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    Dossier: Astrologie

    L'astrologie dans la Renaissance

    Jacob Burckhardt
    Chapitre IV de l'Italie au temps deMÉLANGE DE SUPERSTITIONS ANTIQUES ET DE SUPERSTITIONS MODERNES
    Cependant l'antiquité eut, au point de vue dogmatique, des conséquences d'un caractère bien autrement dangereux: elle communiqua à la Renaissance son genre de superstition. Quelques-unes des superstitions antiques s'étaient conservées pendant le moyen âge; l'ensemble eut d'autant moins de peine à revivre. Il n'est pas besoin de dire que l'imagination italienne contribua puissamment à cette résurrection. Elle seule pouvait réprimer à ce point l'esprit curieux et chercheur des Italiens.

    La croyance à un Dieu arbitre du monde était, ainsi que nous l'avons dit, ébranlée chez les uns par la vue de l'injustice triomphante et du mal partout répandu; les autres, comme Dante, par exemple, livraient du moins la vie terrestre au hasard et à ses surprises, et si malgré tout ils gardaient une foi robuste, cela tenait à ce qu'i s croyaient fermement à la haute destinée de l'homme dans une autre vie. Mais dès que cette conviction vint à faiblir à son tour, le fatalisme prédomina, ou, si cette doctrine prit le dessus, ce fut la conséquence de l'affaiblissement de la croyance à l'immortalité.

    Ce fut l'astrologie antique ou même l'astrologie arabe qui combla cette lacune. Elle se basait sur la position des planètes à un moment donné, et sur leur éloignement par rapport aux signes du zodiaque, pour deviner les événements futurs et même le cours d'une existence entière, et elle déterminait ainsi les résolutions les plus graves. Il est possible que dans bien des cas la conduite dictée par les astres n'ait pas été moins morale que celle qu'on aurait tenue sans cette influence, mais très souvent elle a dû être décidée dans un sens contraire à la conscience et à l'honneur. Chose étrange et instructive à la fois, longtemps la culture et les lumières furent impuissantes contre cette aberration de l'esprit, et cela parce qu'elle trouvait son appui dans une imagination sans règle, dans l'ardent désir de connaître d'avance l'avenir, et parce qu'elle avait pour elle l'autorité de l'exemple des anciens.

    Au treizième siècle, l'astrologie prend tout à coup une place considérable dans la vie italienne. L'empereur Frédéric II est suivi partout de son astrologue Théodore, et Ezzelino da Romano 1 a toute une cour d'astrologues, qu'il paye largement; dans le nombre se trouvent le célèbre Guido Bonatto et le Sarrazin à longue barbe, Paul de Bagdad. Dès qu'il méditait une entreprise importante, ils étaient obligés de lui indiquer le jour et l'heure favorables; les innombrables cruautés qu'il a fait commettre ont dû être souvent la conséquence de leurs prédictions. A partir de ce moment, personne n'hésite plus à faire interroger les astres; non seulement les princes, mais même de simples villes 2 entretiennent des astrologues en titre, et, du quatorzième au seizième siècle, les universités 3 ont, même à côté d'astronomes proprement dits, des processeurs spéciaux qui sont chargés d'enseigner cette science mensongère. On savait bien que saint Augustin et d'autres Pères de l'Église avaient combattu l'astrologie, mais on riait de leurs convictions surannées, et l'on se mettait bravement au-dessus de leur autorité 4. C'est ainsi que la plupart des papes 5 ne font pas mystère de l'habitude qu'ils ont d'interroger les étoiles; sans doute, Pie II constitue une honorable exception sous ce rapport; il professe aussi un mépris absolu pour l'interprétation des prodiges et pour la magie 6; Jules II, par contre, fait déterminer par des astrologues le jour de son couronnement et de son retour de Bologne 7; Léon X lui-même semble tirer gloire du fait que l'astrologie fleurit sous son pontificat 8; enfin Paul III n'a jamais tenu de consistoire 9 sans que les astrologues lui eussent désigné l'heure favorable.

