Extraits de publications
Pierre-Jean Dessertine
Éditions ALÉAS
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La démence de Maupassant

Émile Zola
Il fut comblé de tous les bonheurs, et j’insiste, car la grandeur de la figure qu’il laissera dans la mémoire des hommes est sans doute ici. Je veux le revoir avec son visage riant, certain du triomphe, quand il venait me serrer la main, aux heures joyeuses de la jeunesse. Je veux le revoir plus tard dans son succès, si aisé et si franc, accueilli de tous, fêté, acclamé, porté à la gloire comme un envolement naturel. Il avait toutes les chances, même celle de ne pas faire de jaloux, au milieu d’une victoire si prompte, car il gardait les cœurs qu’il avait conquis ; pas un de ses amis de la première heure ne souffrait de sa fortune, tellement il était resté un sincère et cordial compagnon. Cela paraissait tout naturel qu’il fût comblé par le sort : on ne sentait marcher devant lui que les fées bienfaitrices qui sèment de fleurs la route, jusqu’à quelque couronnement d’apothéose, dans une vieillesse avancée. Surtout on se félicitait de sa santé, qui semblait inébranlable, on le proclamait avec justice le tempérament le mieux pondéré de notre littérature, l’esprit le plus net, la raison la plus saine. Et ce fut alors que l’effroyable coup de foudre le détruisit.

Lui, grand Dieu! lui frappé de démence! Tout ce bonheur, toute cette santé coulant d’un coup dans cette abomination! Il y avait là un tournant de vie si brusque, un abîme si inattendu, que les cœurs qui l’ont aimé, ses milliers de lecteurs, en ont gardé une sorte de fraternité douloureuse, une tendresse décuplée et toute saignante. Je ne veux pas dire que sa gloire avait besoin de cette fin tragique, d’un retentissement si profond dans les intelligences ; mais son souvenir, depuis qu’il a souffert cette passion affreuse de la douleur et de la mort, a pris en nous je ne sais quelle majesté souverainement triste qui le hausse à la légende des martyrs de la pensée. En dehors de sa gloire d’écrivain, il restera comme un des hommes qui ont été les plus heureux et les plus malheureux de la terre, celui où nous sentons le mieux notre humanité espérer et se briser, le frère adoré, gâté, puis disparu, au milieu des larmes.
Date de création:2005-07-04 | Date de modification:2006-11-02