• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition

    Dossier: Judaïsme

    L'influence du judaïsme dans l'Occident chrétien

    Frédéric Seager


    Esquisse historique

    De toutes les grandes religions du monde actuel, le judaïsme est parmi celles qui rayonnent le moins. Alors que les Juifs sont mobilisés depuis longtemps pour combattre l'antisémitisme, ils font peu d'efforts pour expliquer leur religion aux gentils. Ce mutisme religieux contraste nettement avec l'intense activité intellectuelle, scientifique et culturelle des Juifs en Occident. Il n'est pas exagéré de dire que si les Juifs mettaient autant de zèle à propager leurs idées religieuses qu'ils en mettent pour faire avancer la science et la culture, une bonne partie du monde serait déjà judaïsée. Certes, un tel contraste peut s'expliquer par le fait que la plupart des intellectuels juifs sont peu pratiquants et que plusieurs semblent être totalement assimilés. Mais ces intellectuels, aliénés de la synagogue, ne sont pas les seuls responsables de l'obscurité qui entoure le judaïsme à l'heure actuelle. Les rabbins, qui sont, par leur vocation même, les moins assimilés de tous les Juifs, s'intéressent rarement au missionnariat. En cela, ils sont appuyés par la grande masse des fidèles, qui s'opposent à toute forme de prosélytisme.

    Pourtant, le judaïsme a déjà été une religion intensément missionnaire, à l'époque romaine surtout. L'existence d'une diaspora s'étendant de la Babylonie au détroit de Gibraltar obligeait les pharisiens, précurseurs des rabbins actuels, à renforcer l'enseignement du judaïsme pour contrecarrer l'influence hellénistique chez les Juifs. La traduction de la Bible en grec - celle des Septante - était d'abord destinée aux Juifs qui lisaient peu ou prou l'hébreu.1 Elle fit connaître en même temps les éléments de base du judaïsme au monde païen. Cependant, l'instrument principal du prosélytisme juif était la synagogue (en hébreu beit hamidrache ou maison d'enseignement). Cette institution pharisienne par excellence, dont le dynamisme est attesté par le Nouveau Testament,2 attira de nombreux païens, dont plusieurs se convertissaient formellement au judaïsme, tandis que d'autres, appelés les "craignant-Dieu", se contentaient d'assister aux offices et d'observer les jeûnes.3

    Le caractère universaliste du judaïsme était donc bien établi avant l'avènement du christianisme. Les conversions atteignirent leur apogée au premier siècle chrétien, soit environ une génération après la mort de Jésus.4 Ni la répression romaine qui suivit les soulèvements en Judée, ni la montée du christianisme ne brisèrent l'élan missionnaire juif. Pour la nouvelle religion, le judaïsme demeurait un concurrent redoutable, car il faisait des conversions non seulement chez les païens, mais aussi parmi les chrétiens.5 La jeune église, pour mieux se distinguer de sa rivale, la synagogue, accentuait le contenu anti-juif de son message.6 Pourtant, si ce message était bien reçu, c'était en grande partie grâce aux efforts des missionnaires juifs qui les premiers avaient rendu le monde gréco-romain perméable au monothéisme. En un sens, le triomphe du christianisme peut être considéré comme une victoire juive.

    C'est une victoire qui coûta cher aux Juifs. Dès que l'Empire romain devint officiellement chrétien avec la conversion de Constantin en 312, le judaïsme fut frappé par une série de lois qui visaient non pas à le supprimer mais à freiner son expansion. Le pouvoir impérial se dépêcha d'interdire toute conversion au judaïsme et imposa la peine capitale au prosélyte comme au missionnaire. Les mariages judéo-chrétiens furent également interdits.7 Si la synagogue continuait d'attirer des chrétiens, comme en font foi les lamentations de Jean Chrysostome,8 la répression impériale finit par avoir raison du prosélytisme juif. Vers le cinquième siècle, les conversions au judaïsme dans l'Empire byzantin tombent pratiquement à zéro et l'on assiste ensuite au phénomène inverse: la conversion forcée ou par intérêt de nombreux Juifs à la religion officielle.9