    Il est bien permis de supposer que de bons esprits ne se sont pas laissé influencer par les étoiles au delà d'un certain degré, et qu'il y avait une limite où la religion et la conscience commandaient de s'arrêter. En effet, on a vu des gens de valeur et des âmes pieuses non seulement partager l'erreur commune, mais encore s'en faire les champions. Tel fut Maestro Pagolo de Florence 10, chez lequel on retrouve presque le désir de réhabiliter l'astrologie comme une science morale, ainsi que Firmicus Maternus de Rome l'a fait plus tard 11. Sa vie fut celle d'un ascète; il ne mangeait presque rien, méprisait les biens temporels et ne songeait qu'à collectionner des livres; savant médecin, il n'exerçait son art qu'en faveur de ses amis, mais il leur imposait une condition, celle de se confesser. Sa société se bornait au cercle peu nombreux, mais célèbre, qui se réunissait au couvent des Anges, autour du moine camaldule Fra Ambrogio (p. 278); en outre, il s'entretenait quelquefois avec Côme l'aîné, surtout dans les dernières années de celui ci; car Côme aussi faisait grand cas de l'astrologie et s'en servait, mais seulement pour des objets déterminés et probablement secondaires. A part cela, Pagolo ne causait astrologie qu'avec ses amis intimes. Mais, même sans professer une aussi grande austérité de mœurs, l'astrologue pouvait être un homme considéré et se montrer partout; aussi y avait-il infiniment plus d'astrologues en Italie que dans le reste de l'Europe, où on ne les trouve que dans certaines cours importantes, Tout Italien qui avait un grand train de maison, pour peu qu'il eût le feu sacré, entretenait un astrologue, qui parfois, il est vrai, risquait de mourir de faim 12. De plus, grâce à la littérature astrologique, qui s'était bien répandue même avant la découverte de l'imprimerie, il s'était formé des amateurs, qui s'attachaient autant que possible aux maîtres de l'art. La pire espèce des astrologues était celle qui n'invoquait le secours des étoiles que pour faire de l'astrologie l'auxiliaire de la magie.

    Mais, même sans ces aberrations, l'astrologie est un triste élément de la vie italienne d'alors. Quelle impression font tous ces hommes aux puissantes et nombreuses facultés, à la volonté énergique, quand l'aveugle désir de connaître et de gouverner l'avenir paralyse tout à coup leur volonté et les rend incapables d'une résolution virile! Parfois, quand les prédictions des étoiles sont par trop fâcheuses, ils se retrouvent eux-mêmes, agissent avec indépendance et se disent: Vir sapiens dominabitur astris, 13, le sage triomphe des étoiles; mais ils ne tardent pas à retomber dans leur erreur favorite.

    D'abord, on tire l'horoscope de tous les enfants de familles considérables; il en résulte que des gens perdent la moitié de leur vie à se préoccuper de prédictions qui ne se réalisent jamais 14. Ensuite on consulte des étoiles dés qu'un grand doit prendre une résolution importante; on veut surtout connaître l'heure favorable pour aborder une entreprise difficile. Voyages des princes, réception d'ambassadeurs étrangers 15, pose de la première pierre de grands édifices, ce sont les astres qui décident de tout cela. On trouve un exemple frappant de ce dernier genre de superstition dans la vie de Guido Bonatto, qui, par ses expériences aussi bien que par un grand ouvrage théorique 16, mérite d'être appelé le restaurateur de l'astrologie au treizième siècle. Pour mettre un terme aux querelles des Guelfes et des Gibelins à Forli, il persuada aux habitants de cette ville de construire un nouveau mur d'enceinte et de commencer solennellement ce travail sous une constellation qu'il indiqua; si des membres des deux partis, disait-il, jetaient chacun leur pierre au même moment dans les fondations, l'union serait rétablie pour toujours à Forli. Ou choisit un Guelfe et un Gibelin pour cette grande mission: le moment solennel vint, tous deux tenaient leurs pierres à la main, les ouvriers attendaient, prêts à se servir de leurs outils. Bonatto donna le signal; le Gibelin jeta aussitôt sa pierre; mais le Guelfe hésita d'abord, puis refusa nettement de suivre cet exemple, parce que Bonatto lui-même passait pour Gibelin et qu'il pouvait bien méditer quelque mauvais coup contre les Guelfes. Alors l'astrologue l'apostropha en ces termes: «Que Dieu te perde, toi et ton parti, avec votre méfiance et votre méchanceté! Cette constellation restera cinq cents ans sans reparaître au-dessus de notre ville!» Dieu perdit en effet les Guelfes du Forli; mais aujourd'hui (écrit le chroniqueur vers 1480), les Guelfes et les Gibelins de cette ville tout entièrement réconciliés, et l'on n'entend même plus citer les noms des deux partis 17.

