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    Dossier: Commerce

    Thomas More: du commerce dans l'île d'Utopie

    Thomas More

    DU COMMERCE ET DES RELATIONS
    DES UTOPIENS

    Je crois devoir vous parler maintenant du commerce des Utopiens et vous faire connaître la manière dont ils échangent entre eux les diverses choses nécessaires à la vie. La ville est peuplée de plusieurs familles, qui sont composées de tous les parents de diverses branches. Dès qu'une fille se marie, elle passe dans la famille de son époux; pour les enfants mâles et les neveux, ils restent dans leur propre famille et doivent une entière obéissance au chef, à moins que son grand âge ne l'ait privé du jugement; en ce cas, c'est le plus proche et le plus ancien des parents que l'on met à la tête de la maison. Chaque ville contient six mille familles, sans compter, celles des magistrats. Pour que la population se soutienne toujours au même degré, on a fait le règlement suivant : chaque famille ne doit avoir ni moins de dix ni plus de seize personnes adultes. Comme il serait difficile de fixer le nombre des individus au-dessous de l'âge de puberté, le législateur n'en a point parlé. Le règlement sur la quantité des adultes s'observe avec tant de rigueur qu'on réunit aux familles qui n'ont pas le nombre prescrit les surnuméraires qui se trouvent dans les autres.

    Quand toutes les familles d'une ville sont complètes, on fait passer l'excédent des jeunes gens dans les villes qui éprouvent quelque perte du côté de la population. S'il arrive que la république ait plus d'habitants que son sol n'en peut nourrir, alors on tire de chaque ville un certain nombre de citoyens, qu'on transporte sur le continent voisin, dont les habitants ont beaucoup plus de terres labourables qu'ils n'en peuvent mettre en valeur. Ces nouveaux colons continuent à suivre les coutumes d'Utopie, à se gouverner selon ses lois; ils conservent surtout pour la mère patrie un attachement inviolable. Ils offrent d'abord leur alliance aux naturels de la colonie; si ceux-ci l'acceptent, il en résulte un avantage réciproque : car les Utopiens, à force de travaux et par leur industrie, parviennent à dompter la nature ingrate de ces climats, et le sol, qui avant leur arrivée ne pouvait suffire aux besoins d'une peuplade, offre bientôt l'abondance à deux grands peuples.

    Si les anciens habitants refusent de faire société avec eux et de vivre suivant leurs lois, ils lèvent aussitôt la hache, leur déclarent la guerre, les combattent et les chassent du pays, dont ils se rendent maîtres absolus.

    Vous remarquerez à ce sujet que les Utopiens estiment que la guerre la plus juste est celle qu'on entreprend pour conquérir une contrée que ses habitants, également avares, jaloux et paresseux, ne veulent ni cultiver ni laisser cultiver par ceux qui sont déterminés à ne point épargner leurs bras pour répondre au vœu de la nature.

    « Ne sait-on pas, disent-ils, que cette mère commune de tous les hommes a abandonné la terre à ses enfants pour la faire valoir, pour tirer de son sein leur subsistance? » Si quelque calamité extraordinaire, comme la peste, dont ils ont deux fois éprouvé les ravages depuis leur fondation, diminue à tel point la population d'une ville qu'on ne puisse la réparer sans porter un préjudice notable à celle des autres villes, alors, plutôt que d'enfreindre les règlements faits à ce sujet, ils rappellent chez eux leurs colons, car ils aiment mieux dépeupler une colonie que de souffrir la moindre diminution dans aucune des villes de la république.

    Je reviens à l'administration domestique de chaque famille. Le plus ancien en est, comme je vous l'ai déjà dit, le supérieur. Les femmes servent leurs maris, les enfants leurs pères, et les jeunes gens sont soumis aux vieillards. Chaque ville est divisée en quatre quartiers égaux. Au centre de chaque quartier se trouvent des marchés publics, qui sont abondamment pourvus de toutes les denrées nécessaires au peuple. Une admirable propreté règne dans les magasins qui entourent la place; c'est dans ces magasins que tous les artisans portent le produit de leur travail et de leur industrie. Les chefs de famille vont demander dans ces dépôts publics tout ce dont ils ont besoin pour eux et pour les personnes de leur dépendance; ils l'obtiennent sans bourse délier et sans donner de gages. On est d'autant plus empressé à leur donner tout ce qu'il leur faut que l'abondance de toute chose est réellement extraordinaire. On est d'ailleurs bien persuadé qu'aucun particulier n'exigera rien au delà de ses besoins. Quel motif plausible déterminerait un citoyen à faire des amas superflus, quand il est assuré qu'à sa première demande on lui fournira toujours un ample nécessaire?

