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    Dossier: Catholicisme

    Le catholicisme dans le monde

    Michael A. Fahey
    Celui qui tente de décrire exhaustivement le catholicisme moderne, surtout à l'échelle mondiale, se heurte à de nombreuses difficultés. il pourrait évidemment établir des descriptions sociologiques et phénoménologiques, avec statistiques et cartes démographiques à l'appui, du moins pour des régions géographiques spécifiques. Directoires, almanachs, bilans peuvent fournir des données quant aux structures, aux nombres de membres, aux leaders, aux publications. Mais cela demeure plutôt externe. Ce qui est plus difficile, c'est de préparer une analyse du catholicisme qui touche aux valeurs spirituelles, aux dispositions intérieures, aux attitudes personnelles, vis-à-vis du transcendant, ou aux convictions communes en matière de culte, aux pratiques sacramentelles et aux responsabilités sociales.

    Les difficultés d'un inventaire spirituel sont devenues d'autant plus remarquables qu'en ce siècle le catholicisme a créé ou du moins a pris conscience d'une riche diversité parmi ses membres. Des différences culturelles, nationales et régionales sont aujourd'hui plus prononcées, surtout depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale et depuis Vatican Il. Les catholiques prennent à coeur l'importance d'«inculturer» le catholicisme, de «contextualiser» sa théologie en adaptant ses pratiques pastorales aux besoins locaux. Les catholiques sont également devenus conscients de leur isolement culturel et théologique à l'égard des autres chrétiens, isolement en partie causé par des défenses antérieures explicites de la part de la hiérarchie face au dialogue avec les schismatiques ou les hérétiques, mais dû aussi à un manque d'intérêt. Splendidement isolés, les catholiques présumaient souvent que leurs perceptions étaient uniques. Mais aujourd'hui, comment se voient-ils?


    Être catholique

    Comment définir aujourd'hui ce que signifie «être catholique»? Toute réponse rapide fondée sur des normes juridiques sera d'emblée insatisfaisante, parce qu'elle ne regarde que l'extérieur. En se basant sur de telles normes, des personnes dont les dispositions intérieures ne sont pas animées par l'esprit du catholicisme, pourraient se voir reconnaître pleinement comme membres. Il est donc plus utile d'explorer la dimension existentielle et personnaliste de ce qui fait un catholique. Tout comme Gabriel Marcel l'écrivait à propos de l'effort que fait la personne humaine pour passer du niveau de l'existence à celui de l'être, ainsi, dans le fait d'être catholique, comme l'a noté Marcel Légaut, il doit y avoir passage d'une croyance (idées enseignées et concepts sur la religion) à la foi (engagement vivant et personnel à Dieu dans une tradition particulière). Etre catholique, tout aussi bien qu'être chrétien, c'est une question de foi, de quête d'intériorisation chez ceux qui assimilent le message de Jésus de façon personnelle, suivant des inspirations analogues à l'impact du Messie sur les disciples du début. Cette quête n'est jamais réussie si elle est isolée, parce que le stimulus et l'encouragement mutuel intersubjectif avec d'autres chrétiens sont des prérequis nécessaires. Un chrétien doit beaucoup à la communauté appelée Eglise; plus que porté par elle, c'est lui qui porte l'Eglise.

    Tout comme on ne peut être un humain sans différenciation sexuelle, sans quelque contexte racial et national, quelque langue maternelle, ainsi ne peut-on être chrétien sans être chez soi dans une des traditions chrétiennes, même si parfois on peut s'y sentir inconfortable. Etre catholique, c'est être chrétien dans un cadre particulier; c'est être un croyant chrétien dont l'Eglise locale est en communion avec le Siège de Rome et avec d'autres Eglises qui exprinient leur loyauté à cette Eglise mère. Mais davantage, un catholique, c'est quelqu'un dont la piété est nourrie par le ministère de Jésus, par le Nouveau Testament, et par l'expérience collective de la grande Eglise non divisée du premier millénaire, du moins telle que cette expérience a été retenue dans la prédication, la liturgie et les dévotions de ces Eglises associées historiquement avec Rome. L'attachement du catholique pour son Eglise ne signifie pas absence de sens critique, naïveté, mais responsabilité et amour.