    Ce qu'on fait surtout dépendre des étoiles, ce sont les résolutions à prendre en temps de guerre. Le même Bonatto procura un grand nombre de victoires à l'illustre chef gibelin Guido de Montefeltro, en lui indiquant d'après les astres le véritable moment d'entrer en campagne 18; quand Montefeltro ne l'eut plus auprès de lui 19, il perdit tout courage, n'osa plus soutenir ses prétentions à la tyrannie et alla s'enfermer dans un couvent de minorites; on le vit encore longtemps parcourir les campagnes en frère quêteur. Dans la guerre de 1362, dirigée contre Pise, les Florentins se firent indiquer par leur astrologue le moment de sortir de la ville 20; ils faillirent manquer l'heure propice, parce qu'on fit faire un détour aux soldats. En effet, autrefois on était sorti par la Via di Borgo S. Apostolo, et chaque fois la campagne avait été malheureuse; il était évident que c'était débuter sous de fâcheux auspices, que de suivre ce chemin pour marcher contre les Pisans. Aussi fit-on sortir l'armée par la Porta Rossa; mais parce qu'on n'avait pas enlevé de ce coté les tentes dressées en face du soleil, il fallut — autre présage fâcheux — porter les drapeaux inclinés. En général, l'astrologie était inséparable de la guerre, parce que la plupart des condottieri s'y adonnaient. Jacopo Galdora ne perdait jamais courage dans les plus graves maladies, parce qu'il savait qu'il tomberait sur le champ de bataille, ce qui arriva en effet 21; Bartolommeo Alviano était convaincu qu'il devait ses blessures à la tête aussi bien que son commandement à l'influence des astres 22; Nicolo Orsini-Pitigliano demande au physicien astrologue Alessandro Benedetto 23 de lui indiquer l'heure favorable pour conclure son marché avec Venise (1495). Lorsque, le 1er juin 1498, les Florentins conférèrent solennellement à Paolo Vitelli la dignité de condottiere, ils lui remirent, sur sa prière, un bâton de commandement couvert d'images de constellations 24. Pourtant, il y a aussi des hommes de guerre qui, dans leurs campagnes, sont indifférents aux prédictions; tel fut Alphonse le Grand, de Naples 25.

    Parfois on ne sait pas bien exactement si, à propos de grands événements politiques, les astres furent consulté avant le fait, ou bien si les astrologues ne calculèrent qu'après coup et par simple curiosité la constellation qui avait dû présider au moment solennel. Lorsque, par un coup de maître, Giangalcazzo Visconti (T l, p. 15) fit prisonnier son oncle Bernabo avec la famille de celui-ci (1385), Jupiter, Saturne et Mars se trouvaient dans le signe des Gémeaux, dit un contemporain 26; mais l'auteur n'ajoute pas si c'est là ce qui décida Giangaleazzo à agir. Il est probable que souvent l'astrologue s'inspirait plutôt des calculs de la politique que de la marche des planètes 27 .

    Si pendant soute la fin du moyen âge l'Europe s'était laissé effrayer par des prédictions émanant de Paris et de Tolède, prédictions annonçant la peste, la guerre, des tremblements de terre, des inondations, etc., l'Italie ne resta pas sous ce rapport en arrière des autres pays, La funeste année de 1494, qui ouvrit pour toujours l’Italie aux étrangers, fut précédée certainement de prédictions sinistres 28; seulement il faudrait savoir s'il n'existait pas depuis longtemps de ces prédictions toutes prêtes pour une année quelconque.

    Mais le système se répand avec toutes ses conséquences dans des régions où l'on ne s'attendrait plus à le rencontrer. Si toute la vie extérieure et intellectuelle de l'individu est déterminée par sa naissance, de grands groupes tels que des peuples et des religions se trouvent dans une semblable dépendance, et comme les constellations qui régissent leur existence sont changeantes, de même les peuples et les religions elles-mêmes sont sujets à varier. L'idée que chaque religion dépend des astres, entre ainsi dans la culture italienne; ce sont des auteurs arabes et juifs qui sont les premiers à émettre cette théorie 29. La conjonction de Jupiter avec Saturne, disait-on 30, avait produit la doctrine hébraïque, celle de Jupiter avec Mars avait donné naissance à la religion chaldéenne; la religion égyptienne était le fruit de la conjonction de Jupiter avec le Soleil; Jupiter en conjonction avec Vénus avait créé le mabométisme; en conjonction avec Mercure, il avait enfanté le christianisme, et par sa conjonction avec la lune il finira par produire la religion de l'Ante-christ. Déjà Checo d'Ascoli avait calculé la Nativité du Christ, et il en avait déduit qu'il mourrait sur la croix, impiété qui lui valut de périr sur le bûcher 31. Des théories de ce genre avaient pour conséquence de jeter l'obscurité sur tout ce qui n'est pas du domaine des sens.