    La crainte de n'en avoir jamais assez produit cette rapacité vorace que l'on remarque dans tous les animaux. L'homme, le moins raisonnable de tous, est travaillé d'une manie bien plus étrange: il aspire sans cesse, dans son fol orgueil, à dominer ses semblables; il veut les éblouir par le fastueux appareil de sa puissance et de sa grandeur. Rempli d'une sotte vanité, il se fait gloire de posséder plus à lui seul que cent autres ensemble; prétentions absurdes, avarice infâme, détestable gloriole, vous ne fîtes jamais le tourment de nos sages insulaires. L'unique satisfaction de leurs besoins est le terme de tous leurs désirs.

    Attenant aux magasins dont je viens de vous parler, sont les halles, où l'on porte certains comestibles, comme le pain, les herbages, les fruits et les légumes. Les boucheries, les marchés aux poissons et aux volailles, sont hors de la ville, sur les bords de la rivière. On a choisi le voisinage de l'eau pour procurer à ces endroits la propreté qui leur est si essentielle et sans laquelle ils ne seraient que des cloaques infects.

    Les esclaves seuls exercent la profession de bouchers. On a craint, non sans raison, que les citoyens, en se familiarisant avec l'art d'égorger les animaux ou de les assommer, ne perdissent peu à peu cette heureuse sensibilité, cette douceur naturelle, qualités si chères et si précieuses à tous les cœurs bien nés. Quant à l'emplacement des tueries, on a encore eu en vue, en les transportant hors de l'enceinte des villes, de prévenir les maladies épidémiques que les exhalaisons qui corrompent l'air à la longue ne manquent point d'occasionner. Il y a dans chaque rue plusieurs grands hôtels, qui tous ont un nom particulier et sont bâtis à égale distance l'un de l'autre. C'est dans ces lieux choisis que les syphograntes font leur domicile. A chaque côté latéral de leur demeure sont situés, moitié par moitié, les maisons des trente familles qu'ils ont sous leur direction. Aux heures des repas, ces familles se rendent dans le vaste réfectoire de l'hôtel du syphogrante pour y manger en commun. Les pourvoyeurs de ces différents hôtels vont, à une heure fixe, aux marchés et à la halle, et d'après la liste des personnes qu'ils ont à servir on leur distribue toutes les provisions de bouche qui leur sont nécessaires. Le soin des malades fait l'objet d'une préoccupation particulière de la part des magistrats; les malades sont traités dans les hôpitaux publics, qui sont au nombre de quatre, situés près des portes de la ville; ces édifices sont si vastes qu'on les prendrait volontiers pour autant de gros bourgs. Quelle que soit la quantité des malades, les magistrats veulent qu'ils soient à leur aise; ils veillent surtout à ce qu'on ne permette aucune cohabitation entre ceux qui n'ont que des maladies purement accidentelles et ceux qui sont attaqués de maladies contagieuses; la pharmacie de chaque hôpital est des plus complètes, les gardes malades sont des plus attentifs, et les médecins des plus habiles.

    Je vous assure, en un mot, que tout ce qui peut contribuer au prompt rétablissement des souffrants s'y trouve réuni. On ne contraint personne d'aller se faire traiter dans les hôpitaux; mais il n'est aucun Utopien qui, se voyant attaqué d’une maladie sérieuse, ne s'y rende de son plein gré; il est persuadé qu'il y sera soigné avec plus de zèle et d'empressement encore que dans sa maison. Quand le pourvoyeur des malades a fait le choix des viandes ordonnées par les médecins, ce qui reste de meilleur dans les boucheries est divisé par portions égales pour l'approvisionnement de chaque réfectoire. On ne manque pas de servir d'abord le prince, les pontifes, les tranibores, les députés et les étrangers.

    Ces derniers sont toujours en petit nombre. Durant leur séjour dans l'île, ils sont défrayés de tout par le gouvernement. Aux heures des repas, un héraut sonne de la trompette, toutes les familles d'une syphograntie, à l'exception des malades, se rendent aussitôt au réfectoire. Après que les salles sont fournies, le particulier a la liberté d'emporter les viandes chez lui pour y manger, si bon lui semble; dans ce cas on présume qu'il a de bonnes raisons pour en agir ainsi. Il n'est donc pas défendu de dîner ou de souper chez soi, mais fort peu de gens prennent cette habitude. En premier lieu c'est qu'elle blesserait les usages de la civilité, fort estimée chez les Utopiens. En second lieu c'est qu'il serait peu raisonnable d'apprêter un mince dîner au logis, tandis qu'on en a un tout préparé et beaucoup meilleur à sa portée.

