• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Dossier: Politique

    Extrait de La République: du rôle du philosophe en politique

    Platon
    SOCRATE. — Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes: tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu’une loi supérieure n’écartera pas la foule de ceux qui s’attachent aujourd’hui à l’une ou à l’autre, il n’est point, ô mon cher Glaucon, de remède aux maux qui désolent les États, ni même, selon moi, à ceux du genre humain, et jamais notre État idéal ne pourra naître de voir la lumière du jour. Voilà ce que j’hésitais depuis longtemps à dire, prévoyant bien que je révolterais par ces paroles l’opinion commune.

    GLAUCON. — Tu n’as pu, mon cher Socrate, proférer un semblable discours sans t’attendre à voir beaucoup de gens, et des gens de mérite, se dépouillant pour ainsi dire de leurs habits, et s’armant de tout ce qui se trouverait sous leur main, venir fondre sur toi de toute leur force, et disposés à faire des merveilles. Si tu ne les repousses avec les armes de la raison, tu vas être accablé de railleries, et tu porteras la peine de ta témérité…

    SOCRATE. — Si nous voulons nous sauver des mains de ceux qui nous attaquent, il me semble nécessaire de leur expliquer quels sont les philosophes à qui nous osons dire qu’il faut déférer le gouvernement des États…Les philosophes sont les homme capables de s’attacher à ce qui existe toujours d’une manière immuable; et ceux qui errent parmi une foule d’objets toujours changeants ne sont point philosophes. Voyons maintenant lesquels nous choisirons pour être les gardiens de l’État.

    GLAUCON. — Quel est le parti le plus sage que nous ayons à prendre?

    SOCRATE. — C’est d’établir gardiens de l’État ceux qui seront reconnus capable de veiller à la garde des lois et des institutions.

    GLAUCON. — Bien

    SOCRATE. — Il est facile de reconnaître si un bon gardien doit être aveugle ou avoir la vue excellente.

    GLAUCON. — Assurément.

    SOCRATE. — Or, quelle différence mets-tu entre les aveugles et ceux qui, privés de la connaissance des principes des choses, n’ayant dans l’âme aucun exemplaire qu’ils puissent contempler, ne pouvant tourner leurs regards sur la vérité même, comme les peintres sur leur modèle, y rapporter toute chose et s’en pénétrer le plus profondément possible, sont par conséquent incapables d’en tirer, par une imitation heureuse, les lois qui doivent fixer ce qui est honnête, juste et bon, et après avoir établi ces lois, de veiller à leur garde et à leur conservation?...Les établirons-nous gardiens de l’État plutôt que ceux qui connaissent les principes des choses, et qui, de plus, ne leur sont point inférieurs en expérience?...

    ADIMANTE. — Dans le raisonnement, on n’a rien à t’opposer, Socrate; mais en fait, on voit ceux qui s’appliquent à la philosophie, et qui, après l’avoir étudiée dans leur jeunesse pour compléter leur éducation, ne l’abandonnent pas, mais s’y attachent trop longtemps, devenir pour la plupart des personnages bizarres, pour ne pas dire tout à fait insupportables; tandis que ceux d’entre eux qui semblent avoir le plus de mérite, ne laissent pas de devoir à cette étude, que tu nous vantes, l’inconvénient d’être inutiles à la société…

    SOCRATE. — Tu dis vrai.

    ADIMANTE. — Alors, sur quel fondement peut-on prétendre qu’il n’est point de remède aux maux qui désolent les États, jusqu’à ce qu’ils soient gouvernés par ces mêmes philosophes que nous reconnaissons leur être inutiles?