    Il faut d'autant plus admirer la lutte soutenue pair l'esprit italien, cet esprit si net et si clair, contre cette science mensongère. Si l'on voit l'art rendre de magnifiques hommages à l'astrologie, comme l'attestent les fresques du Salone de Padoue 32 et celles du palais d'été de Borso (Schifanoja) à Ferrare, si l'aîné des Béroalde 33 s'est permis d'en faire un impudent panégyrique, on entend, d'autre part, les nobles protestations de ceux qui n'ont pas subi la contagion de l'erreur commune. Sous ce rapport aussi l'antiquité avait donné l'exemple; pourtant les Italiens ne répètent pas ce que les anciens ont dit, ils ne s'inspirent que de leur bon sens et des observations qu'ils ont faites. Quand Pétrarque parle des astrologues, qu'il connaît pour les avoir fréquentés, il les poursuit de ses sarcasmes 34 et étale au grand jour le néant de leur science. Depuis sa naissance, depuis les Cento Novelle antiche, la nouvelle est presque toujours hostile aux astrologues 35. Les nouvellistes florentins se défendent énergiquement de croire à l'astrologie, même lorsqu'ils sont obligés de lui faire une place dans leurs récits par respect pour la tradition. Giovanni Villani le dit en plus d'un endroit 36: «Il n'y a pas de constellation qui puisse faire plier la volonté de l'homme ou changer les décrets du Tout-Puissant; Matteo Villani 37 appelle l'astrologie un vice que les Florentins ont hérité avec d'autres superstitions de leurs ancêtres, les Romains idolâtres. Mais on ne s'en tient pas à des discussions littéraires; les partis qui se formèrent se firent une guerre ouverte; lors des terribles inondations de 1333 et de 1345, la question de l'influence des étoiles et de la volonté divine fut discutée à fond par les astrologues et les théologiens 38. Les protestations ne cessent pas de se faire entendre pendant tout le temps que dure la Renaissance 39, et l'on peut les regarder comme sincères, puisqu'il aurait été plus facile de se faire bien venir des grands en défendant l'astrologie qu'en se déclarant contre elle.

    Dans l'entourage de Laurent le Magnifique, parmi ses platoniciens les plus éminents, les avis étaient partagés à cet égard. Paul Jove a dit 40, à tort il est vrai, que Marcile Ficin a défendu l'astrologie, qu'il a tiré l'horoscope des enfants de la maison de Médicis et qu'il a prédit au petit Giovauni qui il serait pape — Léon X; mais d'autres académiciens étaient adonnés à l'astrologie. Par contre, Pie de la Mirandole fait vraiment époque dans cette question par sa réfutation des erreurs astrologiques 41. Il montre dans la croyance aux étoiles la source de toute impiété et de toute immoralité: si l'astrologue, dit-il, croit à quelque chose, il faut tout d'abord qu'il honore les planètes comme des divinités, puisque c'est d'elles qu'il fait dériver tout ce qui est heureux ou funeste; de plus, toutes les superstitions trouvent dans l'astrologie un organe complaisant, attendu que la géomancie, la chiromancie et la magie sous toutes ses formes s'adressent de préférence à l'astrologie pour connaître l'heure favorable à leurs opérations. Relativement aux mœurs, il dit que le meilleur moyen de faire triompher le mal, c'est de l'attribuer au ciel lui-même, et qu'ainsi l'on détruit entièrement la croyance à la vie éternelle et à la damnation. Pic est allé jusqu'à prendre la peine de contrôler les assertions des astrologues; il a constaté que les trois quarts de leurs prédictions météorologiques étaient fausses. Mais le fait capital, c'est que dans le quatrième livre il exposa une théorie chrétienne positive sur le gouvernement du monde et le libre arbitre, théorie qui semble avoir fait une plus grande impression sur la partie éclairée de la nation que les sermons, qui souvent manquaient leur effet sur le public intelligent.