    En Europe occidentale, la rivalité entre l'Eglise et la synagogue était moins aiguë qu'à Byzance pendant le haut Moyen Age. Quand Clovis reçoit le baptême, il y a peu de Juifs au pays des Gaules; leur influence est donc moins redoutée qu'à l'est de la Méditerranée. Ceux qui s'y installent par la suite seront invités par Charlemagne et ses successeurs et jouiront de leur protection. Dans une société moins évoluée que celle de Byzance où la masse des habitants demeure très ignorante du christianisme, faute d'un encadrement religieux suffisant, le judaïsme exercera une forte attraction dans les villes dotées d'une synagogue. Plusieurs chrétiens préféreront la prédication des rabbins aux homélies de leurs prêtres moins érudits.


    L'échange de cadeaux lors de la fête de Pourime semble avoir attiré des chrétiens vers le judaïsme. Mais l'atout majeur de ce dernier était sans doute la stricte observance du repos hebdomadaire,10 que peu de chrétiens connaîtront avant le dix-neuvième siècle. Agobard, l'évêque de Lyon, craignait tellement l'influence juive sur ses ouailles qu'il demanda la ségrégation des Juifs; mais Louis le Pieux continuait de garantir leur existence dans la cité, même après la conversion de son confesseur, le diacre Bodon, au judaïsme.11 L'absence d'une tradition césaropapiste en Europe occidentale permit aux Juifs de vivre en relative harmonie avec leurs voisins chrétiens et parfois de gagner des adeptes parmi eux.

    L'ère de bonne entente prit brusquement fin avec la première croisade en 1096. Sauf en Pologne, dont le roi va accueillir les réfugiés juifs du couloir rhénan, les communautés juives de l'Occident seront partout sur la défensive. Ainsi commence un cercle vicieux: plus les Juifs sont persécutés par la masse, plus ils cherchent la protection du souverain, moyennant le paiement de taxes spéciales. Et plus ils paient des taxes au prince, plus ils s'identifient à lui aux yeux du peuple, qui les déteste encore plus.12 Quand le pouvoir aura saigné les Juifs à blanc, il les expulsera du royaume: en Angleterre d'abord, puis en France et en Espagne.

    Le motif principal de ces expulsions est évidemment politique. Pourtant, dans chaque cas, l'édit d'expulsion met l'accent sur le danger que représentent les Juifs pour la foi chrétienne.13 L'inquisition pontificale n'ignore pas elle non plus, le problème de l'influence juive. Bernar Gui rappelle aux inquisiteurs que les Juifs profitent de n'importe quelle occasion pour convertir les chrétiens à leur religion.14 Le prosélytisme juif est également signalé par l'inquisition espagnole,15 ce qui laisse supposer que, même persécutés, les Juifs n'avaient pas entièrement perdu leur vocation missionnaire.

    Cette vocation, ils la perdront définitivement au seizième siècle, suite à l'expulsion des Juifs d'Espagne et à la division religieuse de l'Europe chrétienne. La communauté juive d'Espagne avait été la plus évoluée sur le plan scientifique et culturel. Sa participation à la vie de la cité est indiquée par le fait que plusieurs des plus grands penseurs judéo-espagnols écrivaient des livres religieux dans la langue du pays. Même dispersés aux quatre coins de la Méditerranée, les Juifs d'origine espagnole continuaient à parler entre eux le ladino, une forme légèrement hébraïsée de l'espagnol médiéval. Un de leurs rabbins réfugié en Turquie, Joseph Caro, craignait tellement pour la survie religieuse des judéo-espagnols qu'il publia en 1567 la Choul'hâne Aroukh, une codification en quatre volumes de tout le judaïsme rabbinique. La Choul'hâne Aroukh et sa version abrégée, la Kitsour, seront adoptées d'emblée par toutes les communautés juives d'Europe, car celles-ci auront besoin d'un manuel de survie. Jadis innovateur et missionnaire, le judaïsme du seizième et du dix-septième siècles sera figé, plus occupé à survivre qu'à vivre.

