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    Dossier: Grèce antique

    Histoire de la Grèce antique

    A. Berthelot
    HISTOIRE. — L'histoire de la Grèce antique est le premier chapitre de l'histoire de l'Europe civilisée; c'est à elle que remontent notre vie intellectuelle, notre science, notre philosophie; la littérature et les arts de la Grèce continuent de nous fournir des modèles. Les libres cités de l'Hellade sont encore l'idéal de plus d'un penseur; elles ont réalisé une des formes les plus parfaites de l'organisation politique, proclamé en face des monarchies despotiques de l'Orient les principes de l'État moderne, le règne de la raison, au lieu des superstitions religieuses. Tous les problèmes pratiques aussi bien que métaphysiques ont été soulevés par les Grecs. De là l'intérêt exceptionnel de cette histoire. Nous ne pouvons ici qu'en résumer les grandes lignes. Les États grecs ont eu une vie si intense et si particulariste, les principaux rayonnent d'un tel éclat qu'il est indispensable d'en retracer les destinées dans des articles spéciaux. C'est donc à ceux-ci que le lecteur devra se reporter pour les détails (V. Athènes, Sparte, Elide, Delphes, Corinthe, etc.). Sur les mœurs, les idées, la vie privée et publique, les institutions, les dieux, etc., V. les articles spéciaux et les articles d'ensemble (État, Famille, Femme, Cité, Démocratie, Colonisation, Politique, Alchimie, Mathématiques, Divination, Religion, Mythologie, Armes, Habitation, Chaussure, Coiffure, etc.), où est marquée la part des Grecs dans l'œuvre générale de l'humanité et la place qu'ils y occupent. Nous nous bornerons ici à retracer les faits proprement historiques et à en indiquer l'enchaînement. Les débuts de l'histoire grecque sont ceux de la civilisation européenne; la suite les montre aux prises avec le monde oriental et se répandant sur les côtes de la Méditerranée; puis l'évolution démocratique offre le plus instructif des spectacles au moment d'une admirable floraison artistique et littéraire. Les rivalités des cités les épuisent; la Macédoine conduit les Grecs à la conquête de l'Asie; soumis par les Romains, ils font leur éducation. Le rationalisme et l'esthétique helléniques sont transmis à tous les peuples européens, soit par l'intermédiaire des Romains, soit directement. Les contrées riveraines de la Méditerranée orientale sont hellénisées. Dès lors, l'Europe est coupée en deux moitiés, dont Rome et Constantinople sont respectivement le centre. La scission se perpétue encore dans la religion; d'un côté, les Grecs et leurs élèves les Slaves; de l'autre, les Latins et leurs élèves les Germains et les Anglo-Celtes. Dans la zone hellénistique, la Grèce propre ne joue plus qu'un rôle fort effacé; le christianisme consomme sa ruine. Elle est la proie des barbares, dévastée par les Slaves, disputée entre les Francs, conquise enfin par les Turcs. Au XIXe siècle, elle se réveille d'un long sommeil et reprend le cours de ses glorieuses destinées.

    On peut dans cette histoire, la plus longue et la mieux connue qu'il y ait après celle de l'Égypte, distinguer quelques grandes périodes: 1° les temps préhistoriques depuis le XVIIe siècle jusqu'au VIIIe siècle av. J.-C., où s'élaborent les peuples de la Grèce classique; 2° la formation des grands États grecs dans la métropole et dans les colonies, du VIIIe au Ve siècle av. J.-C.; 3° la lutte des Grecs contre les Perses, interrompue par leurs sanglantes rivalités intestines et terminée par les conquêtes d'Alexandre (500-323 av. J.-C).; 4° la décadence de la Grèce assujettie aux Macédoniens, puis aux Romains (322 av. J.-C.-395 ap. J.-C.); 5° la Grèce au moyen âge, depuis le triomphe du christianisme jusqu'à la conquête franque (395-1204); 6° la prépondérance franque et vénitienne jusqu'à la conquête ottomane (1204-1503); 7° la domination ottomane (1503-1821); 8° la nouvelle Grèce.

    Les temps préhistoriques. — Origine des Grecs.

