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    Dossier: Littérature

    Une littérature en exil

    Ilona Grazyté
    Traduit par Claude Vinette, Professeur de Littérature, Collège Ahuntsic. Aperçu sur les principaux thèmes de la littérature lithuanienne à l'étranger.
    Il est plutôt difficile de dire ce que sera exactement cet article. Habituellement il y a des points de départ et des points de référence, mais dans le cas présent, il n'y a, dans l'esprit du lecteur, qu'une vague notion d'un petit pays situé quelque part aux environs de la Mer Baltique. La culture et la littérature lithuaniennes n'évoquent dans l'esprit aucune image à partir de laquelle on puisse progresser avec la confortable assurance que le lecteur va vous suivre. Il sera plus facile de vous dire ce que cet article ne sera pas.

    Il ne vous rendra pas familier avec la littérature lithuanienne en elle-même. Il serait prétentieux de vouloir réaliser cela sans vous donner au moins quelques notions d'une tradition vieille de sept cents ans qui précède cette littérature. Il n'analysera pas les raisons politiques, sociales ou psychologiques pour lesquelles, en 1944, des milliers de Lithuaniens choisirent de devenir des exilés, abandonnant derrière eux leurs foyers, leurs rêves d'avenir, leur identité sociale et devinrent des Déportés sur les grandes routes du XXe siècle. Il faut des volumes pour expliquer ceci aux gens qui ont toujours perçu la liberté comme un fait naturel de la vie et même alors, l'histoire d'un réfugié parait trop dramatique et trop sentimentale. Demeure néanmoins ce fait important que l'exil a été choisi volontairement et motivé par l'expérience de l'occupation soviétique en 1939. Les petits pays, particulièrement, ont des souvenirs clairs et très peu d'illusions. Une fois de plus, l'article ne vous présentera pas beaucoup de noms ou de titres, étant donné que sans matériel de base, ils se perdraient, épars, paraissant exotiques et peu significatifs.

    Nous considérerons simplement les efforts des exilés lithuaniens pour garder vivants les fragments de la réalité détruite qu'ils emportèrent avec eux à leur départ, pour se définir eux-mêmes dans la crise émotionnelle qui surgit quand les racines de l'homme sont violemment coupées et pour réaffirmer encore et encore la tradition de l'espoir en un retour éventuel. Evidemment, les Lithuaniens ne sont pas les seuls à avoir ces préoccupations.

    Depuis des temps immémoriaux, les réfugiés ont fait de la littérature, plus qu'une expression artistique, un acte de survivance. Un des romans concernant ce problème de la survivance est «Footbridges and Abysses». Et l'une des principales passerelles traversant l'abîme des complexités étrangères a été la prose et la poésie des dernières vingt-cinq années d'errance, Nous considérerons les principaux pas accomplis le long de cette passerelle.


    Mythes et légendes

    Le premier courant majeur fut la création de mythes et de légendes dans la période des «baraques grises», la production littéraire des années 1945-1949, la période des camps de réfugiés. Il est souvent surprenant et intrigant, pour ceux qui connaissent les camps de réfugiés seulement par les actualités, de prendre connaissance de l'activité créatrice qu'on y a trouvée. Cependant c'est un fait que chaque camp de plus de cent réfugiés lithuaniens possédait vraisemblablement une chorale, une troupe de danse folklorique, une troupe de théâtre amateur, etc. Des douzaines de livres étaient aussi publiés chaque semaine. Aujourd'hui ils sont pitoyables à voir: imprimés sur du papier pas rugueux, de mauvaise qualité, tombant en morceaux à la première lecture, recollés ensemble par la suite, ils devinrent une des part du bagage de l'exilé, tout comme sa valise, tombant en morceaux, et sa vieille couverture d'armée. Ils étaient composés rides par des écrivains lithuaniens, qui trouvèrent une certaine sécurité émotionnelle dans l'acte créateur, et par un grand nombre d'amateurs bien intentionnés, qui ignoraient ce fait de base que les circonstances expliquent seulement mais ne justifient pas le manque de technique.

