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    Dossier: Aristophane

    Etudes sur Aristophane

    Émile Dechânel

    The Project Gutenberg EBook of Etudes sur Aristophane, by Emile Deschanel

    This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
    almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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    with this eBook or online at www.gutenberg.org


    Title: Etudes sur Aristophane

    Author: Emile Deschanel

    Release Date: September 14, 2006 [EBook #19266]

    Language: French

    Character set encoding: UTF-8

    *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES SUR ARISTOPHANE ***




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    from images generously made available by the Bibliothèque
    nationale de France (BnF/Gallica)






    ÉTUDES SUR ARISTOPHANE

    PAR

    M. ÉMILE DESCHÂNEL

    Ancien Maître-de-Conférences à l'École Normale Supérieure.

    PARIS

    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

    1867.




    AVERTISSEMENT.

    Les bégueules, de l'un ou de l'autre sexe, feront bien de ne pas ouvrir
    ce livre; on les en prévient.

    S'il leur plaisait, après cela, de passer outre, ces très-respectables
    personnes seraient malvenues à crier: _Shocking!_

    L'esprit attique est, comme l'esprit gaulois, fort libre en ses
    propos,--principalement dans les comédies,--lesquelles faisaient partie
    des fêtes de Bacchus.

    Or, si Bacchus a découvert la vigne, jamais, que je sache, il ne
    conseilla d'en mettre la moindre feuille à ses statues,--ni aux œuvres
    littéraires qui lui furent consacrées.--L'invention de la feuille de
    vigne est toute moderne. Quoiqu'ils n'aient pas de vigne en Angleterre,
    comme dit la chanson, je croirais volontiers que la feuille de vigne est
    originaire de ce pays-là,--tant est grotesque cette pudibonderie, tant
    cette décence est indécente!

    Aristophane n'était pas prude. Aujourd'hui on l'est
    prodigieusement,--signe peut-être qu'on est plus corrompu.

    Pour moi, Gaulois, je me suis amusé dans les vignes d'Aristophane; j'y
    ai fait vendange à loisir. Et voici le dessus des paniers.

    Ces paniers sont ceux des Dionysies, où l'on se barbouillait de lie, et
    où l'on portait en procession le phallos, organe mâle de la génération,
    emblème de la fécondité.--C'est de là qu'est né le théâtre grec.

    Avouons toutefois, sans être bégueule ni hypocrite, que, malgré la
    prodigieuse culture intellectuelle et l'esprit extrêmement raffiné des
    Athéniens, le sens moral, chez eux, comme chez tous les peuples du midi,
    n'était pas très châtié. Les méridionaux sont trop gâtés par le climat:
    ils restent aisément sensuels,--et, en tout cas, insoucieux de la
    pudeur.

    La pudeur est, apparemment, une vertu du Nord, plutôt que du Midi,--une
    vertu des pays où le froid nous rend laids en nous forçant de nous
    habiller:--les nations qui vivent demi-nues, sous un ciel plus clément,
    restent plus belles, parce qu'elles cultivent davantage le corps et
    prennent plus de souci de la beauté.

    La philosophie morale des Athéniens était pour eux un art, comme tout le
    reste, un exercice, un jeu,--une sorte de gymnastique de l'esprit,
    complétant celle du corps;--mais il ne paraît pas qu'elle constituât un
    code, une certaine nécessité générale dans la manière d'être et dans la
    conduite de la vie. Voilà pourquoi l'idée de la décence publique ne
    trouve pas jour dans tout Aristophane.

    Nous autres, au rebours, nous sommes tout confits en décence et en
    hypocrisie publique.

    Au surplus, bien des choses qui paraissent grossières quand on les
    traduit du grec en français, sont exquises dans le grec. Quelque énormes
    qu'elles puissent sembler ici, où encore on n'en laisse voir qu'une
    faible partie, dans le texte c'est la grâce même. Voilà ce qu'il ne faut
    pas perdre de vue en lisant ces études sincères.

    Elles parurent pour la première fois en 1849, dans: la Liberté de
    penser. En les revoyant, après dix-huit ans, je les ai un peu
    modifiées; j'ai ajouté plus d'un détail, j'en ai retranché d'autres, qui
    faisaient allusion aux événements de ce temps-là, et qui aujourd'hui ne
    s'entendraient plus.

    Quant aux citations assez nombreuses, qui donnent ici la fleur des
    comédies d'Aristophane, je les ai cueillies sur le texte même la plupart
    du temps,--sans négliger cependant de me servir parfois des deux
    remarquables traductions d'Artaud et Destainville, et de mon ancien
    élève Poyard, mais en essayant çà et là de serrer de plus près encore le
    poète grec, et d'en saisir au vol le mouvement et la couleur.

    Bref, on trouvera dans ces Études une sorte d'Aristophane écrémé, à
    l'usage des gens du monde qui ont de l'esprit et de l'honnêteté, et qui,
    par conséquent, ne sont pas prudes.

    É. D.




    ÉTUDES SUR ARISTOPHANE.




    VUE GÉNÉRALE.


    Chez les Athéniens, comme le dit Fénelon avec une brièveté élégante,
    «tout dépendait du peuple et le peuple dépendait de la parole.»

    Or, les deux principales formes de la parole publique à Athènes, étaient
    la tribune et le théâtre.

    Le théâtre était une institution nationale et religieuse. La comédie, en
    effet, et le drame de Satyres, et la tragédie elle-même, étaient nées
    des fêtes de Dionysos, autrement dit Bacchus. Dans ces fêtes, le peuple
    tout entier assistait aux représentations. L'entrée en fut d'abord
    gratuite; et, même après qu'elle eut cessé de l'être, l'État remettait
    aux citoyens pauvres l'argent nécessaire pour payer leur place, de peur
    que la nécessité de travailler pour vivre ne les empêchât de venir au
    théâtre. C'était quelque chose d'analogue à ce que nous appelons
    aujourd'hui l'éducation gratuite. Il y avait des fonds spécialement
    destinés à ce grand service public: on nommait cela le théôricon,
    c'est-à-dire, l'argent destiné au théâtre et aux fêtes[1].

    Il faut nous figurer que cet argent faisait partie, comme nous dirions à
    présent, du budget des cultes et de l'instruction publique: nous devons
    mêler tout cela ensemble dans l'idée du théâtre grec.

    Il n'était permis, sous aucun prétexte, de changer la destination de ces
    fonds. Même dans les plus grands besoins de l'État, par exemple s'il
    s'agissait de quelque guerre à soutenir, on ne pouvait point y toucher:
    une loi prononçait la peine de mort contre l'orateur qui eût osé faire
    une proposition si hardie. Loi excessive en apparence, mais d'une grande
    profondeur morale si l'on y songe, puisqu'elle interdisait, sous peine
    de la vie, de sacrifier quelque chose du budget des arts, qui est celui
    de la civilisation, au budget des armes, qui est souvent celui de la
    force brutale et de la barbarie.

    Le théâtre était donc une des institutions organiques de la démocratie
    athénienne. C'était une sorte d'éducation populaire, d'autant plus
    pénétrante qu'elle ne s'annonçait pas et qu'elle s'insinuait par le
    plaisir.

    À la vérité, les représentations n'avaient pas lieu tous les jours comme
    chez nous, mais seulement deux ou trois fois par an, aux diverses
    Dionysies, et pour cela l'on pourrait croire que cette influence était
    moindre. Elle était pour le moins égale, parce qu'elle s'exerçait dans
    un monde plus étroit.

    Songez que la surface de l'Attique tout entière n'était pas la moitié de
    celle de nos plus petits départements français; que la population
    d'Athènes, vers l'époque d'Aristophane, ne se composait que de quinze à
    vingt mille citoyens libres, et d'environ dix mille étrangers
    domiciliés[2]. Les revenus de l'Attique, dans le même temps,
    s'élevaient, selon quelques historiens, à cent mille talents; selon
    quelques autres, à deux cent mille: prenons une recette moyenne de
    quinze cent mille talents, et, comme l'argent valait alors six ou huit
    fois plus qu'aujourd'hui, cela fait un revenu annuel de quarante-cinq à
    soixante millions de notre monnaie, soit à peu près le revenu de la
    ville de Paris en 1851.

    Vous voyez combien cela était petit. Mais, précisément, une force
    concentrée dans une sphère plus étroite a plus de puissance que si elle
    s'épand dans une plus vaste étendue. C'est pourquoi les représentations
    du théâtre athénien, quoique intermittentes, avaient sans doute plus
    d'influence que celles de nos théâtres quotidiens.

    Le théâtre d'Athènes, au témoignage de Platon, pouvait contenir trente
    mille spectateurs, qui ne manquaient pas de s'y rendre; tandis que
    l'Assemblée ordinaire du peuple, qui à la vérité avait lieu deux ou
    trois fois par mois, s'élevait rarement, selon Thucydide, à cinq mille
    citoyens présents. Il y avait cependant aussi une indemnité allouée aux
    citoyens qui prenaient la peine d'y assister: usage essentiellement
    démocratique: toute fonction publique doit être rétribuée, afin que la
    pauvreté n'en écarte pas les gens de mérite, et que la richesse n'y
    implante pas les gens médiocres, à l'exclusion des autres; mais, si le
    principe est bon et louable, l'usage offrait bien des inconvénients.

    Quoi qu'il en soit, Athènes par son théâtre, autant que par sa tribune,
    était l'institutrice de l'Hellade, comme par ses marchés et ses ports,
    elle en était la cité nourricière. Il n'existait pas dans le monde un
    plus grand marché de céréales que le Pirée, ni une lumière
    intellectuelle plus éclatante que celle de la tribune et du théâtre
    Attiques[3].

    * * * * *

    Pour ne parler que de la comédie, celle qu'on appelle -la comédie
    ancienne- jouissait d'un privilége singulier: au milieu de la pièce, à
    travers l'action, le poète prenait la parole, par la bouche du coryphée
    ou du principal personnage, et discourait des affaires du moment avec
    une liberté complète, comme il eût fait à la tribune de l'Agora, et même
    avec cette différence que lui, sur le théâtre, avait seul la parole et
    qu'on ne pouvait lui répliquer. C'était comme nos prédicateurs[4].

    Aussi ne pouvait-on avant un certain âge se déclarer poète comique et
    jouir de ce privilége. Chose singulière et digne de remarque: à trente
    ans, le citoyen pouvait entrer au Sénat; à vingt ans, il pouvait faire
    partie de l'Assemblée du peuple, non-seulement pour y voter, mais même
    pour y prendre la parole; et avec cela, s'il en faut croire un des
    scholiastes d'Aristophane, on ne pouvait avant trente ans, et peut-être
    même avant quarante (il est incertain sur le chiffre), se déclarer poète
    comique. Ainsi la fonction de poète comique était considérée comme plus
    délicate que celle même de membre de l'Assemblée.

    Et c'est pour cela qu'Aristophane, selon ce scholiaste, aurait donné ses
    premières pièces sous les noms de Philonidès et de Callistrate, poètes
    à ce qu'il paraît, et non pas acteurs ainsi qu'on l'a prétendu.-—«Comme
    j'étais encore fille, dit-il plaisamment (dans un de ces passages où il
    prenait la parole[5] au milieu de la comédie), et qu'il ne m'était pas
    permis de devenir mère, je confiai à des mains étrangères l'enfant que
    j'avais mis au monde en secret; et vous, Athéniens, vous me fîtes la
    grâce de le nourrir et de l'élever.»

    Quelques-uns, il est vrai, expliquent ces prête-noms seulement par la
    peur de ne pas réussir, par la modestie ou par la prudence de
    l'auteur[6].

    Quoi qu'il en soit, cette loi, ou du moins cette coutume, des trente
    ans, sinon des quarante, met bien en lumière l'importance démocratique
    de la comédie -ancienne- à Athènes.

    Une autre loi défendait aux membres de l'Aréopage d'écrire des comédies,
    moins sans doute à cause de la gravité, de leur caractère, que parce que
    c'eût été réunir sur la même tête deux fonctions incompatibles, celle de
    juge, et celle, en quelque sorte, d'accusateur public.

    * * * * *

    La comédie -ancienne- était donc politique et militante. Celle qui vint
    ensuite, et qu'on appelle comédie -moyenne,- fut plutôt philosophique ou
    allégorique. Enfin, la comédie -nouvelle,-dont nous n'avons pas à nous
    occuper, représente les mœurs générales de l'humanité, et, n'ayant plus
    rien de local, put être facilement imitée par les Latins et les
    Modernes.

    * * * * *

    La comédie -ancienne- était essentiellement locale et mêlée à la vie
    publique d'Athènes, essentiellement démocratique, même lorsqu'elle
    combattait la démocratie: à Athènes, l'esprit faisait tout passer, même
    la caricature du peuple; Aristophane en est un exemple éclatant,
    notamment par sa comédie des -Chevaliers- que nous analyserons tout à
    l'heure.

    Chez les anciens Athéniens, la vie privée était close aux regards, et
    n'aurait d'ailleurs fourni au poëte comique, par la constitution même de
    la société, qu'une matière assez restreinte. C'était donc une nécessité
    pour la comédie ancienne de représenter la vie publique.

    Elle suit en effet tous les mouvements de la politique et des affaires,
    toutes les fluctuations de l'aristocratie et de la démocratie. Il ne lui
    manque que d'être quotidienne pour devenir dès cette époque quelque
    chose d'analogue au journalisme moderne, un pouvoir réel en dehors des
    pouvoirs officiels, une sorte d'institution libre qui complète toutes
    les autres et qui les contrôle, qui au besoin les modifie ou les
    renverse, les défait et les refait.

    Comme le remarque un spirituel critique, «lorsque Périclès voulut
    substituer son influence à l'autorité des lois, il se crut obligé de
    supprimer la comédie (peut-être le désir de se venger des plaisanteries
    des poètes comiques ne fut pas non plus étranger à ce coup d'État; nous
    savons qu'il avait été attaqué par Cratinos, Eupolis, Hermippos et
    Aristophane lui-même, qui l'appelait -le Jupiter Olympien d'Athènes-);
    mais le peuple ne renonça pas à la comédie aussi facilement qu'à ses
    garanties constitutionnelles: trois ans après, le dictateur démocrate
    fut forcé de la rétablir, et elle acquit assez de puissance pour que
    Platon définît la république d'Athènes une -théâtrocratie-[7].»

    Quand ce philosophe voulut faire comprendre à Denys de Syracuse le
    gouvernement d'Athènes, il ne trouva rien de mieux que de lui envoyer
    les comédies d'Aristophane.

    La comédie attique était même, quelquefois, aussi terrible et aussi
    formidable que cet usage étrange qu'on nommait l'-ostracisme-: c'était
    seulement un ostracisme moins immédiat et moins absolu. Mais jusqu'à
    quel point le plus grand des Grecs, Socrate, en ressentit les funestes
    effets, c'est ce que nous aurons à voir quand nous étudierons la pièce
    des -Nuées-.

    Avec une toute-puissante liberté, la comédie -ancienne- fait
    comparaître devant elle les philosophes, les poètes, les orateurs, les
    démagogues, les généraux, les administrateurs des finances. Elle
    ridiculise l'impudence des ambitieux parvenus et des coteries au
    pouvoir. Elle maintient par sa censure l'égalité républicaine. Elle
    satisfait même l'envie, cette plaie ou, si l'on veut, cet aiguillon de
    la vie publique, à Athènes comme dans toute démocratie. Pas une
    question, politique, littéraire, sociale, philosophique, religieuse,
    qu'elle ne saisisse et ne retienne, comme étant de son ressort. Elle
    éprouve par la plaisanterie, les actes et les projets des gouvernants;
    elle les discute quelquefois sérieusement, comme dans l'Assemblée: avec
    une éloquence simple et forte, familière et élevée, elle adresse au
    peuple des interpellations et des conseils. Elle a le droit de parler de
    tout et de tous.

    Les plus hautes renommées ne sont pas à l'abri de ses atteintes:
    Euripide est tourné en ridicule, Socrate est travesti et calomnié; les
    dieux, Dionysos lui-même, en l'honneur de qui on célèbre ces solennités
    du théâtre, n'obtiennent pas plus de respect. Pourvu qu'on fasse rire le
    peuple Athénien, même de lui et en le nommant par son nom, -Dèmos-, on
    est applaudi, couronné. Telle est la puissance redoutable de l'ancienne
    comédie attique.