    Avant tout, il dégoûta les astrologues de continuer à publier leurs systèmes 42 et ceux qui jusqu'alors avaient fait imprimer leurs rêveries, durent y renoncer par respect humain. Jovianus Pontanus, par exemple, avait, dans son livre Du destin, reconnu l'astrologie comme une science légitime, et, dans un grand ouvrage spécial 43, dont il dédia les différentes parties à des amis haut placés et qui partageaient ses opinions, tels qu'Alde Manuce, Bembo, Sannazar, il en avait exposé la théorie à la manière du vieux Firmicus, il attribuait aux astres le développement de toute faculté intellectuelle et de toute aptitude physique. Son dialogue intitulé «Egidius» atteste un retour à des idées plus saines. il ne sacrifie pas l'astrologie, il est vrai, mais il combat certains astrologues menteurs plus énergiquement qu'il ne l'avait fait autrefois, et vante le libre arbitre par lequel l'homme est capable de connaître Dieu 44 L'astrologie continua de vivre, mais pourtant elle paraît avoir perdu l'influence souveraine qu'elle avait exercée si longtemps. La peinture, qui, au quinzième siècle, avait glorifié l'erreur triomphante, exprime ce revirement dans la coupole de la chapelle Chigi 45. Raphaël peint les planètes et les étoiles fixes, mais surveillées et conduites par des anges, et bénies par le Père éternel, qui les regarde du haut de son trône. Un autre élément semble avoir été hostile à l'astrologie chez les Italiens: les Espagnols n'en faisaient nul cas, non plus que leurs généraux, et quiconque voulait être bien vu d'eux 46 se déclarait ouvertement contre une science considérée comme à moitié hérétique parce qu'elle était à moitié mahométane. Sans doute Guichardin dit encore en 1529: «Heureux les astrologues, aux prédictions desquels on ajoute foi! Parmi cent mensonges, ils disent une vérité, tandis que d'autres perdent toute créance quand, parmi cent vérités, il leur échappe un seul mensonge 47!» De plus, le mépris de l'astrologie ne conduisit pas nécessairement à la croyance à la Providence; il pouvait aussi bien aboutir à un fatalisme général et vague.

    Sous ce rapport comme sous d'autres, l'Italie n'est pas sortie pure du mouvement intellectuel qui caractérise la Renaissance, parce qu'elle a été agitée par la conquête et la contre-réformation. Sans cela, elle aurait triomphé probablement toute seule des erreurs dont elle a pâti. Celui qui pense que l'invasion et la réaction catholique ont été la conséquence nécessaire des fautes du peuple italien, doit admettre aussi que le dommage intellectuel qui en est résulté pour lui a été le juste châtiment de ses aberrations. Seulement il est à regretter que du même coup l'Europe ait fait des pertes irréparables.

    La croyance aux présages constituait une superstition bien plus inoffensive que l'astrologie. A cet égard le moyen âge avait hérité des souvenirs du paganisme, et l'Italie les avait exploités avec plus d'ardeur que n'importe quel autre pays.