    Y a-t-il une façon catholique distincte d'aborder le culte, la prière, la lutte pour la justice, qui naît de la façon dont les catholiques lisent la Parole de Dieu, participent aux sacrements de l'Eglise, réagissent aux directives de leurs pasteurs? Il semble y avoir en effet un noyau de caractéristiques qui distingue les catholiques des autres chrétiens, tout comme il y a des spécifications qui identifient les parlures, les accents, les costumes ethniques, les manifestations d'affection. Ces caractéristiques peuvent-elles être identifiées indépendamment du fait que l'on vive au Québec ou à Tahiti? Sont-elles fondamentalement intemporelles, de sorte que, eu égard aux différences accidentelles, elles peuvent être reconnues en 1880 ou 1980? Ma réponse est «oui», mais d'un oui hésitant, puisque seule une personne de sagesse et de discernement peut séparer les différences superficielles et historiques, des qualités profondes et consistantes qui les relient ensemble. En voulant identifier ces caractéristiques particulières, l'intention n'est aucunement de suggérer que ces traits sont nécessairement supérieurs à ceux que l'on trouve chez d'autres chrétiens.

    Les catholiques partagent avec les autres chrétiens la foi en un Dieu fait homme en Jésus-Christ; ils croient que Dieu parle à l'humanité par les Ecritures, que Dieu donne la foi pour permettre à l'homme de voir le monde réconcilié dans la Mort compensatrice de Jésus et de reconnaître la puissance de l'Esprit divin à l'oeuvre dans les baptisés. Mais, de plus, les catholiques ont des perceptions caractéristiques touchant la sacramentalité, la médiation et la communion des Eglises. Ils sont à l'aise avec l'idée que la foi est reçue par la voie de l'Eglise, que la vénération des croyants décédés et des saints, surtout de la Mère de Jésus, est tout à fait naturelle, que le culte eucharistique fréquent est une façon très appropriée de garder vivante la mémoire de Jésus, que l'engagement d'une Eglise ou d'un réseau d'Eglises à l'intérieur de l'Eglise universelle est confié aux soins pastoraux d'évêques, parmi lesquels l'Evêque de Rome exerce un ministère spécial et symbolique d'unité. L'adhésion à ces diverses vérités spécifiques permet d'identifier le croyant catholique, à condition, bien sûr, de les replacer dans leur propre perspective selon leur importance relative (une hiérarchie de vérités) à l'intérieur du système entier de la foi catholique.

    Etre catholique est une expérience profonde, complexe et difficile à cerner, non tant à cause de la différence des credos que parce qu'elle s'exprime dans des contextes différents. Cela ne peut être entendu en fonction d'enthousiasmes courants, de modes passagères, ou même de décisions disciplinaires émanant d'autorités ecclésiastiques. Autrement, l'identité personnelle et même l'adhésion affective de chacun au catholicisme seraient sujettes aux changements des attitudes officielles ou aux jugements de valeur transmis par les mass media.

    Les catholiques s'identifient psychologiquement de façon particulière à certains personnages historiques. La liste est longue et variée: qu'il s'agisse de François-Xavier, Marie de l'Incarnation, Mère Thérèse, Jean XXIII, Dorothy Day, Bernadette Soubirous, Thomas Merton ou de nombreux autres. Elle peut varier selon l'individu ou le siècle, mais l'identification affective demeure constante.

    Les catholiques ont également leurs expressions liturgiques propres, leurs associations pieuses (monastères, couvents, groupes de prière, etc.). Ils apprécient des Célébrations sacramentelles comme le sacrement de la réconciliation, l'onction des malades. Leurs prières pour les mourants ou pour les défunts sont distinctes. Leurs rituels, de même que leurs pratiques religieuses, à moins d'être entachés de superstition demeureront inchangés. Même dans leur prière pour une plus grande unité entre chrétiens, les catholiques ne sont pas intéressés à éliminer ce qui les distingue en tant que dénomination. Il est difficile de discerner les perceptions spécifiques des catholiques face aux questions morales. En matière de justice sociale, de pacifisme ou de guerre, d'éthique sexuelle, de vie de famille et de planning familial, leurs jugements apparaissent souvent semblables à ceux des autres chrétiens, ou même des autres humains. Les catholiques accordent beaucoup d'importance, dans leur système de valeurs, à l'indissolubilité du mariage, au partage des biens avec les pauvres, à la patience dans la maladie et l'adversité. Plusieurs se voient incapables de vivre éloignés de ces idéaux sans se sentir coupés de leur héritage religieux.