    * * * * *

    Je ne m'occuperai point ici des origines mégariennes et doriennes de la
    comédie, soit avec Susarion, chez les Icariens, habitants d'un village
    attique, soit avec Épicharme chez les Siciliens; cela seul fournirait un
    livre. Notons seulement les premiers auteurs de la comédie athénienne.

    Après Myllos et quelques autres qui n'avaient pas laissé d'ouvrages, les
    premiers dans l'ordre chronologique furent Chionidès, Magnès,
    Ecphantidès; puis Cratinos, qui mourut l'an 423 avant notre ère, à un
    âge très-avancé. «Il paraît n'avoir pas été beaucoup plus jeune
    qu'Eschyle, dont il occupe à peu près le rang parmi les poètes comiques.
    Toutes les données que nous avons sur ses poèmes dramatiques, dit
    Otfried Müller, concernent cependant les dernières années de sa vie; et
    tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il ne craignit pas d'attaquer
    dans ses comédies Périclès au faîte de son autorité et de sa
    puissance[8]. Cratès s'éleva du rang d'acteur dans les pièces de
    Cratinos, à la hauteur d'un poëte estimé; carrière commune à plusieurs
    comiques de l'antiquité. Téléclidès aussi et Hermippos sont au nombre
    des poëtes du temps de Périclès. Eupolis ne commença à donner des
    comédies qu'après l'ouverture de la guerre du Péloponnèse, en 429, et sa
    carrière se termina à peu près en même temps que cette guerre.
    Aristophane débuta en 427 sous des noms empruntés, et trois ans plus
    tard seulement sous son propre nom. Il composa des comédies jusqu'en
    388. Parmi les contemporains de ces grands comiques, il faut remarquer
    encore Phrynichos, à partir de 429; Platon (non le philosophe), de 427 à
    391, ou plus longtemps encore; Phérécratès, également pendant la guerre
    du Péloponnèse; Amipsias, rival assez heureux d'Aristophane; Leucon, qui
    combattit souvent le grand comique. Dioclès, Philyllios, Sannyrion,
    Strattis, Théopompe, qui fleurissent à la fin de la guerre du
    Péloponnèse ou peu après, forment déjà la transition à la comédie
    -moyenne- des Athéniens[9].»

    * * * * *

    Ce que l'on sait de la biographie d'Aristophane est peu de chose.

    Aristophane, fils de Philippe, naquit à Athènes vers l'an 452 avant
    notre ère. En 430, il alla, en qualité de colon, avec sa famille et avec
    d'autres citoyens attiques, dans l'île d'Égine, enlevée à ses anciens
    habitants, pour y prendre possession d'un domaine.

    On ne connaît guère les autres circonstances de sa vie, et on ignore la
    date de sa mort. Le peu que l'on a recueilli encore s'offrira de
    soi-même et plus à propos en parcourant les onze comédies qui nous
    restent d'une cinquantaine de pièces qu'il avait composées.

    * * * * *

    Nous ne pouvons, certes, nous flatter de connaître exactement ce grand
    poète, quand nous ne possédons que le quart ou le cinquième de son
    œuvre. Mais il faut bien se contenter de ce qu'on a.

    Au surplus les pièces qui ont surnagé dans le grand naufrage étant
    apparemment celles dont on avait fait le plus de copies, il y a lieu de
    croire que le jugement public avait choisi les plus remarquables.

    * * * * *

    Ces pièces, au premier coup d'œil, étonneraient fort un lecteur moderne
    qui n'y serait pas préparé. On n'y distingue rien d'abord, que des
    créations fantastiques, des personnages grotesques, des figures
    bizarres, se mouvant dans des lieux changeants ou imaginaires, tantôt la
    terre, tantôt les airs, tantôt les enfers, parlant, chantant, dansant,
    aboyant, grognant, coassant; on est étourdi, ébaubi, abasourdi. On se
    croirait à un de ces sabbats où Faust est entraîné par Méphistophélès:
    ici comme là, «cela se pousse et se choque, cela s'échappe et cliquette,
    cela siffle et grouille, cela saute et jacasse, cela reluit, étincelle
    et pue et flambe!»

    C'est tantôt un chœur de grenouilles, tantôt un de nuées, ou de guêpes,
    ou d'oiseaux; c'est le juste et l'injuste dans une cage et armés
    d'éperons comme des coqs de combat; ou c'est un personnage qui monte au
    ciel sur un escarbot de la plus sale espèce. Parmi tout cela, des cris
    d'animaux, des bruits sans nom, des onomatopées étranges:--Coï, coï!
    coï, coï!--Mymy, mymy, mymy!--mymy, mymy, mymy!--Houah, houah,
    houah!--Iattataïax, iattataye!--Bombax, bombalobombax!--Brékékoax, koax,
    koax, koax, brékékoax!--Épopo, popopo, popopo, popi!--Toro, toro, toro,
    torolililix!--Kiccabau, kiccabau!--toute une fourmilière de drôleries,
    de coq-à-l'âne, de calembours, d'équivoques licencieuses et
    d'obscénités, qui, avec ce vacarme baroque, donnent à ces comédies une
    physionomie fantastique rappelant confusément à notre esprit l'arche de
    Noé, les Bacchanales, la fête de l'Âne et celle des Fous, le Carnaval,
    Callot, Goya, Grandgousier et Gargantua, Pourceaugnac et ses matassins,
    le Mamamouchi et ses chandelles, Robert-Macaire, les Saltimbanques, le
    Chapeau de paille d'Italie et la Mariée du mardi-gras.

    Puis, çà et là, du milieu de ce fleuve d'imagination burlesque,
    amphigourique et ordurière, on est étonné de voir s'élever des îlots
    verdoyants de poésie gracieuse et pure, pleine de suavité et de
    fraîcheur.

    * * * * *

    Une bonne part de toute cette folie et de toute cette licence appartient
    moins à Aristophane en particulier qu'à la comédie -ancienne- en
    général. Cette comédie faisant partie du culte de Bacchus, l'ivresse y
    règne.

    Premièrement, l'ivresse physique: on distribuait du vin au chœur à son
    entrée; on faisait ce repas qui s'appelait -cômos-, d'où vint le nom de
    comédie, -chant du cômos-, et non pas de -cômè- village, comme on l'a
    prétendu.

    Les -phallophories-, c'est-à-dire les processions où l'on portait le
    phallos, faisaient aussi partie de ces fêtes. La religion, qui
    consacrait les plus beaux principes de la morale et de la politique
    sortis de la bouche des Solon et des Lycurgue, consacrait également ces
    étranges cérémonies:--étranges pour nous, non pour les Grecs, puisque
    cette religion, au fond, n'était que le culte de la nature, en sa
    complexité indéfinissable d'esprit et de matière, de pensée et
    d'animalité.

    Un passage du -Grand Étymologique-dit formellement: «On regarde les
    chants phalliques comme ayant été les premières -trygédies-,»
    c'est-à-dire les premières pièces, soit tragiques, soit comiques, qu'on
    jouait en se barbouillant de lie dans les vendanges, -trygè-.

    Ces processions étaient accompagnées de danses: les principales danses
    phalliques s'appelaient -la Sicinnis- et -le Cordax- noms trop
    significatifs, quelque étymologie qu'on adopte, danses licencieuses,
    auprès desquelles les danses les plus lascives des modernes ne sont
    rien, et dont nous n'avons trouvé quelque idée que dans celles des
    Gitanos et des Gitanas de l'Albaycin de Grenade.

    La Sicinnis était la danse des drames de Satyres, le Cordax était celle
    des comédies.

    Si l'on oubliait les phallophories, on ne s'expliquerait pas
    parfaitement Aristophane: elles seules vont rendre raison de certaines
    scènes des -Acharnéens-, de plusieurs passages de la pièce intitulée
    -les Femmes aux fêtes de Cérès-, et de -Lysistrata- presque tout
    entière.

    * * * * *

    Outre cette ivresse physique, une sorte d'ivresse morale régnait dans
    les fêtes de Dionysos et dans la comédie -ancienne-. Le peuple grec, le
    peuple Athénien surtout, race fine et naturellement artiste, était sujet
    à des accès de diverses sortes d'enthousiasme: l'enthousiasme religieux,
    l'enthousiasme belliqueux, celui de la douleur, celui de la gaieté,
    l'enthousiasme politique, l'enthousiasme musical, l'enthousiasme
    orgiaque.

    Dans tout le culte de Bacchus, la poésie, le chant, la danse, la
    mimique, le dessin et les arts plastiques, sont animés de cette double
    ivresse.

    Le chœur comique était le porte-voix et l'interprète, désordonné en même
    temps qu'officiel, de la joie populaire dans ces fêtes où la sensualité
    naturelle prenait ses ébats.

    C'est le chœur des fêtes de Bacchus qui, avant les poètes comiques,
    inventa maints déguisements et maintes métamorphoses. Ces fêtes, en un
    mot, donnaient lieu à une sorte de carnaval, dans lequel figuraient
    parfois les animaux, comme jadis dans le nôtre: rappelez-vous les lions
    et les ours de notre mardi-gras classique, et aussi l'Arlequin italien,
    dont le masque n'est autre qu'un museau.

    Ce genre de fantaisie, d'ailleurs, se retrouve chez tous les peuples. Un
    des personnages de Shakespeare est orné d'une tête d'âne, un autre fait
    le rôle du lion, un autre celui de la muraille qui sépare Pyrame et
    Thisbé. Dans les vieilles farces anglaises, Vice, le héros principal,
    remplissait le rôle du hareng-saur. Chez les Romains, peuple sérieux
    pourtant et bien plus rarement gai que les Grecs, un certain Asellius
    Sabinus n'avait-il pas fait dialoguer ensemble un bec-figue, une huître
    et une grive? L'empereur Tibère, sensible à cette littérature culinaire,
    lui donna deux cent mille sesterces en récompense d'une si belle
    imagination. Ce n'est pas d'hier, vous le voyez, qu'on s'avisa de mettre
    en scène les légumes, les poissons, les huîtres, les oiseaux, et
    monsieur le Vent et madame la Pluie, qui pourraient bien être issus des
    -Nuées-.

    Au moyen âge, certaines fêtes religieuses et populaires ne seraient pas
    sans analogie avec les Fêtes de Bacchus; surtout celles dans lesquelles
    on voyait figurer les saints avec leurs animaux familiers, saint Antoine
    avec son porc, saint Roch avec son chien, saint Jean avec son aigle,
    saint Luc avec son bœuf, etc.--Dans la comédie grecque, selon M. Magnin,
    la parodie respecta d'abord la figure de l'homme et ne se prit qu'aux
    animaux... La transition de la parodie des animaux à la parodie de
    l'homme se fit par les Satyres et les Centaures.

    * * * * *

    Ainsi, Aristophane ne fut pas toujours l'inventeur de ces
    personnifications bizarres et de ces travestissements; l'inventeur, ce
    fut tout le monde.

    Chaque poète ensuite augmenta ce fonds, créé par tous, légué à tous, et
    l'imagination de chacun d'eux, se mariant au génie populaire, produisit
    des effets nouveaux.

    Cratinos fit une comédie des -Chèvres- et une des -Androgynes- ou
    Hommes-Femmes (était-ce la même idée que celle de la jolie légende de
    Platon dans -le Banquet_?). Phérécrate fit représenter les
    -Hommes-Fourmis- et un -Faux Hercule-, apparemment le même personnage
    que nous verrons figurer dans -les Grenouilles-de notre auteur. Magnès
    avait donné aussi des -Grenouilles-, des -Oiseaux- et des
    -Moucherons-. Parmi les pièces d'Aristophane qui ne nous sont point
    parvenues, il y avait -les Cigognes-.

    Mais personne peut-être avant lui n'avait imaginé de faire paraître sur
    le théâtre des êtres aussi incorporels que les Nuées, de les faire
    danser, chanter et parler; et jamais sans doute on ne vit représenter
    rien de plus fantastique, si ce n'est ces ballets imaginés au
    dix-septième siècle par quelques régents de collège et dansés par leurs
    écoliers, où figuraient en menuets les Prétérits, les Gérondifs et les
    Supins, avec les Adjectifs Verbaux.

    * * * * *

    Souvent aussi le chœur comique parodiait les mouvements et la pompe du
    chœur tragique par ses gambades désordonnées et son burlesque appareil.

    * * * * *

    Outre l'influence générale du culte de Bacchus, peut-être aussi
    l'influence particulière des ïambes d'Archiloque sur le développement du
    talent d'Aristophane contribua-t-elle à produire cette sorte de lyrisme
    dans la satire et jusque dans la bouffonnerie, «cet essor enthousiaste
    dans la peinture du mal et de la vulgarité,» qui est, selon la remarque
    d'Otfried Müller, un des caractères saillants du grand poëte comique
    athénien.

    * * * * *

    Aristophane ne fit donc que multiplier ou varier ces inventions
    drolatiques, qu'il trouva, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans le
    répertoire courant, c'est-à-dire dans l'usage: car presque tout, comme
    vous savez, se passait de vive voix et se transmettait de mémoire.

    En quoi est-ce, alors, que le grand poète fit éclater son génie propre?
    Ce fut en introduisant, plus habilement encore et plus vivement que ne
    firent tous ses rivaux, des idées sérieuses et utiles sous ces
    personnifications bizarres, sous ces costumes et ces masques, sous ces
    groins, ces becs et ces ailes; ce fut en se servant merveilleusement de
    tout cet appareil grotesque pour mettre en action des moralités, comme
    celles des fables ésopiques, mais avec bien plus de puissance et de
    portée, ou, chose plus difficile encore, des questions politiques et
    sociales.

    * * * * *

    En effet, si la comédie d'Aristophane, ivresse ou lyrisme, relève de la
    fantaisie et de la poésie par sa forme à la fois très-vive et
    très-hardie mais très-fine et très-arrêtée, elle appartient presque
    entièrement par le fond à la politique ou à la philosophie sociale.

    Elle n'est donc ni frivole ni stérile. Elle assaisonne de gaieté les
    idées graves, pour allécher le peuple et le nourrir à son insu, pendant
    qu'il croit seulement s'enivrer du vin des Dionysies. Comme Solon, elle
    cache un grand dessein sous son apparente folie: elle veut dicter des
    lois et gouverner.

    Cette comédie ne nomme pas toujours le personnage qu'elle attaque; mais
    elle le désigne d'une manière si claire qu'il n'y a pas moyen de s'y
    tromper; elle prend parfois un masque qui lui ressemble, ou même qui ne
    lui ressemble pas et qui n'est que la caricature de son visage, afin que
    la malignité le reconnaisse mieux.

    Chacune de ces pièces est une action, un combat; et cependant elle
    paraît toujours, grâce à l'imagination et à l'art du poète, un pur
    caprice, une boutade, un accès de la double ivresse dionysiaque.

    Aristophane excelle à mettre l'idée en scène, à la revêtir d'une forme
    vive, dramatique et lyrique en même temps. L'imprévu de sa fantaisie,
    l'agilité de son esprit dans l'imaginaire, étonnent et ravissent. Il
    faut aller jusqu'à Shakespeare pour retrouver dans la littérature un
    nouvel exemple, aussi admirable, de cette puissance légère, ailée: la
    comédie des -Oiseaux- n'a d'égal que -le Songe d'une Nuit d'été-.

    Rabelais seul, avant Shakespeare, pourrait en donner parfois une idée.
    Mais la langue française du seizième siècle, quelle que soit sa richesse
    soudainement accrue par la féconde inondation de la Renaissance, ne peut
    avoir encore ni la limpidité ni la perfection de la langue attique à
    l'époque d'Aristophane. Celui-ci, d'ailleurs, a pour lui, outre la
    supériorité de la langue grecque sur toute autre langue humaine, celle
    de la poésie sur la prose. Et, en même temps que les vers d'Aristophane
    ont la couleur de ceux de Mathurin Régnier, ils ont aussi, lorsqu'il le
    faut, chose qui semble inconciliable, la sobriété élégante et fine de la
    prose de la Rochefoucauld et de Voltaire.

