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    Dossier: Éthique

    L'éthique: un système complexe

    Jacques Dufresne

    Pour assurer le bien commun, nous n'avons que l'éthique et le droit. Même s'il existe encore quelques idolâtres des chartes de droit, de plus en plus de gens comprennent les limites du droit. Qu'est-ce qu'un droit sans l'obligation correspondante? Reste l'éthique, mais coupée du transcendant, réduite à ses codes, n'est-elle pas condamnée à ressembler de plus en plus au droit?

    L'éthique est à l'ordre du jour dans le monde depuis les scandales qui ont provoqué la crise financière mondiale. En plus de subir les effets de cette crise, le Québec a eu ses petits Madoff, MM. Lacroix et Jones, lesquels ont ruiné des centaines de personnes. Pour relancer leur économie, les États accroissent les dépenses publiques et octroient de nombreux contrats dans la précipitation, ce qui occasionne des abus. Au Québec, ces abus risquent d'entraîner la défaite du maire sortant de Montréal, ils ont provoqué la démission du ministre des transports, David Whissel, et incité le gouvernement à prendre l'engagement de créer un poste de commissaire à l'éthique et de doter l'État d'un code d'éthique. Ces événements se produisent un an à peine après la création d'un nouveau cours d'éthique et de culture religieuse dans l'enseignement élémentaire et secondaire, et trois ans après la création d'un comité national d'éthique qui a été rattaché au Conseil des aînés.

    Ces aînés qui, dans leur jeunesse, n'ont connu que la morale, ont vite compris que l'éthique c'est la morale sans la religion. Cette définition convient particulièrement à l'éthique telle qu'elle s'est constituée récemment au Québec après trois siècles de morale, d'une morale solidement appuyée sur la religion catholique. L'éthique peut certes s'accommoder des religions, mais sa spécificité est de s'en distinguer et de ne pouvoir s'appuyer que sur la raison.
            
    Les mirages de l'éthique

    « Les mœurs, disait Nietzsche, ont toujours trois cents ans de retard sur les idées. » On peut présumer que les idées modernes ayant triomphé au Québec il y a cinquante ans seulement, les mœurs y sont encore profondément marquées par la religion catholique, même si cette dernière semble engagée dans un déclin irréversible. De toute évidence toutefois, ce vieux fonds ne suffit plus.

     

    D'où l'espoir, teinté de naïveté, que suscite l'éthique. Il est certain qu'une règle d'éthique claire, connue de tous les intéressés, accompagnée de mécanismes de surveillance adéquats et prévoyant des châtiments dignes de ce nom, peut avoir un certain effet dissuasif. L'éthique n'indique toutefois que la voie à suivre, elle ne confère pas l'énergie requise pour s'engager dans cette voie. L'un des philosophes qui au vingtième siècle ont porté l'éthique à son plus haut degré, Hans Jonas, a précisé sous le nom de principe responsabilité, une règle d'éthique à laquelle on ne peut s'opposer qu'en renonçant à sa raison. Comment nier en effet que la responsabilité s'accroît avec le pouvoir et que ce principe doit s'appliquer aux rapports de l'homme avec la nature ? Même lorsqu'elle est inscrite dans la constitution, ce qui est le cas dans plusieurs pays, cette règle ne donne toutefois pas l'énergie permettant de poser les actes auxquels elle oblige. Ces actes conduiraient soit à la décroissance, soit à une réorientation radicale de la croissance. Qui serait capable de s'engager dans cette voie parmi tous ceux qui adhèrent à la règle en théorie ? Le racisme est interdit depuis longtemps par tous les codes d'éthique américains. De toute évidence il n'a pas été pour autant déraciné du cœur d'une forte proportion des adversaires de Barack Obama.

    Invoquer l'éthique sans soulever la question de la source d'énergie correspondant aux actes prescrits est la pire faute qu'on puisse commettre contre l'éthique elle-même. Ne donne-t-on pas aux gens l'illusion qu'un code suffit à assurer le bien commun? Au détriment de l'éthique, car à force d'avoir sous les yeux ses règles inopérantes on en vient à douter de leur source, phénomène qui n'est pas étranger à la montée du cynisme. Combien de fois l'eugénisme n'a-t-il pas été condamné par l'éthique? Il est pourtant devenu pratique courante comme le prouvent les avortements destinés à éviter la naissance d'enfants atteints de la trisomie 21. Les nouveaux éthiciens soutiennent que le libre choix individuel justifie ce que les anciens éthiciens réprouvaient quand il s'agissait d'une politique oppressive de l'État nazi. Ce tour de passe-passe illustre parfaitement ce qui se produit quand l'énergie nécessaire à l'application d'un principe n'est pas disponible. Quand le cœur n'y est pas, la raison trouve toujours une ruse pour contourner ses propres règles.