    - L'histoire peut connaître les origines des peuples de l'Europe moderne et discerner la filiation qui les unit aux peuples anciens; mais l'origine de ces ancêtres lui échappe. Si la provenance des Grecs modernes prête à la discussion, celle des Grecs anciens a donné lieu à des controverses interminables. Elles sont parfaitement vaines. L'histoire ne commence qu'avec l'écriture. «Les nations n'arrivent à la portée de son regard que lorsqu'elles ont déjà pris leur pli, qu'elles ont leur civilisation à elles et se sentent distinctes des nations voisines. Mais pour en arriver là, il a fallu des siècles dont nul ne peut évaluer le nombre.» On ne doit jamais oublier que, lorsque nous apparaissent les tribus helléniques, elles étaient déjà parvenues à une phase de l'évolution fort avancée (V. État, Famille, Sociologie), dépassant infiniment celle où nous avons trouvé les Peaux-rouges, les nègres, ou simplement les Germains et les Romains. Une erreur fréquente, et qui fausse par exemple toutes les déductions d'historiens comme Fustel de Coulanges, est de considérer comme primitifs les premiers faits connus, les premières organisations constatées par les documents. Étrange illusion! Les Grecs homériques étaient presque aussi vieux que nous le sommes. Ils avaient derrière eux des siècles de vie commune, d'histoire ignorée, de transformations sociales, politiques, religieuses, de rapports avec d'autres races. Sur ces perspectives lointaines, qu'on entrevoit à l'horizon de l'histoire, la linguistique et l'anthropologie peuvent jeter quelque lumière. La linguistique nous apprend que les Grecs appartenaient au groupe aryen ou indo-européen (V. ces mots, le § Langue et l'art. Langue); elle nous démontre leur parenté intellectuelle avec les Albanais, les Italiens, les Celtes, les Germains, les Lettons, les Slaves, les Perses, les Hindous; mais elle ne peut jeter grand jour sur leurs idées ou leurs institutions primitives; les tentatives faites dans ce sens sont d'amusantes et curieuses hypothèses; rien de plus. Celle qui a eu le plus de vogue est le système de la mythologie comparée, interprétant les mythes grecs à l'aide des hymnes védiques. Ce jeu d'esprit n'a pas résisté à la critique. Il a été démontré que les documents datés que nous ont laissés les Grecs sont les plus anciens que nous ayons reçu des Indo-Européens, et, jusqu'à nouvel ordre, mieux vaudrait expliquer les autres par les Grecs, que ceux-ci par les autres. La méthode sociologique a donné des résultats plus sûrs, mais aussi plus vagues; elle se contente jusqu'à présent de déterminer les rapports entre les mœurs, les institutions des Grecs et celles d'autres peuples à des phases semblables ou antérieures de l'évolution. L'anthropologie, qui irait le plus au fond et nous conduirait le plus près des origines, ne dispose encore ni d'une méthode assez certaine, ni de documents assez abondants et assez bien classés. Pour l'Europe, elle n'a pas établi de rapports clairs entre les races humaines zoologiques et les races linguistiques. Il est possible que les Grecs appartiennent à un type zoologique défini, mais il se peut tout aussi bien qu'ils soient le résultat de croisements nombreux et complexes; l'unité linguistique peut n'être pas plus probante en faveur d'une unité de descendance pour l'ensemble des Indo-Européens ou simplement des Grecs qu'elle ne le serait pour l'ensemble des hommes parlant actuellement les langues latines. La constatation la plus frappante que nous devions retenir de ces recherches philologiques et sociologiques, c'est que les institutions et la langue des Grecs prouvent qu'ils étaient plus avancés que n'importe quel autre peuple indo-européen. Leur psychologie, leur langue, les conditions du milieu où ils ont vécu ont été précédemment analysées. L'avance qu'ils prirent sur les peuples frères doit être attribuée aux avantages exceptionnels du pays où ils se fixaient (V. le § Influence du pays sur la race).

    Les premiers peuples de la Grèce. — Les Hellènes avaient perdu le souvenir des migrations antérieures à leur établissement dans le pays qu'ils occupaient; volontiers ils se disaient autochtones, ne pouvant guère se figurer qu'ils eussent vécu ailleurs. Cependant ils avaient gardé le souvenir de populations qui les avaient précédés, qui avaient avant eux défriché les plaines, desséché les marais, construit des forteresses. Si loin qu'on remonte, aux origines de l'histoire grecque, telle que les Grecs la racontaient, on trouve une population dominante connue sous le nom de Pélasges. D'autre part, dès cette époque, il est impossible de séparer les côtes de l'Asie Mineure de la Grèce; dans la complexité des légendes et des récits semi-historiques, rien n'est compréhensible si on n'accepte pas cette unité générale qui fait de la mer Égée la vraie patrie de la race grecque. L'histoire proprement dite ne commence qu'avec l'écriture, et ses données certaines ne remontent pas au delà du VIIIe siècle; mais des traditions parfaitement claires, perpétuant, par exemple, les rapports entre une colonie et sa métropole, permettent de connaître et de classer les faits essentiels accomplis dans les siècles précédents. Les rapports que les Grecs ont eu avec les grandes monarchies orientales des vallées du Nil et de l'Euphrate ont laissé leur trace dans les écrits et les monuments égyptiens. Les anciens Grecs qui occupèrent ensuite l'Égypte et la Babylonie purent les utiliser; en tout cas, ce que nous en avons retrouvé, et les résultats donnés par la série des fouilles archéologiques faites en divers points des rivages de la mer Égée (V. les §§ Littérature et Beaux-Arts) corroborent les assertions et la chronologie de Thucydide, de Callimaque et d'Eratosthène. Le fait essentiel, c'est que dans ces temps reculés les habitants de la Grèce d'Europe et d'Asie vivent d'une vie commune, engagent de vastes entreprises, jouissent d'une civilisation relativement avancée. Ces Pélasges que les Grecs regardaient comme leurs prédécesseurs, ont donné lieu à d'innombrables dissertations; ils sont représentés sous des traits contradictoires, tantôt comme un peuple agricole et sédentaire, tantôt comme la tribu la plus agitée et la plus errante du peuple grec. De même que pour les autres tribus, peuplades ou races de la Grèce préhistorique, un article spécial leur est consacré, où l'on trouvera l'exposé des principales hypothèses. Nous résumerons ici les généralisations les plus probables. Les Pélasges semblent avoir été proches parents des Hellènes, autant et plus peut-être que le pouvaient être les tribus ethniques qui se partagèrent la Grèce historique, Doriens, Ioniens, Eoliens; en effet, les Arcadiens étaient regardés comme leurs descendants directs; or, le dialecte arcadien était classé dans le groupe un peu arbitraire des dialectes éoliens, mais en tout cas aussi voisin du dorien que l'était l'ionien; on sait que ce dialecte, comme le dorien, paraît plus proche du latin que ne l'était l'ionien, et que, d'autre part, il ressemble tout à fait à celui des Chypriotes qu'une vieille tradition représente comme des colons arcadiens. Ajoutons que les habitants de l'Attique, prototype de la race ionienne, se regardaient comme autochtones et descendants directs des habitants de l'époque pélasgique. Ces constatations, appuyées d'une quantité d'autres, établissent que les Pélasges sont la forme primitive du peuple grec, qu'ils occupaient son domaine à peu près dans la même étendue qu'il a encore aujourd'hui, enfin qu'ils avaient déjà la variété de vie et d'occupations qu'impose la configuration du pays. On peut admettre qu'à ces Pélasges se sont mêlées des races différentes. Ils avaient une marine, occupaient les îles, passaient d'Europe en Asie. Ils étaient étroitement unis aux Tyrsènes ou Tyrhéniens, bons marins qui s'établirent dans l'Italie centrale, en Étrurie.