    Précisément, ce sont les jeux exquis de cette langue unique au monde qui
    faisaient tout passer, même les choses les plus fortes. Le peuple grec
    était amoureux de sa langue--riche, musicale, souple, fantaisiste--il
    jouait avec elle, comme les Italiens avec leurs fioritures. De là toutes
    ces plaisanteries, ces onomatopées, ces choses intraduisibles. Maniée
    par des esprits d'élite, cette langue, qui n'eut jamais d'égale, savait
    conserver la beauté jusque dans l'ivresse, la grâce jusque dans les plus
    énormes folies. C'est ce qui purifie ces folies mêmes.

    Ce point de vue doit dominer toute notre appréciation. Si vous refusez
    de vous y placer, n'allez pas plus avant, je vous en prie: il est temps
    encore de vous arrêter.

    * * * * *




    I

    COMÉDIES POLITIQUES.


    Quatre des onze comédies qui nous restent touchent aux questions
    politiques; quatre aux questions sociales; trois aux questions
    littéraires. C'est dans cet ordre que nous allons les parcourir.

    Les quatre comédies politiques sont: -Les Acharnéens-, représentés 426
    ans avant notre ère, la sixième année de la guerre du Péloponnèse.

    -Les Chevaliers-, 425 avant notre ère, septième année de la guerre.

    -La Paix-, 421.

    -Lysistrata-, 412.

    * * * * *

    Aristophane est l'historien de la guerre du Péloponnèse aussi bien que
    Thucydide, quoique différemment. Pour mieux dire, il en est le
    pamphlétaire. Il est, pour cette période de l'histoire grecque, ce que
    Rabelais, par exemple, est pour le règne de François Ier et pour la
    crise de la Réforme, ce que la Satire Ménippée est pour la Ligue, ce que
    sont -les Tragiques- de d'Aubigné pour la cour d'Henri III, et son
    -Baron de Fæneste- pour celles d'Henri IV et de Louis XIII, les
    Mazarinades pour l'époque de la Fronde, les -Provinciales- pour les
    assemblées violentes de la Sorbonne en 1656; ce qu'est Saint-Simon,
    après coup, pour le règne de Louis XIV; ce que sont Voltaire et
    Beaumarchais pour le dix-huitième siècle; Camille Desmoulins, ou
    Rivarol, pour les luttes de la Révolution française; les Chansons de
    Béranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier pour la Restauration.
    Toute crise politique ou sociale a ses pamphlets, pour ou contre. Or la
    crise fut l'état ordinaire des petites républiques de la Grèce tant
    qu'elles vécurent réellement, et jamais elles ne vécurent d'une vie plus
    active, plus intense, que dans cette guerre où éclata l'antagonisme
    originel des deux principales races dont la nation grecque se composait,
    la race ionienne et la race dorienne. Mais Aristophane comprit que, dans
    cette crise fiévreuse, Athènes, même victorieuse, usait ses forces et sa
    vie. Il fut donc l'adversaire déclaré de cette guerre funeste, et ne
    cessa de la blâmer, de l'attaquer.

    Voyons comment il s'y prenait.




    LES ACHARNÉENS.


    Acharnes était un bourg, assez riche, voisin d'Athènes. Depuis six ans,
    la guerre désolait le Péloponnèse et l'Attique. Périclès, qui avait
    engagé la lutte pour le compte d'Athènes, était mort, il y avait trois
    ans, victime de la peste (en 429), et le pouvoir flottait en des mains
    inhabiles: la guerre redoublait de fureur. Chassés par les invasions des
    Lacédémoniens, les paysans s'étaient réfugiés dans les murs d'Athènes.

    L'un d'eux, Dicéopolis (dont le nom signifie à peu près
    -Bonne-Politique-), désespéré de voir que ses compatriotes s'obstinent à
    rejeter la trêve que les Lacédémoniens leur proposent, s'avise de
    négocier lui-même une petite trêve pour son usage particulier.

    On lui présente des échantillons de différentes trêves, en forme de
    petits flacons de vin, tels qu'on les employait à la libation dans les
    traités de paix: Trêve de cinq ans?--Mais elle sent le goudron et les
    navires! (c'est-à-dire, encore la guerre).--Trêve de dix ans?--Cela vaut
    mieux.--Trêve de trente ans sur terre et sur mer?--Vive Dionysos!
    celle-ci a un goût d'ambroisie et de nectar! Elle ne dit pas: «Pars,
    prends des vivres pour trois jours.» Elle dit dans la bouche: «Va où tu
    voudras!» Tope! je la reçois et la bois! Serviteur aux Acharnéens!
    Délivré de la guerre et de ses maux, je m'en vais aux champs célébrer la
    fête de Dionysos!

    * * * * *

    Les Acharnéens, vieux soldats de Marathon, irrités contre Dicéopolis qui
    a conclu la paix pour lui et sa famille sans leur participation, veulent
    lui faire un mauvais parti: ils parlent de le lapider. Il les menace de
    poignarder... leurs paniers à charbon!--Les Acharnéens (presque tous
    charbonniers) sont intimidés; capitulent.

    * * * * *

    Dicéopolis, alors, leur fait un discours sur les maux de la guerre et
    les avantages de la paix. Il a eu soin, pour mieux toucher ses
    auditeurs, d'aller emprunter à Euripide la défroque et les -accessoires-
    d'un de ses héros: des haillons, un bâton de mendiant, une vieille
    lanterne et une écuelle ébréchée.--«Malheureux! s'écrie Euripide, tu
    m'enlèves ma tragédie!»

    Dicéopolis, ainsi équipé, prouve que tous les torts ne sont pas du côté
    des Lacédémoniens; qu'on ferait bien de suivre son exemple, de conclure
    la paix, et de couper court à cette horrible guerre qui, depuis six
    années déjà, entrave le commerce, tient toutes les affaires en
    souffrance et porte partout la désolation.--Sous l'accoutrement comique
    du bonhomme, c'est Aristophane qui parle raison, et sa parole simple et
    familière s'élève souvent jusqu'à l'éloquence, sans disparate et sans
    effort.

    * * * * *

    Les Acharnéens se laissent convaincre et, à leur tour, font entendre au
    public, une harangue hardie, d'un style varié, où se mêlent la
    plaisanterie et la poésie. (Nous reviendrons plus tard sur ce morceau,
    lorsque nous parlerons des -Parabases-; celle-ci est une des plus
    belles.) Ici encore c'est Aristophane lui-même qui s'adresse aux
    Athéniens par la voix du coryphée.

    * * * * *

    Mais raisonner longtemps ne vaudrait rien, au milieu des fêtes de
    Bacchus. Pour faire éclater l'idée du poète à l'esprit et aux yeux de
    tous, il faut présenter à ce peuple un tableau qui l'amuse et le
    séduise: il importe moins de le convaincre que de le gagner.

    La maison de Dicéopolis, depuis qu'il a fait la paix pour son compte,
    devient un pays de Cocagne; tout y afflue, tout y abonde; c'est le seul
    marché de l'Attique. Pendant que la guerre affame et désole le reste du
    pays, lui seul peut acheter tout ce que le commerce fournit aux besoins
    de la vie et aux plaisirs. Il fait bombance et chère-lie.

    * * * * *

    Un Mégarien, réduit par la famine à vendre ses deux filles qu'il ne peut
    plus nourrir, les déguise en petites truies avec des groins, et les
    apporte, dans un sac, sur le marché de Dicéopolis. De là une foule de
    bouffonneries licencieuses, le mot -truie- ayant aussi en grec un autre
    sens. Les deux petites truies grognent du mieux qu'elles peuvent: -Coï,
    coï! coï, coï-!--«La chair de ces animaux-là, dit le Mégarien, est
    délicieuse quand on la met à la broche!» Vous entendez d'ici les rires!
    il y a là un feu roulant d'équivoques, qui ne dure pas moins d'une
    quarantaine de vers, pour la plus grande gloire de Bacchus et des
    phallophories[10].

    * * * * *

    Ensuite survient un Béotien, qui apporte à Dicéopolis tous les produits
    de son pays. Dicéopolis lui livre en échange une des denrées qu'Athènes
    produit en abondance, un sycophante[11] empaqueté. Il faut lire ce
    dialogue:

    DICÉOPOLIS.

    Veux-tu que je te paye en espèces sonnantes, ou en marchandises de
    ce pays-ci?

    LE BÉOTIEN.

    Je veux bien de ce qu'on trouve à Athènes et qu'on ne trouve pas en
    Béotie.

    DICÉOPOLIS.

    Des anchois de Phalère? de la poterie?

    LE BÉOTIEN.

    Oh! des anchois, de la poterie, nous en avons! je veux un produit
    qui manque chez nous et soit ici en abondance.

    DICÉOPOLIS.

    J'ai ton affaire: prends-moi un sycophante, bien emballé, comme de
    la poterie!

    LE BÉOTIEN.

    Par Castor et Pollux! je gagnerais gros à en emporter un! je le
    montrerais comme un singe plein de malice!

    DICÉOPOLIS.

    Tiens! voici justement Nicarque, qui moucharde!

    LE BÉOTIEN.

    Qu'il est petit!

    DICÉOPOLIS.

    Mais il est tout venin!

    On empoigne le sycophante, on le roule, on le ficelle comme un ballot,
    et le Béotien l'emporte.

    Imaginez tout cela en action: quelle fantaisie divertissante! quel
    mouvement! quel entrain! quelle verve!

    Croyez-vous qu'une scène semblable n'aurait pas, encore aujourd'hui,
    quelque succès autre part qu'à Athènes?

    Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille imiter cette scène. Il faut
    étudier, et non imiter; et, après qu'on a étudié les livres, il faut
    étudier les hommes et les femmes et les enfants. Les imitations et les
    pastiches sont choses mortes et inanimées; aussi bien les pastiches de
    comédies que les pastiches de tragédies; aussi bien les pastiches de
    temples grecs que les pastiches de cathédrales gothiques; mais,
    aujourd'hui que l'invention manque, parce qu'on ne croit plus chaudement
    à rien, on ne fait plus guère, en toutes choses, que des pastiches.

    * * * * *

    Ensuite, le poëte, dans une série de scènes à tiroir courtes et vives,
    achève ce qu'on appelle en rhétorique la démonstration par les
    contraires.

    UN LABOUREUR.

    Oh là, là! Pauvre que je suis!

    DICÉOPOLIS.

    Par Hercule! qui es-tu?

    LE LABOUREUR.

    Un homme bien malheureux!

    DICÉOPOLIS.

    Tourne-moi les talons!

    LE LABOUREUR.

    Ah! mon ami, puisque seul tu jouis de la paix, cède-m'en un peu, ne
    fût-ce que cinq ans!

    DICÉOPOLIS.

    Qu'est-ce qu'on t'a fait?

    LE LABOUREUR.

    Je suis ruiné! j'ai perdu ma paire de bœufs!

    DICÉOPOLIS.

    Et comment?

    LE LABOUREUR.

    Les Béotiens me l'ont enlevée à Phylé!

    DICÉOPOLIS.

    Pas de chance!...

    LE LABOUREUR.

    Hélas! le fumier de mes bœufs faisait ma richesse!

    DICÉOPOLIS.

    Qu'est-ce que j'y peux?

    LE LABOUREUR.

    Je perds la vue à pleurer mes bœufs! Ah! si tu t'intéresses à
    Dercétès de Phylé, frotte-moi vite les yeux avec ton baume de paix!

    DICÉOPOLIS.

    Mais ce n'est pas un baume de paix pour tout le monde!

    LE LABOUREUR.

    Je t'en supplie! Peut-être retrouverais-je mes bœufs.

    DICÉOPOLIS.

    Non, rien! Va-t'en pleurer plus loin!

    LE LABOUREUR.

    Rien qu'une seule goutte de paix! verse-la-moi, là, dans, ce
    chalumeau!

    DICÉOPOLIS.

    Non pas une goutte! va-t'en geindre ailleurs!

    LE LABOUREUR, -s'en allant-.

    Ah! ah! malheureux que je suis!... Mes deux pauvres bœufs de
    labour!

    Le poëte comique, qui est vrai avant tout, et qui, tout en suivant son
    idée politique, ne perd pas de vue la nature humaine, représente avec
    naïveté dans cette scène l'endurcissement des parvenus. Dicéopolis,
    malheureux la veille comme ce pauvre laboureur, et qui alors eût compati
    sans doute aux infortunes qu'il partageait, devient impitoyable, tout
    naturellement, sitôt qu'il se voit riche. Il ne connaît plus ces
    misères; il y est insensible désormais, si ce n'est peut-être pour en
    jouir, par la comparaison de son bonheur, selon la profonde et triste
    pensée de Lucrèce, le poëte philosophe:

    -Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quitus ipse malis
    careas, quia cernere suave est.-

    «Non pas qu'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce que la
    vue des maux dont on est exempt a sa douceur.»

    À peu près de même l'auteur de -Gil Blas- nous montre son héros se
    dépouillant de toute sensibilité humaine dès qu'il a fait fortune et
    qu'il est à la cour. «Avant que je fusse à la cour, dit Gil Blas dans sa
    naïve confession, j'étais compatissant et charitable de mon naturel;
    mais on n'a plus, là, de faiblesse humaine, et je devins plus dur qu'un
    caillou. Je me guéris aussi, par conséquent, de ma sensibilité pour mes
    amis; je me dépouillai de toute affection pour eux...»

    Ainsi fait Dicéopolis. Il ne songe qu'à se réjouir, et ne veut pas
    donner un brin de son bonheur.

    * * * * *

    Un garçon de noces vient aussi, de la part d'un nouveau marié, lui
    demander une goutte de ce baume admirable, élixir de félicité! Le nouvel
    époux voudrait bien, au lieu de partir pour la guerre, passer chez lui
    sa nuit de noces!--«Non! répond Dicéopolis, je ne donnerais pas une
    goutte de paix, fût-ce pour mille drachmes!»

    Une matrone vient faire la même prière, de la part de la mariée. Elle
    brûle, cette pauvre petite mariée, de garder pour elle, au logis, tout
    ou partie de son époux!--Que veux-tu dire? réplique Dicéopolis.--Alors
    la matrone lui parle à l'oreille. Et le peuple de rire! Et Dicéopolis de
    même. Il a ri, il est désarmé. «Allons! dit-il, je vais lui en donner
    une goutte! pour elle seule! parce qu'elle est femme et ne doit pas
    souffrir des maux de la guerre!»

    Et il donne avec le flacon la manière de s'en servir, qui est encore une
    polissonnerie.

    * * * * *

    Un dénoûment en antithèse, on ne peut plus bouffon, achève de rendre
    sensible à tous l'idée du poète, les maux de la guerre et les avantages
    de la paix:

    Le général Lamachos est obligé d'aller se mettre à la tête de l'armée,
    pendant que Dicéopolis va se mettre à table. L'un demande son casque,
    l'autre crie qu'on apporte le civet. Il y a là un cliquetis de
    répliques, vers par vers.

    LAMACHOS.

    Esclave décroche ma lance, et apporte-la-moi!

    DICÉOPOLIS.

    Esclave! esclave! retire le boudin du feu, et apporte-le-moi!

    LAMACHOS.

    Allons! que j'ôte ma lance du fourreau! Tiens, tiens bien, esclave!

    DICÉOPOLIS.

    Tiens, tiens bien, esclave! que je retire la broche!...

    Cette antithèse et ce contraste se développent pendant une cinquantaine
    de vers avec une verve étourdissante. Puis, l'un s'en va combattre, et
    l'autre banqueter. Et le chœur, qui reste toujours en scène, achève
    d'indiquer à l'imagination des spectateurs ce que l'on ne peut mettre
    tout à fait sous leurs yeux; quoiqu'on ne se gêne pourtant pas beaucoup,
    comme vous allez le voir bientôt; mais le chœur dit en attendant:

    «Bien du plaisir à tous les deux, dans vos expéditions qui ne se
    ressemblent guère! l'un va boire, couronné de fleurs, avec une belle
    fille à ses côtés...; l'autre va geler et monter la garde pendant la
    nuit...»

    * * * * *

    Après ce chœur, assez court,--mais dans le théâtre grec, soit tragique,
    soit comique, le temps marche au gré du poète et de l'imagination des
    spectateurs, et il n'y a rien de plus chimérique que les prétendues
    unités de temps et de lieu imputées aux Athéniens,--voilà que l'on
    rapporte Lamachos blessé, estropié;--Dicéopolis arrive de l'autre côté,
    chantant à tue-tête, avec deux courtisanes, une sous chaque bras, et les
    caresse et se fait caresser par elles en plein théâtre, tandis que le
    chœur lui décerne l'outre réservée au meilleur buveur dans les fêtes de
    Dionysos[12].