    Et il ne suffit pas que le cœur y soit pour que l'énergie adéquate soit disponible, il faut que le regard et le désir soient tournés vers les réalités les plus riches, ce qui suppose que l'on croit au Bien pur, source de tous les autres biens, soleil invisible qui nourrit les êtres humains par une opération analogue à la photosynthèse. Bien pure est la façon platonicienne de nommer Dieu. Si « la vie est la chute d'un corps », pour reprendre le mot de Valéry, on peut désirer que dans le corps qui tombe monte une plante intérieure qui le redresse et l'illumine.

    C'est la spiritualité du tournesol. Elle suppose qu'on adhère soit à une grande religion, soit à une philosophie comme celle de Platon, dont Dieu est la clé de voûte. Mais dans le cadre de ce qu'on appelle l'éthique, et tout particulièrement au Québec en ce moment, cette seconde dimension n'existe pas; l'homme est seul, tel un mineur qui s'avance éclairé non par la lumière du soleil mais par celle du projecteur qu'il porte à son casque.

    L'éthique: un système complexe

    L'éthique n'est-elle pas réduite à elle-même dans ces conditions, coupées des sources d'énergie, ne pouvant s'appuyer que sur la volonté? Comment peut-elle échapper alors à ce jugement de Simone Weil: «Le bon exercice de la volonté est une condition du salut nécessaire sans doute, mais lointaine, inférieure, très subordonnée, purement négative. L'effort musculaire du paysan arrache les mauvaises herbes, mais le soleil et l'eau font seuls pousser le blé.»

    La même Simone Weil toutefois a aussi écrit: « De deux êtres qui n'ont pas l'expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près. » On peut heureusement contempler un buste du Bouddha ou écouter la musique de Back, voire même admirer le Christ, sans adhérer à quelque religion ou métaphysique que ce soit. Une simple photo d'un être humain rayonnant d'une joie sereine peut avoir le même effet. Qui n'a jamais vu une telle photo ? À l'occasion d'une conférence sur le problème de l'eau au Bénin et au Togo, j'ai vu un être si beau, si rayonnant, en dépit de ses jambes amputées que j'ai désiré me rendre dans son village pour le voir en personne. Le conférencier de toute évidence s'était lui-même anobli au contact de cet être. Il faut mieux être sensible à une telle perfection tout en niant Dieu qu'affirmer Dieu et lui être insensible.

    Il ne faut donc pas confondre l'éthique sans Dieu avec celle qui n'ose pas nommer la source d'énergie dont elle capte le rayonnement à travers des œuvres et des personnes inspirantes. La seconde peut être opérante, à la condition qu'on ne s'y limite pas aux codes et aux règles, qu'on fasse au contraire constamment l'effort de remonter jusqu'aux valeurs qui les fondent et qu'à ces valeurs on associe ensuite des exemples, des œuvres d'art et des textes qui éveillent l'attention et suscitent l'admiration.

    Un tel exercice qui permettrait d'établir une liste de valeurs accompagnée des sources d'inspiration nécessaire pour s'y conformer, est la chose qui dans un état laïc et pluraliste peut le mieux contribuer à donner du poids à l'éthique. S'il était mené avec rigueur, il aurait bien d'autres avantages. Pour peu qu'une éthique se rattache à la psychologie béhavioriste ou au déterminisme biologique, on y donne une grande importance à la causalité linéaire qui s'applique aux machines: la répétition de tel message induit tel comportement. Le stakhanovisme, l'éthique du travail imaginée par Staline, fonctionnait de cette façon. La réflexion sur les liens entre les valeurs et les règles d'éthique permet de découvrir que les actes simples n'existent que dans l'abstrait et que dans la réalité, les actes et les valeurs qui les inspirent forment un système complexe.