    Changements dans le catholicisme

    Le XXe siècle a amené de nombreux changements dans la vie extérieure et intérieure des catholiques. Les causes de plusieurs de ces changements se trouvent dans la société séculière et dans des événements tout à fait indépendants des décisions d'Eglise: l'impact de deux guerres mondiales, les brassages de populations après la Deuxième guerre mondiale, l'accroissement des voyages, les réseaux de communication, surtout les agences de nouvelles et la télévision, la montée des dictatures, l'émergence du sécularisme, le dialogue avec le marxisme, etc.

    A l'intérieur du catholicisme, un bon nombre d'innovations ont conduit à des changements majeurs dans la pensée et la pratique. Après les années 30, on assista à un renouveau biblique dans l'Eglise catholique. Avec le «ressourcement» - retour aux sources originelles de l'Eglise ancienne - la méthode théologique et les stratégies pastorales se renouvelèrent. Le mouvement des prétres-ouvriers français constitua un exemple de ce désir d'être davantage mêlé au prolétariat et aux pauvres. Un sentiment anti-colonial, surtout en Afrique et en Asie, menant à un déclin de la primauté de l'Europe dans les affaires du monde, créa également des conditions favorables à l'éclosion de théologies particulières et de stratégies pastorales spécifiques. De plus, la personnalité de divers représentants de la hiérarchie ecclésiastique, tels que Jean XXIII, Jean-Paul II, les cardinaux Suenens et Bea, et la montée du mouvement charismatique ont influencé la vie de l'Eglise catholique.

    L'expérience de Vatican 11 (1962-1965) constitua l'étape-clé dans le développement du catholicisme moderne. On peut survaloriser Vatican II, comme un moment créateur isolé dans la vie de l'Eglise catholique. De fait, le Concile a eu le mérite de «récapituler» et de donner un nouvel élan à ce qui avait déjà commencé de prendre racine dans diverses parties de l'Eglise et du monde. il est à la mode dans certains milieux d'exagérer l'impact de Vatican Il. En fait, ce concile n'était pas oecuménique, en ce sens qu'il ne s'inspirait pas des intuitions d'autres communautés ecclésiales. Les écrits qu'il produisit furent parfois fort éclairés, mais les textes eux-mêmes ont très peu circulé dans l'Eglise à cause de leur style et de leur caractère technique. Même aujourd'hui, ils n'ont été lus et compris que d'une faible minorité. Mais Vatican Il s'avéra, avant tout, une expérience collective d'apprentissage qui eut un impact réel. A mesure que les Pères du Concile se retirent ou meurent, ce qui reste, c'est moins les textes que les images d'une assemblée mondiale, multiraciale d'évêques et d'aviseurs en train d'écouter et de partager. Vatican II a inauguré une série de gestes impressionnants inscrits dans la conscience des catholiques autour du monde, des gestes tels que l'accolade de réconciliation entre le pape Paul VI et le patriarche Athênagoras.

    Vatican Il et ses directives subséquentes ont fourni un encouragement officiel à des changements nombreux et importants dans la vie de l'Eglise catholique. Si l'on tentait de résumer ces changements, on pourrait les ramener aux sept aspects suivants: 1) renouveau et restructuration dans les façons de célébrer les sacrements, surtout les liturgies eucharistiques (introduction de la langue vernaculaire, plus large participation des laïcs, nouvelles traductions de l'Ecriture); 2) changement d'attitudes vis-à-vis d'autres communautés chrétiennes par un encouragement officiel à l'oecuménisme; 3) développement de la notion de collégialité et nouvel accent sur la structure synodale de l'Eglise pour contrebalancer la dominance centralisatrice du pape dans les décisions à prendre; 4) intensification de l'implication de l'Eglise catholique dans la lutte pour la justice sociale et la paix; 5) acceptation officielle d'une plus grande diversité et du pluralisme dans la vie de l'Eglise et la théologie; 6) introduction d'un nouveau vocabulaire pour éviter un discours naguère polémique, triomphaliste et juridique; 7) engagement à «inculturer» l'évangile dans les valeurs culturelles et sociales des différents peuples. Cette liste n'est pas exhaustive; elle illustre simplement la sorte de développements qui ont eu lieu. On pourrait aussi noter de nouvelles préoccupations: lire les signes du temps, pratiquer le discernement des esprits, tenir compte d'une hiérarchie de vérités et de la coresponsabilité de tous les membres à l'intérieur de l'Eglise.