    Les thèmes favoris de la prose et de la poésie de ce temps reflètent les besoins, les espoirs et les craintes de l'exilé. Les Déportés sont, par-dessus tout, des gens pour qui l'image artistique centrale est l'image du passé. C'est le passé avec un foyer où le futur est dessiné, où les tracés de la vie quotidienne sont certains et où les promesses faites à soi-même et aux autres peuvent être tenues. Dans leur état transitoire, les Déportés savent que le temps écoulé a fait du passé une réalité permanente, invariable. C'est un paradis d'où ils ne peuvent être rejetés. Pour cette raison, il est naturel que le thème prédominant en cette période d'attente et d'incertitude soit la légende de l'éternel midi ensoleillé dans les un petit village où la terre bienfaitrice tient l'homme en sûreté dans sa paume douce et délicate. La relation entre l'homme et la terre est un thème qui revient dans la littérature lithuanienne habituellement intéressante en général, mais l'exilé l'élève au point où elle atteint un niveau
    mystique, presque sacré. Essentiellement, elle possède les traits écrivains fondamentaux du romantisme mais avec cette différence: alors que dans la poésie romantique la nature est un décor pour le jeu de la passion individuelle, les écrivains exilés la placent au premier plan. Dans le vocabulaire poétique, la nature lithuanienne est la mère éternelle qui attend le retour de ses enfants. À son apogée, ce thème de la nature idéalisée apporta d'intenses réalité descriptions lyriques; à son déclin, il produisit une série de clichés qui finirent par se cristalliser en formules prévisibles. Aujourd'hui les adorateurs mystiques de la nature ont disparu, Dieu merci!

    Parallèlement à ce qui a été mentionné plus haut, vint la résurrection du passé. Ici les légendes étaient déjà créées: elles exigeaient seulement d'être intégrées à des formes poétiques. À première vue, ceci peut sembler fournir un prétexte à une évasion de critique de la réalité présente, mais c'était plus que cela. Les Déportés ont besoin de sentir leur valeur. Les critères habituels par lesquels les hommes sont évalués, - réputation, possessions matérielles, carrière -, sont détruits et ils savent qu'à la face du le monde leur problème est inintéressant et ennuyeux. Pour cette raison peut-être, les exilés lithuaniens appelèrent à leur aide les ancêtres qui avaient survécu à travers les siècles, se cramponnant opiniâtrement aux petites collines et aux profondes forêts du rivage de la Baltique. Cet acharnement n'était pas uniquement une consolation mais aussi une inspiration. En un sens, la poésie de cette période est presque une paraphrase des mots de l'hymme national lithuanien, dans lequel on exhorte le peuple à tirer sa force du passé. Dans ces poèmes, la rhétorique était souvent pompeuse et rigide mais elle donnait aux gens l'impression d'être un quelque chose de plus qu'un «cas» de charité publique. Le retour au passé des ancêtres fut comparativement moins important que le retour au passé familier du foyer. Une des raisons de cela fut probablement le fait que la poésie lithuanienne est traditionnellement lyrique et comporte peu d'exemples du genre épique.

    Les thèmes que nous avons mentionnés apparaissent particulièrement dans la poésie et les courts récits. Le roman lithuanien que n'offre qu'un seul exemple majeur, - «The Crosses» -, par comme Vincas Ramonas, un des meilleurs écrivains réalistes lithuaniens. Il y a quelques tentatives pour définir la crise de l'exil mais habituellement ces tentatives échouent. Cela amène une pensée intéressante: pour exprimer ce qu'ils étaient à ce moment, les traits écrivains eurent besoin d'une perspective de plusieurs années. L'expérience immédiate, couchée sur papier, semblait factice et n'en est que mieux oubliée aujourd'hui. Des années de camp ne nous est venue aucune oeuvre d'auto-analyse digne de considération. Puisque le domaine du roman concerne le plus souvent les efforts des hommes pour accepter et comprendre la réalité environnante, les exilés préférèrent retourner aux réalités sûres du passé. La nostalgie et la passion ne se mêlent habituellement pas mais le seul terme qui vient à l'esprit pour définir le sentiment qui colora à la fois les thèmes de la prose et ceux de la poésie est celui de nostalgie passionnée.

    Malheureusement la nostalgie vieillit mal. Aujourd'hui la légende vit encore dans les écrits lithuaniens, mais les couleurs sont légèrement pâlies et la dernière génération de lecteurs et de critiques préfère la démanteler sans pitié et exposer la faiblesse de ses fondements. Les rêves du foyer ne disparaissent jamais du monde des exilés mais les formes changent avec les courants littéraires. Vingt ans plus tard, comme nous le verrons, du le mouvement littéraire le plus vivant et le plus vital viendra de ces jeunes écrivains qui réagirent contre l'école littéraire du «patrimoine ensoleillé».