    SOCRATE. — Voilà une question à laquelle je ne puis répondre que par une comparaison…Figure-toi un patron d’un ou de plusieurs vaisseaux, tel que je vais te le décrire; plus grand et plus robuste, il est vrai, que tout le reste de l’équipage, mais un peu sourd, y voyant assez mal et n’entendant pas mieux l’art de la navigation. Les matelots se disputent entre eux le gouvernail; chacun d’eux s’imagine qu’il doit être le pilote, sans avoir aucune connaissance du pilotage et sans pouvoir dire sous quel maître, ni dans quel temps il l’a appris. Bien plus, ils prétendent que ce n’est pas une science qui puisse s’apprendre; et si quelqu’un s’avise de dire le contraire, ils sont tout prêts à le mettre en pièces. Sans cesse autour du patron, ils l’obsèdent de leurs prières, et emploient tous les moyens pour le décider à leur confier le gouvernement. Ceux qui sont exclus tuent ou jettent hors du vaisseau ceux qu’on leur a préférés. Ensuite ils s’assurent de l’excellent patron, ou en l’enivrant, ou en l’assoupissant avec de la mandragore, ou ils s’en débarrassent de toute autre manière; alors, maîtres du vaisseau, ils se jettent sur les provisions, boivent et mangent avec excès et conduisent le vaisseau comme de pareils gens peuvent le conduire. Ce n’est pas tout: quiconque sait les aider à prendre le commandement par la persuasion ou par la force, ils le louent, ils l’appellent un marin habile, un maître dans tout ce qui regarde la navigation, et ils méprisent comme un homme inutile celui qui se conduit autrement. Ils ne comprennent pas qu’un vrai pilote doit étudier les temps, les saisons, le ciel, les astres, les vents et tout ce qui appartient à cet ordre de connaissances, s’il veut diriger bien un vaisseau; et quant au talent de le gouverner, qu’il y ait ou non opposition, il ne croient pas qu’il soit possible de le joindre à toute cette science et à tant d’étude. Ne penses-tu pas qu’en pareilles circonstances des matelots ainsi disposés regarderont le vrai pilote comme un homme qui perd son temps à contempler les astres, et comme un bel esprit incapable de leur être utile?

    ADIMANTE. — Je le pense…

    SOCRATE. — Présente donc cette comparaison à celui qui s’étonne de ce que les philosophes ne sont pas honorés dans les États, et tâche de lui faire concevoir que, s’ils l’étaient, ce serait une merveille bien plus grande. Dis-lui qu’il ne se trompe pas en regardant les plus sages des philosophes comme des hommes inutiles à l’État, mais que néanmoins ce n’est point à eux qu’il faut s’en prendre de leur inutilité, mais à ceux qui ne veulent pas les employer. Il n’est pas naturel, en effet, que le pilote prie l’équipage de se mettre sous son commandement, comme il ne l’est pas que les sages aillent attendre à la porte des riches. La vérité est que, riche ou pauvre, quand on est malade, il faut qu’on aille frapper à la porte du médecin, qu’en général, quiconque a besoin d’être gouverné doit aller chercher celui qui peut le gouverner, et non que ceux dont le gouvernement peut être utile aux autres les prient de se remettre entre leurs mains. Un homme ne se trompera donc point en comparant les politiques qui sont aujourd’hui à la tête des affaires aux matelots dont je viens de parler; et ceux qu’ils traitent de gens inutiles et perdus dans les astres, aux véritables pilotes…Nous venons de voir la raison de l’inutilité des vrais philosophes. Veux-tu que nous cherchions maintenant la cause de la perversité d’un grand nombre de ceux qui s’adonnent à la philosophie, et que nous tâchions de montrer, s’il est possible, que la faute n’en est point à la philosophie même?

    ADIMANTE. — J’y consens.

    SOCRATE. — Eh bien, rappelons-nous quelles qualités il est nécessaire de recevoir de la nature pour être un jour un véritable sage. La première est l’amour de la vérité, qu’on doit rechercher en tout et partout, la vraie philosophie étant absolument incompatible avec l’esprit d’imposture…Celui qui a le véritable amour de la science aspire naturellement à l’être, et loin de s’arrêter à cette multitude de choses dont la réalité n’est qu’apparente, son amour ne connaît ni repos ni relâche jusqu’à ce qu’il soit parvenu à s’unir à l’essence de chaque chose, par la partie de son âme qui seule peut d’y unir à cause des rapports intimes qu’elle a avec elle; de telle sorte que cette union, cet accouplement divin ayant produit l’intelligence et la vérité, il atteigne à la connaissance de l’être et vive dans son sein d’une véritable vie, libre enfin des douleurs de l’enfantement…Se peut-il qu’un tel homme aime le mensonge, ou plutôt ne le haïsse pas? Et quand c’est la vérité qui ouvre la marche, nous ne dirons jamais, je crois, qu’elle mène à sa suite le cortège des vices; mais qu’elle marche toujours avec la pureté des mœurs et la justice, accompagnées de la tempérance…Voilà le caractère du vrai philosophe.

