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    Impression du texte

    Dossier: Dansereau Pierre

    La lumière du soir

    Jean-Claude Leblond
    Derrière le scientifique, loge l'humaniste qui pense clairement et s'exprime de façon fort littéraire. Son discours véhicule une part d'implicite, de non-dit car, au-delà des mots, Pierre Dansereau témoigne, je dirais silencieusement, du bonheur, de celui qui a beaucoup compris, et qui sait accepter. Privilège de l'âge.
    Parallèlement à ses travaux scientifiques dans le domaine de l'écologie, Pierre Dansereau, dont les interventions publiques sont bien connues, demeure préoccupé par la détérioration actuelle de la société, par le refuge collectif dans ce qu'il appelle le confort et l'indifférence. À l'instar du sociologue Jacques Grandmaison, il constate le ramolissement général des moeurs et des comportements contemporains, surtout chez les jeunes. À 82 ans, il enseigne toujours et pratique, avec la marche et la natation, cet art de vivre qui prend sa source dans une culture générale étendue et dans une compréhension de l'humain qui appartient à ceux qui ont beaucoup, mais qui ont aussi longtemps vécu. Derrière le scientifique, loge l'humaniste qui pense clairement et s'exprime de façon fort littéraire. Son discours véhicule une part d'implicite, de non-dit car, au-delà des mots, Pierre Dansereau témoigne, je dirais silencieusement, du bonheur, de celui qui a beaucoup compris, et qui sait accepter. Privilège de l'âge.


    La révolution

    Dans les sociétés plus traditionnelles, il était fréquent de consulter l'ancêtre. Son expérience pouvait fournir des éléments essentiels à la compréhension des problèmes du moment. Cette pratique n'existe plus guère. C'est bien connu, au Québec surtout, chaque nouvelle génération réinvente la roue. Pourtant Pierre Dansereau aura traversé trois générations, celle d'avant la révolution tranquille, celle des années soixante et du rattrapage, celle de maintenant. «On a parfois l'impression, dit-il, que le monde a commençé avec la révolution tranquille. Mais la société existait avant 1960. On a décrié les curés, à juste titre peut-être. Il ne faudrait pourtant pas négliger le rôle qu'ont joué des hommes comme le frère Marie-Victorin, le père Georges-Henri Lévesque, le frère Untel. Ces hommes étaient comme les entrepreneurs d'aujourd'hui, ils ont construit les bases du Québec moderne.»

    Le problème, c'est que nous sommes passés d'une grande noirceur où l'autorité reposait sur une conception surannée de la morale et du monde à une autre grande noirceur, l'autre extrémité du balancier où il n'existe plus de morale et plus vraiment d'autorité, une société qui se caractérise par son laxisme et par une absence de vision d'un devenir individuel tout autant que collectif. Ceux qui ont participé à cette révolution tranquille parce qu'ils en avaient l'âge en ont bien tiré profit et se sont installés dans le confort de ce que John Kenneth Galbraith qui est un contemporain de Pierre Dansereau appelle la Société des satisfaits. Les citoyens ont un sentiment d'impasse sociale, marqué par un je-m'en-foutisme individuel, par un désengagement de la chose publique, par la perte d'un sens éthique et d'un sentiment d'appartenance sans lequel la vie avec soi-même et la vie en société devient absolument impossible. Pour Pierre Dansereau, le confort se manifeste dans la recherche de la facilité, dans le conformisme intellectuel, dans la complaisance généralisée et dans l'absence d'esprit critique. Quant à l'indifférence, on la retrouve dans cette espèce de quant-à-soi replié sur lui-même. Le monde peut bien éclater, pourvu que je survive.


    L'exigence personnelle

    Dans son salon sobrement meublé avec, au mur, quelques tableaux de son vieil ami Jacques de Tonnancour et des lépidoptères sous coffret vitré, Pierre Dansereau parle à bâtons rompus. La conversation fait du coq-à-l'âne et nous mène d'un laboratoire montréalais à la jungle amazonienne du Brésil et retour dans une salle de classe de l'Université du Michigan où il a enseigné durant les années cinquante. C'est une soixantaine d'années de vie professionnelle que nous parcourons en tous sens. Ce qui préoccupe l'homme, ce n'est pas tant de décrire le problème de la société, que d'en chercher des solutions qui se résument à bien peu de chose. Encore faut-il un jour passer à l'action.