    A vrai dire, l'état stationnaire du judaïsme, religion d'une minorité dispersée et persécutée, n'est guère différent de celui du christianisme à la même époque. La publication de la Choul'hâne Aroukh suit de douze années seulement la paix religieuse d'Augsbourg, où sont tracées pour la première fois les frontières religieuses de l'Europe centrale, lesquelles seront définitivement fixées en 1648. Alors que luthériens et calvinistes se cantonnent dans leurs Etats respectifs et que le catholicisme romain cherche à limiter ses pertes grâce aux réformes du Concile de Trente, les Juifs seront parqués dans des ghettos. Que le premier ghetto soit créé à Venise, où les Juifs avaient pris une part active à la vie sociale, indique que son vrai rôle est de protéger les chrétiens contre l'influence juive. Ce n'est que secondairement que le ghetto sert à protéger les Juifs contre la violence des chrétiens. En Pologne, aucun ghetto n'est nécessaire, car les Juifs y sont déjà sépares de la masse de la population sur le plan linguistique et ne peuvent, par conséquent, exercer une influence spirituelle ou intellectuelle sur elle.

    Le sort des Juifs d'Europe au dix-septième et au dix-huitième siècles tend à réfuter le mythe selon lequel les persécutions et la pauvreté auraient renforcé leur pratique religieuse. Les massacres de 1648 en Pologne déclenchèrent une série de mouvements messianiques qui remirent en question de façon spectaculaire le judaïsme normatif. La caricature qu'en fit Bossuet, bien que malveillante, est à peine exagérée.16 La paupérisation croissante des masses juives d'Europe centrale et orientale obligea bon nombre de Juifs à profaner le sabbat et à violer d'autres commandements religieux afin de survivre économiquement, et cela avec l'approbation tacite des rabbins.17

    Vers 1750, cependant, une minorité de Juifs d'Angleterre, des Pays-Bas et de la région bordelaise accédèrent à un niveau de prospérité qui leur permit de jouir d'un statut civil semblable à celui de la population chrétienne. Le contraste entre le progrès matériel et civique des Juifs du littoral atlantique et la misère de leurs coreligionnaires continentaux ne pouvait que frapper les penseurs du siècle des lumières. C'est donc à Metz, à l'orée du monde germanique, que l'Académie royale des sciences lança un concours en 1788 sur le thème: "Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France?" Dans cette question, le mot "utile" est capital. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Juifs n'étaient tolérés qu'à condition d'être utiles au souverain. A la veille de la Révolution française, qui va proclamer la souveraineté du peuple, il s'agit de les rendre utiles à la société tout entière.

    Les lauréats du concours de Metz, comme d'ailleurs tous les partisans de l'émancipation des Juifs, partaient du Postulat qu'ils étaient dégénérés et qu'il fallait les régénérer.18 Tous s attendaient à ce que les Juifs, une fois admis dans la société ambiante, deviendraient pleinement occidentaux. Personne ne pouvait prévoir que leur présence dans la cité conduirait à une éventuelle judaïsation, même partielle, de celle-ci. La politique de Napoléon ler à l'égard des Juifs illustre bien la confiance que les hommes éclairés de son temps mettaient dans leur civilisation. Au moment d'octroyer aux Juifs de France et d'Italie les droits civils, l'Empereur voulait multiplier les mariages mixtes afin de hâter, disait-il, "le mélange de la race juive et de la race française".19 Bien que cette demande fût jugée inacceptable par les notables juifs, elle indique le chemin parcouru dans les rapports judéo-chrétiens depuis l'époque de Constantin. Alors que les premiers empereurs chrétiens redoutaient les mariages mixtes comme facteur de judaïsation, Napoléon y voyait un moyen d'assimiler les Juifs à la civilisation occidentale.

    Pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, l'émancipation civique des Juifs semblait conduire effectivement à leur assimilation culturelle, voire religieuse. Les conversions au christianisme étaient nombreuses, particulièrement en Allemagne, où le certificat de baptême constitua pendant longtemps la carte d'entrée dans la bonne société.20 D'autres Juifs abandonnèrent tout simplement leur religion sans prendre la peine de se convertir à celle de la majorité. Ils se disaient athées ou bien libre-penseurs et ne semblaient avoir d'autre philosophie que celle du progrès matériel et scientifique. Depuis trois siècles, le judaïsme normatif cherchait avant tout à survivre. A une époque où l'industrialisation de l'Occident annonçait la création de richesses nouvelles, les Juifs avaient tout intérêt à délaisser une survivance religieuse qui, dans leur esprit, était liée à la misère économique. Ils n'étaient que trop heureux de pouvoir monter dans le train en marche.


    A partir de 1871, cependant, alors que l'émancipation des Juifs s'étendait à toute l'Europe centrale, le courant assimilationniste ralentit considérablement. Les conversions au christianisme diminuèrent, tandis que le judaïsme synagogal tenta de relever le défi de l'intégration des Juifs dans la société. Le renouveau religieux prit deux formes distinctes mais pas entièrement opposées: la "réforme" juive, dont les assises principales se trouvaient en Allemagne et aux Etats-Unis, et la néo-orthodoxie, qui gagna des adhérents un peu partout en Occident.21 Les rabbins des deux tendances n'hésitèrent pas à se servir de la langue vernaculaire pour livrer leur message. Citons au passage deux d'entre eux, l'un traditionaliste, l'autre libéral, que l'insertion dans la société moderne incita à analyser le contentieux judéo-chrétien.22

    Si les ouvrages de ces rabbins étaient connus de plusieurs théologiens chrétiens, ils demeuraient largement ignorés de la masse. C'est donc à un autre niveau qu'il faut chercher l'influence juive à la fin du dix-neuvième siècle et au vingtième. Tant et aussi longtemps que les Juifs furent concentrés dans le commerce et la petite industrie, leur influence intellectuelle, morale et culturelle demeura très restreinte. Grâce à l'émancipation, cependant, ils accédèrent aux professions libérales, à l'enseignement, aux arts et lettres et à la recherche scientifique dans des proportions qui dépassaient de beaucoup leur importance numérique. L'exemple le plus frappant est celui de la Hongrie où, au début du vingtième siècle, les Juifs constituaient près de la moitié des médecins et des chimistes, le tiers des avocats, environ quarante pour cent des écrivains et vingt pour cent des comédiens, musiciens et sculpteurs.23

    Tous ces artistes, intellectuels et scientifiques juifs ne cherchaient pas à judaïser la pensée et la culture en Occident, loin de là. La vaste majorité d'entre eux s'occupaient fort peu de questions religieuses et ne pensaient qu'à s'intégrer à une civilisation qui, avant que n'éclate la Première Guerre mondiale, semblait être vouée à un progrès sans fin. Cependant, tout en voulant faire partie de la civilisation occidentale, les Juifs, dans leur subconscient, en rejettent les fondements historiques, qui sont chrétiens. Parce qu'ils ne peuvent accepter un passé qui, pour eux, est synonyme de persécutions, leur oeuvre est inconsciemment subversive. Ils sont condamnés en quelque sorte à innover, même au risque de déstabiliser les idées reçues. Lorsque Einstein publia son traité sur la relativité ' il fut accusé en divers milieux de vouloir judaïser la science.24 Tel n'était certainement pas son voeu; mais s'il avait voulu le faire, il n'aurait pas agi autrement.

    Dans la vie politique, les Juifs passent rarement inaperçus. Sous l'Ancien Régime, leur seul rôle politique fut de soutenir le pouvoir qui les protégeait. Telle est encore l'attitude d'un certain nombre d'entre eux qui, par habitude ou par crainte, ne veulent rien déranger. Depuis la Révolution française et la subséquente division de la politique entre la gauche et la droite, les Juifs sont obligés de choisir leur camp. Ils ne peuvent choisir celui de la réaction, car l'extrême-droite est, presque toujours, le parti de la nostalgie. Pour les Juifs, il n'y a pas de "bon vieux temps". Quand ils militent dans une formation politique, il faut qu'elle soit progressiste. Ainsi, les Juifs les plus visibles dans les mouvements politiques en Occident appartiennent, tels Lasalle et Bernstein en Allemagne et Léon Blum en France, à la gauche humaniste.25 L'attitude de Blum lorsqu'il prit la direction du gouvernement français en 1936 était d'ailleurs typiquement judaïque. Son rôle, disait-il à l'époque, était d'exercer le pouvoir au nom de l'ensemble des travailleurs et non de le prendre pour son parti.26 Habitués à la gérance, les Juifs ont reçu de la Bible et des écrits rabbiniques des consignes de réserve, voire de méfiance envers l'autorité établie.27

