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Pierre-Jean Dessertine
Éditions ALÉAS
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Nature

Rapport avec la nature selon le caractère

René Le Senne

 

Rapport avec la nature. —

Ce sont, généralement, les hommes qui font la nature; l’idéalisme concret est caractérolo­gique : chaque homme la fera donc suivant son caractère. Pour le nerveux ce doit être un spectacle bigarré et émouvant qui lui donne  des qualités et contient la vie dans ses germes et la mort dans ses indifférences ou ses menaces. Pour l’actif, c’est éventuellement un terrain à exploiter ou un champ de bataille; pour Berkeley, pour l’homme candidement religieux, le discours de Dieu; pour l’extraversif froid, des lois à dégager et utiliser, enfin pour le flegmatique objectif, un système. Que peut‑elle être pour un sentimental?

L’union entre la nature et le nerveux se fait surtout par des qualités visuelles ou auditives que l’émotion vient mobiliser. Ce qu’il reçoit de la nature, ce sont des couleurs et des sons, joyeux ou tristes. Mais ses impressions doivent la morceler et pour ainsi dire la disperser aux quatre vents de son histoire affective. De même au contraire que le sentimental va être ramené vers le sentiment de lui-même comme unité permanente, c’est d’ordinaire à la nature comme un tout qu’il va être intéressé. Ce fait s’explique par un concours de raisons dont la première et la plus importante est la condensation méditative des impressions par la secondarité; mais entre lesquelles il faut rappeler que c’est surtout par l’intermédiaire de sa cœnesthésie que le sentimental éprouve les variations de la nature.

De cette nature comme tout, il peut faire, suivant les autres propriétés fondamentales de sa constitution caractérologique, bien des usages. On peut indiquer trois directions suivant lesquelles se fait l’exploitation de la nature par la sensibilité du sentimental. Chez les sentimentaux moins secondaires, plus larges et émotifs, c’est‑à‑dire chez des rêveurs comme Rousseau, Maurice de Guérin, Sénancour, la nature s’offre comme le refuge d’un promeneur solitaire qui ressent d’autant plus vivement sa syntonie avec elle qu’il éprouve plus fortement sa schizoïdie envers les hommes. Dans cette direction le moi cherche et obtient dans une mesure inégale la communion avec la nature. — Mais plus la secondarité croît, et plus la conscience se rétrécit, plus il doit en résulter que le pessimisme l’emporte sur la ferveur, indispensable à toute vie religieuse ardente et requérant un taux suffisant d’activité. Aussi, à partir de ce point, la nature doit devenir, soit au travers de la cœnesthésie, comme chez Biran, un non‑moi résistant, soit même, pour des esprits comme Vigny ou Leconte de Lisle, dénués de pénétration analytique et incapables par suite de retrouver dans la nature un concept que l’esprit se donne à lui-même, une chose insensible et hostile à la sensibilité humaine. Ainsi une pri­marité trop accentuée dissipe la nature dans le spectacle d’im­pressions changeantes n’ayant plus le soutien d’une structure invariable, en fait une nature désubstantifiée; une secondarité excessive entraîne au contraire le desséchement de la sensibilité au contact de la nature. — Dans l’intervalle se trouvent les écrivains qui sont plus poètes que les philosophes, plus philo­sophes que les poètes, sur qui nous aurons à revenir.

Date de création:2011-10-29 | Date de modification:2011-11-04