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    Dossier: Europe

    Qui commande dans le monde?

    Jose Ortega y Gasset
    Pour Ortega y Gasset, le prestige des États-Unis et de la Russie est le résultat d'un camouflage historique. «La Russie est marxiste à peu près comme étaient romains les Tudesques du saint Empire romain. Les peuples nouveaux n’ont pas d'idées». À propos de L'Amérique, il écrit: «J'avais toujours soutenu, dans la crainte d'exagérer, qu'elle était un peuple primitif, camouflé par les dernières inventions. Aujourd'hui Waldo Franck, dans sa Nouvelle découverte de l’Amérique, le déclare franchement. L'Amérique n'a pas encore souffert; et il est illusoire de penser qu'elle puisse posséder les vertus nécessaires pour commander.»
    Par «commandement», nous n'entendons pas tout d'abord ici l'exercice du pouvoir matériel,contrainte physique. Nous tâchons, en effet, d'éviter soigneusement les stupidités, du moins les grossières et les plus palpables. Or, cette relation stable et normale entre les hommes, que l'on appelle «commandement», ne se base jamais sur la force. Au contraire, c'est parce qu'un homme ou un groupe d'hommes exercent le commandement, qu'ils en viennent à disposer de cet appareil, de cette machine sociale que l'on nomme «la force». Les cas où à première vue, la force semble être la base même du commandement, se révèlent à une analyse rigoureuse comme les meilleurs exemples qui confirment notre thèse. Napoléon a dirigé contre l'Espagne une agression, et il l'a soutenue quelque temps. Mais il n'a pas vraiment commandé en Espagne; pas un seul jour. Et cependant il avait la force, ou plus justement il n'avait pour lui que la force. Il convient de distinguer entre un fait ou processus d'agression et une situation de commandement. Le commandement est l'exercice normal de l'autorité. Cet exercice de l'autorité a pour fondement l'opinion publique; et cela depuis toujours; aujourd'hui comme il y a mille ans, chez les Anglais comme chez les Botocudos. Jamais personne n’a commandé sur la terre en puisant l'aliment essentiel de son commandement ailleurs que dans l’opinion publique.

    Pourrait-on croire en effet que la souveraineté de cette opinion publique est une invention de l'avocat Danton, en 1789, ou de saint Thomas d'Aquin, au XVIIIe siècle? La notion de cette souveraineté a pu être découverte ici ou là, à telle ou telle époque; mais le fait que l'opinion publique est la force profonde qui dans les sociétés humaines produit le phénomène du commandement, est aussi vieux et aussi Permanent que l'homme lui-même. Ainsi, dans la physique de Newton, la gravitation est la force qui produit le mouvement. Or la loi de l'opinion publique est la gravitation universelle de l'histoire Politique. Sans elle, la science historique elle-même serait impossible. Aussi Hume insinue-t-il très subtilement que le but de l'histoire est de démontrer comment la souveraineté de l'opinion publique, loin d'être une aspiration utopique, s'est toujours manifestée comme une des caractéristiques des sociétés humaines. Celui qui prétend gouverner avec les janissaires dépend de l'opinion des janissaires et de celle qu'ont sur eux les autres habitants«En vérité, on ne commande pas avec les janissaires. Talleyrand le disait à Napoléon: «Avec les baïonnettes, Sire, on peut tout faire, sauf s'asseoir dessus.» Or, commander, ce n'est pas faire le geste dé s'emparer du pouvoir, c'est au contraire en pratiquer tranquillement l'exercice. En un mot, commander, c'est s'asseoir. Trône, chaise curule, banc ministériel fauteuil présidentiel. À l'encontre de ce que suppose une optique naïve et feuilletonesque, le fait de commander n'est pas tant une question de poings que de... sièges. L'État est, en somme, l'état de l'opinion une situation d'équilibre, de statique.

    Ce qui se produit, c'est que souvent l'opinion publique n'existe pas. Une société divisée en groupes dissidents dont la force d'opinion s'annule réciproquement, ne permet pas qu'un commandement se constitue. Et comme la nature a horreur du vide, ce vide que laisse la force absente de l'opinion publique se remplit avec la force brute. Cette dernière se présente donc, en fin de compte, comme un substitution de la première.

    C'est pourquoi si l'on veut exprimer avec une entière précision la loi de l'opinion publique en tant que loi de la gravitation historique, il convient de prendre garde à ces cas d'absence, et l'on en arrive dès lors à une formule qui n'est autre que le lieu commun connu, vénérable et véridique: on ne peu commander contre l'opinion publique.

