseil municipal de Rivière-Portneuf estimait à l'époque qu'après le départ de Mulroney comme premier ministre, l'avenir du bureau de poste local n'était plus du tout assuré: il a donc multiplié les démarches pour arracher une décision favorable pendant qu'il en était encore temps.
    Ces jeux d'influence, à saveur parfois très locale, ne font toutefois pas le poids à côté des politiques appliquées par la Société des postes, politiques qui marginalisent à long terme les petites communautés rurales. La question se pose: la "logique" d'une gestion au plus serré, conduisant au ratatinement des infrastructures des territoires peu peuplés, est-elle inexorable?
    Certes le milieu rural doit se restructurer et ses leaders ont à mettre au point des manières inédites de fonctionner, d'administrer, de produire, de gagner son pain. La nécessité d'évoluer et de s'adapter à de nouvelles réalités est bien comprise par les populations rurales. La campagne, contrairement à ce que beaucoup pourraient penser, ne signifie pas tradition et immobilisme. Au contraire, il s'agit d'un milieu en transformation rapide. Pour que les changements qui s'y produisent soient porteurs de nouveaux équilibres, il faut que les organismes publics dans leur ensemble - cette question déborde de beaucoup le cas des postes - sachent eux aussi être inventifs. Les initiatives de rationalisation et de réduction des coûts ne devraient pas conduire à pénaliser les milieux ruraux. Les citoyens y ont droit à des services de qualité comparable à ceux des autres milieux.
    Un grand nombre de services publics jouent un rôle indispensable dans la dynamisation de la vie économique et sociale de régions entières. Au Québec, cela inclut les routes, les transports ferroviaires, une part appréciable de la radio et de la télévision, l'éducation, le réseau des établissements de santé ainsi que bon nombre d'installations culturelles et d'infrastructures touristiques. La gestion prudente de ces équipements s'impose: on ne saurait y consacrer des sommes démesurées surtout dans les périodes de récession où les recettes publiques connaissent forcément des diminutions. Toutefois, il faut veiller à ne pas créer de disparités trop flagrantes entre ces régions déjà moins favorisées au départ et le reste du territoire. Il y a là pour les gestionnaires publics et pour la classe politique un véritable défi.
    Les politiques actuelles d'action régionale visent surtout à encourager l'initiative locale des habitants des régions, mais ne prennent pas suffisamment en considération les effets parfois néfastes que les actions sectorielles de l'État entraînent par ailleurs dans certains cas pour les régions. Cette complexité réclame une gestion délicate qui n'a pas encore été trouvée. On constate même une certaine liquidation de la question des disparités dans le discours gouvernemental.
    Dans les années soixante au Québec, à l'époque où la planification était considérée comme le moyen d'intervention par excellence, la réduction des disparités a constitué un objectif explicite de l'action de l'État. Aussi bien pour les aménagistes du BAEQ1 que pour les hauts fonctionnaires, une des mesures les plus probantes de l'efficacité de la planification et de l'action étatiques devait être l'amoindrissement des écarts entre les régions au point de vue revenu, chômage, etc. L'accent mis sur les disparités a beaucoup diminué dans les cercles officiels depuis cette époque. Comme le font remarquer quatre observateurs provenant de l'intérieur de l'appareil gouvernemental, "les termes 'déséquilibres' et 'disparités régionales' sont de moins en moins utilisés"2. Un des seuls organismes publics qui parlait encore des disparités, le Conseil des affaires sociales3, est disparu en 1992. Par ailleurs, dans le domaine des politiques régionales, l'objectif central de l'intervention étatique est désormais de favoriser la mise en valeur des potentiels propres à chaque région, en particulier en appuyant la création d'entreprises, en stimulant l'innovation et l'adaptation technologique et en intervenant dans la formation de la main-d'oeuvre4. On note souvent l'évacuation de toute référence aux inégalités: par rapport à l'entente Canada-Québec de 1968, celle de 1988 "est nettement centrée sur la croissance économique du Québec et ne fait pas, comme en 1968, de l'atténuation des disparités régionales un objectif particulier"5.