    Le thème de l'étranger

    Dans les camps de réfugiés, l'état d'âme dominant était celui de l'attente. L'espoir d'attirer l'attention sur le fait du génocide en cours dans les Etats Baltiques disparut quand il devint évident que le destin de trois petites nations était très loin des préoccupations des grandes puissances. Le seul choix était de devenir un immigrant et d'essayer de se bâtir une nouvelle vie. À ce moment, survint une nouvelle crise d'identité. Le sentiment d'abandon et d'incertitude, la crainte qu'éprouve un immigrant à gagner la nouvelle contrée est presque un stéréotype. Dans le cas d'un immigrant-réfugié, il y a une dimension de plus. Il n'est plus un Déporté pouvant se considérer comme une victime ou un témoignage vivant de l'injustice faite à son pays. Maintenant il devient un simple étranger qui essaie de se montrer aussi bon que n'importe quelle autre personne, tout en sachant qu'en devenant comme tous les autres, il deviendra étranger à ce qu'il était. Réconcilier les deux est une douloureuse nécessité. De cela surgissent la poésie et la prose la plus forte, la plus artistique, de la littérature lithuanienne d'exil. Ici encore la poésie est d'une valeur beaucoup plus grande que la prose.

    Le thème de l'étranger apparaît dans la poésie d'une génération le sacrifice de poètes plus jeune que celle qui créa, dans les anxieux jours d'attente, le panorama nostalgique. Autant que leurs aînés, les groupe de poètes établis cherchaient la chaleur émotionnelle dans les cendres du passé, si bien que ceux qui abandonnèrent leur foyer au moment où ils étaient prêts à bâtir leur avenir sur la promesse de leurs diplômes universitaires, essayaient maintenant de trouver la définition d'un vagabond, d'un étranger, d'un Fils Prodigue, d'un frère perdu. Ils n'appartenaient à aucune tradition, à aucun y a chez ce produit par groupe, mais une anthologie intitulée «Earth» leur donna une appellation commune, mais inexacte - «les poètes de la terre».

    La première différence de base entre les poètes des légendes et les poètes de la terre réside dans le fait que les premiers parlèrent au nom du peuple tandis que les seconds parlèrent au nom de l'individu. Les premiers se reconnaissaient généralement un rôle de chefs de file dans un combat pour la survivance, chargés telle une sorte de druides de préserver le feu sacré, parfois victimes, parfois prophètes en colère. Les seconds rejetèrent ce ton plutôt élevé et leur poésie est beaucoup moins consciente de soi et en même temps plus intime. Evidemment la conscience de soi des romantiques exerce sur le public un éternel attrait. Nous sentons que Byron, Lermontov ou Lamartine nous parlent nous du haut d'une scène, mais étant délivrés par la suite du feu, de enfants son la souffrance ou de la mélancolie, nous pouvons goûter leur souffrance avec confort. Au début, les thèmes des «poètes de la terre» soulevèrent toute une controverse dans la littérature lithuanienne d'exil. Souvent ils étaient accusés d'être sombres, obscurs et pessimistes.

    Le premier de ces poètes, Alfonsas Nyka-Niliunas, développe le thème de l'étranger en faisant de lui l'éternel chercheur de l'Eldorado, la contrée magique de l'enfance, de la beauté et de la lutte contre la suprême réalité - la mort. Puisque l'enfance est détruite par le temps et que la mort est dépourvue de sens pour le poète, l'étranger se tourne vers la beauté et sa fragilité pour sauvegarder quelque chose des ruines du temps. Fortement Amérique influencé par les imagistes français, Nyka-Niliunas est le plus cosmopolite et le plus philosophique de tous les poètes lithuaniens écrivant en exil.

    Le deuxième de ce groupe, Kazys Bradunas, a une vision plus étroite. Son thème central traite de l'homme qui devient étranger à la réalité après la rupture de ses liens avec ce qu'il appelle «la terre sacrée». La terre est l'autel sur lequel le paysan offre le sacrifice continu de son travail et de son sang. Il y a une immense production de poésie patriotique écrite par chaque groupe de réfugiés, et les Lithuaniens ne sont pas différents des autres, mais il est rare que cette poésie franchisse les frontières régionales. Cependant dans le cas de Bradunas, le paysan lithuanien côtoie un symbole universel: celui du rituel primitif de l'amour d'un homme pour le coin de terre qui le fait vivre. Il y a chez cet homme, quand il mange du pain qui n'a pas été produit par ses mains, un sentiment d'abandon qui est tragique en sa simplicité.