    Par là le poëte semblait présager le succès qu'obtint en effet sa pièce:
    Aristophane, par cette comédie des -Acharnéens-, remporta le prix sur
    Eupolis et sur Cratinos.

    Cet appareil si varié et si bizarre de guerre et de cuisine, de tribune
    et de marché, ces scènes courtes et vives, l'originalité de la mise en
    scène et des accessoires, les costumes et les évolutions du chœur, ses
    chants joyeux et gaillards «au dieu Phalès compagnon de Dionysos, ami
    des festins, coureur nocturne, patron de l'adultère, séducteur des
    jeunes garçons»; à travers tout cela, un dialogue naturel, rapide,
    étincelant, une abondance intarissable de plaisanteries, les unes
    bonnes, les autres mauvaises, toutes concourant à l'effet voulu; le
    mouvement, l'entrain scénique de ce dénoûment en action et en antithèse;
    les gaietés énormes de la dernière scène, entre Dicéopolis et les deux
    filles, tout cela enchanta le peuple d'Athènes et les juges du concours,
    qui n'étaient pas prudes comme on se pique de l'être aujourd'hui.

    * * * * *

    Il est vrai que l'on peut, sans être prude, trouver tout cela un peu
    bien vif; mais les mœurs des Grecs n'étaient pas les nôtres et leurs
    bienséances étaient moins étroites. Il faut songer que les rôles de
    femmes étaient joués par des hommes. Cela rendait la licence plus aisée,
    mais cela diminue l'obscénité réelle.

    Le bonheur de la paix, tel que le poète nous le représente, est un peu
    matérialiste si vous voulez; mais, au théâtre et pour un grand public,
    il faut des choses qui frappent les sens. Le théâtre a des procédés qui
    lui sont propres, autres que ceux de la tribune et non moins puissants.
    Souvent le sens commun parlant le langage de la bouffonnerie convaincra
    mieux le peuple que la plus grave éloquence:

    L'auteur de -l'Esprit des Lois-, désignant la nation française:
    «Laissez-lui traiter, dit-il, les choses frivoles sérieusement, et
    gaiement les choses sérieuses.» Et un peu plus loin: «On n'aurait pas
    plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, que d'un Lacédémonien en le
    divertissant.» Le difficile est de rendre intelligible, d'animer et de
    personnifier les idées qu'on veut mettre aux prises devant le peuple,
    afin qu'il soit juge du combat et qu'il prononce lui-même par le rire en
    faveur de ses intérêts, contre ce qui peut les menacer. Aristophane
    excelle en ce point.




    LES CHEVALIERS.


    On sait comment il crayonna à l'usage du peuple souverain d'Athènes, qui
    était bon prince à ses heures, une jolie caricature de la démocratie.
    C'est dans la comédie des -Chevaliers- qu'il met en scène le bonhomme
    -Peuple- lui-même, sot, un peu sourd, irascible, radoteur et gourmand,
    et, à côté de lui, Cléon, le principal meneur de l'Assemblée depuis la
    mort de Périclès. Il ne nomme pas Cléon, du moins dans cette pièce, mais
    il le désigne clairement; et dans une autre, il dit bien que c'est lui
    qu'il a attaqué dans les -Chevaliers-. Il l'avait maltraité déjà,
    incidemment, dans les -Acharnéens-, et précédemment encore dans -les
    Babyloniens-, pièce qui ne nous est point parvenue. Cléon, pour se
    venger, accusa le poëte devant le Sénat, premièrement d'avoir livré le
    peuple à la risée des étrangers, qui assistaient en grand nombre aux
    représentations, secondement de n'être pas citoyen d'Athènes et d'en
    usurper les droits. Nous avons dit qu'Aristophane avait des biens à
    Égine, et il paraît que sa famille était originaire de Rhodes: de là ces
    accusations. Sur le second point il se justifia en poëte comique par le
    mot de Télémaque au premier chant de l'-Odyssée-: «Nul ne sait jamais
    sûrement quel est son père.» Sur le premier il répondit par une audace
    plus grande encore que celle qui lui avait attiré ces accusations, il
    fit -les Chevaliers-. Il nous apprend lui-même dans sa pièce, revue
    apparemment et augmentée, qu'aucun ouvrier n'osa faire un masque
    représentant le visage de l'homme qu'il voulait ridiculiser, tant Cléon
    était redouté! Et le scoliaste raconte à ce propos, mais on ne sait s'il
    faut ajouter foi à cette anecdote, qu'aucun comédien n'ayant eu la
    hardiesse de se charger du rôle, Aristophane se barbouilla légèrement le
    visage avec de la lie et monta sur le théâtre pour y représenter
    lui-même son ennemi.

    Le fait est, que -les Chevaliers- sont le premier ouvrage qu'il donna
    sous son nom et sans prendre pour chaperon Philonidès ou Callistrate.
    Ainsi ce fut la première fois qu'il parut dans la lice personnellement,
    pour combattre à visage découvert, de quelque façon qu'on veuille
    l'entendre: il faut donc toujours louer son courage.

    Cette comédie fut jouée aux fêtes dites Lénéennes, la septième année de
    la guerre du Péloponnèse, 425 ans avant notre ère.

    Cléon perpétuait la guerre, afin, disait-on, de se rendre indispensable.
    C'est donc toujours la guerre qu'Aristophane attaque, en attaquant
    Cléon.

    * * * * *

    -Les Acharnéens- sont tout à la jovialité, à l'ivresse dionysiaque; -les
    Chevaliers- respirent la haine politique: Cléon était à l'apogée de sa
    puissance, et la fortune, à ce moment, couronnait jusqu'à ses témérités;
    il avait pour lui la chance et la veine; la faveur populaire enflait ses
    voiles; tout lui riait, tout l'acclamait; Aristophane, personnellement
    irrité par les persécutions judiciaires que lui avaient values -les
    Babyloniens-, l'attaque cette fois plus violemment encore; il prend le
    taureau par les cornes, il le secoue, il l'exaspère, il lui plante au
    cou vingt banderillas, dont les feux d'artifice éclatent dans les
    plaies.

    * * * * *

    L'exposition de la pièce est des plus vives. Deux esclaves du bonhomme
    Peuple (le poète, dans ces deux personnages, désignait, sans les nommer,
    deux généraux athéniens, Démosthène et Nicias; ces noms, même, ont été
    introduits par les copistes dans la liste des personnages; mais ils ne
    se trouvent point dans les vers d'Aristophane, et ne pouvaient pas s'y
    trouver: ce ne sont pas là des noms d'esclaves); le -premier esclave-,
    donc, et le -second esclave-, car dans la pièce il n'y a pas autre
    chose, se plaignent d'avoir été supplantés dans l'esprit du vieillard
    par un nouveau venu, souple et hâbleur.

    Ils poussent des gémissements fantastiques: -Iattataiax,
    iattataye!... Mymy, mymy, mymy! Mymy, mymy, mymy!...-

    «Il faut que vous sachiez, dit l'un aux spectateurs, c'est-à-dire au
    peuple lui-même, que nous avons un maître d'un naturel difficile et
    colérique, Peuple, le Pnycien, mangeur de fèves, vieillard morose et un
    peu sourd...»

    La Pnyx était le nom du lieu des Assemblées, situé près de la citadelle:
    le poëte en fait la patrie du bonhomme Peuple. Et, s'il l'appelle
    mangeur de fèves, c'est que les Athéniens, étant tous juges ou jurés
    tour à tour, se servaient de fèves blanches et noires pour donner leurs
    suffrages: ils recevaient pour cette fonction, un salaire, d'abord
    d'une, puis de deux, puis de trois oboles. Notez ce point qui va revenir
    souvent.

    * * * * *

    «Le mois dernier, continue l'esclave à qui on a donné le nom de
    Démosthène dans la liste des personnages, il achète un nouvel esclave,
    un corroyeur paphlagonien[13], intrigant et calomniateur. Ce
    corropaphlagon, ayant connu l'humeur du vieillard, se mit à faire le
    chien couchant auprès de lui, à le caresser de la queue, à le flatter, à
    le tromper, à l'enlacer dans ses réseaux de cuir, en lui disant: «O
    Peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va-t'en au bain, prends un
    morceau, bois, mange, reçois tes trois oboles. Veux-tu que je te serve à
    souper?» Puis il s'empare de ce que nous avons apprêté, et l'offre au
    maître généreusement. L'autre jour encore, à Pylos, je prépare un gâteau
    lacédémonien, ce voleur-là me l'escamote, et le présente de sa main,
    quand c'était moi qui l'avais pétri! Il nous écarte, il ne souffre pas
    qu'un autre que lui donne des soins au maître. Débout, l'épouvantail en
    main[14], il éloigne de sa table les orateurs qui bourdonnent. Il lui
    débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le
    voit dans cet état d'imbécillité, il en profite pour accuser
    effrontément tous ceux de la maison, pour nous calomnier, et les coups
    de fouet pleuvent sur nous.»

    Ce trait du gâteau de Pylos devait faire rire les Athéniens, qui étaient
    au courant des faits. Ces faits nous sont rapportés par Thucydide, au
    quatrième livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, dans un
    passage qui est lui-même une assez jolie scène de comédie et qui éclaire
    d'un nouveau jour cette curieuse figure de Cléon. Au reste, n'oublions
    pas que Thucydide, qui était, comme Aristophane, partisan de
    l'aristocratie, devait être, lui aussi, très hostile à Cléon, homme
    nouveau, homme populaire. Il ne faut donc pas plus se fier aveuglément
    au témoignage de Thucydide sur Cléon que, par exemple à celui de
    Froissart, le chroniqueur de la noblesse et du clergé, sur Van Arteveld
    le tribun des Flandres. Ceci soit dit sans mettre Froissart, si léger,
    si enfant, si indifférent, sur la même ligne que Thucydide, si plein et
    si mûr.

    L'historien raconte comment Cléon avait empêché la paix de se conclure,
    comment les Athéniens continuaient, à Pylos, de tenir les Lacédémoniens
    assiégés dans l'île de Sphactérie, et souffraient une grande disette
    d'eau et de vivres.

    Cléon, de peur qu'on ne s'en prît à lui de ces souffrances, assurait
    qu'on ne recevait que de fausses nouvelles. À quoi on répondit en le
    priant d'aller lui-même voir les choses par ses yeux, en compagnie de
    Théagène. Cléon sentit qu'en y allant il serait forcé de convenir que
    les nouvelles étaient vraies. Il conseilla, voyant qu'on n'était pas
    encore tout à fait dégoûté de la guerre, de ne point envoyer aux
    informations, ce qui ne servirait qu'à perdre du temps; ajoutant que, si
    l'on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s'embarquer et
    porter aux assiégeants du renfort. Puis, attaquant indirectement Nicias,
    fils de Nicératos, qui était alors général et qu'il n'aimait pas (ce
    Nicias, représenté par le second esclave), il dit qu'avec la flotte qui
    était appareillée il serait facile aux généraux, s'ils étaient des
    hommes, d'aller prendre les ennemis qui étaient dans l'île; qu'il le
    ferait bien, lui, s'il avait le commandement!  Le peuple fit entendre
    quelques murmures contre Cléon: «Que ne partait-il à l'instant, puisque
    la chose lui paraissait si facile?» Nicias surtout, attaqué par lui, dit
    qu'il n'avait qu'à prendre ce qu'il voudrait de troupes et se charger de
    l'affaire. Cléon crut d'abord qu'on ne lui parlait pas sérieusement et
    répondit qu'il était prêt. Mais, quand il vit que Nicias voulait tout de
    bon lui céder le commandement, il commença à reculer et dit qu'après
    tout ce n'était pas lui, mais Nicias, qui était général. Il était un peu
    interdit; il ne croyait pas cependant que Nicias voulût tout de bon lui
    remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l'accepter, renonça à
    conduire l'affaire de Pylos, et prit le peuple à témoin. Plus Cléon
    essayait d'éluder la proposition, plus la multitude (car tel est son
    caractère, dit Thucydide) pressait Nicias de lui remettre le
    commandement, et criait à Cléon de s'embarquer. Ne pouvant plus retirer
    ce qu'il avait dit, Cléon accepte enfin, et promet d'amener vifs, dans
    une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient dans Sphactérie,
    ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les
    honnêtes gens se réjouissaient de voir que, de deux biens, il y en avait
    un immanquable: ou d'être délivrés de Cléon, et c'est sur quoi l'on
    comptait; ou, s'ils étaient trompés dans cette attente, d'en avoir fini
    avec les Lacédémoniens. Cléon partit, et, des généraux qui étaient à
    Pylos, ne voulut pour collègue que Démosthène (ce Démosthène représenté
    par l'autre esclave du bonhomme Peuple, dans l'exposition de la
    comédie). C'est qu'il avait ouï dire que ce général pensait à faire une
    descente dans l'île pour mettre un terme à la déplorable situation des
    soldats qui ne demandaient pas mieux que de tenter, de leur côté, une
    sortie, si dangereuse qu'elle fût, pour en finir à tout prix, d'une ou
    d'autre façon. Un incendie survenu parmi les assiégés acheva de décider
    ce général: les Athéniens entrèrent dans l'île de deux côtés à la fois,
    d'une part avec Démosthène, de l'autre avec Cléon; les Lacédémoniens,
    pris entre deux, furent vaincus et faits prisonniers. Ainsi la promesse
    de Cléon eut son effet, quoiqu'elle fût des plus téméraires, et, dans le
    terme de vingt jours, il amena les Lacédémoniens captifs, comme il s'y
    était engagé.

    * * * * *

    Tel est, en abrégé, le piquant récit de Thucydide, que l'on est habitué
    à regarder comme un écrivain sévère et triste; et certainement en
    l'abrégeant, nous l'avons plutôt gâté qu'embelli.

    Ne trouvez-vous pas que l'historien ajoute de nouveaux traits au poète
    comique, et que le poète comique, à son tour, complète l'historien?

    Voilà comment Cléon servit au peuple cet excellent gâteau que Démosthène
    avait pétri de ses mains et fait cuire dans l'incendie de Sphactérie.

    Encore une fois, ne perdons pas de vue que Thucydide est hostile à
    Cléon, tout comme Aristophane. Et cependant l'historien et le poète
    comique sont forcés d'avouer que Cléon vint à bout de ce qu'il avait
    promis. Tout en nous amusant de leurs malices, il faut donc nous garder
    de les prendre au mot, ni l'un ni l'autre, dans tous les détails: ce
    serait comme si l'on voulait juger un des hommes politiques du
    gouvernement de Juillet ou de la République de 1848 d'après le
    -Charivari- ou d'après quelques-unes des parades satiriques et
    calomnieuses qui parurent pendant cette dernière révolution.

    Thucydide, moins âpre qu'Aristophane et par conséquent moins suspect,
    représente partout Cléon comme un démagogue violent et éloquent, d'un
    naturel ardent et sombre. Mais il ne va point, comme Aristophane,
    jusqu'à attaquer sa moralité et son honneur. Cependant Thucydide
    lui-même appartient, aussi bien qu'Aristophane, au parti oligarchique,
    au parti de l'aristocratie, et du régime ancien.

    Cléon, d'ailleurs, fut cause du bannissement de Thucydide comme général,
    et en conséquence Thucydide, s'étant mis à écrire l'histoire de son
    temps pour occuper son exil, traita Cléon plus durement qu'il n'aurait
    dû le faire en sa qualité d'historien.

    Le savant et sage M. Grote, dans son -Histoire de la Grèce-, estime
    qu'en cette circonstance «il n'y eut rien dans la conduite de Cléon qui
    méritât le blâme ou la raillerie.» (Voir tome IX, page 63 à 79.) Il
    établit très-bien aussi que Nicias était un général un peu plus estimé
    que de raison, lent, indécis, honnête homme et dévot, mais assez
    incapable. Démosthène était un général plus habile[15].

    * * * * *

    Revenons à l'exposition de la comédie des -Chevaliers-.--Le moyen dont
    s'avisent les deux esclaves pour combattre l'ascendant de leur rival,
    c'est de lui dérober, tandis qu'il dort gorgé de viande et de vin volés
    au maître, un de ces oracles dont il se sert pour duper le
    vieillard.--On sait, encore par Thucydide (II, 54; VIII, 1), l'influence
    qu'exercèrent sur les dispositions du peuple, pendant toute la guerre du
    Péloponnèse, les oracles et les prédictions de prétendus prophètes
    antiques. Plus d'une fois pendant la guerre du Péloponnèse, les chefs de
    partis firent parler les dieux.