    Notes
    1. Monach. Paduan., I. II, dans URSTISIUS, Scriptores, I, p. 598, 599, 602, 607. — Le dernier Visconti était aussi entouré (t. I, p. 47 ss.) d'un grand nombre d'astrologues; il n'entreprenait rien sans leur avoir demandé conseil; parmi eux se trouvait un Juif nommé Élias. Gasparino da Barzizzi lui dit un jour: Magna vi astrorum fortuna tuas res reget. G. B. Opera, ed. Furietto, p. 38 Comp, Decembrio, dans MURATORI, XX, col.1017.
    2. Florence, par exemple, où Bonatto fut pendant quelque temps l'astrologue en titre. Comp. aussi Matteo Villani, Xl, 3, où il veut parler évidemment d'un astrologue municipal qui est chargé de déterminer le moment favorable pour la guerre des Florentins contre les Pisans.
    3. LIBRI, Hist. des sciences math., II, 52, 193. On dit qu'à Bologne il y avait dès 1125 une chaire de ce genre. — Comp. la liste des professeurs de Pavie dans Corio, fol. 290.Sur les professeurs de la Sapienza sous Léon X, comp. Roscœ, Leone X, ed. Bossi, V, p. 283.
    4. J. A. Campanus fait ressortir la grands utilité et la haute valeur de l'astrologie, et termine par ces mots: Quanquam Augustinus sanctissimus ille vir quidem ac doctissimus, sed fortassis ad fidem religionemque propensior negat quirquans vel boni vel mati astrorum necessitate contingere, Oratio initio studii Perugiœ habita 1455 in Campani Opp.Rom. 1495.
    5. Dès 1260 le pape Alexandre IV force un cardinal qui professait en secret l'astrologie, Bianco, à faire des prédictions politiques. Giov. VILLANI, VI, 81.
    6. De dictis, etc., Alphonsi Opera p. 493. Il trouvait que c'était pulchrius quam utile. PLATINA, Vitœ Pont., p. 310. Dans I'Europa, C. XLIX, Pie II raconte que Baptiste Blasius, astronome de Crémone, a prédit la fâcheuse destinée de Fr. Foscaro, tanquam prœvidisset. — Sixte IV faisait déterminer par les planctariis le moment convenable pour les réceptions solennelles; un fonctionnaire pontifical se rend à son poste hora a planetariis monstrata; comp. Jac. Volaterran., dans MURATORI, XXIII, col. 173, 186.
    7. BROSCH, Jules Il (Gotha, 1878), p. 97 et 323.
    8. Pier. VALERIANO, De infelic. litterat., ed. Mencken, p. 318-324, à propos de Franc. Priuli, qui écrivit sur l'horoscope de Léon et qui dans ce livre abditissima quæque anteactœ œlatis et uni ipsi cognita principi explicuerat quœque iucumberent quœque futura essent ad unquem ut eventus postmodum comprobavit, in singulos fere dies prœdixerat. F. P., qui n'avait pas encore vingt-huit ans, chercha à se tuer par tous les moyens possibles et finit par mourir de faim, après avoir vainement essayé tout le reste.
    9. RANKE, les Papes. I, p. 247.
    10. VISPAS. Fiorent no, p. 660, comp. 341. — Ibid., p. 121, il est question d'un autre Pagolo, Allemand d'origine, qui était mathématicien de la cour et astrologue de Frédéric de Montefeltro.
    11. Firmicus Maternus, Matheseos libri VIII, à la fin du second livre.
    12. Dans Bandello, III, nov. 60, l'astrologue d'Alessandro Bentivoglio à Milan avoue devant toute la société de ce dernier qu'il est un pauvre diable.
    13. Un semblable accès de résolution fut celui de Ludovic le More lorsqu'il fit faire la croix qui porte l'inscription que nous venons de citer, et qui se trouve actuellement dans la cathédrale de Cari.(Au bas de l'inscription sont les mots: Ludovicus dus Cari.) Sixte IV aussi dit un jour qu'il voulait voir si le dicton était vrai. — Sur ce dicton de l'astrologue Ptolémée, que B. Fazio prenait pour le fragment d'un vers de Virgile, comp. Laur. Valle Opp , p. 461.
    14. Le père de Piero Capponi, qui était astrologue lui-même, associa son fils à l'opération pour qu'il évitât la grave blessure à la tête dont il était menacé, Vita di P. Capponi, Arch. stor.. IV, II
    15. Voir l'exemple tiré de la vie de Cardanus, 65 ss. — Le médecin astrologue de Spolète croyait qu'il se noierait un jour; aussi évitait-il tous les cours d'eau et quitta-t-il Padone et Venise pour revenir à Spolète, où il était loin de la mer. Il finit pourtant par se noyer, car dans le désespoir que lui causait la mort de Laurent, qui était en partie son œuvre, il se jeta à l'eau Paul. Jov., Élog. littér., p. 67 ss. — On avait prédit à Jérôme Aliottus que dans sa soixante-deuxième année il serait en danger de mort; il n'osa rien entreprendre cette année-là (juillet 1472-74), et ne confia le soin de sa santé à aucun médecin: pourtant l’année se passa sans accident. H A. Opuscula (Arezzo, 1769). II, t2.
