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    Dossier: Châtiment

    Crime et châtiment selon Camus

    Jean Trudel
    La fin ne justifie les moyens que dans la mesure où, au lieu d'être un absolu historique, elle tend à donner à la liberté et à la justice les limites hors desquelles leur coexistence est impossible puisque, à la liberté totale, on doit sacrifier la justice, et à la justice absolue, la liberté.
    Camus définit l'absurde comme la tension qui naît de l'opposition «du principe de justice qui est en (l'homme) au principe d'injustice qu'il voit à l'oeuvre dans le monde»1, comme le divorce entre les «aspirations éternelles de l'homme et le caractère fini de son existence»2. Puisque plus rien n'a de sens, le suicide se présente comme la seule solution à ce problème de l'illégitimité de la souffrance et de la mort humaines. Il est cependant rejeté parce qu'il est une démission face à la tension de la contradiction, parce que l'absurde ne peut avoir de sens «que dans la mesure où l'on n'y consent pas»3. Vivre revient alors à «faire vivre l'absurde»4.

    La révolte, qui est la seule conséquence logique du raisonnement absurde, est un signe double: elle dit à la fois non et oui; elle pose une limite à une situation qui, jusque là, avait été acceptée. Elle «s'appuie, en même temps, sur le refus catégorique d'une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d'un bon droit, plus exactement l'impression, chez le révolté, qu'il est en droit de...»5. Elle affirme une valeur humaine qui était bafouée, elle veut voir cette valeur reconnue et désormais respectée. Elle devient donc source de solidarité entre les hommes. Le révolté dit: «Je me révolte, donc nous sommes».6

    Cependant, notre époque est celle qui, «en cinquante ans, déracine, asservit ou tue soixante-dix millions d'êtres humains sous la bannière de la liberté», qui justifie ses crimes «par l'amour de l'homme et le goût de la surhumanité»7. Au sein d'une telle époque, «nous ne saurons rien tant que nous ne saurons pas si nous avons le droit de tuer cet autre devant nous ou de consentir qu'il soit tué.»8

    D'une part, la révolte mène à l'action qui ferait reconnaître les valeurs communes à tous les hommes et qui fonderait l'unité du monde; d'autre part, agir, c'est s'incriminer. Ainsi, la révolte «engendre les actions qu'on lui demande de légitimer. Il faut donc bien (qu'elle) tire ses raisons d'elle-même, puisqu'elle ne peut les tirer de rien d'autre»9. Voilà le problème que pose Camus: la révolte justifie-t-elle le meurtre?

    Une étude historique s'impose ici. Les grands de la révolte, Sade et les Romantiques, les Karamazov (Dostoïevski) et Nietzsche, ont suivi des voies différentes; elles menaient toutefois à des conclusions semblables. Dieu était pour eux le symbole de la contradiction, la source du mal.

    Certains l'ont jugé criminel et proclamé déchu. Ils n'étaient pas athées, mais blasphémateurs. Leur révolte contre Dieu les a d'abord conduits à la révolution métaphysique, c'est-à-dire à l'usurpation du trône divin. Yvan Karamazov exprime bien leur démarche en affirmant que «même si Dieu existait, Yvan ne se rendrait pas à lui devant l'injustice faite à l'homme»10. Ils ont dit totalement non au monde existant.

    Les autres ont considéré Dieu comme mort. Dès lors, ils devenaient martyrs d'une injustice dont Dieu ne portait plus la responsabilité. Sans Dieu, l'homme était libre, mais aussi responsable du mal. Leur révolte n'avait plus d'autre objet que la condition humaine. Mais le nihilisme n'admet pas de valeurs. Cependant, la loi, essentielle à la liberté, en exige. La solution est alors de dire totalement oui au monde, de donner son essentiment au bien et au mal. Mais «la tâche de gouverner va nous échoir»11, qui va nous permettre d'être libres.

    Dans les deux cas, puisque Dieu ne pouvait plus légitimer l'injustice du monde, c'est à l'homme que revenait la tâche d'instaurer sur terre un monde totalement juste. Il restait maintenant à accomplir la révolution au niveau historique, au niveau pratique. Et pour ce faire, les grands révoltés devaient asservir l'homme et le tuer. Les uns ont justifié leurs crimes par la liberté totale que l'usurpation de la suprématie divine leur avait conférée, les autres, par leur innocence première; ils désiraient tous déifier l'homme et rendre parfait l'ordre humain. Ils n'ont pas été délivrés de la contradiction, mais ils se sont installés dans des attitudes qui offraient le confort de la cohérence et de la continuité et qui cachaient la tension fondamentale. Au «Nous sommes» métaphysique que la révolte proclame, ils ont substitué un «Nous serons» historique.
    Ces révoltés de l'histoire ont ainsi trahi le sens de la révolte. «La revendication de la révolte est l'unité, la revendication de la révolution historique la totalité»12. Puisque la révolte signifie le rejet de Dieu en tant que principe de justification de la souffrance humaine, puisqu'elle exige le maintien de la contradiction entre le désir d'unité qui est en l'homme et l'incohérence du monde, puisqu'elle élève la vie comme le seul bien de tous, «en logique, on doit répondre que meurtre et révolte sont contradictoires.»13

    Le révolté reconnaît une valeur commune à tous les hommes et exige une action pour la voir sanctionnée. L'opposition de l'esclave à son maître le manifeste bien, en même temps qu'elle prouve que «la révolte n'est nullement une revendication de la liberté totale. Au contraire, (elle) fait le procès de la liberté totale. Elle conteste justement le pouvoir illimité qui autorise un supérieur à violer la frontière interdite»14. Le respect de la révolte et de ses conséquences nous conduit à «faire vivre pour créer ce que nous sommes»15, à partir de «cet être obscur qui se découvre déjà dans le mouvement d'insurrection»16; et cette règle de la révolte «n'est pas soumise à l'histoire.»17

    Puisque le révolté revendique l'unité des hommes, lorsqu'il devient meurtrier, lorsqu'il «sacrifie l'identité en consacrant, dans le sang, la différence»,18 il doit accepter de mourir parce que son geste a trahi la valeur de sa révolte, sa direction même qui est, «dans son principe, ... protestation contre la mort .»19

    Notes
    1. Camus, A., L'homme révolté. Paris, Gallimard, 1951, p. 40.
    2. Camus, A., Le mythe de Sisyphe. Paris, Gallimard, 1967.
    3. Ibid., p. 50.
    4. Ibid., p. 76.
    5. Camus, A., L'homme révolté, p. 25.
    6. Ibid., p. 36.
    7. Ibid., p. 14.
    8. Camus, A., op. cit., p. 14.
    9. Ibid., p. 21.
    10. Ibid., p. 128.
    11. Ibid., p. 101.
    12. Camus, A., op. cit., p. 298.
    13. Ibid., p. 337.
    14. Ibid., p. 341.
    15. Ibid., p. 299.
    16. Ibid., p. 299.
    17. Ibid., P. 299.
    18. Ibid., p. 338.
    19. Ibid., p. 342.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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