    L'oracle dérobé prédit qu'un marchand de boudins héritera du pouvoir;
    qu'un charcutier évincera le corroyeur.

    Un charcutier ambulant vient à passer: ils s'emparent de lui, et, dans
    une scène qui a pu servir de modèle à la farce du -Médecin malgré lui-
    (moins les coups de bâton, toutefois), le saluent sauveur de la
    République. Le charcutier s'en défend d'abord, comme Sganarelle se
    défend d'être médecin.--On le débarrasse, bon gré mal gré, de son
    éventaire et de sa poêle à saucisses.

    «Vois-tu ce peuple nombreux? (On lui montre les spectateurs). Tu en
    seras le maître souverain, et aussi des marchés, des ports, de
    l'Assemblée; tu fouleras aux pieds le Sénat, tu casseras les généraux,
    tu les garrotteras, les emprisonneras; tu mèneras des filles dans le
    Prytanée.»

    Le charcutier commence à se laisser faire plus volontiers. Alors
    s'engage un dialogue plein de verve et d'audace.

    DÉMOSTHÈNE.

    Tourne maintenant l'œil droit du côté de la Carie, et l'autre vers
    Chalcédoine, et, dis-moi, n'es-tu pas heureux?

    LE CHARCUTIER.

    Parce que tu me fais loucher?

    DÉMOSTHÈNE.

    Non; mais d'avoir tout cela à t'administrer: car cet oracle te fait
    souverain.

    LE CHARCUTIER.

    Souverain, moi? un charcutier!

    DÉMOSTHÈNE.

    Oui, souverain, pour cela même, parce que tu n'es rien, que
    vaurien, faubourien!

    LE CHARCUTIER.

    Je ne me crois pas digne d'un si haut rang.

    DÉMOSTHÈNE.

    Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? serais-tu
    d'honnête famille!

    LE CHARCUTIER.

    Par tous les dieux! je suis de la canaille!

    DÉMOSTHÈNE.

    Heureux drôle! tu es né pour gouverner!

    LE CHARCUTIER.

    Mais je n'ai pas d'éducation: à peine je sais lire, et mal.

    DÉMOSTHÈNE.

    Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le
    gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux
    honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.

    Aristophane ici confond l'ochlocratie, ou gouvernement de la populace,
    avec la démocratie, ou gouvernement du peuple: c'est que les démagogues,
    dont il est l'adversaire, font de leur côté la même confusion, pour des
    raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent
    faire monter à la surface que la lie; il retourne donc contre eux-mêmes
    cette confusion sophistique.

    LE CHARCUTIER.

    Mais je ne puis comprendre comment je serai capable de gouverner le
    peuple.

    DÉMOSTHÈNE.

    Rien de plus simple; continue ton métier: brouille et pétris
    ensemble les affaires, comme quand tu fais tes andouilles; tire-les
    en longueur, comme les boudins; pour t'attacher le peuple,
    cuisine-lui toujours quelque petit ragoût qui lui plaise. Au
    surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix
    crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, tu as tout ce qu'il faut
    pour gouverner!

    Voilà la grande audace du po-te dans cette pièce: ce n'est pas seulement
    d'avoir offert aux risées du peuple le peuple lui-même, tel que l'on
    vient de le décrire et tel que nous allons le voir paraître; ce n'est
    pas seulement d'avoir désigné et dénigré Cléon, le puissant démagogue,
    et de l'avoir servi en pâture à la haine de ses ennemis, à la jalousie
    de ses rivaux; c'est encore d'avoir attaqué parfois la démocratie
    elle-même, de l'avoir confondue avec l'ochlocratie; c'est d'avoir ouvert
    par-devant le bonhomme Peuple ce débat qui remplit presque toute la
    pièce, entre le corroyeur et le charcutier, celui-ci succédant à
    celui-là uniquement parce qu'il est encore plus voleur et plus impudent;
    c'est d'avoir osé dire à la multitude que bien souvent, si elle chasse
    un coquin, ce n'est que pour se livrer à un autre coquin plus détestable
    encore.

    À la vérité, les faits étaient là pour prêter quelque vraisemblance aux
    attaques du poëte comique: en effet, à un marchand d'étoupes, nommé
    Eucrate, avait succédé un marchand de moutons appelé Lysiclès; à
    celui-ci, le corroyeur Cléon; à Cléon, le lampiste Hyperbolos. Y
    avait-il eu aussi un charcutier parmi ces démagogues? ou était-ce une
    invention par analogie? Peu importe.

    Ce qu'il y a de vrai au fond de tout cela, c'est qu'à Athènes, où il
    n'existait guère de grands propriétaires fonciers, tout homme public, si
    public qu'il fût, tenait à un commerce quelconque, à un négoce, à un
    métier. Et il n'y avait pas de sots métiers. Mais le poëte oligarchique
    tirait parti de ces métiers pour la drôlerie et la mise en scène. Et le
    public, tout démocratique qu'il était, ne demandait pas mieux que de s'y
    prêter pour un moment[16].

    * * * * *

    Que de verve cependant ne fallait-il pas pour faire pardonner, pour
    faire applaudir, pour faire couronner une témérité si grande, pour faire
    rire de bon cœur la spirituelle Athènes en lui riant au nez!  Rabelais se
    moque bien aussi du peuple de Paris, «tant sot, tant badaud, et tant
    inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec
    ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de
    gens que ne feroit un bon prescheur évangélique.» Il ne s'en moque pas
    sur le théâtre, devant un public parisien.

    Mais, outre que jamais souverain n'entendit mieux la plaisanterie que le
    peuple d'Athènes, surtout le jour où il fêtait Bacchus, peut-être aussi
    sentait-il tant de courage sous cette témérité du poëte, et tant de bon
    sens sous ces bouffonneries, qu'il se mettait volontiers, contre
    lui-même, du parti d'Aristophane, sauf à ne pas profiter de ses avis.

    * * * * *

    Le Paphlagonien paraît; le charcutier va pour s'enfuir. Les deux
    esclaves le rappellent, lui promettant l'assistance des Chevaliers.

    Les Chevaliers, ainsi nommés parce que chacun d'eux devait entretenir à
    ses frais un cheval de guerre, étaient la classe moyenne, les
    propriétaires aisés, la bourgeoisie de la République. En les choisissant
    pour former le chœur qui donne le titre à la pièce, le poète les lie
    habilement à sa cause. Le langage qu'il leur prête est fait pour leur
    plaire: ils célèbrent la gloire ancienne des Athéniens, promettent de
    rendre toujours à l'État des services gratuits; enfin, comme il ne
    serait pas séant qu'ils chantassent leurs propres louanges, ils chantent
    celles de leurs coursiers; ou plutôt le brillant poète, dans sa
    fantaisie intrépide, confond ensemble et amalgame les chevaux et les
    chevaliers. Ailleurs nous trouverons une personnification aussi
    brillante et aussi vive des -guêpes- attiques.

    Par ce panégyrique des chevaliers, Aristophane indiquait clairement que
    le meilleur gouvernement, à son avis, était une aristocratie tempérée,
    juste-milieu entre un patriciat oppressif et une turbulente démagogie.
    L'aristocratie qui plaisait à Aristophane, comme à Thucydide, à Périclès
    et à Platon, ce n'était pas celle qui prétend être fondée sur la
    naissance ou la fortune, mais celle qui s'acquiert par le mérite et qui
    est, ainsi que son nom l'exprime, «le gouvernement des meilleurs.» Or,
    précisément, la beauté de la véritable démocratie, c'est d'être la
    source féconde de la véritable aristocratie, jamais fermée, toujours
    ouverte à qui se rend digne d'y entrer. C'est ce qu'Aristophane, sans
    doute, comprenait bien en théorie, mais oubliait parfois dans la
    pratique, étant ennemi instinctif et des nouvelles choses et des
    nouvelles gens, et conservateur à l'excès.

    Son esprit était, à vrai dire, plus vif qu'étendu. On peut avoir
    beaucoup d'esprit, et être rétrograde par les idées: nos temps en
    fourniraient plus d'un exemple. Eh bien! Aristophane était ainsi: lui
    aussi, de nos jours, il eût parlé contre les chemins de fer à leur
    naissance. Lui aussi, en toute occasion, se défie du progrès, regrette
    le bon vieux temps, ce temps d'ignorance et de rudes mœurs; «où un marin
    athénien ne savait que demander son gâteau d'orge, et crier: -Ho! ho!
    ryppapaye-!» Il va même parfois jusqu'à présenter la corruption et la
    turpitude morale comme la conséquence naturelle du progrès intellectuel
    de l'époque agitée et critique dans laquelle il vit et que nous
    analyserons.

    * * * * *

    Les Chevaliers viennent, comme on l'a promis, prêter main-forte au
    charcutier, qui peu à peu, se sentant soutenu, s'enhardit. Ils accablent
    le corroyeur des accusations les plus violentes:

    «Infâme! scélérat! braillard! ton audace envahit tout, le pays,
    l'assemblée, les bureaux de finances, le greffe, le tribunal. Tu ravages
    la ville, comme un torrent fangeux. Tu assourdis Athènes de tes
    clameurs. Perché sur une roche, tu guettes l'arrivée des tributs, comme
    un pêcheur les thons.»

    Le corroyeur n'est pas en reste d'invectives. Il y a là un formidable
    assaut d'injures: cela dure pendant plus de deux cent cinquante vers. Il
    faut que vous imaginiez cette abondance d'énormités, qui sans doute
    plaisait au peuple en liesse, comme les ripostes flamboyantes du
    catéchisme poissard dans notre carnaval d'autrefois.

    CLÉON.

    M'opposer un rival à moi! Bah! quand j'ai dévoré un thon bien
    chaud, et bu, par-dessus, un grand pot de vin pur, je me moque des
    généraux de Pylos!

    LE CHARCUTIER.

    Moi, quand j'ai avalé les tripes d'un bœuf avec le ventre d'une
    truie, et bu la sauce par-dessus, je suis capable, tout dégouttant
    de graisse, de hurler plus haut que les orateurs et de faire peur à
    Nicias!

    LE CHŒUR.

    Ton langage me plaît, la seule chose que je n'approuve pas, c'est
    que tu avales toute la sauce à toi tout seul...

    CLÉON, -au charcutier-.

    Je ferai de ta peau un tabouret!

    LE CHARCUTIER.

    Et moi, de la tienne une poche de filou!

    CLÉON.

    Je l'étendrai par terre avec des clous!

    LE CHARCUTIER.

    Je te hacherai menu comme chair à pâté!

    CLÉON.

    Je t'arracherai les paupières!

    LE CHARCUTIER.

    Je te crèverai le jabot!...

    Nous ne citons que les répliques les plus douces. Beaucoup d'autres sont
    trop colorées pour qu'on en puisse donner même une faible idée. Cela
    étonnera peut-être quelques personnes qui ne s'imaginaient pas que
    l'atticisme admît de pareilles libertés. Ces mêmes personnes, sans
    doute, expurgeraient Molière, au nom de la morale, et même Mme de
    Sévigné, au nom du bon goût. Les Athéniens étaient encore moins délicats
    que Mme de Sévigné et que Molière. Pourtant il est à croire que les
    Athéniens se connaissaient en atticisme. Mais les bienséances du Midi ne
    sont pas celles du Nord, et qui dit -convenances- dit _conventions_. La
    morale est une et identique dans ses principes; mais ses applications
    varient à l'infini, comme le thermomètre et le baromètre montent et
    descendent.

    Les deux rivaux font gloire, à qui mieux mieux, de leur friponnerie et
    de leur impudence. Le charcutier, comme Scapin, se vante de son habileté
    qui fut précoce. Il n'était pas plus haut que cela, qu'il se signalait
    déjà par cent tours d'adresse jolis:

    «Dès mon enfance, je savais plus d'un tour. Pour attraper les
    cuisiniers, je leur disais: O mes amis, regardez donc! une hirondelle!
    Voilà le printemps!... Eux de regarder; moi, pendant ce temps, je leur
    chipais de bons morceaux... Ordinairement, ils n'y voyaient que du feu.
    Mais, si l'un d'eux s'apercevait du tour, vite je cachais la viande
    entre mes fesses, et je niais par tous les dieux! Ce qui fit dire à un
    orateur: «Voilà un enfant qui ira loin; il y a en lui l'étoffe d'un
    homme d'État!»

    Le charcutier, par sa vive éloquence et ses chaudes répliques, prélude à
    sa victoire, et prouve déjà, dans cette première lutte, qu'il mérite
    mieux de gouverner.

    Bientôt, en effet, il triomphe devant le Sénat, qu'il achète en lui
    promettant les sardines à bon marché, et en lui offrant un peu de
    coriandre et de ciboules pour les assaisonner. Le chœur, son fidèle
    allié, avait eu soin de le munir préalablement d'utiles conseils:
    «Frotte-toi le cou avec ce saindoux, et tu glisseras entre les mains de
    la calomnie...»

    * * * * *

    Après une admirable parabase, dont nous reparlerons plus tard, le
    charcutier vient faire un récit animé de cette victoire devant le Sénat.
    C'est une vive parodie des manœuvres et des stratagèmes employés par les
    orateurs pour tromper l'auditoire, et une mordante raillerie de la
    crédulité et de la mobilité des assemblées.

    Mais le corroyeur espère bien prendre sa revanche devant le Peuple.
    C'est ici une des scènes capitales de la pièce, une scène homérique et
    rabelaisienne, d'une philosophie profonde, d'une admirable bouffonnerie.

    CLÉON.

    Je te traînerai devant le Peuple, pour avoir justice de toi!

    LE CHARCUTIER.

    Moi aussi, je t'y traînerai et je te dénoncerai encore bien plus!

    CLÉON.

    Mais, misérable, le Peuple ne te croit pas; moi, je me moque de lui
    tant que je veux!

    LE CHARCUTIER.

    Comme il est sûr que le peuple est à lui!

    CLÉON.

    Oui, car je sais les friandises qui lui plaisent.

    LE CHARCUTIER.

    Bon! Tu fais comme les nourrices: tu goûtes avant lui chaque chose
    et lui en mets dans la bouche une miette, puis tu en avales trois
    fois plus que lui.

    CLÉON.

    Grâce à mon habileté, je sais lui élargir ou lui resserrer le
    gosier...

    * * * * *

    Peuple paraît enfin. Le poëte a fait longtemps attendre son entrée pour
    la mieux préparer. Ainsi fera Molière pour Tartuffe. L'entrée du
    bonhomme Peuple est excellente.

    PEUPLE.

    Quel tapage! Allons, hors d'ici! décampez de devant ma porte!...
    Voyez un peu! ils en ont fait tomber le rameau d'olivier... Ah!
    c'est toi, Paphlagonien; qui est-ce qui te fait du mal?

    CLÉON.

    C'est cet homme et ces gamins-là, qui me battent à cause de toi.

    PEUPLE.

    Comment cela?

    CLÉON.

    Parce que je t'aime, ô peuple, et te chéris...

    Alors chacun des deux adversaires, tour à tour, essaye de se faire
    valoir auprès du bonhomme.

    CLÉON.

    Peuple, convoque vite l'assemblée, afin de connaître lequel de nous
    deux t'est le plus dévoué et mérite tes faveurs.

    LE CHARCUTIER.

    Oui, décide entre nous, pourvu que ce ne soit pas dans la Pnyx!

    LE PEUPLE.

    Je ne saurais siéger ailleurs: on se rendra à la Pnyx comme de
    coutume.

    LE CHARCUTIER.

    Ah! malheureux! je suis perdu! Chez lui, ce vieillard est le plus
    raisonnable des hommes; mais, sitôt qu'il siége sur ces bancs de
    pierre là-bas, aussitôt il baye aux corneilles.

    * * * * *

    Ici probablement la scène changeait et représentait la Pnyx.

    Le charcutier, pour gagner la victoire, promet à Peuple de le bien
    nourrir, de le dorloter comme il faut. Il commence par lui apporter un
    bon coussin, qu'il a cousu lui-même. «Allons, soulève-toi, cher maître,
    et repose plus mollement ce derrière qui s'est tant fatigué en ramant à
    Salamine!»

