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    Dossier: Martyr

    Les martyrs palestiniens

    Nadine Picadou
    La culture du martyr est avant tout l'expression de la voix des peuples privés d'une véritable parole politique.
    Les images de violence venues de Palestine ont envahi nos écrans au cours de ces dernières semaines, des images tristement répétitives, et avec elles des mots parfois étranges et comme décalés pour la conscience d'un Occidental moderne. Ainsi du terme martyr, qui évoque au mieux une incongruité, au pire un obscur atavisme culturel quand il n'apparaît pas comme le signe immanquable du fanatisme religieux. D'autant qu'il s'accompagne de bruyantes manifestations collectives de deuil mettant en scène des foules en colère qui crient vengeance.
    Dans le langage d'aujourd'hui, le mot arabe
    chahid est largement banalisé: il désigne les morts de toutes les guerres, de la guerre d'indépendance algérienne au conflit irano-irakien en passant par les nombreux affrontements avec Israël. Il n'en est pas moins lesté d'un inconscient de la langue qui l'inscrit fortement dans une tradition culturelle spécifique. Le terme chahid, tout comme le mot français martyr, exprime dans son étymologie l'idée de témoignage: le martyr est le témoin suprême de la vérité. Mais le martyr glorieux de la tradition islamique, dont la mort au combat sanctifie toute la communauté, n'est pas le martyr souffrant et persécuté du christianisme, la victime qui s'offre en sacrifice. C'est que l'islam s'est affirmé en même temps qu'il bâtissait un empire, là où le christianisme des origines s'est heurté à la puissance de la domination romaine. Le martyr de l'Islam est un héros triomphant, comme l'attestent à la fois les rituels funéraires qui entourent sa mort et les récompenses qui l'attendent dans l'au-delà. La représentation musulmane du martyr prend place dans une thématique plus large du combat pour Dieu et la communauté de ses fidèles, qui a pu fournir une sensibilité et un vocabulaire aux luttes contemporaines d'émancipation.
    Les modernes martyrs des combats nationaux donnent aussi leur vie pour une cause qui les dépasse et met en jeu l'ensemble du groupe. En Palestine aujourd'hui, ils le font avec un sentiment de supériorité morale sur un adversaire israélien plus vulnérable face à la mort des individus. Ne nous hâtons pas d'y voir la marque d'une société archaïque et communautarisée dans laquelle la souffrance individuelle n'aurait pas de place. Il est des situations, au Moyen-Orient comme ailleurs, où l'homme est simplement capable de mourir pour une idée. Car les Palestiniens ont quelque chose à défendre, avec des pierres et des armes légères, contre une armée régulière qui n'hésite pas à répliquer à l'arme lourde voire à utiliser la technique éprouvée du raid punitif, comme si elle affrontait un véritable État. Les martyrs palestiniens ne sont pas des desesperados fascinés par la mort, même s'ils se recrutent dans les rangs d'une jeunesse sans avenir qui n'a souvent plus grand-chose à perdre. On a tout dit sur les humiliations quotidiennes au coeur de bantoustans cernés par l'armée israélienne et menacés d'asphyxie économique. On a moins mesuré l'intolérable décalage entre les proclamations lénifiantes sur le thème de «la paix des braves» et cette constante mise à l'épreuve des Palestiniens à laquelle se réduit de fait l'esprit de l'autonomie. Car Israël a toujours succombé à la tentation d'assimiler la paix à sa seule sécurité. Le processus d'Oslo est fils de l'intifada. Il cherche à tenir à l'écart les populations rebelles sans renoncer à une large souveraineté sur le territoire. Plus que d'authentiques partenaires de paix, les Palestiniens restent perçus comme une menace à contenir, un danger à désamorcer au prix d'une reconnaissance formelle qui n'a pas su prendre en compte les exigences de la plus élémentaire dignité nationale. Dans ces conditions, le discours de la réconciliation des frères ennemis, bruyamment orchestré par la communauté internationale, a pris le risque de réduire la thématique de la paix à une rhétorique vide aux yeux des populations concernées. Comme si le monde, pris d'un lâche soulagement, avait inconsidérément galvaudé le mot paix et contribué à dévaluer l'absolu qu'il recouvre.
    Les martyrs palestiniens sont les témoins d'une dignité bafouée et d'un espoir déçu. Si le Hezbollah libanais exerce aujourd'hui une certaine fascination sur les esprits en Cisjordanie et à Gaza, c'est moins pour le modèle idéologique qu'il propose que pour l'exemple qu'il donne d'un peuple qui a su reprendre en mains son propre destin. Dans les rituels qui entourent la mort des martyrs, une société se met en scène dans son identité résistante. Au-delà même des funérailles, qui sont autant de manifestations de masse rythmant la mobilisation quotidienne, il faut imaginer les dizaines de portraits des disparus placardés sur les murs des villes comme autant de modèles obsédants offerts aux regards de la rue; les longues visites aux familles aussi, qui renforcent les solidarités de la parenté et du voisinage et nourrissent la mémoire collective de l'événement.
    La culture du martyr exprime en réalité la radicalité propre aux explosions de colère populaire. Elle est aujourd'hui indissociable, en Palestine comme ailleurs au Moyen-Orient, de l'irruption des peuples sur le devant de la scène politique. C'est l'intifada de 1987-1988 qui a imposé une nouvelle génération de militants venus des camps de Gaza et des campagnes de Cisjordanie, une jeunesse pauvre dont l'activisme a brutalement remis en cause les stratégies de résistance passive à l'occupation qui confortaient jusqu'alors la domination des potentats ruraux et des notables urbains. Sans être une simple révolte des déshérités, le soulèvement palestinien a pour la première fois mobilisé les «classes dangereuses» provisoirement alliées à l'intelligentsia nationaliste. Depuis lors, une fraction des cadres de l'intifada a été cooptée dans les divers services de sécurité de l'Autorité palestinienne. C'était le moyen de canaliser leur énergie belliqueuse pour la mettre au service du maintien de l'ordre intérieur avec la bénédiction du partenaire israélien. Le moyen de les associer aux bénéfices de l'aide internationale qui reste la principale ressource de l'appareil politique palestinien. Le moyen enfin de se revendiquer de l'héritage moral de l'intifada sans lequel il n'est pas de véritable légitimité politique dans les territoires autonomes. Or ce sont aujourd'hui les membres des Jeunesses du Fatah autant que les militants du Hamas ou du Jihad islamique qui constituent les troupes de choc de la nouvelle intifada, sous la direction d'un cadre du premier soulèvement, Marwan Barghouti. La violence de la rue n'en déborde pas moins les limites des mouvements politiques organisés. Elle met en jeu une accumulation complexe de frustrations nationales et de tensions sociales qu'aucun replâtrage diplomatique ne saurait apaiser, et la culture du martyr est peut-être avant tout l'expression de la voix des peuples privés d'une véritable parole politique.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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