    ADIMANTE. — C’est vrai.

    SOCRATE. — Nous avons maintenant à considérer les causes qui dénaturent en caractère dans le plus grand nombre des philosophes, comment il n’échappe à la corruption qu’un bien petit nombre, ceux qu’on appelle, non pas méchants, mais inutiles…Ce qu’il y a de plus étrange à dire, c’est que l’âme du philosophe se perd et se laisse détourner de la philosophie par les qualités mêmes que nous avons admirées en lui: je veux dire la force, la tempérance et les autres qualités dont nous avons fait l’énumération…Chacun sait que toute plante, tout animal qui ne trouve en naissant ni la nourriture, ni la raison, ni le climat qui lui conviennent, se corrompt d’autant plus que sa nature est plus vigoureuse. De même les âmes les plus heureusement douées deviennent les plus mauvaises de toutes par la mauvaise éducation. Crois-tu en effet que les grands crimes et la méchanceté consommée partent d’une âme vulgaire, et non d’une âme pleine de vigueur, dont l’éducation a dépravé les excellentes qualités, et penses-tu qu’une âme faible puisse jamais faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal

    ADIMANTE. — Non, je pense comme toi.

    SOCRATE. — Si donc le philosophe dont nous avons tracé le caractère naturel reçoit l’enseignement qui lui convient, c’est une nécessité qu’en se développant il parvienne à toutes les vertus; si au contraire, il tombe sur un sol étranger, y prend racine et s’y développe, c’est une nécessité qu’il produise tous les vices, à moins qu’il ne se trouve un dieu qui le protège. Crois-tu aussi, comme la multitude, que ceux qui corrompent la jeunesse d’une manière sérieuse soient seulement quelques sophistes, simples particuliers? Ne penses-tu pas plutôt que le peuple est lui-même le plus grand des sophistes, et qu’il sait parfaitement former et tourner à son gré jeunes et vieux, hommes et femmes?

    ADIMANTE. — Et quand cela?

    SOCRATE. — C’est lorsque assis dans les assemblées politiques, aux tribunaux, aux théâtres, dans les camps et partout où il y a de la foute, le peuple blâme ou approuve certaines paroles et certaines actions avec un grand tumulte: toujours outré, soit qu’il se récrie, soit qu’il applaudisse, et que l’écho retentissant des murailles et des lieux d’alentour redouble encore le fracas du blâme scènes sur le cœur d’un jeune homme? Quelle éducation particulière sera assez forte pour ne pas faire naufrage au milieu de ces flots de louanges et de critiques, et ne pas se laisser aller où leur courant l’entraîne? Le jeune homme ne jugera-t-il pas comme la multitude de ce qui est beau ou honteux? Ne s’attachera-t-il pas aux mêmes choses? Ne lui deviendra-t-il pas semblable?

    ADIMANTE. — Mon cher Socrate, l’épreuve est irrésistible.

    SOCRATE. — Et cependant, je n’ai pas encore parlé de la plus puissante de toutes.

    ADIMANTE. — Quelle est-elle

    SOCRATE. — C’est quand ces habiles maîtres et sophistes, qui composent le peuple, ne pouvant rien par les discours, y ajoutent les actions. Ne sais-tu pas qu’ils ont, contre ceux qui ne se laissent pas persuader, des condamnations infamantes, des amendes, des arrêts de mort? Quel autre sophiste, quels enseignements particuliers pourraient prévaloir contre de pareilles leçons?...Tous ces simples particuliers, docteurs mercenaires, que le peuple appelle sophistes et qu’il regarde comme ses concurrents et ses rivaux n’enseignent autre chose que ces opinions mêmes professées par la multitude dans les assemblées nombreuses, et c’est là ce qu’ils appellent sagesse. On dirait un homme qui’ après avoir observé les mouvements instinctifs et les appétits d’un animal grand et robuste, par où il faut l’approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il est farouche ou paisible, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l’apaise ou l’irrite, après avoir recueilli sur tout cela les observations d’une longue expérience, en formerait un corps de science qu’il se mettrait à enseigner, sans pouvoir au fond discerner, parmi ces habitudes et ces appétits, ce qui est honnête, bon, juste, de ce qui est honteux, mauvais, injuste; se conformant dans ses jugements à l’instinct du redoutable animal; appelant bien ce qui lui donne de la joie, mal ce qui le concurrence, et, sans faire d’autre distinction, réduisant le juste et le beau à ce qui satisfait les nécessités de la nature, parce que la différence essentielle qui existe entre le bien et la nécessité, cet homme ne peut la voir ni la montrer aux autres. Certes, un tel maître ne te semblerait-il pas bien étrange?