    * * * * *

    Aux bouffonneries se mêlent des paroles sérieuses. «On te connaît, dit
    le charcutier à Cléon, tu veux que la guerre enveloppe comme d'un
    brouillard tes friponneries, que le peuple n'y voie goutte, et que la
    nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, le réduisent à n'espérer
    qu'en toi. Mais, si jamais la paix lui est rendue, s'il retourne à ses
    champs se réconforter avec du pain frais et saluer ses chères olives, il
    saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il
    se lèvera, plein de haine et de rage, brûlant de voter contre toi. Tu le
    sais, et c'est pour cela que tu le berces de tes mensonges!»

    * * * * *

    Le Paphlagonien, de son côté, s'évertue et proteste, et fait assaut de
    zèle. Les deux rivaux luttent de platitude avec fierté...

    Combien de fois avons-nous assisté, depuis quinze ans, à des luttes
    pareilles!

    CLÉON, _au bonhomme Peuple_.

    Ah! tu ne trouveras jamais d'ami plus dévoué que moi! Seul j'ai su
    étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la
    ville, que je ne sonne aussitôt l'alarme!

    LE CHARCUTIER.

    Oui, tu fais comme les pêcheurs d'anguilles: si l'eau reste calme,
    ils ne prennent rien; mais, après qu'ils ont agité la vase, la
    pêche est bonne. Et toi aussi tu pêches en eau trouble, et pour
    cela tu imagines des complots...

    Le charcutier donne encore au bonhomme un manteau à manches pour l'hiver
    et une paire de souliers; Peuple, tout doucement, se sent attendrir, et
    témoigne au charcutier sa royale satisfaction. «À mon avis, dit-il, nul
    citoyen, de tous ceux que je connais, n'a si bien mérité du Peuple, ni
    ne s'est montré aussi dévoué à la ville et à mes orteils.»

    LE CHARCUTIER, _encouragé par son succès_.

    Tiens, voici une boîte d'onguent pour les plaies de tes jambes.

    CLÉON.

    Permets que j'ôte tes cheveux blancs, pour te rajeunir.

    LE CHARCUTIER.

    Prends cette queue de lièvre, pour essuyer tes yeux.

    CLÉON.

    Quand tu te moucheras, ô Peuple, essuie tes doigts à mes cheveux!

    LE CHARCUTIER.

    Aux miens!

    CLÉON.

    Aux miens!

    Qu'on se figure ces jeux de scène: quel mouvement!... Quelle brûlante
    verve!... Et quels immenses éclats de rire dans le public!...

    Que dire de la joute d'oracles qui vient ensuite? Et de ces répliques
    entrechoquées, comme celles de Bartholo et de Figaro plaidant!...

    Les orateurs aimaient beaucoup à s'appuyer sur des textes d'oracles.
    Aussi, lorsque le bonhomme Peuple ne veut plus de Cléon pour intendant
    et lui redemande l'anneau, signe de ses fonctions, Cléon s'écrie:

    Maître, je t'en conjure, ne décide rien avant d'avoir entendu mes
    oracles!

    LE CHARCUTIER.

    Et les miens!...

    CLÉON.

    Mes oracles disent que tu dois, couronné de roses, régner sur la
    terre entière!

    LE CHARCUTIER.

    Les miens, que revêtu d'une robe de pourpre brodée à l'aiguille, et
    couronne en tête, tu parcourras la Thrace sur un char d'or!

    PEUPLE.

    Va me chercher tes oracles, afin qu'il les entende.

    LE CHARCUTIER.

    Volontiers.

    PEUPLE.

    Et toi, apporte aussi les tiens.

    CLÉON.

    J'y cours.

    LE CHARCUTIER.

    J'y cours aussi: rien de mieux.

    * * * * *

    Au bout de quelques instants, ils reviennent, apportant chacun des
    monceaux d'oracles.

    CLÉON.

    Tiens, regarde!... Et je ne les apporte pas tous!

    LE CHARCUTIER.

    Ouf! je crève sous le poids, et je n'apporte pas tout!

    PEUPLE.

    Qu'est ceci?

    CLÉON.

    Des oracles.

    PEUPLE.

    Tout cela?

    CLÉON.

    Tout cela. Tu en es étonné?... Mais j'en ai encore une caisse
    pleine.

    LE CHARCUTIER.

    Et moi, deux chambres et mon grenier.

    PEUPLE.

    Allons, lisez-les moi, et d'abord celui que j'aime tant, où il est
    dit que je serai «l'aigle planant dans les nues!»

    Après l'assaut d'oracles, il y en a un autre, d'offrandes culinaires,
    digne de Rabelais: croûtes contre gâteaux, sauces contre purées,
    andouilles contre poissons, le tout au profit du bonhomme Peuple et de
    son ventre souverain.

    * * * * *

    À ces caricatures d'une gaieté si franche le poëte mêle de graves
    leçons, tempérées par de délicates flatteries:

    LE CHŒUR.

    O Peuple, ta puissance est grande: tous les hommes te craignent
    comme un maître absolu; mais tu es facile à séduire! tu te plais à
    être flatté, trompé; tu écoutes, bouche béante, chaque orateur, et
    ton esprit va et vient avec eux.

    PEUPLE.

    Ah! qu'il n'y en a guère, d'esprit, sous vos cheveux, si vous
    croyez que je ne sais pas ce que je fais. C'est à dessein que j'ai
    l'air imbécile. J'aime à boire tout le jour, et me plais à nourrir
    un ministre voleur; mais, quand il est plein, je le frappe, il
    tombe.

    LE CHŒUR.

    Rien de mieux, si, comme tu le prétends, tu mets du calcul dans
    cette conduite, si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des
    victimes publiques, et qu'ensuite, en guise de provisions, tu
    prennes le plus gras pour l'immoler et le manger.

    PEUPLE.

    Oui, voilà comme j'attrape ceux qui se croient bien fins et pensent
    me tromper! je les suis de l'œil, sans en avoir l'air, pendant
    qu'ils me volent; ensuite je leur fourre un jugement dans la gorge,
    et ils rendent tout ce qu'ils ont pris.

    * * * * *

    Enfin Cléon, vaincu encore une fois, devant le Peuple comme devant le
    Sénat, est livré au charcutier son vainqueur.

    Puis on voit reparaître Peuple, régénéré et rajeuni par les soins du
    charcutier, qui l'a fait bouillir dans sa marmite, comme Médée le vieil
    Éson. Il est paré élégamment, quoiqu'à la vieille mode. Il est brillant
    de paix, de bien-être et d'honneur. Il a recouvré la vigueur de son
    esprit comme de son corps, et rougit de son imbécillité passée,--qui
    était donc plus réelle qu'il ne l'avouait.--Agoracrite, de son côté,
    n'est plus dès-lors, évidemment, le charcutier impudent et fripon, mais
    Aristophane lui-même. Aristophane se sert de sa fiction comme d'un
    masque qu'il ôte ou reprend à son gré (Rabelais fera de même). Selon le
    moment, dans la même pièce, Aristophane appelle la ville d'Athènes «la
    République des Gobe-mouches,» τήν κεχηναίων πόλιν, ou bien
    c'est ensuite, «l'antique Athènes, couronnée de violettes, la belle et
    brillante Ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d'or!»

    Il sait que ses concitoyens riront volontiers de ses railleries sur leur
    légèreté et leur mobilité, s'il caresse leur patriotisme.

    Telle est cette comédie pleine de verve, si mal appréciée par La Harpe,
    et beaucoup mieux par M. Grote: «C'est, dit-il, le chef-d'œuvre de la
    comédie, diffamatoire. L'effet produit sur l'auditoire athénien quand
    cette pièce fut jouée à la fête Lénéenne (janvier 424 av. J.-C., six
    mois environ après la prise de Sphactérie), en présence de Cléon
    lui-même et de la plupart des chevaliers réels, a dû être puissant au
    delà de ce que nous pouvons facilement nous imaginer aujourd'hui. Que
    Cléon ait pu se maintenir après cet humiliant éclat, ce n'est pas une
    faible preuve de sa vigueur et de sa capacité intellectuelles. Son
    influence ne semble pas en avoir été diminuée.--Non pas, du moins, d'une
    manière permanente. Car non-seulement nous le voyons le plus fort
    adversaire de la paix pendant les deux années suivantes, mais il y a
    lieu de croire que le poëte jugea à propos de baisser le ton à l'égard
    de ce puissant ennemi.--La plupart des écrivains sont tellement disposés
    à trouver Cléon coupable, qu'ils se contentent d'Aristophane comme
    témoin contre lui, bien que nul autre homme public, d'aucune époque ni
    d'aucune nation, n'ait jamais été condamné sur une telle preuve.
    Personne ne songe à juger sir Robert Walpole, ni M. Fox, ni Mirabeau,
    d'après les nombreux pamphlets mis en circulation contre eux. Personne
    ne prendra _Punch_ comme mesure d'un homme d'État anglais, ni le
    _Charivari,_ d'un homme d'État français. L'incomparable mérite comique
    des _Chevaliers_ d'Aristophane n'est qu'une raison de plus de se défier
    de la ressemblance de son portrait avec le vrai Cléon[17].»

    * * * * *

    En résumé, l'exposition vive et amusante faite par les deux esclaves qui
    entrent en poussant des mugissements fantastiques; le portrait si fin du
    bonhomme Peuple, qui rappelle les têtes de vieillards d'Holbein; les
    scènes si hardies où le poëte se sert des libertés de la démocratie pour
    en attaquer les excès; les luttes prolongées, et pourtant variées, du
    charcutier avec le corroyeur; leurs assauts d'impudence, d'effronterie,
    de coups de poings et de coups de tripes, leurs plaisanteries,
    grossières et jolies tour à tour, mais abondantes comme les eaux dans
    les montagnes; enfin la métamorphose joyeuse et touchante de Peuple,
    rajeuni et régénéré, entouré de trêves de trente ans, personnifiées en
    de belles jeunes femmes, et cette marche triomphale accompagnée de
    fanfares; tout cela valut au poëte une nouvelle victoire, dans un sujet
    si délicat, si hasardeux! Par sa gaieté et son adresse il fit applaudir
    son audace. Il obtint encore cette fois le premier prix, par-dessus
    Aristomène et Cratinos.

    Aristophane aimait à rappeler cette victoire et n'en parlait qu'avec
    orgueil. Il se vante, en plusieurs endroits, du courage herculéen qu'il
    a déployé, au début de sa carrière, en attaquant un monstre affreux.

    * * * * *

    En effet, ne l'oublions pas, la hardiesse du poëte comique, en cette
    circonstance, était moins de faire la caricature du peuple et de la
    démocratie elle-même que d'attaquer son meneur redouté. Car, selon la
    remarque de Macchiavel, «du peuple on peut médire sans danger, même là
    où il règne; mais, des princes, c'est autre chose.» Or Cléon, à ce
    moment-là, ayant remplacé Périclès, était en quelque sorte le prince de
    cette mobile démocratie.

    On voit par cet exemple comment la liberté de la comédie _ancienne_
    n'était limitée que par la faveur ou la défaveur du public. Cette sorte
    de journalisme oral pouvait aller aussi loin qu'il voulait, à la seule
    condition de se faire applaudir.

    Imaginez-vous la représentation d'une pareille pièce. Quelle journée! et
    que d'émotions! N'est-ce pas bien là cette Athènes que Bossuet définit
    ainsi: «Une ville où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient
    tous les jours de nouveaux spectacles?»

    Shakespeare, dans ses drames de _Coriolan_, de _Jules César_ et de
    _Richard_ III, a fait aussi d'admirables peintures du peuple, de sa
    crédulité, de sa mobilité, qui sont les mêmes dans tous les temps; il
    n'a pas effacé Aristophane. L'un et l'autre sont également vrais, par
    des procédés différents: Shakespeare, Anglais et réaliste, nous fait
    mieux voir la bête à mille têtes; Aristophane, Grec et idéaliste, les
    réunit en une seule et fait du peuple une personne. L'un met en
    mouvement la foule, comme les flots de l'Océan; l'autre la résume en un
    type et anime une abstraction, qui semble une réalité. Shakespeare n'a
    aucun parti pris, que de peindre la nature humaine; Aristophane en a un
    autre, et très-arrêté: c'est de combattre la démagogie, et même
    quelquefois la démocratie.

    Mais ce que l'on nommait alors démocratie, n'était pas encore, tant s'en
    faut, la démocratie véritable. «Le vrai malheur d'Athènes, non plus que
    d'aucune cité antique, dit M. Havet, n'a pas été d'aller jusqu'à la
    démocratie, mais plutôt de n'y pas atteindre. On ne voit nulle part,
    dans le monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais des
    villes sujettes d'une autre ville, et, dans la ville maîtresse, une
    population d'esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n'était pas
    _citoyen_, il n'y avait pas de droit proprement dit. Si c'était une
    grande nouveauté dans la physique que de briser la voûte de cette
    sphère, d'un si court rayon, où on enfermait l'univers, comme l'osèrent
    Démocrite et Épicure, ce ne fut pas une tentative moins hardie, dans la
    philosophie morale, que de franchir les bornes de _la cité_, comme le
    firent les stoïciens. Les socratiques ne s'occupaient encore que de _la
    cité_, et là point d'inégalité, point de maître; on buvait, comme dit
    Platon, le vin pur de la liberté, on s'en enivrait jusqu'au délire, et
    la raison des sages se heurtait avec colère aux folies démagogiques qui
    s'étalaient de toutes parts. Il nous est facile aujourd'hui de
    reconnaître que le véritable principe de ces excès n'était pas l'égalité
    établie entre les citoyens, mais, au contraire, l'inégalité sur laquelle
    _la cité_ était fondée. Et d'abord les délibérations de la multitude,
    amassée sur la place publique, seraient devenues chose impossible si
    dans le peuple eussent été compris les esclaves, et plus impossible
    encore si ces sujets d'Athènes, qu'on appelait ses alliés, eussent été
    tenus pour Athéniens, et n'avaient fait qu'un avec les habitants de
    l'Attique. Ainsi disparaissaient d'un seul coup l'extrême mobilité d'un
    gouvernement à vingt mille têtes, absolument incapable d'aucune suite;
    l'influence des démagogues tournant au vent de leur parole une foule
    assemblée deux ou trois fois par mois comme pour un spectacle; le
    scandale de la souveraineté exercée pour un salaire[18] par une
    population besogneuse, qui subsistait des oboles de l'agora ou des
    tribunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un service,
    mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si ceux qui
    montent un navire ont coutume de tirer au sort celui qui gouvernera le
    vaisseau; une justice capricieuse comme une loterie, faite non pour les
    jugés, mais pour les juges, car il fallait leur fournir des procès pour
    les faire vivre, et ils recevaient, pour ainsi dire, des _bons_ pour
    juger comme ils auraient reçu des _bons_ de pain; enfin les malheureux
    alliés faisant principalement les frais de cette justice, comme
    l'atteste Xénophon, et forcés, pour l'alimenter, de s'en venir plaider
    dans Athènes. Toutes ces misères ne résultaient pas de ce que la
    république athénienne était une démocratie, mais bien de ce qu'elle
    était la démocratie de quelques-uns, et non pas de tous. Cette multitude
    exerçait en réalité une tyrannie, et, comme les tyrans, elle usait de sa
    puissance pour satisfaire ses envies et pour se dispenser de ses
    devoirs. Elle voulait régner par la guerre et elle ne voulait pas faire
    la guerre: elle payait donc des mercenaires, et c'est la plainte
    perpétuelle des bons citoyens; mais avec quoi les payait-elle? Avec
    l'argent des _sujets_. Sans les sujets, il n'y aurait pas eu de
    mercenaires, car qui les aurait payés? Et, sans les esclaves, il n'y
    aurait pas eu non plus de mercenaires: car, si tous les habitants
    avaient été des citoyens, Athènes n'aurait pas eu besoin d'étrangers
    pour se défendre. La multitude voulait encore avoir des fêtes, des
    spectacles, des distributions; elle payait tout cela, avec quoi encore?
    Toujours avec l'argent des sujets. Et, comme ce n'étaient pas ses
    propres deniers qu'elle administrait, ni les fruits de son travail, mais
    ceux du travail d'autrui, elle les administrait mal, et perdait en
    dépenses folles les ressources des services publics. Enfin toutes les
    misères privées ou publiques, toutes les espèces d'infériorité que
    l'esclavage entraîne avec soi, Athènes y était condamnée, ainsi que le
    monde ancien tout entier. Il ne s'agissait donc pas, pour la délivrer
    des maux qu'elle souffrait ou la mettre à couvert des périls dont elle
    était menacée, de restreindre chez elle la démocratie; tout au contraire
    il aurait fallu l'élargir, là comme dans toutes les cités du monde
    antique, l'étendre jusqu'où la démocratie moderne s'est étendue, et
    faire de l'empire d'Athènes, ou plutôt de la Grèce elle-même, ce que
    nous appelons une nation, dont tous les membres, égaux et libres,
    servent au même titre la patrie, et ne sont sujets que de la loi[19].»