    La distinction que fait Descartes entre la liberté de perfection et la liberté d'indifférence nous sera ici très utile. La première est fondée sur la connaissance et le modèle en est l'adhésion spontanée et empressée à une évidence mathématique. La seconde est caractérisée par le choix. N'ayant aucune raison de me porter vers a plutôt que vers b, étant dans l'indifférence, j'en suis réduit à faire un choix. Parce qu'on y est ainsi réduit par l'ignorance, le choix devrait être ressenti comme un supplice. D'où l'apologue médiéval de l'âne de Buridan qui meurt de faim à force d'hésiter entre son picotin d'avoine et son seau d'eau. Si notre homme à tête d'âne avait eu un moi, il aurait tiré une grande satisfaction du fait qu'il avait le pouvoir de choisir a plutôt que b, avec comme seul critère son plaisir du moment. Cela permet de comprendre pourquoi la plupart des gens aujourd'hui identifient la liberté au choix plutôt qu'à la connaissance. Faut-il ajouter qu'il s'agit le plus souvent du choix individuel?

    Aussi bien la liberté ainsi conçue, même si, selon Descartes, elle est le plus bas degré de la liberté, sert-elle aujourd'hui de fondement à de nombreuses règles d'éthique...ou de droit. Mais voici comment tout devient complexe. Quand j'invoque le choix individuel pour justifier l'euthanasie, je pose deux actes: je prends position en faveur de l'euthanasie et j'apporte mon soutien à la liberté d'indifférence. Je pose même un troisième acte, car sans prendre position formellement en faveur de l'ignorance, je l'encourage. Si l'âne avait été un peu plus attentif à la réalité autour de lui, il aurait échappé au supplice de choisir, car il aurait appris que les mammifères de son genre peuvent vivre plus longtemps privés de foin que privés d'eau. Attentif, ai-je dit. L'attention et l'attente en effet ne sont guère compatibles avec la passion du choix. Et nous entrons ainsi sur le terrain de la dignité. La personne humaine qui est devant nous est atteinte dans sa dignité dans la mesure où je la réduis à une abstraction, juif, noir, socialiste, capitaliste plutôt que d'accorder toute mon attention à l'être de chair et d'os qui attend tout de ma bienveillance. Nous avons déjà évoqué la connaissance, une valeur que l'on délaisse au profit du choix. Il s'agit de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais pour le pauvre âne que je suis. Je peux très bien toutefois tout en négligeant ce type de connaissance avoir le culte de la connaissance technique laquelle est liée à une autre valeur, l'efficacité.

    Arrêtons-nous ici. Il serait aussi facile que fastidieux d'achever de démontrer que l'éthique constitue un système complexe. Faut-il en conclure qu'il n'y a, comme dans tous les systèmes complexes, que des probabilités en éthique ? Il faudra examiner cette question de plus près, mais sans aller très loin dans la réflexion sur l'éthique en tant que système complexe, nous pouvons tenir pour acquis que la rétroaction existe entre les valeurs comme dans les phénomènes climatiques. Plus la glace blanche fond dans l'Arctique, plus la terre noire qui la remplace absorbe de rayons solaires et plus l'air ambiant se réchauffe, ce qui a pour effet d'accélérer la fonte de la glace et ainsi de suite. Plus on cultive l'estime de soi en éducation, moins on se montre exigeant pour l'enfant, mais on le prive ainsi de raisons objectives de s'estimer lui-même, si bien qu'il faut bientôt réduire les exigences encore davantage. La seule façon de l'empêcher de glisser jusqu'au néant sur cette pente, c'est de cultiver chez lui l'admiration en l'aidant au passage à comprendre ce mot de Goethe: «Devant la supériorité il n'y a de salut que dans l'amour. »

    On découvre ainsi que la prudence, parce qu'elle consiste précisément à savoir naviguer dans la complexité, doit être placée au sommet de la hiérarchie des valeurs, ce que les Anciens avaient compris. On découvre aussi une autre raison de ne miser qu'avec scepticisme sur des codes d'éthique où les règles, isolées les unes des autres, sont présentées aussi mécaniquement que les pensées dans un dictionnaire de citations. C'est la vision du monde sous-jacente qui importe le plus et il faut pouvoir jeter sur elle un regard d'ensemble analogue à celui que la théorie Gaïa permet de jeter sur la Terre. C'est aussi par le même regard d'ensemble qu'on s'initie à la prudence, et à cette fin un bon livre d'histoire est de loin préférable à un code ou un cours d'éthique.

    Un exemple, la dignité

    Voici à propos d'une valeur, la dignité, la plus importante peut-être, une réflexion qui établit un lien avec d'autres valeurs, l'attention, la connaissance, l'efficacité et qui propose des exemples et des textes inspirants.

