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    Dossier: Bonheur

    L'avenir du bonheur

    Georges Duhamel
    I

    Il m’a fallu dépasser le milieu de l’âge pour acquérir la certitude que le bonheur était le but de ma vie, comme il est le but de toute l’humanité, comme il est le but de tout le monde vivant.

    À première vue, la question paraît jugée. Pourtant j’ai maintes fois interrogé sur cet objet mes amis, mes parents, mes compagnons de rencontre, et j’ai reçu les réponses les plus contradictoires.

    Beaucoup semblaient pris au dépourvu, et, accablés de leurs fardeaux divers, ne se donnaient pas le soin de chercher une fin : ils poursuivaient le bonheur sans le nommer; d’autres, excités par le jeu des controverses, reconnaissaient pour but toutes sortes d’états ou de manières d’être qui ne sont que des acheminements vers le bonheur, des moyens bons ou mauvais de le rechercher, comme le mouvement ou l’ataraxie, ou la prière; d’autres confondaient le terme avec le but, et nommaient la mort; d’autres encore, affolés par leur misère, estimaient amèrement que le malheur est la destinée même de l’homme et ceux-là confondaient l’obstacle avec la fin. Enfin certains donnaient au bonheur des noms dictés par leurs aspirations, leur culture, leurs habitudes vocabulaires et l’appelaient Dieu, ou Vie éternelle, ou salut de l’âme.

    Me voici quand même sûr que le bonheur est le but de la vie. Cette certitude m’est venue surtout de l’intérieur, et non pas des événements, et non pas du spectacle des autres hommes. Comme toutes les certitudes intérieures, elle est obstinée, indéfectible, agressive même. Toutes les objections semblent faites pour la fortifier. Elle règne. Je ne parviens pas à imaginer la certitude nouvelle qui pourrait infirmer ou remplacer celle-ci.

    À la réflexion, la route et le but s’identifient. Le bonheur n’est pas que la fin, la raison de la vie, il en est le ressort, l’expression, l’essence. Il est la vie même.

    II

    On pourrait en douter. L’humanité entière fait entendre en ce moment un cri désespéré, déchirant. Comme une bête de somme mutilée, elle meugle et ne comprend rien à sa blessure.

    Toutes les convictions, toutes les certitudes s’entr’égorgent. Comment les reconnaître avec ce regard égaré qu’elles ont, avec ce sang qui les souille et les défigure? Dans l’ouragan, les opinions déracinées perdent le sol et la sève; elles roulent comme des chardons d’automne, des chardons desséchés et qui déchirent encore. Les hommes ne savent plus qu’une chose, c’est leur souffrance insurmontable, sans borne et comme sans raison. Ils gémissent et veulent être pansés. Un siècle de pieuse tendresse suffira-t-il à laver, à tarir, à fermer la vaste plaie?

    Sans retard, ô plaie ruisselante, il faut t’étancher et baigner tes chairs vives. Dès maintenant que tu saignes encore, il faut t’oindre et te protéger, et si dix fois tu es ouverte, dix fois t’oindre à nouveau et te couvrir encore.

    N’en doutez point, pourtant, l’humanité même en cette heure terrible ne cherche que son bonheur. Elle se précipite, d’instinct, comme un troupeau qui flaire le sel et la fontaine. Mais ils s’étouffent plutôt que de ne pas jouir tous ensemble et tout de suite.

    Le bonheur! Dieu! qui leur en a donné cette idée pénible et dérisoire? Que faisaient les prêtres, les savants, et les gens qui écrivent des livres? Qu’a-t-on donc enseigné aux hommes-enfants pour qu’ils aient pu croire que la guerre ferait le bonheur de quelqu’un? Qu’ils se nomment donc, ceux qui ont affirmé aux pauvres d’esprit que leur bonheur tiendrait à la possession d’une province, d’une mine de fer, ou d’un bras de mer écumant entre deux continents lointains! Ils sont donc partis à la conquête du bonheur, puisque tel est le destin, et on leur a mis dans les mains tout ce qu’il fallait pour tuer à jamais le bonheur.

    Quand même, voulez-vous, ne perdons pas toute espérance; tant qu’une touffe de giroflée voudra trembler au prochain mois d’avril sur les ruines du monde, répétons, dans le fond de notre cœur : « O bonheur, tu es bien mon but et ma raison d’être, je le reconnais à mes larmes. »

    III

    Je suis allé, jadis, dans un laboratoire, au cœur d’un paysage de verre et de porcelaine hanté d’odeurs inhumaines. Un ami vivait là. J’ai vu un grand baril de cristal plein d’eau distillée; le soleil y palpitait avec aisance et majesté. J’ai songé : voilà le désert. Cette eau ne contient rien, elle est impropre à la vie, elle est vide comme un monde mort.