    La rapide accession des Juifs à des positions d'influence et la non moins rapide acceptation par la population en général de leur présence provoquèrent une réaction qu'on appelle communément l'antisémitisme. Contrairement aux explications simplistes de ce phénomène, les antisémites ne cherchaient pas un bouc émissaire pour leurs difficultés économiques. Les mouvements antisémites virent le jour vers 1880 pour atteindre leur apogée au tournant du siècle, soit pendant une période de prospérité générale. La propagande antisémite visait davantage l'influence intellectuelle et culturelle des Juifs que leur supposée puissance économique.28 Lors de leur accession au pouvoir en Allemagne, les Nazis suivirent la ligne de conduite tracée par des théoriciens antérieurs. Les autodafés de livres juifs ou présumés judaïsants, l'expulsion des Juifs de la magistrature, de l'enseignement, du journalisme, des arts et des lettres avaient la priorité dans leur tentative de libérer l'Allemagne de toute influence juive.29

    Par un curieux retour des choses, le génocide nazi ne fit qu'accélérer la judaïsation de l'Occident chrétien. Cette fois-ci, ce ne fut pas la culture ou la science mais la religion chrétienne elle-même qui subit une transformation radicale.30 Afin de préserver leur crédibilité morale, les Eglises protestantes et catholiques durent éliminer plusieurs références anti-juives de leur enseignement et de leur liturgie.31 En 1973, un comité de l'épiscopat français publia ses "orientations pastorales" sur le judaïsme, où, pour la première fois dans l'histoire du christianisme, il est formellement admis que la religion juive n'est pas caduque, qu'elle jouit encore d'une validité spirituelle et morale.32 Certains théologiens américains vont encore plus loin, en proposant des cours de Talmud à leurs confrères et des cérémonies religieuses juives, telles que le seder pascal à l'ensemble des chrétiens.33 Mais c'est surtout sur le plan eschatologique que les massacres des Juifs auront bouleversé le christianisme. A Auschwitz et dans les autres camps de la mort, les Nazis ont créé un enfer qui dépassait en horreur tout ce que les théologiens avaient pu imaginer jusque-là. Par conséquent, la notion même de l'enfer a pratiquement disparu de la conscience chrétienne, remettant sérieusement en question celle du salut personnel.

    Il est de plus en plus évident que les chrétiens occidentaux veulent que leur religion soit axée dorénavant sur la vie et non sur la mort. Au Moyen Age, alors que l'ensemble de la société vivait d'une agriculture de subsistance et que la mort était omniprésente, le salut après la mort dominait la conscience chrétienne. Le progrès scientifique et industriel des deux derniers siècles a profondément modifié l'ordre des priorités en matière de religion. Le sens de la prière ne pouvait plus être le même pour un salarié urbain soumis aux forces économiques d'origine humaine que pour un paysan de l'époque pré-industrielle, qui était constamment à la merci de la nature. A mesure qu'augmentaient l'espérance de vie et le confort matériel, les chrétiens des pays industrialisés cherchaient à donner un sens à leur existence terrestre plus qu'ils n'espéraient en une vie meilleure dans l'au-delà. Au début du présent siècle, un catholique français, Aimé Pallière, faisait remarquer que toutes les tendances modernes des Eglises chrétiennes étaient judaïsantes.34 Ses propos judéophiles rejoignaient ceux de Charles Maurras, l'un des antisémites les plus lucides, qui proclamait sa haine de la "pensée hébraïque" et de "tout ce qu'elle traîne de rêves de justice, de béatitude, d'égalité, de révoltes intérieures".35 La diffusion et l'acceptation généralisée de cette "pensée hébraïque" ne provenaient pas uniquement de l'émancipation des Juifs; elles étaient le résultat d'une profonde transformation sociale.