    Ceci nous mène à reconnaître que commandement signifie prédominance d’une opinion, par conséquent d’un esprit; et qu’enfin, le commandement n’est pas autre chose qu'un pouvoir spirituel. Les faits historiques nous en donnent une confirmation scrupuleuse. Tout commandement primitif a un caractère «sacré», car il se fonde sur le religieux et le religieux est la première forme sous laquelle apparaît toujours ce qui deviendra esprit, idée, opinion, bref, l'immatériel et l'ultra-physique. Au moyen âge, le même phénomène se reproduit sur une plus grande échelle. L'État ou le premier Pouvoir publie qui se forme en Europe, C’est l'Église - avec son caractère spécifique et déjà nominatif de «pouvoir spirituel». De l’Église, le pouvoir politique apprend que lui aussi n'est rien d'autre, à son origine, qu'un pouvoir spirituel, la mise en vigueur de certaines idées, et le saint Empire romain se crée. Ainsi luttent deux pouvoirs également spirituels, qui ne pouvant se différencier en substance - ils sont tous deux spirituels - s'accordent en s'installant chacun dans un mode du temps: le temporel et l'éternel. Le pouvoir temporel et le pouvoir religieux sont identiquement spirituels, mais l'un est l'esprit du temps - opinion publique limitée au monde et changeante - tandis que l'autre est esprit d'éternité - l'opinion de Dieu, celle que Dieu a sur l'homme et ses destins.

    Si donc nous disons qu'à telle date commande tel homme, tel peuple ou tel groupe homogène de Peuples, c'est comme si nous disions qu'à cette même date prédomine dans le monde tel système d'opinions, d'idées, de préférences, d'aspirations, de projets.

    Comment doit-on comprendre cette prédominance ? La grande majorité des hommes n'a pas d'opinion, et il faut que celle-ci lui vienne du dehors, par pression, de la même façon que le lubrifiant entre dans les machines. C'est pourquoi il est nécessaire que l'esprit - quel qu'il soit - ait le pouvoir et l'exerce, pour que les gens qui n'ont pas d'opinion - et c'est le plus grand nombre - en aient une. Sans opinions, la communauté humaine serait le chaos, encore mieux, le néant historique. Sans opinions, la vie des hommes manquerait d'architecture, d'organisation. C'est pourquoi, sans un pouvoir spirituel, sans quelqu’un qui commande, et mesure où ce pouvoir manque, le chaos règne dans l'humanité. Et de même, tout déplacement de pouvoir, tout changement de chef, est en même temps un changement d'opinion, et par conséquent, moins qu'un changement de gravitation historique.

    Revenons au début. Pendant de nombreux siècles, c'est l'Europe, conglomérat de pays à l'esprit homogène, qui a commandé au monde. Au moyen âge, personne ne commandait dans le monde temporel; c’est ce qui s'est passé dans tous les moyens âges de l'histoire. Aussi représentent-ils toujours un chaos relatif et une relative barbarie, une opinion déficitaire. Ce sont des temps où l’on aime, hait, convoite, méprise, tout cela avec passion. Mais par contre, il y a peu d’opinion. De telles époques ne manquent pas de charmes. Mais, dans les grandes époques, c’est de l’opinion que vit l’humanité et c’est pourquoi il y a de l’ordre. Au-delà du moyen âge, nous trouvons de nouveau une époque où, comme dans l’époque moderne, quelqu’un commande, bien que sur une étendue limitée du monde: Rome, ce grand commandant. Elle établit l’ordre dans la Méditerranée et dans ses alentours.

    Dans la période de l’après-guerre, on a commence à dire que l’Europe ne commande plus dans le monde. Voit-on bien toute la gravité de ce diagnostic? Certes il annonce un déplacement du pouvoir. Vers où ? Qui va succéder à l’Europe dans le commandement du monde ? Mais, lui succédera-t-on? Et si personne ne lui succédait, qu’arriverait-il ?

    P. 178 à 182


    États-Unis et Russie


    Il importerait peu que l'Europe cessât de commander, s'il y avait quelqu'un qui fût capable de la remplacer. Mais nous ne voyons pas même l'ombre d'un remplaçant. New York et Moscou ne sont rien de nouveau par rapport à l'Europe. Elles ne sont l'une et l'autre que deux parcelles du commandement européen qui, en se dissociant du reste, ont perdu leur sens. Et il est réellement pénible de parler de New York ou de Moscou, car on ne sait pas exactement ce qu'elles sont, on sait seulement que ni sur l'une ni sur l'autre, il n'a encore été dit de paroles vraiment décisives. Mais même sans savoir pleinement ce qu'elles sont, on en sait assez pour comprendre leur caractère générique. Toutes deux, en effet, appartiennent de droit à ce que j'ai parfois appelé des «phénomènes de camouflage historique». Le camouflage est, par essence, une réalité qui n'est pas en effet celle qu'elle paraît. Son aspect cache sa substance au lieu de la révéler. C'est pourquoi il trompe la majorité des gens. Seul peut se délivrer de l'illusion que produit le camouflage, celui qui sait auparavant qu'en général le camouflage existe. Il en est de même avec le mirage. Le concept corrige les yeux.