    Or, nous avons gratté le fond du baril et nous avons regardé au microscope. De vertes petites algues rondes végétaient dans ce désert. Un courant d’air en avait apporté le germe, et elles avaient crû et multiplié. Là où il n’y avait rien à prendre, elles avaient trouvé quelque chose. Le goût du verre avare, quelques poussières égarées, cette eau sans âme, ce soleil, elles ne demandaient rien de plus pour subsister, pour élaborer leur humble joie.

    Cette vertu de la vie, cette persévérance, j’y ai songé comme à un hymne au bonheur, un hymne silencieux qui prévaut sur les grondements de la conquête.

    Rien ne décourage la vie, sinon, peut-être, l’excès d’elle-même.

    Si l’Europe, trop riche et trop belle, est désormais le vase de toutes les tristesses, c’est que le bonheur y avait pris un masque immonde : le masque de la jouissance. Mais la jouissance n’est pas la joie.

    Patience! Le monde entier n’est pas empoisonné.

    Je sais qu’il y a des moisissures qui parviennent à vivre sur les acides. Les antiseptiques, qui ont pour propriété de détruire les choses vivantes, sont parfois envahis par de ces champignons opiniâtres qui campent là, s’acclimatent et remplissent modestement leur destin.

    Il faut avoir confiance en le bonheur. Il faut avoir confiance plus que jamais, car jamais le bonheur n’a fait plus grandement défaut à la masse des hommes. L’erreur du monde est si cruelle, si ample, si évidente aussi, que nous n’attendrons pas sa consommation pour la dénoncer et la réprouver.

    Semblables à ces algues, à ces mousses, à ces lichens laborieux qui accrochent aux ruines mêmes leur infini besoin de bonheur, nous chercherons notre joie dans la détresse présente et nous la ferons s’épanouir, comme une plante battue des vents, dans le désert d’un monde flétri.

    IV

    Croyez bien qu’il s’agit du bonheur, et non du plaisir, ou du bien-être, ou de la jouissance, ou de la volupté.

    Tous les peuples cultivés ont créé des mots différents pour désigner ces choses différentes. Tous ont commis leurs moralistes au soin de préserver les âmes simples d’une confusion que nos instincts favorisent.

    Et voici que la confusion triomphe.

    Volupté! Volupté, toi qui es l’éternelle insatisfaction, est-il donc vrai, insaisissable, que tu nous tromperas toujours et que toujours nous chercherons le bonheur à travers toi?

    Quelle n’est pas ta séduction, ô toi qui souris avec les lèvres de l’amour, ô mystérieux fantôme de la joie? Dans quel abîme aimes-tu donc nous voir rouler avec cette ivresse furieuse?

    Comme tu nous attires et nous enchaînes! Comme tu sais revêtir parfois les apparences d’une mission sacrée, d’un devoir religieux!

    Non, tu n’es pas le bonheur, ô divine! Vivre sans toi est une disgrâce amère, mais tu n’es pas le bonheur, ô reine! Laisse-le moi balbutier, même à travers tes soupirs, même à travers tes sanglots qui ressemblent toujours à ceux de la tristesse.

    Pourquoi le bonheur nous commande-t-il de te sacrifier souvent, de nous méfier de toi toujours? Il n’est pas de bonheur sans harmonie, tu ne l’ignores point, toi qui es le désordre délicieux, le râle, le rire et la ruée.

    C’est le bonheur qui est notre patrie. Et toi, tu n’es que l’ardent paysage convoité, l’île tropicale où nos rêves vont s’exiler sans retour.

    C’est le bonheur qui est notre vrai royaume. O volupté! laisse chanter cet hymne à tes esclaves.

    V

    Pendant l’été de 1916, je découvris, dans les campagnes de la Marne, une fleur qui a trois odeurs. C’est une fleur fort commune en France; elle orne une plante basse et épineuse que les paysans appellent arrête-bœuf. Vers le milieu du jour, à l’heure où le soleil exaspère toutes les créatures, cette fleur exhale trois odeurs différentes : la première est suave, fraîche et semblable au parfum du pois de senteur; la seconde est âpre et fait songer au phosphore irrité, à la flamme; la troisième est l’odeur secrète de l’amour. Cette fleur miraculeuse sent réellement toutes ces odeurs à la fois, mais nous les percevons plus volontiers à tour de rôle parce que nous ne sommes pas encore dignes de toute notre richesse.