    Tout comme la judaïsation du monde païen, celle du monde chrétien ne se fit pas sans heurts. La prise de l'antique cité de Jérusalem en juin 1967 par une armée juive provoqua la stupéfaction dans l'ensemble de la chrétienté, comme si la dialectique historique énoncée par les pères de l'Eglise s'en trouvait soudainement réfutée. Stupéfaction également chez les Juifs lorsque Charles de Gaulle, l'incarnation même de la résistance au nazisme, les prit à partie quelques mois plus tard. Depuis l'époque napoléonienne, la France était vénérée des Juifs du monde entier, car elle leur avait conféré officiellement les droits humains. L'abandon par la France de son allié israélien et les propos cinglants de son président à l'endroit du peuple juif tout entier les déçurent cruellement. Leur déception ne fut pas moins cruelle lors du sauve-qui-peut général qui suivit la Guerre du Kippour en octobre 1973. Le chantage pétrolier arabe à cette occasion révéla aux Juifs combien l'économie de l'Occident était vulnérable et combien sa morale était fragile. Plusieurs commençaient à se demander si le train que leurs devanciers avaient pris si joyeusement n'était pas sur le point de dérailler.

    Aussi bien, la génération montante des Juifs manifeste une certaine réserve à l'égard de la civilisation occidentale, dont le pouvoir d'assimilation se trouve très affaibli depuis une dizaine d'années. Derrière le "renouveau juif" qui se manifeste un peu tapageusement dans plusieurs pays occidentaux, il y a, certes, une grande confusion. S'agit-il d'une affirmation spirituelle, morale, culturelle, ou des trois à la fois? A la décharge des jeunes militants juifs, il faut admettre qu'ils ne trouvent pas toujours conseil auprès du rabbinat. Une chose est pourtant claire: la désaliénation des Juifs d'Occident est en route. Déçus et par la démocratie libérale et par le marxisme, ils commencent à redécouvrir leur propre héritage spirituel. Les inscriptions croissantes aux programmes d'études juives dans les universités nord-américaines et européennes sont un indice de ce phénomène. La faveur que connaissent les oeuvres de Bernard-Henri Lévy en est un autre. Si la pensée de ce philosophe populaire n'est pas précisément celle du judaïsme normatif, elle est néanmoins plus juive qu'autre chose. 36

    Avec la judaïsation partielle de l'Occident et l'éveil des juifs, il ne manque qu'un élément pour compléter le tableau de la métamorphose religieuse du vingtième siècle: la reprise par les Juifs de leur vocation missionnaire. Déjà, quelques voix s'élèvent en ce sens. L'historien Blumenkranz affirme que les conversions constituent un signe de santé dans tout organisme religieux.37 Albert Memmi, de son côté, appelle ses coreligionnaires à "un prosélytisme conquérant" et trouve "qu'il est temps de rouvrir le judaïsme" au monde entier.38 Mais l'immense majorité des Juifs, encore traumatisés par le génocide et anxieux pour leur survie personnelle et celle de l'Etat d'Israël, demeurent insensibles à de tels arguments. Aux Etats-Unis, il se fait de nombreuses conversions au judaïsme depuis 1945, et certains rabbins ont opté ouvertement pour le prosélytisme.39 Pour d'autres, les conversions sont devenues nécessaires à cause des mariages mixtes, de plus en plus fréquents.40 Même dans les cas de conversions de circonstance, la religion juive en sort renforcée: une étude récente démontre que dans les foyers où l'un des conjoints s'est converti au judaïsme, le degré de religiosité est plus marqué que dans les mariages endogames.41