    Dignité est le mot phare en ce moment, plus fondamental que le mot droit, car les droits de l’homme reposent sur sa dignité, plus précieux que le mot liberté, car on conserve encore toute sa dignité même si on a perdu l’usage de sa liberté, à cause d’un handicap par exemple. Dignité est aussi le mot qui désigne la seule réalité en chaque être humain qui puisse encore retenir l’agresseur au seuil de la violence extrême !

    Quelle est cette réalité pacifiante? Comment se manifeste-t-elle et à quelles conditions peut-on lui être sensible ? L'être humain tire-t-il sa dignité du seul fait qu'il est humain ou la tient-il de son origine divine, de ce qu'il a été créé à l'image de Dieu? Le philosophe Paul Ricœur soutient que quelque chose est dû à l'être humain du seul fait qu'il est humain. Dans De l'indignation, Jean-François Mattéi soutient que c'est le sentiment d'indignation qui est premier et qu’en conséquence la dignité appartient à la sphère de la transcendance.

    «Les hommes, écrit Mattéi, se sont indignés avant de concevoir la notion de dignité. […] Je propose ici l’hypothèse selon laquelle le sentiment d’indignation a précédé, et précipité ensuite, le concept de dignité en permettant l’éclosion de ce que nous nommons depuis Rousseau la conscience morale. […] L’homme n’est pas indigné parce qu’un acte vil a porté atteinte à une dignité abstraite; il proclame son exigence de dignité parce qu’il a éprouvé des indignations réelles »

     

    C’est dans le sillage de l’indignation que l’idée de dignité s’est imposée et elle appartient de par cette origine à la sphère de la transcendance. «Fonder la dignité sur l’homme ou l’homme sur la dignité sans instaurer de médiation, le Grand Artisan chez Pic de la Mirandole, Jésus-Christ chez Pascal, l’Être divin chez Rousseau, le Maître suprême chez Kant, c’est succomber à la pétition de principe qui consiste à fonder la raison sur elle-même. »

    Dans une certaine mesure Simone Weil réconcilie les deux points de vue quand elle écrit: « Il y a, depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts ou observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. » Et elle ajoute : «C’est cela, avant toute chose, qui est sacré en tout être humain. »

    Dans le livre de Thomas De Koninck sur La dignité humaine, le thème central est le lien entre les atteintes à la dignité et l'abstraction. «Notre temps, dit l'auteur, est passé maître dans l'invention de catégories permettant d'immoler "à l'être abstrait les êtres réels," selon la juste formule de Benjamin Constant.» Plus loin, s'inspirant de Gabriel Marcel, il montre comment la passion fabrique de l'abstrait. Dans certaines conditions, cet être unique auquel normalement nous n'oserions pas faire de mal, devient une chose quelconque parce que nous le regardons à travers une idée générale, une abstraction: juif, bourgeois, noir, jaloux, hystérique, etc. »

    Au vieux fond de violence instinctive, peut-être trop systématiquement refoulé dans la vie courante, se sont ajoutés, par le biais de la montée de l'abstraction, du formalisme dans la vie quotidienne et dans la science, des raisons, des moyens et l'excuse de tuer efficacement. Les pilotes de l'avion qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima étaient à une distance telle,
    - physique et psychologique,- de leurs victimes que tout leur semblait non seulement permis, mais facile.

    Comment cultiver en nous-mêmes cette attention qui nous fera découvrir l'être unique, concret et digne, derrière la catégorie méprisable à laquelle nous sommes tentés de le réduire ? Quiconque veut contribuer à la prévention des génocides et des autres atteintes à la dignité et à la vie d'autrui doit d'abord répondre pour son propre compte à cette question sur l'attention.

    La réflexion sur l'attention dans cette perspective soulève la question du sens de la culture et de l'éducation. Pour l'intelligence, l'abstraction est un outil et un appui: cette chose devant moi est un arbre. Grâce au concept (outil) je distingue l'arbre du ruisseau qui coule à côté et cette distinction me rassure, je poursuis ma promenade en pensant à autre chose. À ce niveau d'attention, je trouverai parfaitement normal que quelqu'un abatte l'arbre, je ne m'en apercevrai peut-être même pas. Il en sera bien autrement si mon attention s'accroît au point que l'arbre quelconque devienne pour moi tel arbre, concret, unique, beau, attachant. À partir de ce moment je m'intéresserai vraiment à lui, je comprendrai qu'il s'agit d'un cerisier rare. S'il en est ainsi dans mes rapports avec toutes les choses, j'aurai le cœur secrètement brisé par chacune d'elles, et à plus forte raison par chaque être humain. Le risque que je porte atteinte à leur dignité sera alors à son plus bas degré possible.