    Les Pélasges furent aux prises avec les Thraces qui avaient aussi une marine, et avec les Phéniciens. De ces peuples, les premiers avaient avec eux une parenté dont il est malaisé de définir le degré exact, mais qui devait être assez proche; elle existait également entre eux et les habitants du centre de l'Asie Mineure, les Phrygiens. Au contraire, les Phéniciens représentent l'influence orientale; ils appartiennent à une autre branche des humains, la famille sémitique, profondément différente par sa langue et ses mœurs de la famille aryenne ou indo-européenne. Leur rôle fut de servir d'intermédiaires entre les Européens et les civilisations de Chaldée, de Syrie et d'Égypte. Depuis plusieurs milliers d'années, les bassins du Nil et de l'Euphrate étaient le siège des grands empires égyptien et chaldéen qui étaient parvenus à un haut degré de puissance matérielle. Les navigateurs phéniciens transmirent aux habitants du sol grec les bienfaits de cette civilisation plus avancée: les principales industries, les règles de la navigation, l'écriture, le système des poids et des mesures. Il est vrai qu'une partie de ces communications purent se faire par l'intérieur de l'Asie Mineure, où se constitua le peuple mixte des Lydiens qui semble avoir plus tard apporté aux Grecs la monnaie (V. Écriture, Poids et mesures, Monnaie, Phénicie, Lydie). D'autre part, les primitifs habitants de la mer Égée qu'on groupe sous le nom de Pélasges avaient, eux aussi, une marine, et leurs barques poussaient jusqu'à l'île de Chypre. La première apparition des Phéniciens en Grèce, dont nous sachions à peu près l'époque, est du XVe siècle av. J.-C. et se rattache au nom de Danaüs qui débarqua dans le golfe d'Argos. À la fin du XIVe siècle ou au début du XIIIe siècle on place l'installation de Cadmus à Thèbes. À cette époque domine dans l'Archipel une marine orientale, phénicienne et carienne. Les Phéniciens étaient surtout des commerçants, bien plus que des colons. Ils venaient chercher sur les côtes de la Grèce le coquillage qui fournit la pourpre, dans les forêts voisines, les bois de construction, et exploiter les filons métalliques (cuivre, argent) des îles et des rivages. Ils firent d'abord l'éducation des peuples du rivage qui leur servirent d'intermédiaires, puis entrèrent en rivalité avec eux. Il se forma des peuplades mixtes, comme les Cariens et les Lélèges. Les principaux États sont des États maritimes; les bords européens et asiatiques de la mer Égée sont occupés par des peuples navigateurs relativement riches qui nous sont connus par les fouilles opérées dans quelques-unes de leurs principales cités. Ces fouilles ont révélé un art et une civilisation ignorés qui s'étendaient sur les pays grecs. Les objets trouvés sont surtout des vases et poteries de toute nature, puis des bijoux et des objets précieux. Les principales trouvailles ont été faites par Schliemann à Hissarlik (près de l'ancienne Troie), à Tirynthe et à Mycènes (V. ces mots), d'autres sous les laves de Théra, à Rhodes, à Spata (Attique), etc. Elles révèlent nettement trois périodes: la première antérieure à l'influence phénicienne; la seconde caractérisée par l'influence orientale, phénicienne, égyptienne, etc.; la troisième postérieure. La première est placée vers le XVIIe siècle avant l'ère chrétienne; la seconde s'étendait du XVe au XIIIe siècle; la troisième vers le XIIe siècle. Sur la première les légendes sont muettes, ou du moins aucune ne peut y être rapportée avec certitude; le souvenir de la seconde est conservé dans une série de légendes, celles de Danaüs, de Cadmus, de Io, dans certaines parties de la légende d'Héraklès (Hercule), de la mythologie et de la religion; Aphrodite (Vénus) est à demi orientale; l'Artémis d'Ephèse l'est tout à fait, mais le développement de son culte est ultérieur. On a souvent exagéré la part des Phéniciens dans les mythes et les idées de la Grèce. La troisième période est l'âge héroïque, celui auquel se rapportent la plupart des légendes. Derrière le rideau des côtes la Grèce continentale s'est transformée; les Hellènes remplacent les Pélasges, sans qu'on sache bien comment s'est opérée la substitution et dans quelle mesure elle implique un renouvellement de la race ou seulement l'entrée en scène d'autres tribus. Le fait certain, c'est que cette période a été marquée par une réaction contre les Sémites étrangers et par leur élimination. Les Grecs avaient pour eux une antipathie profonde et s'en débarrassèrent complètement. L'âge héroïque est aux confins de l'histoire; les principaux héros sont: le demi-dieu Héraklès auquel on attribue des fabuleux exploits et particulièrement de grands travaux, le sage Minos, roi de Crète; Thésée, roi d'Athènes; Pélops et Agamemnon, rois des Achéens du Péloponnèse; Achille, roi des Achéens de la Phthiotide; les Argonautes. Deux guerres ont laissé dans les traditions et la poésie un profond souvenir: l'expédition des Sept contre Thèbes et la guerre de Troie. Nous allons dégager sommairement les données historiques contenues dans ces légendes et énumérer les principales peuplades qui se partagèrent la Grèce antéhistorique. Les légendes grecques n'ont conservé aucune trace de grandes entreprises qui nous sont révélées par les monuments égyptiens: la série des expéditions dirigées contre la Basse-Égypte au temps du nouvel empire. On y voit figurer des Hanebon ou Ouinip, des Dardaniens, des Shardana, des Toursha, des Leka, des Pélasta, etc., noms qu'on identifie à ceux des Ioniens, Dardaniens de la Troade, gens de Sardes ou de la Sardaigne, Tyrrhéniens, Lyciens, Lygiens ou Ligures, Pélasges, etc.; on croit aussi retrouver ceux des Achéens et des Troyens. Quoique ces identifications ne soient pas rigoureusement démontrées, elles sont très vraisemblables et semblent attester l'existence entre le XVe et le XIe siècle de rapports constants entre les peuples de la Méditerranée, depuis l'Italie jusqu'à l'Hellespont et aux bouches du Nil. À la suite de la rupture entre Grecs et Phéniciens et de la substitution des Hellènes aux Pélasges, ces rapports auraient à peu près cessé, au moins dans la direction de l'Égypte.