    Réactions au changement

    Certains catholiques considérèrent ces changements dans l'Eglise comme des ruptures avec le passé et donc injustifiés, plutôt que comme des signes d'un progrès responsable. Ils perçurent les changements non comme des signes de renouveau mais comme une tolérance suspecte: une diminution de l'autorité et de l'obéissance, un rejet de l'auto-abnégation, une atténuation des doctrines, un compromis malsain avec les valeurs de la société séculière, un faux irénisme à l'égard des non-catholiques dissidents, un désir névrotique de changer pour changer, une absence d'égards pour les réalisations du passé. Ces bilans négatifs touchant la cause des changements à l'intérieur de l'Eglise catholique se retrouvent à des degrés divers chez certains croyants à travers le monde.

    On retrouve une forme mitigée de ce malaise chez un groupe de catholiques qui inclut certains théologiens et évêques convaincus que les bonnes intentions de Vatican Il ont été involontairement ou inconsciemment déformées. Ces voix du néo-conservatisme peuvent se faire entendre chez des catholiques tels que le cardinal Joseph Ratzinger, Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar, et d'autres théologiens qui publient le journal international Communio (pour faire contrepoids à la revue plus libérale Concilium). Leur peur est que de simples fidèles dans l'Eglise catholique peuvent être désorientés et confus devant tous ces changements. Cette peur apparaît visiblement dans La Décomposition du catholicisme (Paris, Aubier, 1968) de Louis Bouyer et dans Le Cheval de Troie dans la Cité de Dieu de Dietrich von Hildebrand (Chicago, Franciscan Herald Press, 1967). Cette attitude conservatrice apparaît aussi dans le leadership actuel de la Conférence épiscopale allemande qui poussa le Pape Jean-Paul Il en décembre 1979 à retirer au professeur Hans Küng sa missio canonica d'enseigner la théologie catholique à l'Université de Tübingen. Elle a également conduit à des enquêtes sur l'orthodoxie de théologiens tels que Edouard Schillebeeckx, Léonardo Boff, Charles Curran et autres.

    Un malaise plus intense et plus profond se manifeste dans le groupe de catholiques inquiets qui se sont ralliés à la cause de Monseigneur Marcel Lefebvre. Pour ces «traditionalistes», le souci principal n'est pas simplement que l'Eglise catholique romaine ait tourné le dos à la forme liturgique ancienne, la soi-disant messe tridentine, mais plutôt que le catholicisme récent ait, sans esprit critique, accepté de la révolution française ce qu'ils perçoivent comme des idées séculières: liberté (liberté religieuse), égalité (collégialité des évêques), et fraternité (oecuménisme). En réponse à ces vues sans compromis, l'Eglise catholique, depuis les papes jusqu'au catholique moyen, soutient que ces «traditionalistes» n'en sont justement pas. Ce sont des immobilistes qui ont succombé à la sempiternelle tentation de fixer l'Eglise dans une forme particulière de réussite. Ces traditionalistes sont vus comme succombant à l'erreur de vouloir faire d'un modèle particulier de l'Eglise un modèle permanent.

    En plus des traditionalistes et des conservateurs, il y a un autre groupe parmi le clergé et les laïcs catholiques, un groupe dont la dimension est difficile à estimer et qui est composé de personnes désenchantées appartenant à tous les continents, qui sentent profondément que le leadership de leur Eglise a perdu contact avec les problèmes réels d'ordre pastoral et doctrinal de notre temps. Ces personnes déçues gardent une certaine distance face à l'Eglise officielle et institutionnelle; elles reçoivent les directives avec un certain détachement et une absence d'intérêt.


    Raisons du malaise

    Dans l'instruction catéchétique des catholiques du passé, rien ou si peu que rien ne les préparait à s'ajuster à une Eglise en mouvement. Cette omission est probablement due au fait que sermons et catéchismes n'expliquaient pas la tension dialectique entre deux aspects de la nature de l'Eglise: d'une part, celle-ci est enracinée dans l'acte divin de Jésus-Christ, acte définitif et qui ne souffre pas répétition, ce qui crée pour l'Eglise la responsabilité de préserver la mémoire de cette révélation unique et normative; d'autre part, l'Eglise vit dans une espérance eschatologique, étant appelée à devenir ce qu'elle n'a pas encore réalisé.