    * * * * *

    Ne laissons pas cependant d'admirer la noble race athénienne. Quelle
    autre a plus fait pour la gloire et pour les progrès de l'humanité? Dans
    son amour de l'idéal, elle aurait voulu devancer les siècles; mais à
    toute chose il faut le temps pour se développer et pour mûrir. C'est
    donc l'honneur d'Athènes, et non pas son erreur, quoi qu'en aient dit
    Aristophane, et avant lui les pythagoriciens, et après lui les
    socratiques, d'avoir conçu et essayé la démocratie avant le temps. «Elle
    a aimé, du moins pour ses citoyens, l'égalité, le droit, la seule
    souveraineté de la loi et de l'opinion; elle a fait voir dans
    l'antiquité l'effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté
    humaine, eût fait jusqu'alors vers l'idéal politique: la république de
    l'avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant déjà
    grandes[20].»

    * * * * *

    Le patriotisme d'Aristophane l'empêchait d'étendre ses regards vers
    l'avenir: il ne s'attachait qu'au présent, et même il eût voulu ramener
    le passé.

    Dès cette époque, cinq siècles avant notre ère, la religion et la
    philosophie, par suite, la littérature et l'art, commençaient à être
    travaillés d'une crise de rénovation et de révolution qui ne devait
    aboutir que longtemps après, sous le nom de christianisme. Aristophane,
    dont l'imagination était si hardie, était d'une raison prudente à
    l'excès. Effrayé de l'ébranlement général des esprits, inquiet aussi et
    irrité des excès démocratiques, il se déclare à la fois l'adversaire de
    la démagogie, ennemie de l'ordre, de la sophistique, qui renverse les
    croyances, de la nouvelle tragédie, qui prêche une morale téméraire et
    qui abuse du pathétique en l'excitant par de mauvais moyens. Il
    personnifie la première dans Cléon, la seconde dans Socrate, la
    troisième dans Euripide. En toute chose, il déteste l'excès et craint la
    nouveauté; il prêche les anciennes mœurs, l'ancienne religion,
    l'ancienne politique, l'ancienne tragédie, les anciennes formes et les
    anciennes idées.

    * * * * *

    Pour nous modernes, qui sommes instruits par la longue suite des
    événements historiques accumulés pendant vingt-deux siècles depuis lors,
    une vérité est évidente:

    Il y a tel progrès qui ne peut s'accomplir pour l'humanité tout entière
    qu'en brisant le peuple qui l'accomplit. Telle nation enfante une grande
    révolution dont profiteront tous les autres peuples, et est destinée
    elle-même à périr dans l'enfantement. Aristophane avait-il le vague
    pressentiment de cette vérité, que les destins de la Grèce et de Rome
    devaient manifester plus tard? et était-il moins soucieux du progrès de
    l'humanité que du danger de sa patrie? On pourrait le lui pardonner.




    LA PAIX.


    Le plus immédiat de ces dangers était cette guerre du Péloponnèse que
    perpétuait l'égoïste ambition des démagogues. Aussi Aristophane y
    revient-il sans cesse.

    La comédie intitulée _la Paix_ présente sous une nouvelle forme la même
    idée que la pièce des _Acharnéens_: il faut mettre fin à cette funeste
    guerre. Mais l'imagination du poëte sait créer des allégories variées,
    pour ne point lasser le public. Quoique le sujet soit le même au fond,
    vous allez voir que les deux pièces ne se ressemblent guère.

    Une didascalie[21] nouvellement découverte établit d'une manière
    authentique que _la Paix_ fut représentée aux grandes Dionysies de
    l'année 421; cette pièce fut donc montée peu de temps avant la
    conclusion de la paix appelée de Nicias, qui mit un terme à la première
    partie de la guerre du Péloponnèse et qui devait, de l'aveu de tout le
    monde, finir à jamais cette guerre désastreuse des États grecs.

    Le sujet de _la Paix_ est au fond le même que celui des _Acharnéens_;
    seulement la paix qui dans cette dernière pièce n'est que le vœu d'un
    individu, est ici l'objet des désirs de tout le monde: dans _les
    Acharnéens_, le chœur était contraire à la paix; dans _la Paix_, il se
    compose de paysans de l'Attique et de Grecs de toutes les contrées,
    regrettant tous vivement la paix[22]. Mais la comédie des _Acharnéens_
    est bien supérieure en intérêt dramatique à celle qui a pour titre: _la
    Paix_. Celle-ci manque d'unité et de vigueur.

    Il y aurait à rapprocher de ces deux comédies d'Aristophane contre la
    guerre, tant de pages ironiques et éloquentes de Rabelais, de Montaigne,
    de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, pages que
    l'on pourrait appeler l'honneur de la raison et de l'humanité, mais qui
    n'ont fait jusqu'à présent triompher ni l'une ni l'autre.

    * * * * *

    Voici la comédie d'Aristophane:

    Un personnage nommé Trygée (comme qui dirait _Vigneron_, ou plutôt
    _Vendangeur_) ouvre la scène en se disposant à monter au ciel sur un
    certain escarbot d'une nature si disgracieuse que l'esclave chargé de le
    nourrir demande aux spectateurs s'ils pourraient lui vendre _un nez
    bouché_. Trygée a pris une résolution: c'est d'aller apprendre de
    Jupiter lui-même pourquoi depuis tant d'années, et toujours, et sans
    fin, il laisse les Athéniens en proie aux calamités de la guerre. Les
    filles du bonhomme essayent en vain de le retenir. Il excite _son
    Pégase_, comme il l'appelle, se recommande au machiniste, craignant de
    se casser le cou, et commence son ascension grotesque.

    Cet escarbot était, en même temps qu'un souvenir ésopique, une parodie
    du coursier ailé sur lequel le Bellérophon d'Euripide s'enlevait dans
    les airs, et une critique des machines qui embarrassaient le début de
    cette tragédie.

    * * * * *

    La scène change presque aussitôt, et représente le ciel. Lorsque Trygée
    sur sa monture, approche de la demeure des dieux, Mercure, qui joue là à
    peu près le rôle de saint Pierre dans nos fabliaux, Mercure sentant une
    odeur de mortel, comme Don Juan _odor di femina_, reçoit d'abord notre
    voyageur en portier bourru. Mais Trygée graisse le marteau, un bon plat
    de viande adoucit Mercure. C'est bien là le Mercure de la légende et des
    poëmes homériques: venu au monde le matin, à midi il joue de la cithare,
    le soir il vole les bœufs d'Apollon, les tue, les fait cuire, et en
    mange une partie; premier type de Gargantua, qui _soubdain qu'il fut
    nay, à haulte voix s'escrioyt: À boire, à boire, à boire_! Mercure
    était, après Hercule, le plus goinfre de cet Olympe grand mangeur!

    Amadoué par ce plat de viande, le portier du ciel consent à répondre aux
    questions de Trygée. Il lui apprend que les dieux, irrités de la folie
    des Grecs, ont déménagé depuis la veille, et se sont retirés bien loin,
    bien loin, tout au fond de la calotte du ciel. Ils l'ont laissé, lui,
    pour garder la vaisselle, les petits pots, les petites marmites, les
    petites tables, les petites amphores. Ils ont installé la Guerre dans la
    demeure qu'ils occupaient eux-mêmes et lui ont donné tout pouvoir de
    faire des Grecs ce que bon lui semblerait. Puis ils sont allés aussi
    haut que possible pour ne plus voir vos combats et ne plus entendre vos
    prières.

    TRYGÉE.

    Et pourquoi en usent-ils de la sorte à notre égard?

    MERCURE.

    Parce qu'ils vous ont plus d'une fois ménagé l'occasion de faire la
    paix, et que, les uns comme les autres, vous avez préféré la
    guerre. Les Lacédémoniens remportaient-ils le plus mince avantage?
    «Par Castor et Pollux, s'écriaient-ils, il en cuira aux Athéniens!»
    Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Laconiens
    venaient-ils faire des ouvertures de paix? «Par Cérès, disiez-vous,
    ce n'est pas nous qu'on attrapera! Non, par Jupiter, nous ne les
    écouterons point! Ils reviendront toujours, tant que nous aurons
    Pylos!»

    TRYGÉE.

    Oui, c'est bien là le style de nos gens.

    La Guerre donc a pris la place de Jupiter et règne à présent sur les
    hommes. Elle a commencé par enfermer la Paix dans une caverne profonde,
    qu'elle a obstruée d'un monceau de pierres.

    C'est là encore une parodie des tragédies, où l'on voyait plusieurs
    cavernes de cette sorte: Antigone, par exemple, est enfermée ainsi.

    À présent la Guerre s'apprête à broyer dans un grand mortier les villes
    grecques. Elles sont désignées par leurs productions: les poireaux,
    l'ail, le miel attique, avec force jeu de mots et calembours.

    * * * * *

    La Guerre paraît alors, à peu près comme la Mort dans la tragédie
    d'_Alceste_: elle est accompagnée de son serviteur Vacarme, à qui elle
    ordonne de lui apporter un pilon.

    «Nous n'en avons point, dit Vacarme, nous ne sommes emménagés que
    d'hier.

    --Va m'en chercher un à Athènes, et lestement...»

    Vacarme revient presque aussitôt:

    «Hélas! les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui broyait
    l'Hellade.»

    En effet, Cléon avait été tué, en 422, un an avant la représentation de
    cette comédie, dans un combat devant Amphipolis, le même jour que le
    général des Lacédémoniens, Brasidas; et c'était cette double mort qui
    avait donné lieu à _la paix_, ou plutôt à la trêve trop courte, occasion
    de cette pièce.

    On s'étonne que le poëte continue d'attaquer un homme mort; on ne
    s'étonne pas moins que les Athéniens le permettent. On est tenté de dire
    à Aristophane, ce que lui-même fait dire par Trygée à Mercure un peu
    plus loin: «Assez, assez, puissant Hermès; cesse de prononcer ce nom,
    laisse cet homme aux enfers, où il est maintenant; il n'est plus à nous,
    mais à toi.» Cependant, même après cette parole très-juste, le poëte y
    revient, et à plusieurs reprises, et plus violemment que jamais.--Nous
    le verrons s'acharner de même sur Euripide jusque dans les enfers. Ses
    convictions sont si profondes et si ardentes, qu'il suit ses haines
    au-delà du tombeau.

    Avant que la Guerre et Vacarme aient trouvé un nouveau pilon, Trygée se
    hâte de convoquer les laboureurs, les ouvriers et les marchands,--les
    habitants, les étrangers, domiciliés ou non,--les insulaires, les Grecs
    de tout pays, pour délivrer la Paix. Tous accourent avec des leviers,
    des pioches, des cordes, afin de débarrasser l'accès de la caverne, et
    font une entrée de ballet d'un entrain bacchique, qui donne une idée de
    l'ivresse joyeuse des Dionysies.

    LE CHŒUR.

    Allons, que faut-il faire? ordonne, dirige; je jure de travailler
    aujourd'hui sans relâche, jusqu'à ce qu'avec nos leviers et nos
    engins nous ayons ramené à la lumière la plus grande de toutes les
    déesses, celle à qui la vigne est le plus chère.

    TRYGÉE.

    Silence! si la Guerre entendait vos cris de joie, elle bondirait
    furieuse hors de sa retraite.

    LE CHŒUR.

    C'est qu'une telle entreprise nous remplit d'allégresse. Ah!
    qu'elle diffère de ce décret qui nous commandait de venir avec des
    vivres pour trois jours[23]!

    TRYGÉE.

    Prenons garde que, du fond des enfers, ce Cerbère maudit[24], par
    ses hurlements furieux, ne nous empêche encore, comme quand il
    était sur la terre, de délivrer la déesse.

    LE CHŒUR.

    Quand une fois nous la tiendrons, rien au monde ne pourra nous la
    ravir. Iou! iou!

    TRYGÉE.

    Mes amis, vous me faites mourir avec vos cris! Si le monstre
    accourt[25], il foulera tout sous ses pieds.

    LE CHŒUR.

    Qu'il foule, qu'il écrase, qu'il bouleverse tout! Nous ne saurions
    modérer notre joie!

    TRYGÉE.

    Qu'est-ce donc, citoyens? qu'avez-vous? Au nom des dieux, quelle
    mouche vous pique? ne gâtez pas par vos gambades la plus belle des
    entreprises!

    LE CHŒUR.

    Ce n'est pas moi, ce sont mes jambes qui sautent de joie.

    TRYGÉE.

    Assez! Allons, cessez, cessez de gambader.

    LE CHŒUR.

    Tiens, j'ai fini.

    TRYGÉE.

    Vous le dites, mais vous ne finissez pas.

    LE CHŒUR.

    Une fois encore, et je finis.

    TRYGÉE.

    Une seule donc, et rien de plus.

    LE CHŒUR.

    Nous cessons de danser, pour te servir.

    TRYGÉE.

    Mais, voyez, vous ne cessez pas du tout!

    LE CHŒUR.

    Encore cette échappée de la jambe droite, et, par Jupiter, c'est
    fini.

    TRYGÉE.

    Allons, je vous l'accorde; mais cessez de m'inquiéter.

    LE CHŒUR.

    La gauche réclame aussi ses droits. Quelle joie! je ne me sens pas
    d'aise! je pète, je ris! Déposer le bouclier, c'est plus, pour moi,
    que dépouiller la vieillesse[26].

    TRYGÉE.

    Ne vous réjouissez pas encore, vous n'êtes pas assurés du succès.
    Mais, quand vous tiendrez la déesse, alors chantez, riez, criez:
    car vous pourrez alors, à votre bon plaisir, naviguer ou rester
    chez vous, faire l'amour ou dormir, assister aux fêtes et aux
    processions, jouer au cottabe[27], vivre en Sybarite, et crier:
    Iou, iou!

    Quelle vivacité! et quelle fantaisie! Cela rappelle cet avocat bizarre
    consulté par M. de Pourceaugnac, et qui ne lui répond qu'en sautant et
    qu'en rebondissant comme une balle élastique: on voudrait en vain
    l'arrêter.

    Mais ici ce n'est pas un homme, c'est le chœur tout entier qui gambade
    en criant, et que Trygée veut en vain retenir. Figurez-vous cette sorte
    de ballet orgiaque, ces bonds et ces cris fantastiques.

    Enfin, tous se mettent à l'ouvrage, mais avec plus ou moins de zèle,
    plus ou moins d'amour pour la Paix: les Béotiens mollement; c'était leur
    caractère, en toute chose, d'être mous et lourds; les Argiens plus
    mollement encore, parce que la guerre leur profitait et qu'ils
    recevaient tour à tour des subsides des deux partis; il y a dans tout ce
    passage une multitude d'allusions qui étaient transparentes pour les
    contemporains; les uns tirent les cordes dans un sens, les autres tirent
    en sens contraire. Les Lacédémoniens y vont de tout cœur: c'étaient eux
    qui récemment, après la mort de leur général Brasidas, s'étaient décidés
    à faire des propositions de paix. Les Mégariens n'avancent guère: la
    faim a épuisé leurs forces (rappelez-vous la scène du Mégarien, avec ses
    deux filles, dans la comédie des _Acharnéens_). Les laboureurs Athéniens
    sont ceux qui, avec les Laconiens, font le plus avancer l'ouvrage.
    Mercure et Trygée les excitent et prêchent d'exemple.

    L'entrée de la caverne est, à la fin, déblayée, et l'on en voit sortir
    la Paix, suivie de l'Automne chargée de fruits, et de la belle Théoria,
    patronne des processions et des fêtes. Ces déesses répandent sur leur
    passage mille parfums délicieux, et ramènent avec elles tous les biens
    de la vie: vendanges, banquets, dionysies, flûtes harmonieuses, joies de
    la comédie, chants de Sophocle, grives, petits vers d'Euripide!...