    Les tribus et les États de l'âge héroïque — À l'époque héroïque, c.-à-d. au XIIIe et au XIIe siècle av. J.-C., nous pouvons dresser la liste à peu près complète des tribus ou peuples de la Grèce et des États qu'ils formèrent. Bien entendu, il ne saurait être question ici d'une chronologie rigoureuse, ni d'une ethnographie précise. La parenté exacte de ces peuples, la date de leur expansion simultanée ou successive, ne sont connus que d'une manière très générale. Nous les décrirons en commençant par l'Asie, plus anciennement civilisée. À l'angle S.-O. de l'Asie Mineure, les Lyciens sont établis; adversaires acharnés des envahisseurs sémitiques, ils sont en relations suivies tant avec le Péloponnèse qu'avec la Troade, à l'autre angle de l'Asie Mineure. — Au N.-O., la côte est occupée par les Cariens; ceux-ci, qu'il est difficile de séparer des Lélèges, ont été les associés des Phéniciens; ils ont dominé dans les Cyclades, possédé Épidaure et Hermione, en Argolide, Mégare; on ne sait si la Carie asiatique fut leur berceau ou s'ils s'y concentrèrent après avoir perdu les îles et les côtes européennes. Au N. de la Carie, les bouches du Méandre, de l'Hermus, et les côtes voisines furent successivement au pouvoir des Pélasges Tyrrhéniens, des Cariens et Lélèges, à l'intérieur étaient les Lydiens, étrangers à la race grecque; les Méoniens, puis les Mysiens, et le long de la côte, les Cétéens, des Ciliciens, des Lélèges s'étendaient entre la Lydie et le mont Ida. Derrière étaient les Phrygiens, dont le grand royaume et les fabuleux souverains, Gordius et Midas, paraissent postérieurs. Dans la presqu'île comprise entre le golfe d'Adramytte et la Propontide, habitaient les Dardaniens, dont Troie fut la capitale. Nous y reviendrons en parlant des grands États de l'âge héroïque. Dans la Grèce d'Europe, deux noms se retrouvent: celui des Pélasges et celui des Lélèges. — Le nom de Lélèges n'avait peut-être pas de signification rigoureuse; on le rencontre partout, mais généralement avec celui des Cariens, auxquels ils étaient peut-être subordonnés. On en trouve à côté des Ciliciens, tout le long de la mer Égée, dans la future Ionie, la Troade, dans les îles de la mer Égée, en Laconie, en Messénie, en Élide, en Mégaride, mais aussi dans toute la Grèce moyenne, en Béotie, dans les deux Locrides, en Étolie, en Acarnanie, où ils étaient parents des Télébœns, à Leucade. Aristote considère les Locriens historiques comme fils des Lélèges. Il est possible que ce nom ait désigné d'une manière générale les Grecs soumis à l'influence phénicienne et carienne, un peuple de sang mêlé; ce serait le sens étymologique de leur nom. On rattache à ce groupe les Caucones qui auraient occupé la côte occidentale du Péloponnèse; les Curètes, établis dans la future Étolie et aux bouches de l'Achéloos; refoulés vers l'O. par les Étoliens, ils se mélangèrent aux Lélèges et aux Télébœns pour former le peuple des Acarnanes. D'autres, il est vrai, identifient Étoliens et Curètes, ou même les Curètes et les Éoliens (V. ci-dessous). On retrouve d'autres Curètes dans l'île de Crète et dans celle d'Eubée, où ils se présentent sous l'aspect d'une tribu de métallurgistes. — Derrière les Lélèges qui leur ont succédé en bien des points et derrière toutes ces peuplades qui représentent l'influence étrangère, asiatique, les Pélasges se retrouvaient en Asie Mineure, en Thessalie, en Épire, en Béotie, en Attique, dans le Péloponnèse, dans les îles du N. et de l’E. de la mer Égée, en Crète. Ils sont fréquemment appelés Pélasges, Tyrrhéniens, surtout dans les régions maritimes; leurs places s'appelaient d'ordinaire Argos ou Larisse, deux noms qu'on retrouve partout. Ils paraissent s'être maintenus surtout dans la région de Dodone, dans la Thessalie occidentale, dans l'Arcadie, dans l'Attique, la future Ionie, sur les côtes de Thrace et l'île voisine de Lemnos. Dans ces diverses régions, ils se perpétuèrent durant l'époque historique, et Thucydide les signale le long des côtes de Thrace, distingués par leur langage des populations thraces de l'intérieur (Bisaltes, Crestoniens, etc.). Les Minyens, qui paraissent avoir été la plus civilisée des populations de cette époque primitive, à en juger par la grandeur de leurs travaux, ont eu leurs principaux centres sur le golfe Pagasique, autour du lac Copaïs, à Lemnos, à Théra, dans la Laconie et la Triphylie. Ils ont tout l'air d'une tribu pélasgique, apparentée aux Ioniens. Ils sont, d'ailleurs, aux limites de l'histoire, et nous les retrouverons tout à l'heure. — Les Dryopes ont eu également une sphère d'action très étendue; ils ont occupé une grande partie du Péloponnèse, se maintenant au S.-E. de la presqu'île de l'Argolide, d'où ils passèrent, à l'époque historique, dans la Messénie (à Asine); on en trouve aussi dans l'Eubée méridionale (Caryste), à Cythnos, au pied du Parnasse, à l'O. du mont Œta, entre le Tymphreste, le Corax, l'Achéloos; ils y sont voisins méridionaux des Dolopes, comme dans l'île d'Eubée; on en connaît encore autour d'Abydos, sur l'Hellespont. La légende rapporte surtout leurs luttes contre Hercule, qui les aurait chassés du Parnasse; c'est probablement un écho de leurs luttes contre les Doriens, dans ces régions, puis dans l'Argolide. Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse des obscurs Dolopes et Dryopes, des Curètes, des Lélèges ou des Pélasges, nous constatons pour chaque peuple ce même fait, qu'il se retrouve d'un bout à l’autre du monde grec, depuis les montagnes sauvages de l'Épire jusqu'aux rivages fertiles de l'Asie. Aucun n'est exclusivement maritime ou continental. On rencontre également des Thraces dans l'Hellade: en Béotie, au pied de l'Hélicon et dans toutes les contrées intermédiaires, massif du Parnasse, Thessalie, mont Olympe, Piérie. L'influence de cet élément fut considérable, et il n'y a nul motif d'adopter l'ingénieuse hypothèse qui conteste toute parenté entre les Thraces du Parnasse et ceux du Rhodope et des Balkans. En revanche, les légendes qui représentent les Thraces comme auteurs de la culture hellénique sont récentes et proviennent des sectateurs des religions mystiques (V. Dionysos, Déméter, Mystères) d'origine thrace, qui se répandirent en Grèce du VIe au Ve siècle av. J.-C. — Les Thraces furent en rapports suivis avec les Phrygiens, les Pélasges et les Grecs dès l'âge héroïque; mais ils représentent, dès cette époque, une nationalité différente.