    Assurément l'Eglise catholique a, depuis ses origines, tenté avec ténacité de garder son patrimoine de traditions, sa paradosis, transmis d'une génération à l'autre depuis le temps de son fondateur, Jésus-Christ, le même, hier aujourd'hui et à jamais (Hébreu, 13, 8). Certains catholique comprennent la promesse faite à Pierre, que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et les puissances de la mort ne prévaudront pas contre elle (Matthieu, 16, 18), comme une promesse de stabilité et de continuité. Pour quelques-uns, cette perception de l'indéfectibilité de l'Eglise implique la nécessité dune identité fondamentale de pensée et de structure, en tout temps. Autrement, demandent-ils, pourquoi cette promesse faite à Pierre ou même la promesse de Jésus à la dernière Cène qu'il leur enverrait l'Esprit de Vérité comme guide (Jean, 16, 13). Comment réconcilier, demandent-ils, la croyance en la fidélité toujours présente de Dieu à son Eglise avec l'idée que des changements d'accent dans la doctrine, la liturgie, les structures ecclésiales doivent se produire d'âge en âge?

    Pour contrecarrer cette tendance, l'Eglise catholique d'aujourd'hui a essayé de mettre l'accent sur le fait que la foi dans la fidélité constante de Dieu a besoin d'être tenue en équilibre par la foi dans la nature eschatologique de l'Eglise. Bien que l'Eglise, comme aussi le royaume de Dieu qu'elle tente de faire avancer, possède déjà toute richesse, elle n'a pas encore pleinement réalisé son potentiel. L'Eglise demeure ouverte à la croissance parce que sa vocation est de mûrir en grâce et en sainteté. Non seulement l'Eglise est le don de Dieu, mais elle est aussi l'expression d'un appel à devenir quelque chose de nouveau. La Lettre aux Ephésiens suggère que, tout comme le Christ ressuscité, qui siège maintenant à la droite du Père, est en croissance vers la plénitude (plerôma), en se préparant à remettre au Père l'oeuvre accomplie de la création, ainsi l'Eglise sous la grâce est maintenant en gestation de ce qui a été conçu.

    Afin de tenir compte de cette tension dans l'Eglise entre ce qui est permanent et ce qui est sujet au changement, la théologie scolastique du Moyen Age et, plus récemment, la théologie oecuménique ont pris l'habitude de distinguer les éléments qui existent jure divino (éléments du dessein divin touchant l'Eglise, qui fut manifesté par le Jésus historique) de ceux qui existent jure humano (éléments qui viennent des décisions humaines à l'intérieur de la vie de l'Eglise). Dans une perspective oecuménique, et avec une meilleure perception du développement historique des institutions de l'Eglise, les catholiques comprennent maintenant qu'une large part de ce qui était originellement groupé sous l'ombrelle du jus divinum dérive en fait davantage du jus humanum. Nulle part cela n'apparaît plus clairement qu'en ce qui regarde la structure hiérarchique de l'Eglise. Un bon nombre de catholiques, surtout parmi ceux qui ont réfléchi à ces questions dans leur étude de la théologie, hésitent à conclure que la Parole de Dieu a octroyé à la communauté chrétienne, par les instructions explicites de Jésus, une esquisse permettant de structurer l'Eglise.

    Evidemment, il y a des limites définies quant à ce qui peut changer dans l'Eglise, en dépit d'une nécessité très légitime d'adaptations. La relation entre l'Eglise et son Sauveur, dont la vie, la mort et la résurrection rendent le salut possible, ne peut jamais changer; pas plus que la place centrale occupée par la Cène du Seigneur comme mémorial du Christ et comme foyer de concentration de l'Eglise; et pas davantage l'importance du baptême qui fait entrer dans le Christ; ni enfin les Saintes Ecritures inspirées. Ces éléments ainsi que d'autres ne peuvent être éliminés ni altérés à volonté sans que l'Eglise ne cesse d'être l'Eglise. Cependant, la vocation de l'Eglise d'être un signe intelligible, un sacrement pour les croyants et les incroyants, un signe de la présence du Christ au monde, lui impose la nécessité de varier ses expressions historiques.