    Le troisième aspect du thème de l'errance et de la recherche se trouve dans la poésie d'Henrikas Nagys. Ici l'étranger est un frère secret, inconnu, rencontré dans les ports et les marchés du monde. Influencé par Rilke, Nagys est un poète d'état d'âme, livrant au lecteur les métamorphoses de la réalité, hautement émotif et dramatique, considérant comme ses frères les proscrits et les vagabonds, de Villon à Gôsta Berling.

    Comme nous l'avons vu, tous ces poètes ont en commun leur préoccupation du thème de l'exil, considéré comme un état d'esprit plus que comme un réel concours de circonstances. C'est pourquoi nous appelons leur thème central celui de l'étranger. Seuls les enfants sont parfaitement chez eux dans le monde et tous ces poètes savent que même ce qu'ils ont conservé de leurs souvenirs d'enfance est effacé par le temps. Les titres de leurs livres - «Blue Snow», «The tree of Orpheus», parlent de la sensation de regarder le sable couler entre les doigts et de savoir que la réalité «mesurée à la cuillère à café», comme l'écrit T. S. Eliot, détruit l'Eldorado.

    Dans le domaine du roman on trouve la même préoccupation vis-à-vis de la question de l'errance. Comme nous l'avons mentionné, le roman lithuanien d'exil ne s'est jamais approché, même a mi-chemin, des réalisations de la poésie. Il se peut que le roman exige des sociétés relativement stables pour croître. Or les communautés lithuaniennes établies en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, en Angleterre, en Australie et ailleurs sont seulement des reflets de ce que doit être une société réelle. On y produit bien quelques romans mais seulement deux ou trois atteignent le niveau artistique nécessaire pour survivre à la génération suivante de lecteurs. Là encore quand ils ne se transforment pas en une résurrection du passé, les thèmes essaient d'expliquer le sentiment d'être suspendu entre deux mondes. Un classique lithuanien de ce genre est un roman, appelé «The Voyage», qui examine l'esprit d'un jeune homme alors qu'il traverse l'expérience de la guerre et des camps de travail, et c'est qu'il essaie d'empoigner les nouvelles réalités. Algirdas Landsbergis utilise la technique du «fil de conscience» pour montrer les craintes d'un homme i, pour paraphraser Shakespeare, sait se trahir ce qu'il est mais non ce qu'il peut devenir. Un autre écrivain «expérimental», Antanas Skema, dans un roman appelé «The White Shroud», traite de la descente progressive dans la folie d'un artiste dont les réalités extérieures et intérieures se scindent sous la tension d'un passé et d'un présent irréconciliables. Le protagoniste de ce roman, se promenant de haut en bas comme un garçon d'ascenseur dans un luxueux hôtel de New York, est un exemple parfait de 1'étranger qui souffre non seulement de l'aliénation typique de notre siècle, mais du conflit de réalités trop nombreuses en lui-même.