    Avant d'aborder la description des États de l'âge héroïque, il faut, pour compléter la liste des vieilles populations grecques, en énumérer quelques-unes dont il est plus difficile de définir le caractère. Sont-ce seulement des rameaux de quelqu'une des grandes tribus, les débris de populations antérieures non helléniques, des immigrants étrangers? Tels sont les Hyantes, les Aones, les Temmikes de la Béotie, que Strabon regarde comme des Barbares; les Hyantes auraient été là avant toutes les autres tribus; refoulés par les Cadméones, ils se retirèrent sur les pentes septentrionales et fondèrent Hyampolis; les Hectènes sont donnés pour plus anciens encore. Les Aones et les Temmikes seraient venus de l'Attique et se seraient mélangés avec les colons phéniciens de la Cadmée. — Pindare regarde les Héniones comme les premiers habitants de la Thessalie. — Les Phlégyens auraient aussi vécu en Béotie, voisins des Minyens d'Orchomène, adversaires du temple de Delphes, brigands redoutés dont les descendants se perpétuèrent en Phocide et en Thessalie, à Gyrton. Ils ont laissé dans les mythes le souvenir d'adversaires des dieux olympiens, ce qui indique une dissidence très profonde et peut-être une diversité ethnique radicale. — Les Lapithes et les Centaures sont aux prises dans un mythe fameux qui semble se rapporter à une guerre qui aurait eu lieu en Thessalie. Les Centaures seraient les sauvages cavaliers qui vainquirent la race plus cultivée des Lapithes. On retrouve cette légende localisée en Laconie et en Arcadie; d'autre part, Hercule, le héros argien et dorien, est représenté comme vainqueur des Centaures. Ces renseignements sont insuffisants pour élucider la question de savoir si ces cavaliers, les premiers dont il est question dans l'histoire, appartenaient à une race distincte et quels étaient ses rapports avec la race grecque. Peut-être s'agit-il d'une invasion scythique? Les Lapithes représentent incontestablement un peuple ou une aristocratie de la plaine thessalienne.