    Les esclaves seuls sont chargés des travaux les plus rudes et des offices les plus bas, soit au réfectoire, soit à la cuisine. Le soin d'apprêter les mets, de mettre le couvert, ne regarde que les femmes; tour à tour celles de chaque famille sont chargées de ce détail. On dresse toujours trois tables, et plus s'il est nécessaire. Les hommes sont assis du côté du mur, les femmes se placent vis-à-vis, afin que s'il leur prend quelque faiblesse elles puissent se lever et sortir du réfectoire sans déranger personne. En cas d'incommodité elles vont dans la chambre des nourrices, qui n'est séparée de la salle à manger que par un mur mitoyen. Là, celles qui nourrissent trouvent toujours du feu, de l'eau propre et des langes tout prêts pour leurs enfants, qu'elles peuvent à leur aise et tant qu'il leur plait égayer par leurs tendres caresses. Chaque mère allaite ses enfants, à moins que les maladies ou la disposition de son tempérament ne le lui permettent pas.

    Dans ces deux cas, les épouses des syphograntes cherchent promptement une nourrice à l'enfant; elles n'ont aucune peine à la trouver. Toutes celles qui sont en état de nourrir s'offrent de bon cœur pour remplir ce ministère sacré, qui est l'objet de la plus grande vénération des femmes d'Utopie. Le nourrisson devient alors le fils adoptif de celle qui lui a donné son lait; toute sa vie il conserve pour elle les sentiments qu'un bon fils doit avoir pour sa propre mère.

    Les enfants au-dessous de cinq ans restent à la chambre des nourrices. Ceux qui ont dépassé cet âge, tant filles que garçons, servent au réfectoire, ou, s'ils ne sont pas assez forts pour servir, ils se tiennent debout dans un silence respectueux derrière ceux qui sont à table. Leurs parents et leurs amis leur présentent par intervalles quelques morceaux de pain et des viandes découpées, qu'ils mangent à la hâte, car ils n'ont pas d'autre temps pour prendre leurs repas.

    La première table de toutes est celle qui occupe le fond de la salle. La place du milieu est la plus honorable et la plus élevée; elle domine sur toutes : c'est celle du syphogrante; son épouse est à sa droite, et les deux vieillards les plus anciens sont à sa gauche.

    Il est bon de vous dire que la distribution des convives est de quatre par quatre. Si le temple se trouve dans cette syphograntie, le ministre et son épouse prennent place auprès du magistrat, comme devant naturellement présider à l'assemblée; on, mêle ensuite les jeunes gens avec les personnes d'un âge mur. Ces dernières ont l'inspection sur eux; et comme on ne peut rien dire ni rien faire dans ces réfectoires qui ne soit vu ou entendu, le respect qu'imprime le grand âge retient les étourdis. Si par hasard il leur échappe quelque parole trop libre ou quelque geste déplacé, les anciens qui sont auprès d'eux les reprennent sur-le-champ et leur imposent silence. On ne sert point toute une file de suite, mais on présente les mets les plus succulents d'abord aux personnes les plus âgées, dont les places sont distinguées; ensuite on distribue sans façon à la jeunesse ce qui reste sur les plats. Les vieillards partagent, si bon leur semble, avec leurs voisins, ce qu'ils ont de plus appétissant. La quantité de mets délicats n'est pas assez abondante pour les prodiguer indistinctement à tous les convives. Quoique, par égard pour l'âge, on destine les meilleurs morceaux aux chefs de famille, cela n'empêche pas les autres convives d'être bien nourris et même de faire bonne chère.

    Au commencement du dîner et du souper on lit quelque traité de morale. Cette lecture est fort courte, parce qu'on craint qu'elle ne devienne plus fastidieuse qu'instructive. Dès qu'elle cesse, les pères entament la conversation, qui roule ordinairement sur des sujets agréables et divertissants; ils ne se permettent cependant jamais le récit d'aucune anecdote scandaleuse ou aucune saillie indécente. Ne vous imaginez pas qu'ils vous étourdissent par leur babil tout le long du repas; non, ils laissent très volontiers le champ libre aux jeunes gens, auxquels même ils font beau jeu. C'est dans ces moments où la liberté de la table leur permet de déployer leur esprit qu'on est plus à portée de le connaître et d'en juger.

    Le dîner n'est pas, à beaucoup près, aussi long que le souper. Ils pensent qu'en surchargeant à midi son estomac de nourriture, le corps, affaissé par les fonctions laborieuses de la digestion, perd les forces nécessaires pour le travail; le soir on peut, sans inconvénient, contenter son appétit, parce que l'inaction du corps pendant la nuit et le sommeil sont deux excellents digestifs. On exécute toujours, durant le souper, différentes symphonies, et les desserts y sont exquis. Les cassolettes sont allumées et répandent les odeurs les plus suaves dans l'intérieur de la salle; enfin on n'oublie rien de ce qui peut flatter les sens des convives; car nos Utopiens adoptent pour maxime que toute volupté dont la suite n'est point dangereuse est légitime et permise. Tel est le genre de vie que l'on mène à la ville; celui de la campagne est peu différent. Comme les habitants y sont plus éloignés les uns des autres, chaque colon mange en son particulier. Au surplus, il s'en faut bien qu'on manque de vivres aux champs, puisque c'est leur territoire même qui fournit les provisions de la ville.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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