    Conscientisation

    Pour comprendre le catholicisme d'aujourd'hui, on a besoin d'être sensible à différents changements dans la conscience, ce que Paolo Freine a appelé la «conscientisation» dans sa Pédagogie des opprimés (New York, 1970). Ce phénomène de la montée de la conscience ou de changements paradigmatiques dans la compréhension de soi est clairement visible dans au moins quatre dimensions du catholicisme: 1) la perception du développement historique; 2) la mise en valeur de l'orthopraxis comme partie intégrante de l'auto-compréhension de l'Eglise, surtout telle que formulée dans les diverses théologies de libération; 3) l'ouverture à des charismes ou à des qualités spirituelles particulières appartenant à d'autres Eglises chrétiennes; 4) une perception plus claire parmi les hommes et les femmes que l'Eglise catholique est devenue trop masculinisée, excluant les femmes de la pleine participation.

    Parce que la conscientisation a conduit à une plus claire vision du caractère historique de l'Eglise et de sa nécessité d'être réformée, une bonne part de ce qui fut autrefois perçu comme inchangeable s'est quelque peu relativisé. Cela veut dire que des incorporations historiques du soin pastoral n'ont pas à être imposées à l'Eglise d'aujourd'hui. De telles attitudes, surtout quand elles touchent au rôle pastoral des prêtres ou des évêques en particulier, conduisent vers de nouvelles possibilités créatrices dans le ministère pastoral.

    En reconnaissant le rôle de l'orthopraxis dans l'Eglise catholique, les croyants ont commencé à voir dans un nouvel éclairage la relation entre l'Eglise et le monde. Comme il l'a été brièvement souligné dans la Constitution Pastorale sur l'Eglise dans le monde de ce temps, une nouvelle théologie du rôle de l'homme dans la société est en train de s'articuler. Le catholicisme est impliqué non seulement dans sa restructuration ecclésiale interne, mais aussi dans la réforme des structures démographiques, des systèmes économiques internationaux, des structures sociales (en particulier en éducation et dans les organisations du travail), dans les réformes politiques et culturelles. L'Eglise en Amérique Latine a été particulièrement sensible au besoin d'une «évangélisation conscientisante des opprimés», pour employer une formule utilisée par Gustavo Gutiérrez dans sa Théologie de la libération (New York, Orbis, 1973). La direction prise par la conférence Episcopale d'Amérique Latine (CELAM) et sa célèbre rencontre de Medellin (Colombie) en 1968, direction réaffirmée quant à l'essentiel à Puebla en 1979, a mis en évidence la cohésion interne entre la foi et la justice sociale. Ce souci pour les réformes économico-sociales, comme faisant partie de l'évangélisation, apparaît aussi dans des écrits venant d'Afrique, des Caraïbes, de l'Asie du Sud-est. La persécution actuelle de l'Eglise catholique au Salvador, qui nous est apparue dans toute sa cruauté lors des assassinats de l'archevêque Romero et de prêtres et soeurs collaborant avec lui, est un exemple manifeste de la mutation de conscience à l'intérieur de l'Eglise.

    Dans son dialogue et ses explorations avec les autres Eglises chrétiennes, surtout les orthodoxes, l'Eglise catholique manifeste un changement de conscience des plus saisissants depuis la fin du pontificat de Pie XII. L'engagement actuel du Secrétariat pour l'Unité des Chrétiens (Rome) de faire des consultations bilatérales et des énoncés de consensus théologique a créé une reconnaissance nouvelle de la diversité spirituelle dans l'unité. L'élimination d'une grande part du langage triomphaliste, l'ouverture à la critique par les Eglises de la Réforme sont des exemples clairs de mutation de conscience. L'événement qui indique les plus belles promesses de cette mutation fut la réouverture du dialogue théologique officiel entre les Eglises orthodoxes et l'Eglise catholique à Patmos et à Rhodes, en mai 1980; c'était la première fois que ces deux Eglises dialoguaient officiellement depuis le Concile de Florence (1438).