    Le premier des grands États de la période héroïque fut celui de la Crète auquel se rattache le nom du roi Minos; il chassa les Carions et les Phéniciens ou du moins partagea la domination de la mer avec eux. Les Pélasges Crétois avaient su se créer dans leur île des colonies phéniciennes, Itanos et Cairatos (plus tard Gnosse; renforcés d'immigrants asiatiques, ils réagirent, créèrent le premier État maritime de la Grèce, vers le XIIIe ou le XIVe siècle av. J.-C.; outre les cent villes de la Crète, le royaume de Minos comprit les Cyclades, étendit son action jusqu'au pied du Parnasse, par le golfe de Corinthe, et même en Sicile. Le grand dieu des Grecs, Zeus, fut regardé comme le dieu crétois; on le fit naître dans l'île, élever par ses Corybantes; Artémis, Apollon, les Charites (Grâces) durent beaucoup aux Crétois, propagateurs de leur culte. On discerne enfin des relations entre les Crétois et les Thraces, attestées par les mythes de Dionysos et de Déméter, peut-être par celui des Hyperboréens à Délos (V. ces mots). Leur rôle civilisateur est personnifié dans l'ingénieux Dédale (V. ce nom) et symbolisé par la construction du labyrinthe (V. ce mot).En Asie se constituaient, vers la même époque, des États intermédiaires entre la Grèce et les monarchies asiatiques: Phrygie, Lydie, Troade. Le souvenir de celui de Tantale vit encore dans l'imagination populaire; sa capitale, Sipyle près des lieux où s'élevèrent Magnésie et Smyrne, fut le centre d'un grand État dont la ruine frappa les esprits; la légende de Niobé s'y rapporte. De là serait venu Pélops, fondateur d'une grande dynastie. Les Lyciens, adorateurs d'Apollon, sont un peuple frère des Troyens; ils ont les mêmes dieux, les mêmes héros, et tous deux tiennent de près à l'État crétois primitif; les Lyciens, peut-être unis sous un chef avant de s'organiser en fédération de douze cités, furent les précurseurs des Hellènes; les légendes de Bellérophon et de Persée en témoignent. Leur rôle, si efface depuis, dut être grand entre le XIVe et le Xe siècle. — La Troade fit le siège de la puissance des Dardaniens, dont l'Iliade atteste la puissance. Les doubles noms des héros troyens Alexandre-Paris, Hector-Darius indiquent clairement leurs doubles relations avec l'Asie et avec la Grèce. Peuple de bergers et de marins, ils coururent la mer jusqu'au delta du Nil et furent probablement vassaux des Assyriens. Nous ne savons d'eux que leur ruine, chantée par les poèmes du cycle troyen, dont le plus célèbre s'est conservé, l'Iliade. La légende attribue cette destruction aux Achéens. — Dans la Grèce continentale, les premiers États organisés furent ceux des Minyens; d'Iolcos, au fond du golfe Pagasique, partirent des expéditions navales dont les poèmes du cycle des Argonautes chantèrent les exploits; à bord du fabuleux navire Argo, sous la direction de Jason, les poètes embarquent des héros de la Grèce entière, de Tégée, de Phlionte, de Thespies, d'Étolie, régions où pénétra l'influence des Minyens. Leur grand État terrestre fut celui d'Orchomène; ils avaient desséché le Copaïs par des travaux que n'ont pu renouveler encore nos ingénieurs. — En face d'Orchomène s'éleva l'État des Cadméones, dont le centre fut à Thèbes. Des colons phéniciens ou assimilés le fondèrent environ 1,300 ans av. J.-C.; toutes les inventions orientales ont été rattachées au nom de Cadmus, et particulièrement la métallurgie, grâce à laquelle les Cadméones, comme les Cariens, purent revêtir des armures d'airain, étincelantes d'or; la construction des digues, des canaux d'irrigation, de fortifications méthodiques, atteste leur supériorité. D'autres colons, parents des Pélopides, entrèrent en lutte avec les Cadméones. La légende d'Œdipe reflète l'horreur inspirée par les étrangers; la Grèce entière se coalisa contre eux, et ils finirent par succomber; les poèmes du cycle thébain racontent l'expédition des Sept chefs contre Thèbes, leur défaite et la lutte fratricide où les rois thébains Étéocle et Polynice s'entre-tuent; puis la seconde expédition, dite des Épigones, qui s'empare de Thèbes. — Les héros de cette guerre sont, comme dans la guerre de Troie, les chefs des Achéens, et, à leur tête, les rois d'Argos.

