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Éditions ALÉAS
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Morale

Morale du risque

Philippe Labarde
Philippe Labarde a siégé au Conseil Supérieur de l'audio-visuel (CSA)
Philippe Labarde et Bernard Maris signent un ouvrage pamphlétaire qui ne craint pas de dénoncer la morale des riches: Malheur aux vaincus. Ah si les riches pouvaient rester entre riches. Paris, Albin Michel, 2002, p. 50-54. Voir le compte rendu du livre de Philippe Arnaud dans Le Monde (29.04.02).
Dans la revue Risques (no 43, sept. 2000) et dans Le Débat (no 109), Denis Kessler (président de la Fédération française des Sociétés d'Assurance) et François Ewald, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, se livrent à une réflexion inquiétante autour de la notion de risque. Elle mérite une lecture ligne à ligne.

«On disserte sur l'attitude des Français face au risque, leur frilosité, la vaine exigence du risque zéro. Car le risque est manifestement au centre de la morale moderne. D'un côté certains dénoncent la démoralisation d'un peuple de rentiers (rentiers de l'État providence) souhaitant que l'on donne à nouveau avantage au risque sur la rente...» (p. 55).

Nous voilà campés: rentiers démoralisés. Nous, rentiers de l'État providence. Les rentiers, c'est nous. Pas les types qui engrangent des milliards dans la spéculation ou la simple attente de taux de
profitabilité exigés sur les entreprises. La manipulation commence par déclarer l'innocent coupable et l'assassin innocent. Le procès des médecins empoisonneurs peut commencer.

«Le risque est devenu comme le noyau de la conscience, morale, sociale et politique contemporaine, l'horizon universel pour tout événement possible, mieux, sa condition de possibilité. À bien y réfléchir, il n'y a rien qui ne s'annonce aujourd'hui sinon d'abord comme un risque.» Morale, morale, morale encore. Plus intéressant est le fait que le risque, «noyau de la conscience», puisse être considéré comme l'étalon de la vie sociale et politique. «Le risque est devenu la catégorie politique majeure [...]. Après l'effondrement des grandes idéologies et des grands récits, il est peut-être l'occasion d'une renaissance, d'une nouvelle chance qui sortirait la philosophie politique de sa dégénérescence mortelle. Peut-être l'idéologie du risque vient-elle occuper la place des grandes utopies du passé.»

Renaissance... On ne mâche pas les grands mots! Fini le socialisme, vive le risque, pour nous sortir de la «dégénérescence», nous, dégénérés des classes modestes. Bien. Le risque, mesure des hommes et des choses. Vont-ils paraphraser Protagoras? Oui:

«Le risque est la mesure de toutes choses, de celles qui existent comme de celles qui n'existent pas» (p. 65). On mesurera la prouesse intellectuelle de «mesurer l'inexistant» - Heidegger, mon gars, tu peux siffler d'admiration! Tout cela n'est pas très grave, ce n'est que la vieille idéologie du «libéralisme» et de la responsabilité maquillée d'un principe immanent, le risque. Donc «il n'y a ni bien ni mal, il n'y a matériellement que des risques» (p. 60). «Le risque: une morale», «Le risque à la source des valeurs», «Pas d'acte humain sans risque», «La morale de l'engagement est une morale du risque», etc. N'en jetez plus! La suite est détestable.

«Nous sommes dans une étrange période de démoralisation», nous Occidentaux «acculturés au risque», voilà que nous en perdons jusqu'au goût. «Le risque est notre manière de mesurer la valeur des valeurs. [...] Il est une éthique de la responsabilité qui impose à chacun de se prononcer sur la valeur des valeurs.» «Il y a dans le risque, de toute éternité, le principe de la dignité de l'homme.» Il faut «un reengineering de la gestion collective des risques [...], il faut réinstituer le social» (p. 71) . De toute éternité, bien sûr, comme le «marché, principe de toute éternité» d'Alain Minc. Ah, ce besoin d'éternité, de supprimer l'Histoire qu'ont les libéraux! Toutes ces salades pour en arriver à la «refondation sociale» du Medef?

Oui, mais il y a pire. Il y a, ajoutent Kessler et Ewald, dans toute société, les «riscophiles» et les «riscophobes».

Ça, c'est plus intéressant. «Ceux qui assument le risque, le revendiquent, assument leur condition d'animal voué au risque, et ceux qui la refusent, l'évitent, cherchent à se protéger - les courageux et les frileux. Notre culture a plutôt célébré les premiers que les seconds: le chasseur, le guerrier, l'inventeur, le chercheur, le pionnier, l'investisseur, l'homme politique, plutôt que le rentier, le fonctionnaire.»

Riscophile, riscophobe. Le chasseur, le guerrier, contre le rentier, le fonctionnaire. Encore l'assimilation du rentier et du fonctionnaire. Mais il faut mesurer ce que cette énumération à la Prévert contient: une coupure quasiment raciale de la société et une charge non déguisée contre ce «rentier-fonctionnaire». Mais où sont planqués ces gens? Dans «la classe moyenne, surprotégée par un État qui surprotège ceux qui sont déjà protégés» (p. 71).

Eh ben voilà! Fallait le dire! Ces salauds de planqués de la classe moyenne rentiers-fonctionnaires, on va te les exposer au risque, nous qui ne sommes ni rentiers ni planqués!

On ne va pas s'énerver pour la charge contre les fonctionnaires de la part de nantis généralement abreuvés aux subventions publiques, les fonctionnaires sont assez grands pour se défendre, on va plutôt s'inquiéter sur les relents de ce salmigondis métaphysico-mords-moi-les-oreilles qui fleure son discours des années 30, avec les jérémiades à la «démoralisation», sa charge contre la «classe moyenne», reflet de la «médiocratie», elle-même fine contrepèterie de la démocratie. La «démocrassouille», comme on disait du côté des Croix-de-Feu. Riscophiles, riscophobes: malheur aux vaincus, salauds de pauvres, vive les héros, les «cinq mille entrepreneurs dont l'humeur fait l'économie du pays», comme dit Seillière (Le Figaro, 15 octobre 2001).
Date de création:2002-06-17 | Date de modification:2006-11-07