    Enfin, un autre exemple de conscientisation apparaît dans les réflexions sans cesse croissantes sur la contribution des femmes à la vie spirituelle et administrative de l'Eglise catholique. La conscientisation touchant l'oppression des femmes et leur exclusion de tout rôle liturgique et d'autorité dans l'Eglise, souvent perçue à tort comme un phénomène limité et spécifiquement nord-américain ou bourgeois européen, cette conscientisation est en réalité de dimension mondiale. En partie suscitée par le mouvement féministe dans la société en général, mais ayant aussi des préoccupations particulièrement chrétiennes, cette sensibilisation a mis le doigt sur la domination patriarcale qui s'exerce largement dans l'élaboration des structures ecclésiastiques. Les femmes chrétiennes ont posé des questions au sujet du langage sexiste et exclusiviste dans la liturgie et l'Ecriture. La position prise en octobre 1976 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi touchant l'exclusion des femmes de toute ordination dans l'Eglise catholique a créé de l'inquiétude chez beaucoup, hommes autant que femmes. Un certain nombre de théologiens et d'historiens ont discerné des faiblesses dans la méthodologie, dans l'usage des données historiques et dans le raisonnement théologique employé dans la fameuse Déclaration.


    Problèmes à venir

    Comme le catholicisme se prépare au XXIe siècle, il y a un certain nombre de problèmes qui confrontent la communauté et qui exigeront des solutions créatrices. Tout d'abord, il faudra regarder en face cette distanciation affective chez plusieurs catholiques vis-à-vis du leadership de l'Eglise. Plusieurs perçoivent la hiérarchie comme manquant souvent de réalisme, de courage, d'équilibre. Ces sentiments étaient particulièrement forts vers la fin du Synode des Evêques sur la Famille, en 1980. Bien que le Pape Jean-Paul II soit une figure populaire dans l'Eglise catholique, ses discours (surtout si leur publication suit un rythme trop rapide) et même ses encycliques ne sont pas lus attentivement en maints endroits parce que sa pensée est perçue comme sans relation avec la situation réelle. La lenteur de la part de la papauté et de la hiérarchie dans la mise en pratique officielle des décisions émanant d'un consensus oecuménique a fait naître une profonde désillusion chez plusieurs.

    Un autre problème qui confronte l'Eglise catholique dans toutes les parties du monde est le déclin subit des candidats à la prêtrise. Malgré des progrès notables dans la formation des séminaristes et de sérieux essais pour fournir un recyclage aux prêtres plus âgés, les prêtres ne sont pas toujours perçus comme des prédicateurs bien informés, comme des modèles de la tradition spirituelle ou comme de véritables éducateurs. Certains catholiques ont exprimé leur inquiétude à l'effet que l'absolue exigence de l'Eglise d'avoir des prêtres célibataires a peut-être exclu du ministère des candidats fort désirables.

    Avec la croissance de diverses communautés de base, d'unités plus petites de croyants, de types informels de communautés eucharistiques, l'Eglise catholique fait face au problème de conserver ces petits groupes en dialogue les uns avec les autres. Comment les communautés locales ou même les communautés nationales peuvent-elles demeurer en dialogue avec l'Eglise universelle? Concrètement, comment maintenir les Eglises d'Afrique, d'Amérique Latine, d'Asie et d'Océanie (où, selon les recherches de W. Bühlmann, 70% de tous les catholiques demeureront en l'an 2,000), comment les maintenir en union affective avec l'Europe et l'Amérique du Nord? Des signes de tension étaient visibles lorsque le Pape Jean-Paul II visita récemment le Zaïre et se montra réticent face àl'africanisation de cette Eglise.

    Le jésuite français Henri Holstein a mis le doigt sur un problème actuel passablement complexe: la recherche chez de nombreux catholiques de ce qu'il appelle une apologétique sécurisante. Comment alors empêcher l'abîme séparant la piété populaire et l'étude théorique de devenir impratiquable?

    Enfin, voici un problème auquel les catholiques devront faire face surtout dans leurs relations avec les autres chrétiens: l'Eglise catholique peut-elle échapper à la critique qui la juge trop sujette au culte de la personnalité du présent pape? Alors que les orthodoxes et les protestants acceptent volontiers le rôle symbolique et sacramentel du pape, ils sont nerveux quant à tout ce qu'on attend d'un seul homme.

    Malgré ces problèmes et malgré le rythme accéléré des mutations dans le catholicisme, on y retrouve des liens profonds avec le passé. L'atmosphère en est une généralement d'espérance et d'optimisme. Déjà, on se prépare à la convocation d'un concile véritablement oecuménique de tous les chrétiens, qui coïnciderait, en l'an 2,000, avec l'avènement du troisième millénaire. Si un tel rassemblement a lieu en effet, au profit de toutes les parties de la tradition chrétienne, le catholicisme subira encore plus de changements dans son désir d'être fidèle à son passé lointain.

    (Traduit par Placide Gaboury)
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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