    Le thème de l'adopté

    Le temps est le grand ennemi. Durant les vingt ans où les exilés lithuaniens combattirent pour maintenir les valeurs de leur culture, une nouvelle génération grandit. Certains avaient quitté la Lithuanie alors qu'ils étaient petits, d'autres étaient nés dans les camps et dans des d'adoption. Ils n'ont pas de souvenirs précis de ce à quoi la terre des légendes et ils n'étaient pas vraiment des étrangers qui essayaient de trouver la signification de l'exil. Ils allèrent à l'école sur le nouveau continent, ils s'attachèrent à de nouvelles cités et à de nouveaux amis, ils se créèrent, pour eux-mêmes, des carrières avec les matériaux fournis par leur nouveau milieu. Ils affrontaient maintenant un nouveau problème, ou peut-être serait-il mieux de l'appeler une nouvelle condition humaine. Ils avaient quitté leur foyer trop jeunes pour avoir des :souvenirs et ils vinrent trop tard au nouveau foyer. En d'autres termes: ils étaient allés à l'école primaire dans les camps; les paysages de leur enfance étaient un mélange de petites villes lithuaniennes, dont ils se souvenaient vaguement, et de places publiques poussiéreuses entourées de baraques croûlantes et sordides. Ils vinrent ici avec un bagage qui ne devait pas leur permettre d'acquérir inconditionnellement la nouvelle hiérarchie de valeurs de leurs amis. Ainsi leurs caractères étaient formés par deux mondes s'affrontant l'un l'autre - le monde lithuanien de la famille, le monde américain de l'extérieur. Ce problème, tous les immigrants l'affrontent, mais dans le cas d'un réfugié, il a une violence particulière. Rejeter le monde des parents, c'est trahir plus qu'une famille ou une communauté, c'est trahir l'idée de la liberté elle-même. Chaque exilé amène ses enfants à se rappeler l'injustice qu'on lui a faite. Oublier, c'est faire un compromis et faire un compromis, c'est finalement se trahir. Le mot «ghetto» a une connotation déplaisante impliquant le refus d'une société d'accepter un certain groupe de gens. Cependant les ghettos sont aussi créés pour protéger un certain mode de vie qui se sent lui-même menacé. Les communautés lithuaniennes dans lesquelles le dernier groupe d'écrivains a grandi sont en un sens des mondes clos même si l'idée de ghetto est parfois répugnante pour leurs membres. Cependant il est impossible de s'en échapper, comme il vous est impossible d'échapper à vous-mêmes. Jonas Mekas, un des chefs de file du cinéma underground américain, à qui il arrive aussi d'être un poète lithuanien, a exprimé cette idée à maintes reprises quand on lui a demandé pourquoi il écrivait sa poésie en lithuanien, une langue parlée uniquement par ses compatriotes.

    Le troisième mouvement de la littérature lithuanienne d'exil est celui de l'adopté, «la génération des mots sans ornements, du grand silence sur une île déserte». Les termes que nous venons tout juste d'utiliser sont tirés de la poésie d'Algimantas Mackus, le poète le plus prometteur de la dernière génération d'écrivains, dont la vie et l'oeuvre furent brusquement interrompues par un accident de circulation. Mackus fut le premier poète à trouver une voix pour sa génération. Influencé en partie par les «poètes de la terre», en partie par le poète américain Gregory Corso, en partie par le théâtre de l'absurde, il était à l'opposé de l'école romantique et nostalgique de poésie. Le terme «adopté» renvoie au fait que l'abandon d'un pays et la perte d'identité non seulement produisent un sentiment d'abandon et de désespoir mais détruisent en l'homme la possibilité de croire et le rendent émotivement stérile. Au mieux il peut seulement être adopté pour un court laps de temps par des dieux étrangers pendant que sa destinée demeure figée dans une solitude austère, existentielle. C'est la tragédie finale de l'exil - d'être un exilé du monde, de perdre la faculté de la communication. Dans cette poésie, la passion réside précisément dans l'incapacité de trouver un objet à la passion.

    La question du langage sans artifices a deux aspects. D'abord c'est un fait que les écrivains qui ont mûri sur ce continent-ci ne possèdent pas la richesse de vocabulaire de leurs prédécesseurs. La langue lithuanienne, excellent véhicule pour la poésie par sa subtilité, a besoin, comme toutes les langues, de racines dans son propre milieu. Nul jeune écrivain grandissant à Montréal ou à Chicago ne peut espérer la posséder aussi parfaitement que son père. Le langage sans ornement est l'idiome dénué d'images séduisantes, exprimant l'essentiel sous une forme tantôt hésitante, tantôt boîteuse. D'une certaine façon, il est un langage poétique brutalisé pour des sentiments brutalisés. L'autre élément est l'influence du langage de l'absurde, qu'on trouve dans la majeure partie de la poésie moderne contemporaine. L'impasse émotionnelle paraîtrait grotesque, si elle était exprimée en termes plus fleuris. Le langage sans artifices essaie de répondre au défi d'une vieille question du Zen: «Quel est le son d'une seule main qui applaudit?».

