Latimer est intervenu pour la même raison que les médecins ne sont pas intervenus.
Parce qu'on l'avait déjà ramenée à la vie, une vie de malade incurable, et qu'on devait lui donner, par des opérations de corrections chirurgicales, une apparence de guérison médicalement correcte, on devait la maintenir en vie parce qu'on l'avait ramenée à la vie. On devait la maintenir en vie parce qu'on devait continuer à la maintenir en vie.
Les juges ont aussi nié l'urgence de la situation parce que le danger suprême, c'est la mort, le tabou de la mort derrière l'homicide. De ce fait, ils n'ont pas pu comprendre la situation particulière du «choix-non-choix » ou de ce dilemme moral: coupable d'intervenir et/ou coupable de ne pas intervenir.
Pire, les juges ont nié tout danger et toute urgence dans la situation de ces deux êtres. Les juges glissent du jugement éthique au jugement esthétique, et jugent que les Latimer ont écarté une «solution légale et raisonnable», sous prétexte (sous préjugé esthétique) que c'était une « solution de rechange peu attrayante ».
Ce dernier commentaire dans le jugement est profondément injuste et ne peut s'expliquer que par le fait que les juges de la Cour suprême, encore une fois, ont succombé aux pressions de certains porte-parole des droits des personnes handicapées.
Les juges ont rejeté le caractère d'urgence de la situation de Tracy et de Robert Latimer, et ont énoncé curieusement «la persistance» de cette situation d'urgence: « ... nous ne sommes pas en présence d'une situation d'urgence, mais bien [traduction] [d']une situation persistante qui existe depuis longtemps ». Pour ensuite se contredire dans leur constat de «l'état médical de Tracy»: «On pensait que Tracy était souffrante avant l'intervention et on s'attendait à ce que la douleur persiste ou augmente après l'intervention. Cette douleur constante ne constituait toutefois pas une situation d'urgence en l'espèce. [...] Surtout qu'un meilleur contrôle de la douleur était possible.» Les juges ont nié la situation d'urgence de l'état de Tracy et ont normalisé et banalisé ses souffrances. Ils énoncent le caractère de «persistance » de l'état de Tracy. C'est comme s'ils avaient étalé l'état d'urgence dans le temps : « une situation persistante qui existe depuis longtemps ».
Quant à l'opération, la ixième qu'elle devait subir, ils la justifient en ces termes : « L'opération ne risquait pas d'aggraver son état. » Alors que l'état de Tracy Latimer était rendu à son point extrême de gravité. Ou encore: « La santé de Tracy aurait pu s'améliorer.» Qu'est-ce qui aurait pu s'améliorer? Ou encore «qu'un meilleur contrôle de la douleur ("pain management") était possible ».
Je lis «pain maintenance ». Je n'arrive pas à lire « pain management ». J'en perds mon anglais. Pain maintenance, maintenir la douleur, l'entretenir, la soigner, l'étirer de fille en père. Ce n'était pas assez qu'elle souffre, elle. Tracy morte, c'est comme s'il fallait que la souffrance perdure, se maintienne à travers lui. C'est comme s'il fallait que le feu de la souffrance soit entretenu.
Une vieille affaire de religiosité inquisitoire ? Une vieille affaire de dogmatisme et de torture: brûler à petit feu la vie de cet homme, inséparable de sa fille, dans une peine de prison à perpétuité et qu'on n'ose pas appeler une peine de mort, une peine capitale. Une vieille affaire de religion sublimatoire: éterniser la peine de Tracy à travers celle de Robert. Éterniser la peine et la douleur.
Mais pourquoi? Mais pour qui?
Il y avait une logique dans ce jugement: on a imposé à Robert William Latimer une peine de prison à vie, soit la même forme de punition qu'on croyait justifiée chez Tracy Latimer: une damnation à vie, une peine de vie.
Il y a « pain management » parce que la mort est le seul médicament que la médecine ne peut encore donner légalement.
Il y a «contrôle de la douleur », peut-être parce que la médecine n'a pas encore fait le deuil de la mort.
Dans le cas de Tracy, un véritable «pain management» aurait nécessité de mettre sa vie en danger. Bien plus, un véritable médicament antidouleur, s'il avait existé, ne pouvait que mettre fin à ses jours. D'où la dérive indéterminée des interventions chirurgicales qui se rattrapaient l'une l'autre, comme une maladie qui réagissait en chaîne. Dans le cas de Tracy, ce « pain management » n'arrivait pas à la hauteur des interventions chirurgicales qui créaient de nouvelles douleurs, dans l'apaisement même des douleurs qu'elles pouvaient atténuer.
On peut imaginer que les médecins, à la longue, auraient pu réussir à faire disparaître - ce qui est peu probable, en fait - le problème des souffrances de Tracy. Mais, une Tracy maintenue en vie artificiellement. Une Tracy qui aurait pu survivre sans douleur et presque sans vie.
L'enjeu est qu'il fallait essayer. Il fallait expérimenter. Il fallait faire quelque chose.
Tracy n'était-elle pas en phase terminale? Oui, si on avait décidé de mettre vraiment fin à ses douleurs par des médicaments qui l'auraient tuée. Ses douleurs étaient sa garantie de survie. Tant qu'il y avait de la souffrance, il y avait de l'espoir.
Les médecins auraient bien pu réussir cette conjonction d'interventions chirurgicales et de médicamentation antidouleur. C'était bien là le pire scénario. Une Tracy maintenue en vie sans douleur et artificiellement au bout d'un cycle indéterminé de souffrances.