    Pour "rouvrir le judaïsme" aux nations, il n'est pas besoin de procéder immédiatement à des conversions formelles. Le plus important, à l'heure actuelle, est de leur faire connaître la foi et la morale juives. C'est dans ce dernier domaine que l'expérience de la France est extrêmement prometteuse. Depuis une vingtaine d'années, des émissions juives - culturelles à la radio, religieuses à la télévision - sont diffusées sur l'ensemble du réseau national et sont, par conséquent, accessibles à l'ensemble de la population.42 Sans nécessairement amener beaucoup de prosélytes au judaïsme, ces émissions servent à dissiper bien des malentendus à son sujet. Or les malentendus religieux peuvent, à l'occasion, causer de graves ennuis. Adolf Hitler, par exemple, était convaincu que le judaïsme se caractérisait par un culte de vengeance dont la devise était, "Oeil pour oeil, dent pour dent".43 Les Juifs ont donc tout intérêt à mieux faire comprendre leur religion aux autres.

    Si le judaïsme demeure encore largement incompris en Occident, la responsabilité n'en incombe pas aux seuls Juifs. La propagande anti-juive en milieu chrétien, la ségrégation et les expulsions dont des communautés juives entières ont été l'objet à diverses reprises, y sont pour beaucoup. A cet égard, la statuaire de la cathédrale de Strasbourg, représentant la synagogue avec les yeux bandés, la tête baissée et la lance brisée, illustre une self-fulfilling prophesy, une prophétie réalisée avec l'aide de son auteur. Sans parler du bandeau, qui est manifestement de trop, on doit reconnaître que la tête se relève lentement depuis plus d'un siècle. Quant à la lance, brisée par une oppression pluriséculaire dont les exécutants ne se sont pas trop embarrassés du choix des moyens, elle peut se réparer. Un jour, si les Juifs le veulent bien, elle pourra de nouveau servir.