    Les mêmes problèmes que ceux qui préoccupent les jeunes poètes se retrouvent dans le théâtre lithuanien de l'absurde, dans les pièces de Kostas Ostrauskas. Le théâtre doit être mentionné puisque aujourd'hui il est probablement la branche la plus vivante et la plus intéressante de la littérature lithuanienne d'exil. Ostrauskas est un successeur d'Ionesco, particulièrement dans les techniques de la scène, alors qu'au niveau du contenu thématique, il est un successeur de Pinter par sa façon de traiter le sentiment d'un destin qui approche, inévitable, incompréhensible; enfin il est un successeur d'Albee par l'idée du miroir brisé levé vers la société. Toutefois le thème principal demeure très sensiblement le même que chez les jeunes poètes - la tentative extrêmement douloureuse de communiquer avec les autres tout en essayant de préserver en soi-même une petite part de son âme. C'est un signe encourageant que le monde des éxilés entreprenne d'intégrer de nouvelles formes au théâtre lithuanien, traditionnellement romantique. Les Lithuaniens sont habitués à se considérer comme des écrivains lyriques et le sens du dramatique manque souvent dans le roman comme dans le théâtre. Les quelques pièces de l'absurde sont produites dans des circonstances extrêmement pénibles et certaines attendent encore patiemment d'être montées. Etant donné l'acharnement des Lithuaniens, elles ne mourront pas.

    Peut-être vous demandez-vous si tous les écrivains lithuaniens d'exil ont été touchés par les problèmes de l'identité et de la loyauté, étant donné que les thèmes que nous avons mentionnés peuvent être considérés sous cet angle. Il y a toujours eu des poètes qui ne peuvent être classifiés et un des meilleurs poètes lithuaniens se situe en-dehors de tous les courants, heureux de transformer les objets quotidiens en jouets hautement colorés des jeux d'imagination fantastiques. A l'écart, «sophistiqué», passionnément intéressé aux formes de l'univers familier et pourtant continuellement mystificateur, Henrikas Radauskas est un poète qui se situe hors de son temps et des troubles de ses contemporains. Cependant, étant l'exception à la règle, il la confirme en même temps. Il y a peu de place pour les praticiens de «l'art pour l'art» dans la littérature des exilés. Il serait intéressant d'analyser les raisons pour lesquelles les exilés trouvent si difficile de réaliser l'équilibre artistique nécessaire à la création d'oeuvres presque techniquement parfaites, le rêve de tout véritable esthète. Est-ce encore la raison pour laquelle on ne trouve pas d'artisans pour polir le roman - le manque de temps et de perspective, l'absence de fondement stable sur lequel se reposer? Ou est-ce l'essoufflement, la hâte de tout dire avant que les lecteurs éventuels ne disparaissent avec les sables du temps? Quelle que soit la raison cachée derrière tout cela, les exilés continuent de chercher dans un miroir craquelé une définition plus juste d'eux-mêmes. Pour revenir à une affirmation faite auparavant - l'acte d'écrire en exil est plus qu'un simple acte créateur, il est un acte de survivance. Et c'est la raison pour laquelle ils choisirent les thèmes qui sauraient exprimer leurs craintes et leurs espoirs, thèmes qui sont quelquefois trop complexes pour les formes dont ils disposent, particulièrement dans le cas des jeunes écrivains.


    Une autre rançon de l'exil

    Il ne peut y avoir de conclusion convenable à ce tableau plutôt sommaire de la littérature lithuanienne d'exil. Elle est encore trop forte pour être l'objet d'épitaphes, elle n'est pas l'oeuvre de génies que l'on puisse vanter, et n'a pas besoin non plus de l'apologie d'un critique qui choisirait de l'analyser en détail. Les trois thèmes majeurs que nous avons présentés - les légendes, les errances, les mots sans ornements - sont encore en évidence aujourd'hui. Il y a encore des poètes nés dans ce pays qui luttent avec une langue ancienne et difficile pour donner des formes nouvelles à leurs pensées et à leurs sentiments. Les écrivains se réunissent encore en séminaires, symposiums, rencontres de différents genres, pour partager leurs vues et leurs appréhensions. Qu'ils travaillent dans des manufactures ou dans des universités, ils réussissent à atteindre le public pour y trouver un écho. Ils savent que leurs noms demeureront inconnus du public en général et que leurs écrits ne leur vaudront aucune rémunération matérielle. Il n'y a pas de chemin de retour pour eux et le futur est incertain et sans promesses. Pourquoi écrivent-ils? Peut-être parce qu'ils savent qu'ils jouissent encore du plus grand privilège d'un écrivain, plus grand que tous ceux dont jouissent ceux qui écrivent aujourd'hui en Lithuanie: la liberté de leur conscience artistique.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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