    Cette petite découverte est descendue sur mon cœur fatigué comme une bénédiction. À cette époque, nous sortions des tristesses de Verdun pour nous aller plonger dans celles de la Somme. Le repos intermédiaire nous accablait et nous énervait tour à tour. Dans les promenades à travers champs que nous faisions, entre camarades, il m’arrivait chaque jour de cueillir un pied d’arrête-bœuf et de l’offrir, comme un présent, à ceux qui m’accompagnaient, pour leur faire partager ma trouvaille.

    Quelques-uns, soucieux du monde et de leur fortune, prenaient plaisir à cette modeste merveille. Ils respiraient, avec ces parfums, l’inépuisable variété d’un univers qui se prodigue. Ils distinguaient et reconnaissaient en souriant les trois haleines du même être. Ils honoraient ces trois ambassadeurs qu’un peuple de vertus ignorées nous délègue. Ils interprétaient comme une révélation les petits signes de cette opulence latente que récuse et dédaigne la foule des hommes égarés.

    Mais d’autres demeuraient sourds à cette prière délicate, et je pensais d’eux avec chagrin qu’ils ne songeaient point au salut de leur âme.

    VI

    J’entends bien que vous direz : « Il n’y a pas de rapport entre cette fleur et le salut de l’âme. » Or ce rapport existe, il est aigu, il est décisif. La vérité luit dans tous les détails du monde. Il faut la fixer ardemment, comme une lumière entre les branches et marcher. De proche en proche, on connaît l’éblouissement.

    Je suis sûr, nous sommes sûrs, que le bonheur est la raison même de notre vie. Ajoutons tout de suite que le bonheur est fondé sur la possession, c’est-à-dire sur la connaissance parfaite et profonde de quelque chose.

    C’est ainsi que des hommes qui ont une conception élevée du bonheur aspirent à la connaissance totale et définitive d’une perfection, d’un absolu qu’ils nomment Dieu. Le goût d’une vie éternelle est un noble et effréné besoin de possession.

    Non moins noble est la passion qu’ont certains de se connaître, de se posséder eux-mêmes, d’avoir, de leur être moral et matériel, une idée précise et impitoyable qui leur en assure en quelque sorte la maîtrise.

    C’est encore une belle destinée que de poursuivre la connaissance du monde extérieur avec les armes et les raisonnements d’une science non asservie à ses conquêtes.

    Voilà pour certains que l’on peut appeler des justes.

    Les autres veulent posséder une maison, un champ, une paire de boucles d’oreilles, une automobile. Pour eux, la possession n’est pas une connaissance, c’est d’abord une jouissance exclusive et quasi solitaire. Ils se trompent sur le bonheur et la possession. Ils se trompent jusqu’à la guerre, le massacre et la destruction.

    Si vous le voulez, nous posséderons l’univers entier et c’est dans cette possession que nous trouverons le salut de notre âme. Nous posséderons, par exemple, cet inconnu qui marche sur la route, la couleur du bois de pins qui hérisse l’horizon au sud, la pensée de Beethoven, nos rêves de la nuit, le concept d’espace, nos souvenirs, notre avenir, l’odeur et le poids des objets, notre douleur à cette minute et mille et mille autres choses en outre.

    Que mon âme soit immortelle, hélas! Puis-je ruminer encore cette vieille et candide espérance? Ceux qui, comme moi, n’osent plus raisonnablement songer à cette félicité impossible sont des millions. Qu’ils se reconnaissent ici.

    Mais que mon âme soit! Toute pensée en témoigne, et cette vie même, et cette inexplicable vie que voilà.

    Quand les chrétiens parlent du salut de l’âme, ils entendent toutes sortes d’assurances et de précautions en vue de cette vie future qui demeure le plus sûr appât de la religion en même temps que son arme toute-puissante.

    Nous pouvons donner au même terme une signification plus humble et plus immédiate.

    Songer à l’âme, y songer une fois au moins dans le désordre de chaque tourbillonnante journée, c’est bien le commencement du salut.

    Songer à l’âme avec persévérance et respect, l’enrichir sans cesse, cela sera notre sainteté.

    VII

    Nous avons tous connu ces gens qui, dès l’aurore, à peine rafraîchis, à peine éveillés, se jetaient dans la bousculade des affaires. Ils allaient toute la journée d’homme en homme avec une sorte de rage aveugle et bourdonnante. Sans cesse, ils avançaient les mains pour prendre, pour s’approprier. Une seconde de solitude s’offrait-elle, ils tiraient des carnets de poche et faisaient des chiffres. Entre temps, ils mangeaient, buvaient, usaient d’une femme ou recherchaient un sommeil plus aride que la mort. À voir ces malheureux, qui souvent étaient puissants personnages, on s’imaginait leur âme comme une parente pauvre et infirme reléguée dans une partie d’eux-mêmes dont ils ne s’occupaient jamais.