    La période dans laquelle nous entrons et qui est la dernière de l'âge héroïque, peut être appelée période achéenne. Elle est dominée par les princes achéens du Péloponnèse et de la Phthiotide. Ceux-ci marquent la transition entre les Pélasges, les Grecs orientalisés et les Hellènes. Leur héros éponyme Achæos est aussi bien désigné comme fils de Hellen, frère ou neveu d'Ion, Æolos et Dores, que comme frère de Phthios et Pélasges. L'opinion générale considérait les Hellènes comme divisés en quatre tribus: Achéens, Ioniens, Éoliens et Doriens. À prendre les légendes au pied de la lettre, Ioniens et Achéens seraient des aristocraties superposées aux Pélasges de la côte orientale; les Éoliens seraient une race mixte héritière des Lélèges; les Doriens une tribu homogène, la dernière venue et la plus énergique, alliée aux Éoliens, adversaire des Achéens et des Ioniens qu'elle supplanta dans le Péloponnèse. Le plus simple est d'accepter cette version qui a pour elle la vraisemblance. Les Ioniens sont essentiellement les Pélasges de l'Attique; ils ont pris ce nom à une époque indéterminée; on a soutenu qu'ils figurent déjà sur les monuments égyptiens et seraient des Pélasges maritimes, ou un peuple frère de ceux-ci; c'est fort possible, mais non démontré. Je ne parle pas du témoignage de la Genèse, qui prouve uniquement la célébrité des Ioniens lors de la rédaction de ce livre, c.-à-d. à une époque probablement fort postérieure aux temps homériques et à la colonisation ionienne de l'Asie Mineure. Quoi qu'il en soit, que le nom des Ioniens soit ancien ou qu'il ait apparu vers le XIIIe siècle, le centre des Ioniens est l'Attique; ils occupaient aussi la région de l'Isthme et la côte septentrionale du Péloponnèse, dite Égialée. La grande différence entre les dialectes semble prouver que les Pélasges de qui descendent les Ioniens étaient fort distincts de ceux dont descendent les Arcadiens et les Chypriotes. Cependant les Cynuriens, à l'E. de l'Arcadie, passaient au temps d'Hérodote pour des Ioniens. — Les Achéens avaient deux centres principaux: au S. de la Thessalie, ils occupaient la Phthiotide et le bassin du Sperchios; leurs rois légendaires étaient Pélée et Achille. On les appelait aussi Myrmidons ou Hellènes; l'Achaïe Phthiotide aurait été d'après Hérodote la primitive Hellade. Aristote reporte le berceau des Hellènes vers l'O., autour de Dodone; là vivaient, dit-il, les Selloi, et le peuple dénommé alors Grecs (Graikoi), maintenant Hellènes. Le principal centre des Achéens était le Péloponnèse, l'île de Pélops, fondateur de leur dynastie; leurs capitales étaient Mycènes et Sparte; la possession de la plupart des îles, d'un coin même de la Crète à l'O., atteste leur puissance maritime, principal fondement de leur prospérité. Ils semblent avoir succédé à la tête de l'Argolide à des dynasties personnifiant d'autres races. Ce royaume d'Argos, qui eut longtemps l'hégémonie, aurait été fondé par Danaiis, prince qu'on fait venir d'Égypte et qui symboliserait l'influence phénicienne. Aux Danaïdes s'opposent les Prœtides, aidés de bandes lyciennes, fondateurs de Tirynthe; une autre branche, dont le héros est Persée, fonde Mycènes. Les uns et les autres sont supplantés par des familles éoliennes venues de la côte occidentale, les Amythronides, qui règnent à Sicyone et à Argos. Ceux-ci sont les vainqueurs des Cadméones contre lesquels se coalisent avec eux les Étoliens, parents des Éoliens. La famille des Pélopides ou Tantalides se substitue aux Perséides de Mycènes, conquiert la Laconie et établit sa suzeraineté sur le Péloponnèse. Le vieux nom de Danaens est employé concurremment avec celui d'Achéens ou d'Argiens pour désigner la confédération. Dans la dynastie des Pélopides, dont la légende raconte les divisions intestines, le grand roi aurait été Agamemnon. C'est lui qui aurait conduit les Grecs d'Europe au siège de Troie. La date de cette expédition avait été fixée par les chronologues anciens à l'an 1184 av. J.-C. L'ensemble des résultats de la critique moderne ne permet pas de la rapprocher sensiblement, et il n'y a pas non plus de raisons de la reculer davantage. Les poèmes homériques, et principalement l'Iliade, qui chantent la gloire des Achéens, nous donnent un tableau fidèle de la société grecque de ce temps et des générations suivantes. Autour des souverains achéens sont groupés les représentants des autres États de la Grèce. Il n'est pas encore question des Doriens. Les Ioniens de l'Attique participent à la campagne. Malgré le souvenir laissé par leur roi Thésée, ils ne jouent à cette époque qu'un rôle secondaire. Les Éoliens en ont un plus considérable, si l'on y rattache, ainsi que le firent les auteurs anciens, les populations de l'Hellade (Béotiens, Étoliens) et celles de l'O. du Péloponnèse. Voici quels auraient été au XIIe siècle les États grecs, d'après l'Iliade. En première ligne, les Achéens de Mycènes, de Sparte et de Phthie; les Argiens et les gens des cités voisines en dépendent; Salamine forme un État distinct d'Athènes; Orchomène est également indépendante des Béotiens; l'Eubée appartient aux Abantes, peut-être venus d'Abæ (Phocide); les Locriens, les Phocidiens occupent à peu près l'emplacement qu'ils conservèrent. La Thessalie st divisée en un grand nombre de principautés, l'Iliade en énumère une dizaine; ce morcellement est très caractéristique; au N. les Ænianes sont encore associés aux Perrhèbes. Les Étoliens, groupés entre la ville de Calydon près du théâtre de la fameuse chasse de Méléagre et celle d'Œchalie dont nous ne savons que la destruction, avaient à leur couchant le petit État de Doulichion, aux bouches de l'Achéloos; au-delà de la mer les Céphalléniens d'Ithaque, le peuple d'Ulysse. En face des Étoliens, sur la côte méridionale et dans le bassin du Pénée (la future Élide) vivaient les Épéens. Au S. de ceux-ci s'étendait le royaume de Pylos, gouverné par les Nélides dont le plus fameux fut Nestor. Au centre du Péloponnèse, les Arcadiens vivaient déjà isolés. Il est assez difficile de classer tous ces peuples; cependant on rattache en général au groupe éolien les Locriens, les Béotiens, les Phocidiens, les Pyliens, la plupart des peuples de la Thessalie; les Éoliens sont, comme les Achéens et les Ioniens, et, à l'exemple des Lélèges qu'ils continuent, des marins. Leur port est Aulis, au S. du détroit de l'Euripe.