    ADIMANTE. — Oui.

    SOCRATE. — Eh bien, quelle différence y a-t-il de cet homme à celui qui fait consister la sagesse à connaître le goût et les fantaisies d’une multitude rassemblée au hasard, soit qu’il s’agisse de peinture, de musique, ou bien de politique? Il est impossible, n’est-ce pas, que le peuple soit philosophe?

    ADIMANTE. — Oui.

    SOCRATE. — Et de celles des sophistes qui, ayant commerce avec le peuple, s’appliquent à lui plaire.

    ADIMANTE. — Évidemment

    SOCRATE. — Maintenant quel asile vois-tu où le philosophe puisse se retirer pour y persévérer dans sa profession et y atteindre tout son développement? Les qualités mêmes qui constituent le philosophe, quand elles se développent sous l’influence d’une éducation mauvaise, le détournent en quelque manière de sa destiné naturelle, aussi bien que les richesses et les autres prétendus avantages de cette espèce…Ces hommes, nés pour la philosophie, s’en éloignant ainsi, et la laissant solitaire et négligée, mènent une vie contraire à leur nature et à la vérité; tandis qu’elle, privée de ses protecteurs naturels, demeure exposée à l’invasion d’indignes étrangers qui la déshonorent et lui attirent tous les reproches dont tu parlais…Voyant la place inoccupée, mais pleine de beaux noms et de belles apparences, ces étrangers, de peu de valeur, semblables à des criminels échappés de leur prison, qui vont se réfugier dans les temples, désertent avec empressement leur profession pour la philosophie, quoique habiles d’ailleurs dans leur métier habituel. En effet, malgré son abandon, la philosophie ne laisse pas de conserver une dignité qui l’élève au-dessus des autres arts et qui la fait rechercher par une foule d’hommes que la nature avait peu faits pour elle, et dont un travail servile a usé, dégradé l’âme, comme il a défiguré le corps. A les voir, ne dirais-tu pas un esclave chauve et chétif, à peine libre de ses fers, qui, ayant amassé quelque argent avec sa forge, court aux bains publics pour s’y laver, prend un habit neuf, et, habillé comme un nouvel époux, va épouser la fille de son maître que lui livrent la pauvreté et l’abandon où elle se trouve? Quels enfants produira cette union? Des enfants abâtardis et mal conformés. De même, quelles pensées, quelles opinions seront le fruit du commerce que des âmes sans dignité et incapables de culture auront avec la philosophie? Des sophistes, pour les appeler de leur véritable nom, rien de légitime, rien qui annonce une véritable sagesse.

    ADIMANTE. — Précisément.

    SOCRATE. — Le nombre de ceux qui peuvent dignement avoir commerce avec la philosophie reste donc bien petit, mon cher Adimante…Parmi ce petit nombre d’hommes, celui qui goûte et qui a goûté la douceur et la félicité que donne la sagesse, lorsqu’en même temps il voit en plein la folie de la multitude et l’extravagance de tous les gouvernements, lorsqu’il n’aperçoit autour de lui personne avec qui il puisse, sans se perdre, marcher au secours de la justice, et que, semblable à un homme qui se trouve au milieu de bêtes féroces, incapable de partager les injustices d’autrui et trop faible pour s’y opposer à lui seul, il reconnaît qu’avant d’avoir pu rendre quelque service à l’État ou à ses amis, il lui faudrait périr inutile à lui-même et aux autres; alors ayant bien fait toutes ces réflexions, il se tient en repos, uniquement occupé de ses propres affaires, et comme le voyageur pendant l’orage, abrité derrière quelque petit mur contre les tourbillons de poussière et de pluie, voyant de sa retraite l’injustice envelopper les autres hommes, il se trouve heureux s’il peut compter ici-bas des jours purs et irréprochables, et quitter cette vie avec une âme calme et sereine et une belle espérance.