    Alors que j'aurais eu tendance à imaginer les changements issus d'en haut, d'une autorité chargée de dresser des politiques et des lois pour instaurer un nouvel ordre des choses, Pierre Dansereau renvoie plutôt la responsabilité dans le camp de l'individu. L'exercice aveugle de l'autorité des jésuites de ses années de cours classique ne lui inspire rien qui vaille. «Une discipline sévère qui dépasse l'intellectuellement acceptable ne constitue certainement pas un modèle pour l'avenir», dit-il. Aussi, fait-il appel d'abord et avant tout à l'idée de l'exigence de l'individu à l'égard de lui-même puis ensuite, à l'égard de la société. «Nous parlons beaucoup de nos droits, affirme-t-il, mais nous évitons d'aborder nos devoirs à l'égard de la société. Je trouve qu'il y a là, une sorte d'infantilisme collectif déplorable, d'égoïsme primaire qui ramène tout à soi, à sa petite personne et qui fait complètement fi des autres.» Il considère que notre appartenance à la société des humains nous oblige moralement. «Comme individus, nous avons une dette morale envers la société. Mon travail lui est nécessaire, tout autant que le travail de celui qui vient m'aider à ramasser les feuilles mortes sur ma pelouse.» L'idée de l'interdépendance développée par les différents modèles écologiques prend ici chez lui une dimension philosophique qui conduit directement à l'idée de responsabilité. «Chacun est responsable vis à vis de l'ensemble de la société, ajoute-t-il.»

    Toutefois, cette exigence qui doit émaner de soi d'abord peut trouver l'étincelle dans le travail du professeur qui peut remédier à la morale du droit opposé à celle du devoir par un long travail de valorisation de l'autre, de l'étudiant. «Il faut aider l'autre à se découvrir, à prendre conscience de lui-même, à se servir de ses talents, de ses capacités.» Associée à une discipline élémentaire qui a trait à une sorte de tonus moral et physique et non pas à des règlements obscurs, la valorisation de l'autre constitue selon lui les ingrédients de l'excellence. «La question que je pose souvent aux jeunes est: Êtes-vous capables d'avoir la discipline voulue pour faire face aux changements?»


    L'avenir

    Selon toute vraisemblance, la révolution technologique va se poursuivre. Des changements importants nous attendent. Au soir de la vie, Pierre Dansereau ne semble pas connaître le désespoir qui habite la jeunesse de notre temps. «On va devoir éviter les catastrophes. C'est notre premier défi, dit-il.» Le chômage le préoccupe beaucoup, mais il croit que nous nous dirigeons progressivement vers des formules variées de travail, vers de nouvelles répartitions des tâches. Encore faudra-t-il aménager cette société des loisirs qui ne s'annonce pas aussi rose que l'on s'imaginait.

    Mais il est d'avis que l'enjeu majeur de l'avenir, c'est l'éducation. Une révolution complète reste à faire dans ce domaine où les musées auront un rôle encore plus grand à jouer. Pour lui, le Biodôme de Montréal et le Musée de la civilisation de Québec sont des institutions essentielles à la diffusion générale des connaissances qui complètent l'école et qui donnent à la vie sens et beauté. «Comment voulez-vous aimer la vie et en faire quelque chose si vous n'y croyez pas?»

    Au lendemain d'une campagne électorale fédérale fastidieuse et démagogique, le problème de l'information lui apparaît plus criant que jamais. «Il faudra discipliner l'information, la soumettre à des critères sévères et à des exigences critiques internes de la part de ceux qui en font profession. Nous avons le devoir moral de regarder les choses en face, affirme-t-il, car tôt ou tard, elles refont surface de façon plus douloureuse encore.»


    La lumière du soir

    Pierre Dansereau connaît sa généalogie par coeur. La chaîne des générations, c'est aussi l'écologie du temps. Son ancêtre Pierre, patriote en 1837, déporté en Louisiane, établi au Brésil, son grand-père ingénieur et sa mère francophone de Nouvelle-Angleterre, son éducation bourgeoise, son enseignement ici et ailleurs, ses voyages à travers le monde et ses souvenirs du Brésil, sa contribution à son domaine de recherche, font partie du bagage que le voyageur accumule au fil de sa vie. La lumière de cette fin d'après-midi d'octobre est impressionniste. Le vent soulève des tourbillons de feuilles jaunes: une merveille pour qui sait regarder. Dans la lumière du soir, le regard de l'être est toujours tourné vers quelque chose: l'oeuvre à accomplir.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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