    Je revenais naguère de la campagne, en chemin de fer, avec un jeune chirurgien à qui commençait de sourire ce destin cruel qu’on appelle le succès. Je le vois encore, haletant et presque hébété, sur la banquette qui me faisait face. Il me parlait de ses travaux, de son emploi du temps avec une fièvre que les bruits du train martelaient, hachaient et rythmaient, en quelque sorte. Le soir tombait. Je pris plaisir à contempler, dans la vallée que longeait la voie, de jeunes peupliers dont le couchant transfigurait les frondaisons et les fûts grêles. Mon ami regardait aussi, et il murmura soudain : « C’est vrai! Je ne m’intéresse jamais à ces choses. Je ne fais plus attention à rien. » À travers la fatigue et les angoisses de sa besogne, à travers le tintement des recettes additionnées il percevait soudain son erreur et sa pauvreté. L’âme répudiée remuait au fond de lui comme l’enfant dans les entrailles maternelles.

    À tout instant, elle s’éveille ainsi et réclame timidement ses droits. Souvent, un mot inattendu nous frappe, qui vient d’elle, et la trahit. J’ai pour camarade de travail un jeune homme attentif et studieux, qui prend la vie « sérieusement », c’est-à-dire de manière à se créer une belle situation et à mourir sans peut-être avoir connu, c’est-à-dire sauvé cette âme dont il a charge. Au début du mois de juin de cette année 1918, je me trouvais en plein travail par une de ces après-midis accablantes qui font de la Champagne pouilleuse une fournaise blanche, un désert étincelant. Les blessés étaient nombreux et la plupart privés de soins depuis plusieurs jours; la baraque qui servait de salle d’opérations était surchauffée; notre besogne était pleine de tristesse; le démon de la guerre nous tenait prisonniers sous son genou. Nous nous sentions accablés, irrités, débordés par les réalités immédiates. Entre deux blessés, comme je savonnais mes gants, je vis mon jeune camarade qui regardait au loin par une lucarne, et son regard était soudain baigné de calme, de paix. « Que contemplez-vous? lui dis-je. » « Oh! rien, fit-il, mais je me repose avec cette petite touffe de verdure qu’il y a là-bas : elle me rafraîchit bien. »

    VIII

    Il semble puéril et paradoxal d’opposer à toutes les réalités concrètes et formidables qui sont considérées comme la richesse héréditaire des hommes un monde presque purement idéal de joies pures qui n’ont pas de prix, demeurent en dehors de tout négoce, sont instables, souvent fugitives, et toujours relatives, en apparence, à celui qui les éprouve. Elles sont pourtant le seul absolu et la seule vérité. Où elles manquent, il y a encore place pour l’amusement, il n’y a pas place pour la joie. Elles sont les seuls éléments du vrai bonheur. Seules, elles sont capables d’assurer le salut de l’âme. Nous travaillerons avec passion à les rechercher, à les amasser, comme le vrai trésor de l’humanité.

    L’avenir qu’on nous laisser entrevoir semble la négation même du bonheur et la perte de l’âme. Il faut, en ce cas, l’examiner avec bonne foi et le refuser ensuite de toutes nos forces.

    Et c’est justement ce moment où la lutte pour la domination se poursuit, entre les peuples, au péril de l’âme, c’est ce moment que je choisis pour dire : « Songeons d’abord au salut de notre âme. Et ce salut n’est pas une chose de l’avenir, mais une chose de l’heure présente. Reconnaissons l’existence de cette âme, c’est ainsi que nous la sauverons. Donnons-lui droit de cité dans un monde où tout conspire à la museler et à l’anéantir. S’il est vrai que cela nous éloigne de cette lutte pour la vie dont le bruit nous brise les oreilles, eh bien, je pense qu’il vaut mieux mourir que durer dans un univers d’où l’âme est bannie. » Mais nous aurons à reparler souvent de cela.

    N’oublions pas que le bonheur est notre unique but. Le bonheur est une chose de l’âme, avant tout, et nous ne le mériterons qu’au prix des honneurs que nous rendrons à la partie noble de notre être.