    15. Exemples tirés de la vie de Ludovic le More: Scnarega, dans MURATORI, XXIV, col. 518, 524. Benedictus, dans Eccard, II, col. 1623. Et pourtant set père, le grand François Sforza, avait méprisé les astrologues, et son grand-père, Giacomo, s’était du moins abstenu d'écouter leurs avertissements Corio, Fol 324, 413
    16. Voir sa vie d'abord dans Filippo Villani, Vite, puis l'ouvrage détaillé Della vita e delle opere di Guido Bonati astrologo ed astronomo del secolo decimeterzo raccolte da B. Boncompagni, Rome, 1851 (édition antérieure par Trotti, Bologne, 1844). Son grand ouvrage: De astronomia tractatus X, a été souvent réimprimé. Les différentes éditions ont été décrites bibliographiquement par Boncomp., p. 60 ss. Sur Bonatto, voir aussi Steinschneider, dans sa Revue, ch. XVIII, p. 120 ss. Ce que nous disons ici est tiré des Annal. Foroliviens., dont l’auteur anonyme invoque le témoignage de Benvenuto da Imola, dans MURAT., XXII, col. 233 ss. (Comp. ibid., col. 150.) — Léon-Baptiste Alberti cherche à spiritualiser la cérémonie de la pose de la première pierre. Opere volgari, IV, p. 314 (ou De re œd fic. l. I).
    17. Dans les horoscopes de la deuxième fondation de Florence (Giov. VILLANI, III, 1 sous Charlemagne et de la première fondation de Venise (t. I, p. 79), un ancien souvenir se joint peut-être à la légende poétique de la fin du moyen âge.
    18. Sur une de ces victoires, comp. le très remarquable passage tiré de l'ouvrage de BONATTO, t. VII, ch. V, reproduit dans la Revue de Steinschneider, xxv, p. 416.
    19. Ann. Foreliv., 235-238. — Filippo VILLANI, Vite — MACCHIAVELLI, Stor. fier., 1.I. — Quand devaient apparaître des constellations favorables aux armes de Montefeltro, Bonatto montait avec son astrolabe et son livre sur la tour de San Mercuriale qui dominait la Piazza, et, dès que le moment venait, il faisait sonner la grande cloche pour inviter les soldats à se réunir. Pourtant on reconnalt qu'il s'est lourdement trompé parfois; qu'une fois, par exemple, il a eu le dessous avec un paysan à propos d'une prédiction météorologique, et qu'il n'a su prévoir ni le sort qui attendait Montefeltro, ni l'époque de sa propre mort. Il fut tué par des brigands non loin de Césène, lorsqu'il revenait de Paris et d'universités italiennes où il avait étudié, pour se rendre à Forli.
    20. Matteo VILLANI, XI, 3; voir plus haut, p. 291, note 1.
    21. Jovian. PONTAN., De fortitudine, I I. — Les premiers Sforza formaient d'honorables exceptions; voir p. 294, note 3.
    22. Paul. JOV., Elog., p. 219 ss., sub. v. Barthol. Livianas.
    23. Qui raconte lui-même le fait Benedictus, dans ECCARD, II, col. 1617.
    24. C'est sans doute ainsi qu'il faut entendre ce que dit Jac. NARDI, Vita dAnt. Giacomi, p. 46, «li fu dato il bastone in ringhiera della Signoria, com esi costuma e a punto di stelle, secondo che volle e domandô egli medesimo che si facesse». — Souvent on voit des constellations figurées sur des vêtements ou des objets mobiliers. Lors de la réception de Lucrèce Borgia à Ferrare, le mulet de la duchesse d'Urbin portait une couverture en velours noir avec des signes astrologiques brodes en or Arch. stor, append., II, p. 305.
    25. Voir Sylvius ÆNEAS, dans le passage cité plus haut, p, 291, note 5, ainsi que dans Opp., 481
    26. AZARIO, dans Corio, fol. 258.
    27. On pourrait supposer qu'un fait semblable fut observé par cet astrologue turc qui, après la bataille de Nicopolis, conseilla au sultan Bajazet I de consentir à laisser racheter Jean de Bourgogne, disant «qu'il serait cause qu'il y aurait encore beaucoup de sang chrétien de versé». Il n'était pas trop difficile de prévoir la suite de la guerre avec la France. Magn. chron. Relgicum, p. 358. JUVÉNAL DES URSINS, ad. a. 1396.
    28. Benedictus, dans ECCARD, II, col. 1579. On disait entre autres (1493) du roi Ferrante qu'il perd ait son trône, sine cruore, sed.sola fama, ce qui arriva en effet.
    29. Comp. M. STEINSCHNEIDER, Apocalypses avec tendance politique, Revue, XXVIII, p. 627 ss., et XXIX , p. 261.
    30. Bapt. MANTUAN, De patientia, I. III, cap, XII.