    ADIMANTE. — Sortir ainsi de la vie, ce n’est pas l’avoir mal employée.

    SOCRATE. — Mais c’est aussi n’avoir pas rempli sa plus haute destinée, faute d’avoir vécu sous une forme convenable de gouvernement. Suppose un gouvernement pareil, le philosophe va grandir encore et devenir le sauveur de l’État et des particuliers…S’il rencontre un gouvernement dont la perfection réponde à la sienne, alors on verra qu’il renferme véritablement en lui quelque chose de divin, et que, partout ailleurs, dans les hommes et dans leurs occupations, il n’y a rien que d’humain. Tu vas me demander sans doute de quelle forme de gouvernement je veux parler?... Un tel État n’est pas impossible, mais qu’il soit difficile à réaliser, nous en convenons nous-mêmes.

    ADIMANTE. — Je pense comme toi.

    SOCRATE. — Mais la multitude ne pense pas de même, me diras-tu.

    ADIMANTE. — Peut-être.

    SOCRATE. — O mon ami, n’accuse pas trop la multitude. Elle changera bientôt d’opinion, si, au lieu de lui faire querelle, tu te contentes de la ramener doucement et de défendre la philosophie contre d’injustes préjugés, en lui montrant ce que sont les philosophes dont tu veux parler, et en définissant, comme nous venons de faire, leur caractère et celui de leur profession, de peur qu’elle ne s’imagine que tu lui parles des philosophes tels qu’elle se les représente. Quand elle sera placée à ce point de vue, ne penses-tu pas qu’elle prendra une autre opinion et répondra tout autrement? Ou crois-tu qu’il soit naturel de se fâcher contre qui ne se fâche, et de vouloir du mal à qui ne nous en veut pas, lorsqu’on est soi-même sans envie et sans malice? Conviens que ce qui indispose le public contre la philosophie, ce sont ces étrangers qui, ayant fait mal à propos invasion dans la philosophie, se complaisent dans la haine et les insultes, et se déchaînent sans cesse contre les gens, conduite très peu séante à la philosophie.

    ADIMANTE. — Tu as bien raison.

    SOCRATE. — En effet, mon cher Adimante, celui dont la pensée est réellement occupée de la contemplation de l’être, n’a pas le loisir d’abaisser ses regards sur la conduite des hommes, de leur faire la guerre et de se remplir contre eux de haine et d’aigreur; mais, la vue sans cesse fixée sur des objets qui gardent entre eux le même arrangement et les mêmes rapports, et qui, sans jamais se nuire les uns aux autres, sont tous sous la loi de l’ordre et de la raison, il s’applique à imiter et à exprimer en lui-même, autant qu’il lui est possible, leur belle harmonie; car comment s’approcher sans cesse d’un objet avec amour et admiration, sans s’efforcer de lui ressembler?

    ADIMANTE. — Cela ne peut être.

    SOCRATE. — Ainsi le philosophe, par le commerce qu’il a avec ce qui est divin et sous la loi de l’ordre, devient lui-même soumis à l’ordre et au divin, autant que le comporte l’humanité: car il y a toujours beaucoup à reprendre dans l’homme.

    ADIMANTE. — Assurément.

    SOCRATE. — Et maintenant, si quelque motif puissant l’obligeait à entreprendre de faire passer l’ordre qu’il contemple là-haut dans les mœurs publiques et privées de ses semblables, au lieu de se borner à former son caractère personnel, crois-tu que ce fût un mauvais maître pour la tempérance, la justice et les autres vertus civiles?

    ADIMANTE. — Non certes.

    SOCRATE. — Mais si le peuple parvient à sentir une fois la vérité de ce que nous disons sur les philosophes, persistera-t-il à leur en vouloir, et refusera-t-il de croire avec nous qu’un État ne sera heureux qu’autant que le dessin en aura été fait par ces artistes qui travaillent sur un modèle divin?

    ADIMANTE. — Sans aucun doute
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.