    Notes
    1 BARON, Salo W., A Social and Religious History of the Jews, vol. I: To the Beginning of the Christian Era, New York, Columbia Univerty Press, 1952, pp. 186-187.
    2 Actes, 13: 14-15; 14:1.
    3 EISENBERG, JOSY, Une histoire du peuple juif. Paris, Fayard, 1974, pp. 164-165; BAMBERGER, Bernard, J. The Story of Judaism, New York, Union of American Hebrew Congregations, 1958, p. 68.
    4 GUIGNEBERT, Charles, Le Monde juif vers le temps de Jésus, Paris, Albin Michel, 1950, p. 299.
    5 MOORE, George Foot, Judaism in the First Centuries of the Christian Era, 2 vol., New York, Schocken, 1971, 1, 352.
    6 SIMON, Marcel, Verus Israël, Paris, de Boccard, 1964, pp. 364-373.
    7 ISAAC, Jules, Genèse de l'antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1956, pp. 175-176; Jacob B. Marcus, éd., The Jew in the Medieval World, New York, Atheneum, 1977, pp. 4-6.
    8 CHRYSOSTOME, Jean, "Discours contre les Juifs", in oeuvres complètes, trad. M. Jeannin, 9 vol., Toulon, Mingardon, 1864, 11, 282, 332, 340-342; Cf. SHARF, Andrew, Byzantine Jewry from Justinian to the Fourth Crusade, Londres, Routhledge, 1971, pp. 33-34.
    9 SHARF, A., op. cit., pp. 35, 82-84; BARON, S.W., op. cit., vol. IlChristian Era: The First Five Centuries, p. 210.
    10 BLUMENKRANZ, Bernhard, Juifs et chrétiens dans le monde occidental, 430-1096, Paris, Mouton, 1960, pp. 171-177.
    11 POLIAKOV, Léon, Histoire de l'antisémitisme, vol. I: Du Christ aux Juifs de cour, Paris, Calmann-Lévy, 1955, pp. 46-51.
    12 AGUS, Jacob B., The Meaning of Jewish History, 2 vol., New York, Abelard-Schuman, 1963, 11, 255.
    13 C'est en Espagne que la synthèse politico-religieuse était le plus poussée. Cf. KRIEGEL, Maurice, Les Juifs à la fin du Moyen Age dans l'Europe méditerranéenne, Paris, Hachette, 1979, p. 227.
    14 Gui, Bernard, Manuel de l'inquisiteur, trad. G. Mollat, 2 vol., Paris, Champion, 1926-27, 11, 6-9.
    15 EYMERICH, Nicolas, PENA, Francisco, Le Manuel des inquisiteurs, trad. Louis Sala-Molins, Paris, Mouton, 1973, pp. 72-89.
    16 BOSSUET, Jacques Bénigne, Discours sur l'histoire universelle, Paris, Furne, 1847, p. 323.
    17 KATZ, Jacob, Tradition and Crisis, New York, Schocken, 1971, pp. 64-75.
    18 L'expression la plus vigoureuse de cette thèse est celle de l'abbé Henri GRÉGOIRE, Essai sur la régénération physique, morale et Politique des Juifs, Metz, Larnort, 1789, réédition, Paris, EDHIS, 1968.
    19 BLUMENKRANZ Bernhard et al., Histoire des Juifs en France, Toulouse, Privat, 1972, p. 294.
    20 EISENBERG, J., op. cit., pp. 470-474.
    21 BAMBFRGER, B., op. cit., pp. 294-302, 315-323.
    22 BENAMOZEGH, Elie, Morale juive et morale chrétienne, Neuchâtel, Baconnière, 1946; BAECK, Léo, Judaism and Christianity, trad. Walter Kaufrnann, Cleveland, World, 1961.
    23 BEN SASSON, H.H. et ai., A History of the Jewish People, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1976, p. 867.
    24 CLARK, Ronald W., Einstein, the Life and Times, Cleveland, World, 1971, pp. 524-525.
    25 Humaniste, c'est-à-dire par rapport à la gauche déterministe. Rappelons que Karl Marx n'était pas juif et qu'il n'a jamais brigué les suffrages populaires.
    26 LACOUTURF, Jean, Léon Blum, Paris, Seuil, 1977, pp. 270-271.
    27 Quelques exemples: I Sam.: 8; Il Sam.: 12, 1-14; Ps. 146, 3; Pirqué Avoth ("Maximes des pères"): 1, 10; 2, 3.
    28 Voir DRUMONT, Edouard, La France juive, 2 vol., Paris, Flammarion, SA (1887), 1, 26-32.
    29 Manchester Guardian, 3 janvier 1936.
    30 Voir GORDIS, Robert, A Faith for Moderns, 2e éd., New York, Bloch, 1971, pp. 297-315.
    31 Le rôle de l'historien français Jules Isaac dans l'élimination de certaines calomnies ne saurait être sous-estimé. Voir notamment ISAAC, Jules, L'enseignement du mépris, Paris, Fasquelle, 1962.
    32 "L'attitude des chrétiens à l'égard du judaïsme", La Documentation catholique, no 1631, 6 mai 1973, 419-422. 33 RUETHER, Rosemary, Faith and Fratricide, New York, Scabury, 1974, pp. 257-259; LITTELL, Franklin, H., The Crucifixion of the Jews, New York, Harper & Row, 1975, pp. 91-92.
    34 PALLIÈRE, Aimé, Le sanctuaire inconnu, Paris, Reider, 1926, p. 172. 35 Cité par WEBER, Eugen, L'Action Française, Paris, Stock, 1964, p. 24.
    36 LÉVY, Bernard-Henri, Le Testament de Dieu, Paris, Grasset, 1979.
    37 BLUMENKRANZ, B., op. cit., p. 159.
    38 MEMMI, Albert, Juifs et Arabes, Paris, Gallimard, 1974, pp.182-183.
    39 EICHORN, David Max et al., Conversion to Judaism: A History and Analysis, New York, Ktav, 1965.
    40 GORDIS, Robert, Love and Sex: A Modern Jewish Perspective, New York, Farrar Straus Giroux 1978, pp. 230-240.
    41 The Gazette (Montréal), 24 janvier 1979.
    42 Les textes de certaines émissions religieuses sont contenus dans EISENBERG, Josy, ABECASSIS, Armand, La Bible ouverte, Paris, Albin Michel, 1978.
    43 Le Temps (Paris), ler février 1939; BEN ELISSAR, Eliahu, La Diplomatie du IIIe Reich et les Juifs, Paris, Julliard, 1969, p. 473.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.