    31 Giov. VILLANI, X, 39, 40. Il y eut encore d'autres circonstances qui concoururent à sa perte, notamment l'envie de ses collègues — Déjà Bonatto avait professé des doctrines semblables et présenté, par exemple, le miracle de l'amour divin dans saint François comme étant l'effet de l'influence de la planète de Mars Comp. Jo. PICUS, Adv, Astrol„ II, 5.
    32. Ce sont celles qui ont été peintes par Miretto, au commencement du quinzième siècle; d'après Scardeonius, elle; étaient destinées ad indicandum nascentium naturas per gradus et numeros. C'était une pratique plus commune que nous ne nous le figurons de nos jours. On peut appeler cela de l'astrologie à la portée de tout le monde.
    33. Voici ce qu'il dit de l'astrologie (Orationes, fol. 35, oratio nuptialis habita Mediolani): Astrologia ab rerum terrenarum contemplatu mentes nostras evocat ad spectanda cœlestia ad cursus syderum statos pensitandos ad superas sedes noscitandas; hœc efficit ut homines parum a Diis disiare videantur! — Un autre enthousiaste de la même époque, c'est .Jo. Garzonius, De dignitate urbis Bononiœ, dans MURAT., XXI, col. 1163.
    34. PETRARCA, Epp. senile:, III, ed. Fracas, I 132 ss. La lettre en question est adressée à Boccace, qui, sous ce rapport, était plus crédule que son ami et qui avait besoin de ses sages avertissements. Sur la lutte soutenue constamment par Pétrarque contre les astrologues, comp L. GEIGER, Pétr., p. 87-91, et les passages cités, ibid., p. 267, note II.
    35. Dans Franco Sacchetti, leur science est tournée en ridicule; voir la Nouvelle 151, dans laquelle l'écrivain se met lui-même en scène et prend à partie un astrologue.
    36. Gio. VILLANI, III, 1; X, 39. Mais dans d'autres passages le même G. V. se plonge avec toute la ferveur d’un croyant dans des recherches astrologiques; voir X, 120; XII, 40
    37. Dans le passage souvent cité, XI, 3.
    38. Gio. VILLANI, XI, 2; XII, 58.
    39. L'auteur des Annales Placentini (dans MURAT., XX, Col. 931), Alberto di Ripalta, dont il a été question t. I, p. 299, note 3, s'engage aussi dans cette polémique. Mais le passage est remarquable à d'autres titres, parce qu'il contient les opinions du temps sur les neuf comètes connues, qui sont ici nommées en toutes lettres, leur couleur, leur apparition et leur signification. — Comp. Gio. VILLANI, XI, 67, qui, parlant d'une comète, dit qu'elle présage de grands événements, qui seront malheureux pour la plupart.
    40. Paul. JOV., Vita Leonis X, I. III, où l'on voit que Léon X croit du moins aux présages. Comp, plus haut, p. 292, note 2.
    41. Jo. PICI, Mirand adversus astrologos libri XII.
    42. D'après Paul. JOV., Elog. litt., p. 76 ss., sub tit. Jo. Picus, il obtint le résultat suivant, ut subtilium disciplinarum professores a scribendo deterruisse videatur.
    43. De rebus cœlestibus, libri XIV (Opp., I1I, 1963-2591). Dans le douzième livre, qui est dédié à Paolo Cortese, il combat les arguments employés par celui-ci pour combattre l'astrologie. — Aegidius, Opp., II, 1455-1514. Pontanus avait dédié son petit livre, De Luna (Opp., III, 2592), au même ermite Egidio (de Viterbe).
    44. Voir ce dernier passage, p. 1486. Je n'ai pas trouvé que dans cet écrit Pontanus limite l'influence des étoiles aux objets matériels, comme l'avait prétendu Burckhardt; il fait constater par Franc. Pudericus, l'un des interlocuteurs, la différence qui existe entre lui et Pic (p. 1496): Pontanus non ut Johannes Picus in disciplinam ipsam armis equisque, quod dicitui, irrumpit, cum illam tueatur, ut cognitu maxime dignam ac pene divinam, sed astrologos quosdam, ut parum cautos minimeque prudentes insectetur et ridcat.
    45. A Sainte-Marie del Popolo, à Rome. — Les anses rappellent la théorie exposée par Dante au commencement du Convito.
    46. C'est bien le cas d'Antonio Calateo, qui, dans une lettre à Ferdinand le Catholique (Mai, Spicileg, Rom., vol. VIII, p. 226, de l'ann. 1510), nie de toutes ses forces le pouvoir de l'astrologie, et qui pourtant, dans une autre lettre adressée au conte de Potenza (ibid., p. 539), conclut d'après les étoiles que cette année-là les Turcs s'empareraient de Rho
    47. RICORDI, loc. cit., n. 57.
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