    IX

    Il y a des gens qui m’ont dit : « Mon bonheur est ce tourbillon même, ce labeur bestial, cette agitation forcenée que vous repoussez. Hors de cette tourmente des affaires et de la société, je m’ennuie. Il me faut cela pour m’étourdir. » Sans doute! sans doute! Mais qu’avez-vous fait de votre vie pour qu’il vous devienne nécessaire de vous étourdir? Qu’avez-vous fait de votre passé, qu’espérez-vous de votre avenir, pour que cet alcool, pour que cet opium vous soient nécessaires?

    Et puis, il ne s’agit pas, si vous êtes taillés en gymnaste, de laisser vos muscles à l’abandon. Il ne s’agit pas, si vous possédez une grande soif de controverse, une aptitude naturelle à la lutte, de laisser cette soif insatisfaite, cette aptitude en friche. Il s’agit de faire un usage harmonieux de toutes ces belles vertus, de vous enrichir des biens authentiques que l’univers dispense à qui veut les prendre, et non pas d’épuiser votre force radieuse à des besognes de portefaix, de galérien ou de bourreau.

    Un homme me dit auss : « Mon bonheur! Mon bonheur! Mais il est de ne jamais penser à mon âme. » Quelle tristesse! et, comme il faut gravement avoir offensé les autres et s’être offensé soi-même pour en arriver là.

    Car celui qui aime le tourment, et l’inquiétude passionnante et l’incertitude même, et le remords, où saurait-il découvrir ces biens terribles, si ce n’est au fond du moi haïssable.

    X

    Si quelqu’un vous dit, sur le monde, une chose étrange, une parole que vous n’avez point encore entendue, ne riez pas, mais écoutez attentivement; faites répéter, faites expliquer. Il y a sans doute quelque chose à prendre là.

    Le culte de l’âme est une perpétuelle découverte d’elle-même et de l’univers qu’elle reflète. Le bonheur le plus épuré n’est pas un état stable et définitif, c’est un équilibre incessamment compromis et qu’il faut rétablir avec adresse : il récompense une activité constante, il croît à proportion des corrections quotidiennes qu’on y apporte.

    Il ne faut pas s’obstiner dans ses interprétations du monde, mais renouveler sans cesse les fleurs de l’autel.

    Dans un tout autre ordre d’idées, je songe à ces industriels vieillis qui s’acharnent à n’essayer point les nouvelles machines et qui périssent de leur entêtement. Ce n’est là qu’une comparaison. Justifier la folie mécanique est tout à l’opposé de mon désir. Mais je voudrais seulement prouver que la routine afflige aussi les choses de l’esprit et du cœur, et qu’elle y est redoutable.

    Kipling, je crois, raconte l’histoire d’une peuplade hindoue décimée par la famine. Les pauvres gens se laissèrent périr de faim sans toucher au froment qui leur fut procuré, car ils n’étaient accoutumés qu’à manger du mil.

    Si la lampe sacrée du bonheur vient à manquer quelque jour de l’huile rituelle, nous ne la laisserons point s’éteindre et nous saurons bien trouver, pour l’alimenter, quelque chose qui sera lumière et chaleur.

    XI

    La volonté du bonheur atteint sa perfection dans l’homme mûr. Elle traverse, avec l’adolescence, une crise redoutable.

    Nietzsche dit : « Il y a moins de tristesse dans l’homme mûr que dans le jeune homme. » C’est vrai.

    Les tout jeunes gens cultivent la tristesse comme une noblesse. Ils ne se pardonnent pas volontiers de n’être pas toujours tristes. Ils ont découvert l’île mystérieuse de la mélancolie et n’en veulent plus s’échapper. Ils aiment tout de cette noire magicienne, et ses attitudes, et ses larmes, et sa nostalgique et romantique beauté. Ils ont un fier dédain des jouissances grossières et se réfugient dans la tristesse parce qu’ils ne connaissent pas encore la splendeur et la majesté de la joie.

    Mais ils n’en cherchent pas moins le bonheur, à leur façon, qui est pleine de dédain, de pudeur et de complication naïve.

    Avec l’âge, le bonheur apparaît bien la seule et sereine étude de l’homme. Comme il repose sur la possession morale du monde, il croît avec le temps et l’expérience, il peut demeurer insensible au vieillissement des organes.

    Celui qui sait être heureux et se faire pardonner son bonheur, oh!, comme il est enviable et le seul modèle entre les sages. C’est maintenant, dès maintenant, qu’il faut dire ces choses, à l’heure où notre vieux continent saigne de toutes parts, à l’heure où notre avenir semble écrasé par la menace de toutes les servitudes et d’un labeur désespéré, sans mesure et sans rédemption.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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