    Cela suppose une éducation où l'on est invité à renoncer constamment à l'utilité de l'abstraction, à la sécurité qu'elle procure, pour se rapprocher de la réalité concrète par une contemplation qui ressemble de plus en plus à l'amour. François Villon est un poète français de la fin du Moyen Age, soit! Le voilà situé, et aussi réduit à une abstraction. Mais faites l'effort de mieux comprendre l'époque où il vivait, les excès auxquels il s'est abandonné, la justice qui l'a frappé, le repentir auquel un chrétien était appelé, apprenez ses poèmes par cœur pour vous rapprocher encore davantage de lui, chantez-les avec Brassens et vous comprendrez, aux sentiments que feront naître en vous ses plus beaux vers, que la barbarie vient de régresser en un point déterminé de l'espace et du temps: vous-mêmes.

    «Frères humains qui après nous vivez,
    N'ayez les cœurs contre nous endurcis...»

    Si la crise de l'école dans le monde est inquiétante c'est parce qu'une dégradation de cette institution équivaut à une dégradation de la faculté d'attention et par là, à la disparition d'un rempart contre la barbarie.


    Parmi les atteintes à la dignité, les plus insidieuses et peut-être aussi les plus fréquentes et les plus néfastes sont celles qui proviennent de la raison instrumentale. Cette expression a été empruntée à des représentants de l’École de Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas). Elle désignait une raison déterminée par des objectifs, une raison pour qui le monde est exclusivement un objet de manipulations techniques et la nature (y compris la nature humaine), un objet au service de buts et d'intérêts subjectifs. Le mot le dit, la raison instrumentale traite comme un instrument, un moyen, des réalités qui sont des fins, des personnes humaines, par exemple, ou encore elle transforme l’expression gratuite d’un sentiment en un procédé en vue d’une fin. Je racontais à une voisine qu’il m’arrive de poser tendrement ma main sur le front d’un proche atteint de la maladie d’Alzheimer. «Vous pratiquez donc le toucher thérapeutique», m’a-t-elle répondu. Cette remarque m’a attristé parce qu’elle réduisait à une technique médicale le geste le plus humain qui soit et qui, pour demeurer humain, doit rester spontané et gratuit. J’avais là une nouvelle preuve de la pénétration de la raison instrumentale dans les mentalités. Désormais, on emploie fréquemment le verbe instrumentaliser au sens de réduire une fin à un moyen. On instrumentalise le rire ou la musique quand on en fait des techniques thérapeutiques. On instrumentalise la conversation quand on en fait une technique de marketing à l'instar de l'auteur d'un ouvrage récent intitulé: Le capital conversationnel.

    De nombreux problèmes éthiques, touchant les personnes âgées notamment, ne sont que des manifestations particulières de la raison instrumentale, laquelle est si étroitement liée à la mentalité technicienne qu'elle envahit le domaine des rapports humains comme elle a envahi le monde du travail.

    La lettre à Lord Chandos

    Développer son attention au point d'humaniser les objets est peut-être la façon la plus sûre d'éviter de réduire les êtres humains à des objets.

    Passage de La lettre à Lord Chandos, de Hugo von Hofmannsthal:

    «Un arrosoir, une herse à l'abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysans, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations. Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un œil d'ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu'il n'est pas du tout en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, me paraissent trop pauvres. Ces créatures muettes et parfois inanimées s'élancent vers moi avec un amour si entier, si présent, que mon regard comblé ne peut tomber alentour sur aucune surface morte. J'ai alors l'impression que mon corps est constitué uniquement de caractères chiffrés avec quoi je peux tout ouvrir. Ou encore que nous pourrions entrer dans un rapport nouveau, mystérieux, avec toute l'existence, si nous nous mettions à penser avec le cœur.»

    Hugo von Hofmannsthal:
    La lettre à Lord Chandos, Paris, NRF, p. 81.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Jacques Dufresne
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    Invoquer l'éthique sans soulever la question de la source d'énergie correspondant aux actes prescrits est la pire faute qu'on puisse commettre contre l'éthique elle-même. Ne donne-t-on pas aux gens l'illusion qu'un code suffit à assurer le bien commun? Au détriment de l'éthique, car à force d'avoir sous les yeux ses règles inopérantes on en vient à douter de leur source, phénomène qui n'est pas étranger à la montée du cynisme.
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