    Dans tout fait de camouflage historique, il y a deux réalités qui se superposent: l'une, profonde, effective, substantielle; l'autre, apparente, accidentelle, et superficielle. Ainsi, à Moscou, il y a une mince pellicule d'idées européennes - le marxisme - pensées en Europe en vue de réalités et de problèmes européens. Mais en dessous, il y a un peuple différent de l'européen, non seulement du point de vue ethnique, mais - ce qui est beaucoup plus important, - d'un âge différent du nôtre. Un peuple encore en formation, c'est-à-dire juvénile. Que le marxisme ait,
    triomphé en Russie où il n'y a pas d'industrie - serait la plus grande contradiction qui puisse survenir au marxisme. Mais une telle contradiction n'existe pas, parce qu'un tel triomphe n'a pas eu lieu. La Russie est marxiste, à peu près comme étaient romains les Tudesques du saint Empire romain. Les peuples nouveaux n’ont pas d'idées. Quand ils grandissent dans une ambiance où existe, ou vient de mourir une vieille culture, ils s'abritent derrière l'idée que celle-ci leur offre. C'est là le camouflage et sa raison. On oublie - comme je l'ai déjà noté d'autres fois - qu'il y a pour un peuple deux grands types d'évolution. Il y a le peuple qui naît dans un «monde» vide de toute civilisation. Exemple - l’Égyptien, le Chinois. Chez un tel peuple, tout est autochtone, et ses gestes ont un sens clair et direct. Mais il est d’autres peuples qui germent et se développent dans une ambiance pénétrée déjà par une culture d'un long passé historique. Ainsi Rome: elle croit en pleine Méditerranée dont les eaux étaient déjà imprégnées de culture gréco-orientale. Aussi la moitié des gestes romains ne sont point authentiques, mais appris. Le geste appris, acquis, est toujours double, et sa véritable signification n'est pas directe, mais oblique. Celui qui fait un geste appris - ou qui prononce par exemple un mot d'une autre langue - fait en dessous le geste authentique, traduit en sa propre langue le mot exotique. C'est pourquoi, pour bien comprendre les camouflages, un regard oblique est nécessaire: le regard de celui qui traduit un texte, avec le dictionnaire à son côté. J'attends le livre dans lequel le marxisme de Staline apparaîtrait traduit dans l'histoire de la Russie: parce que ce qu'il a de vraiment russe, c'est ce qu'il a de vraiment fort, et non ce qu'il a de communiste. Mais allez donc prévoir ce que ce sera! La seule chose dont on, puisse être sûr, c'est que la Russie a encore besoin de bien des siècles, avant de pouvoir aspirer à commander. C'est parce qu'elle manque encore de commandements qui lui soient propres qu'elle a eu besoin de feindre son adhésion au principe européen de Marx. Elle est encore jeune et cette fiction lui suffit. Le jeune homme n'a pas besoin de raisons pour vivre; il n'a besoin que de prétextes.

    Il se produit une chose analogue avec New York. Il est également erroné d'attribuer sa force actuelle aux commandements auxquels elle obéit. En dernier ressort, ils se réduisent à celui-ci: la technique. Mais quelle coïncidence! C'est là encore une autre invention européenne, et en aucune façon américaine. La technique est inventée par l'Europe pendant les XVIIIe et XIXe siècles. Quelle rencontre! Précisément pendant les siècles mêmes où l'Amérique naissait. Et l'on nous raconte sérieusement que l'essence de l'Amérique est sa conception pratique et technique de la vie! Alors qu'on devrait nous dire, l'Amérique est comme le sont toutes les colonies, un renouvellement, un rajeunissement des races anciennes, et surtout de l'Europe. Comme la Russie, mais pour d'autres raisons, les États-Unis présentent un cas de cette spécifique réalité historique que nous appelons un «peuple nouveau». On pourrait croire que ce n'est là qu'une phrase, alors que c'est une chose aussi effective que la jeunesse d'un homme. L'Amérique est forte par sa jeunesse, qui s'est mise au service de ce commandement contemporain appelé «technique», comme elle aurait tout aussi bien pu se mettre au service du bouddhisme, si celui-ci avait été à l'ordre du jour. Mais en agissant ainsi, l'Amérique ne fait rien d'autre que de commencer son histoire. Maintenant vont commencer ses angoisses, ses dissensions, ses conflits; elle devra subir maintes métamorphoses, parmi lesquelles il y en aura de bien opposées à la technique et à l'utilitarisme. L'Amérique est plus jeune que la Russie. J'avais toujours soutenu, dans la crainte d'exagérer, qu'elle était un peuple primitif, camouflé par les dernières inventions. Aujourd'hui Waldo Franck, dans sa Nouvelle découverte de l’Amérique, le déclare franchement. L'Amérique n'a pas encore souffert; et il est illusoire de penser qu'elle puisse posséder les vertus nécessaires pour commander.

    Celui qui veut éviter de tomber dans la conséquence pessimiste où mène la croyance que personne ne va commander et que, de ce fait, le monde historique va retourner au chaos, devra revenir au point de départ et se demander sérieusement: est-il aussi certain qu’on le dit, que l'Europe soit en décadence et abandonne le commandement, en un mot, abdique? Cette apparente décadence ne serait-elle pas la crise bienfaisante qui permettrait à l'Europe d'être véritablement l'Europe? L'évidente décadence des nations européennes n'est-elle pas a priori nécessaire, au cas où les États-Unis d'Europe seraient possibles un jour, et la pluralité européenne remplacée par sa réelle unité?

    P. 190 à 193
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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