    C'est dans ce contexte difficile qu'il faut situer l'évolution du service postal au Québec. Le gouvernement fédéral, après avoir subventionné les postes pendant de nombreuses années, a clairement fait savoir à la Société des postes qu'elle devait faire ses frais. Cette dernière a largement fait porter le fardeau de cette nouvelle responsabilité à ses propres employés, mais a aussi imposé des baisses à plusieurs segments de sa clientèle. À cet égard, le milieu rural a été particulièrement touché. Et ce scénario, à l'oeuvre dans les postes, s'est reproduit dans plusieurs autres services gouvernementaux.
    Pour les pouvoirs publics, le défi est de trouver les moyens d'une rationalisation qui n'irait pas jusqu'à compromettre le tissu socio-économique du milieu rural. Les populations locales n'accepteront les initiatives de rationalisation que dans la mesure où elles ne menacent pas la viabilité de leurs communautés. Cela ouvre la perspective de longues négociations et de conflits persistants, mais c'est la seule voie qui permettra de réinventer un milieu rural revitalisé.
    Chose certaine, tant que les populations locales sentiront leur existence compromise et leurs maigres acquis menacés, on verra de nouveaux Saint-Cléments. Le milieu rural québécois produira encore des explosions, tantôt tranquilles6, tantôt bruyantes, mais le plus souvent isolées. Ce caractère dispersé, déjà noté plus haut, des éruptions rurales met les dirigeants nationaux à l'abri d'un conflagration atomique qui produirait, par réactions en chaîne accumulées, une rupture sans retour. On risque plutôt d'assister à des réactions atomistiques, à des chaînes interminables d'explosions localisées, toutes porteuses de désagrégation et de découragement.

    1. Sous le nom de "Bureau d'aménagement de l'Est du Québec" (BAEQ), on désigne une expérience pilote d'aménagement qui a pris place de 1963 à 1966 dans l'Est du Québec, territoire regroupant les régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine.
    2. Lawrence DESROSIERS, Jean-Pierre MONTESINOS, Roger SAINT-LOUIS et Robert ROBERT, "Un aperçu général sur le développement régional au Québec" dans l'ouvrage sous la direction de Benjamin HIGGINS et Donald J. SAVOIE, Les Canadiens et le développement régional au pays et dans le monde, Moncton, Institut canadien de recherche sur le développement régional, 1988, p. 59.
    3. Le Conseil des affaires sociales a publié trois "rapports sur le développement": Deux Québec dans un: rapport sur le développement social et démographique, Boucherville, Gaëtan Morin éditeur, 1989. 124 p.; Agir ensemble: rapport sur le développement, Boucherville, Gaëtan Morin éditeur, 1990. 214 p. et Un Québec solidaire: rapport sur le développement, Boucherville, Gaëtan Morin éditeur, 1992. 182 p.
    4. Conférence annuelle des premiers ministres, Rapport du Groupe de travail fédéral-provincial chargé de l'évaluation du développement régional, Ottawa, Gouvernement du Canada, mai 1987. 62 p. ; Québec à l'heure de l'entreprise régionale: plan d'action en matière de développement régional, Québec, OPDQ, 1988. 90 p. ; Donald J. SAVOIE, Revue sur le développement régional/Regional Development Revisited, Moncton, Institut canadien de recherche sur le développement régional, 1992. 228 p.
    5. Clermont DUGAS, "Politiques de développement régional et lutte aux disparités", L'Action nationale, vol. 81, no 7, septembre 1991, p. 938.
    6. "Explosion tranquille" est une expression contradictoire, mais le Québec lui-même est une terre de paradoxes. N'a-t-il pas été le lieu, dans les années soixante, d'une formidable Révolution tranquille?
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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