    Autour des Troyens, Homère groupe les peuples des rivages septentrionaux et orientaux de la mer Égée, Lyciens, Mysiens, Thraces, Péoniens. La lutte finit par la destruction de la cité des Dardanides; son roi Priam est égorgé, après la mort de la plupart de ses cinquante fils. On a parfois douté de la réalité historique de Troie; les fouilles de Schliemann l'ont démontrée; elles ont eu ce résultat imprévu de mettre à jour une série de villes superposées, témoins des diverses générations qui se sont succédé dans la Troade depuis le XVIIe siècle avant l'ère chrétienne. La légende ajoutait que les vainqueurs n'avaient pas joui longtemps de leur victoire; la plupart périrent dans le retour. Elle symbolise ainsi la disparition des Pélopides et des États achéens vaincus par de nouveaux adversaires.

    La brillante société du XIIe siècle se reflète dans les poèmes homériques. Ceux-ci sont le premier tableau que nous ayons de la vie grecque et, de toute manière, le document le plus ancien, le plus complet, sur les idées, les mœurs, la religion, l'organisation de la famille et de l'État dans la Grèce antique.

    Lorsqu'on l'étudie isolément, tout y semble clair; mais autant pris en soi le monde homérique est intelligible et harmonieux, autant il devient difficile d'expliquer ses rapports avec les idées, la religion, l'organisation ultérieures. C'est qu'entre les deux il s'est produit une révolution dont les conséquences se déroulent durant plusieurs siècles avant que des documents nous présentent une société toute différente et en un sens plus jeune. La société du XIIe siècle, ce monde des Achéens, des Dardaniens, des Crétois, des Pyliens, ne sont pas un monde et une société dans l'enfance; ils sont adultes, presque sur leur déclin, ayant accompli leur évolution et développé logiquement leurs conceptions et leurs institutions. À la tête de l'État, le roi héréditaire; autour de lui, la noblesse des seigneurs (anaktes), grands propriétaires ruraux et chefs de guerre, formant le conseil (boulé); au-dessous, le peuple, qu'on ne consulte que pour la forme dans l'assemblée générale.

    Le roi et les seigneurs principaux ont leurs châteaux, où les fils de famille noble composent leur cour, s'acquittant du service domestique. Le poète ne connaît que les seigneurs; la foule obscure du peuple n'apparaît que pour les faire ressortir dans tout leur éclat; elle vit dispersée dans des villages. L'esclavage existe, et le servage également; ils sont assez développés. Le roi, général, juge, est aussi le représentant du peuple vis-à-vis des dieux. Ceux-ci sont conçus à l'image de l'homme; la religion homérique est le modèle accompli de l'anthropomorphisme. Le dieu est de même nature que l'homme, mais plus beau, plus grand, plus fort, ayant la faculté de se rendre invisible, immortel. La société divine reproduit la société humaine avec son peuple de petits dieux, son conseil de dieux principaux, formé essentiellement de la famille du dieu-roi, Zeus, jouissant d'une réelle indépendance. Ces dieux ont peut-être été primitivement des personnifications de forces naturelles, mais cela est contestable, et ils n'en conservent pas le caractère; ce sont des individualités définies par leur psychologie, leur position de famille, leur résidence, beaucoup plus que par leurs fonctions. Le roi des dieux, pas plus que celui des hommes, n'est maître absolu, à la manière des despotes orientaux. Il gouverne et juge avec le concours du conseil; il est tenu de respecter la coutume (pour Zeus, la Moira); l'impossibilité de la transgresser est une impossibilité morale, mais universellement reconnue. La guerre, le pâturage, le commerce maritime sont les grandes occupations des hommes de ce temps. Elles leur ont acquis des richesses considérables, accumulées dans leurs châteaux et retrouvées dans leurs tombeaux. On parlera ci-dessous des trésors et des forteresses des princes du XIIe siècle dans le § Beaux-Arts. V. aussi les arts Homère, Démocratie. La société homérique touchait à sa fin au moment des exploits chantés par le poète. Elle allait faire place à une société nouvelle.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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