    Aristophane semble ne laisser échapper ce demi-éloge d'Euripide que pour
    donner lieu tout de suite à une réplique désobligeante de Trygée. Un peu
    plus loin, il reparle de Sophocle, pour l'accuser d'avarice. Cratinos
    est traité d'ivrogne. Ainsi le poëte comique ne respecte rien: ceux-là
    même qu'il honore en certains moments, dans d'autres il les ridiculise.
    Les spectateurs, ici encore, payent leur tribut, comme les hommes
    illustres, à la toute-puissante comédie, au bon plaisir de la malice et
    de la joie: Trygée, les parcourant des yeux, montre du doigt à Mercure
    le fabricant d'aigrettes qui s'arrache les cheveux, le faiseur de hoyaux
    qui se moque du fourbisseur de sabres, le marchand de faulx qui se
    réjouit et qui fait la nique au marchand de lances: les lances désormais
    serviront d'échalas pour soutenir les vignes... Le public, du reste, est
    toujours content quand on le met de la partie, quand l'auteur comique le
    mêle à la pièce, parce que le spectateur alors, devenant acteur en même
    temps, s'intéresse par l'amour-propre à la comédie. Bien que la fiction
    dramatique en soit quelque peu altérée ou suspendue, le succès de
    l'auteur n'en est que plus certain.

    * * * * *

    Aux plaisanteries vient se mêler la poésie, avec des accents bucoliques,
    qui sont comme un lointain prélude de Tityre et de Mélibée,

    _Post aliquot mea regna videns mirabor aristas_!

    et aussi avec des éclats de joie et des triomphes de sensualité dignes
    de Rubens dans sa _Kermesse_ ou de Teniers dans ses intérieurs flamands.
    Il faut lire dans le texte même ces vers charmants, mêlés de tons si
    divers, dont notre prose ne peut donner qu'un pâle reflet:

    LE CHŒUR, _à la déesse de la Paix_.

    O toi que désiraient les gens de bien et qui es si douce aux
    cultivateurs, à présent que je t'ai contemplée avec bonheur,
    permets que j'aille saluer mes vignes, et embrasser, après une si
    longue absence, les figuiers que j'ai plantés dans ma jeunesse!...

    TRYGÉE.

    La belle chose qu'une houe bien emmanchée! Comme ces hoyaux à trois
    dents reluisent au soleil! Qu'ils vont tracer des plants bien
    alignés! je brûle d'aller dans mon champ et de remuer cette terre
    si longtemps délaissée! O mes amis, rappelez-vous les plaisirs dont
    la Paix nous comblait autrefois: beaux paniers de figues fraîches
    ou confites, myrtes, vin doux, prés émaillés de violettes sur le
    bord des ruisseaux, olives tant regrettées! Pour tous ces biens
    qu'elle nous rend, ô mes amis, adorons la déesse!

    LE CHŒUR.

    Salut, salut, divinité chérie! ton retour nous comble de joie!
    comme nous soupirions après toi, consumés du désir de revoir nos
    campagnes! O Paix si regrettée, mère de tous les biens! Seule tu
    soutiens ceux qui, comme nous, usent leur vie à travailler la
    terre. Nous goûtions sous ton règne mille douceurs charmantes qui
    ne nous coûtaient rien. Tu étais le gâteau de froment des
    laboureurs, tu étais leur salut! Aussi nos vignes, et nos jeunes
    figuiers, et tous les arbres de nos vergers souriront avec joie à
    ton retour! Mais où donc était-elle pendant un si long temps?
    Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux!

    MERCURE.

    Sages laboureurs, écoutez mes paroles, si vous voulez savoir
    comment elle fut perdue pour vous. Le principe de nos infortunes,
    ce fut l'exil de Phidias[28]: Périclès craignit de partager sa
    mauvaise fortune, et, redoutant votre naturel irritable, pour en
    prévenir les effets, mit lui-même l'État en feu: avec cette petite
    étincelle du décret de Mégare[29], faisant souffler un vent de
    guerre, il alluma l'incendie, dont la fumée a fait pleurer ici et
    là-bas les yeux de tous les Grecs. Dès que le feu eut fait craquer
    nos vignes, les tonneaux irrités heurtèrent les tonneaux[30]; dès
    lors, il ne fut plus au pouvoir de personne d'arrêter le mal, et la
    Paix disparut.

    TRYGÉE.

    Voilà, par Apollon, ce que personne ne m'avait appris; je ne me
    doutais pas quel lien pouvait exister entre Phidias et la Paix.

    LE CHŒUR.

    Ni moi, et je viens de l'apprendre. Je ne m'étonne plus qu'elle
    soit belle, s'il y a entre elle et Phidias quelque parenté! Que de
    choses nous ignorons!...

    O joie! ô joie! de laisser là le casque! et le fromage, et les
    oignons! Foin de la guerre et des combats! Ce que j'aime, c'est de
    boire avec de bons amis, devant le feu, où pétille un bois sec,
    coupé pendant l'été; de faire griller des amandes sur les braises,
    ou des fênes de hêtre sous la cendre; ou de caresser la jeune
    servante[31], pendant que ma femme est au bain!

    Non, rien n'est plus charmant, quand les semailles sont faites et
    quand Jupiter les arrose d'une pluie bienfaisante, que de recevoir
    un voisin qui vient vous dire: Eh bien, cher Comarchide, que
    faisons-nous? Pour moi, je boirais volontiers, pendant que le ciel
    féconde nos terres.--Allons, femme, fais-nous cuire trois mesures
    de haricots, où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des
    figues. Que Syra rappelle Manès des champs: il n'y a pas moyen
    d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les glèbes: la
    terre est trop humide.--Qu'on apporte de chez moi la grive et les
    deux pinsons. Il doit y avoir encore du lait caillé, et quatre
    morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé hier au soir:
    car j'ai entendu, au logis, je ne sais quel tapage. Garçon,
    apportes-en trois pour nous; laisse le quatrième pour mon
    père.--Demande aussi à Eschinade des branches de myrte avec leurs
    fruits. Et puis,--c'est le même chemin,--qu'on appelle Charinade,
    afin qu'il vienne boire avec nous, pendant que le Dieu bienfaisant
    fait prospérer nos travaux.

    Mais, quand revient le temps où la cigale chante sa gentille
    chanson, j'aime à aller voir si les vignes de Lemnos commencent à
    mûrir, car celles-là sont les plus précoces; ou si les figues se
    gonflent et rougissent. Qu'il est doux, quand elles sont à point,
    de les cueillir, de les goûter, en s'écriant: O saison douce!

    Quelle variété dans ces esquisses, si finement touchées et enlevées!
    Quelle fraîcheur! Quelle senteur de la campagne! Un intérieur rustique
    pendant l'hiver, des promenades pendant l'été, tout cela se succède en
    quelques vers. Quelle poésie, et quelle réalité tout à la fois! Quelle
    saveur et quelle simplicité exquise!

    Déjà le chœur des _Acharnéens_ avait dit, aux vers 989 et suivants: «O
    Paix, compagne de la belle Aphrodite et des Grâces souriantes, que tes
    traits sont charmants! et je l'ignorais! Puisse l'Amour m'unir à toi,
    l'Amour que l'on peint couronné de roses!»

    Il semble que, dans ces vers de la première comédie, se trouvât le germe
    de l'autre.

    Dans une ode de Bacchylide se rencontraient déjà ces riantes images de
    la paix: «La Paix, la grande Paix produit pour les mortels la richesse
    et la fleur des douces chansons. Sur les splendides autels des Dieux,
    elle brûle à la flamme blonde les cuisses des bœufs et des brebis à la
    riche toison: les jeunes gens ne songent plus qu'aux jeux du gymnase,
    aux flûtes et aux fêtes. La noire araignée file sa toile sur les agrafes
    de fer des boucliers; la rouille ronge le fer des lances et des épées.
    On n'entend plus retentir les clairons, et le doux sommeil n'est plus
    écarté des paupières au moment où il apaise le cœur. Dans les rues se
    dressent les tables de festin, et partout éclatent les hymnes joyeux.»

    Ce petit tableau, sans doute, est charmant; mais combien ceux
    d'Aristophane sont plus riches, plus vifs et plus variés.

    * * * * *

    Trygée, à qui Mercure donne pour compagnes l'Automne et Théoria,
    redescend du ciel sur la terre. Chemin faisant, il rencontre deux ou
    trois âmes de poëtes dithyrambiques.

    Que faisaient-elles là? dit l'esclave à qui il raconte les épisodes
    de son voyage aérien.

    TRYGÉE.

    Elles tâchaient d'attraper au vol quelques débuts lyriques dans le
    vague des airs.

    L'ESCLAVE.

    Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes, après leur mort,
    soient changés en étoiles?

    TRYGÉE.

    Très-vrai.

    L'ESCLAVE.

    Quel est donc cet astre que je vois là-bas?

    TRYGÉE.

    C'est Ion de Chios, l'auteur de cette ode qui commençait par:
    «L'Orient...» Dès qu'il parut dans le ciel, on l'appela l'_astre
    d'Orient_.

    L'ESCLAVE.

    Et qu'est-ce que ces étoiles qui traversent le ciel et brûlent en
    courant[32]?

    TRYGÉE.

    Ce sont des étoiles riches qui reviennent de dîner en ville, elles
    portent des lanternes, et dans ces lanternes du feu.--Mais,
    dépêchons, conduis cette femme chez moi, nettoie la baignoire, et
    fais chauffer l'eau; puis prépare, pour elle et pour moi, le lit
    nuptial. Quand tout sera prêt, reviens ici. Pendant ce temps, je
    vais la présenter au Sénat.

    L'ESCLAVE.

    Où donc as-tu pris ce joli bagage?

    TRYGÉE.

    Où? Dans le ciel.

    L'ESCLAVE.

    Oh bien! je ne donne pas trois oboles des dieux, s'ils font
    commerce de femmes, comme nous autres mortels.

    TRYGÉE.

    Ils ne le font pas tous; mais, là-haut comme ici, quelques-uns
    vivent de ce métier.

    L'ESCLAVE, _à la femme_.

    Eh bien, entrons. (_À Trygée_:) Dis-moi, lui donnerai-je à manger?

    TRYGÉE.

    Non. Elle ne voudrait ni pain ni gâteau, habituée qu'elle est
    là-haut, chez les dieux, à lécher l'ambroisie.

    L'ESCLAVE.

    Mais on peut aussi lui servir ici quelque chose à lécher...

    Enfin Trygée, à peu près comme Dicéopolis dans les _Acharnéens_, et
    comme Peuple dans les _Chevaliers_, ne songe plus qu'à vivre en joie et
    en liesse, avec sa déesse. Ici encore, éclatent, jaillissent à foison
    mille bouffonneries licencieuses, qui sont le couronnement de la comédie
    et en quelque sorte le dessert du _cômos_. Il y a, du vers 868 au vers
    904, une longue description digne de l'Arétin, quand l'esclave vient
    dire que l'épousée est prête et que tout est bien en état. Et, du vers
    1226 au vers 1239, on rencontre une scène qui pourrait figurer dans le
    chapitre XIII du livre Ier de _Gargantua_.

    Le mariage n'est pas encore à cette époque le dénoûment obligé de la
    comédie; mais on en voit déjà poindre l'usage: ce n'est alors qu'un
    instinct de la chair, ce sera plus tard une habitude et un procédé.

    * * * * *

    Quoiqu'on retrouve dans cette pièce l'imagination et la poésie de
    détails qui brillent dans les précédentes, l'ensemble en est moins
    remarquable, la trame en est plus faible. La seconde partie, dépouillée
    pour nous de tout l'appareil du spectacle, semble un peu traînante. Pour
    les Athéniens, elle était relevée par la mise en scène, par les
    costumes, et par toute la pompe poétique et musicale de l'épithalame qui
    la terminait:

    LE CHŒUR.

    Faites silence, voici que la fiancée va paraître: prenez des
    torches! Que tout le peuple se réjouisse avec nous et se mêle à nos
    danses! Quand nous aurons bien dansé et bien bu, et chassé
    Hyperbolos[33], nous déménagerons pour retourner aux champs, et
    nous prierons les dieux de donner la richesse aux Grecs, d'accorder
    à tous d'abondantes récoltes, en orge, en vin, en figues, de rendre
    les femmes fécondes, de nous faire recouvrer enfin tous les biens
    que nous avions perdus, et d'abolir l'usage du fer meurtrier.

    TRYGÉE.

    Chère épouse, partons pour les champs, et viens, belle, coucher
    bellement avec moi.

    LE CHŒUR.

    Ô hymen, ô hyménée! ô trois fois heureux! et bien digne de ton
    bonheur!

    TRYGÉE.

    Ô hymen, ô hyménée!

    PREMIER DEMI-CHŒUR, _montrant la femme_.

    Que lui ferons-nous?

    DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

    Que lui ferons-nous?

    PREMIER DEMI-CHŒUR.

    Nous cueillerons ses baisers.

    DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

    Nous cueillerons ses baisers[34].

    PREMIER DEMI-CHŒUR.

    Allons, camarades, nous qui sommes au premier rang, enlevons et
    portons le fiancé. O hymen, ô hyménée!

    TRYGÉE.

    Ô hymen, ô hyménée!

    DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

    Vous aurez une jolie maison, pas de soucis, et de bonnes figues. Ô
    hymen, ô hyménée!

    TRYGÉE.

    Ô hymen, ô hyménée!

    PREMIER DEMI-CHŒUR.

    Celui-ci en a de grosses, celle-là en a de douces.

    TRYGÉE.

    Mangez et buvez à cœur-joie, et ensuite répétez encore: ô hymen, ô
    hyménée!

    DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

    Ô hymen, ô hyménée!

    TRYGÉE.

    Joie et liesse, mes amis! Ceux qui me suivront auront des gâteaux.

    Il faut vous figurer cette fin animée. Vous la devinez, quoiqu'il y ait
    plusieurs lacunes dans le texte de cette dernière scène.

    On croit que cette pièce fut presque improvisée et cela expliquerait la
    faiblesse de la composition et de la contexture; mais combien de détails
    charmants!

    Au reste, la contexture des comédies d'Aristophane en général est des
    plus simples. C'est à peu près la même que nos auteurs emploient, sans
    se mettre la tête à la torture, dans nos _revues_ de fin d'année: le
    procédé épisodique est celui de tout le théâtre grec, aussi bien des
    tragédies que des comédies. C'est également celui de Shakespeare. Il n'y
    en a point de plus aisé ni de plus naturel. Le procédé de notre théâtre
    classique est plus concentré, plus artificieux, et peut-être aussi plus
    artificiel, lorsque le génie ne l'anime point.

    Les Grecs n'ont guère connu l'unité régulière: ils n'ont connu que
    l'unité de verve, si l'on peut s'exprimer ainsi. Peuple inspiré, qui
    créait en se jouant, et pour un jour.

    Aristophane déploie plus de variété dans ses personnages que dans ses
    plans. Ses dénoûments ont presque tous entre eux un air de ressemblance.
    On pourrait en dire autant de ceux de Molière. Quand ces grands poëtes
    comiques ont bien fait rire et bien frappé leur auditoire, ils savent
    qu'ils n'ont plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour
    terminer la comédie: le premier moyen venu suffit; on écoute à peine la
    fin de la pièce, loin de songer à l'éplucher. Les éclats de rire qui se
    continuent enveloppent et enlèvent le dénoûment.

    Les contrastes, les antithèses en action, sont un des procédés
    d'Aristophane. Ainsi, au dénoûment des _Acharnéens_, il nous a montré,
    d'un côté, Dicéopolis, partisan de la paix, jouissant de tous les biens
    qu'elle procure; de l'autre, Lamachos, partisan de la guerre, que l'on
    ramène estropié, percé de coups. Dans la comédie de _la Paix_, nous
    venons de voir, d'une part, le fabricant d'aigrette qui, de désespoir,
    s'arrache les cheveux; de l'autre, le fabricant de faulx et le marchand
    de tonneaux qui se réjouissent; les piques changées en échalas, les
    casques en marmites, les trompettes guerrières en pieds de balances
    pacifiques[35].

    Il a ses procédés pour les expositions, comme pour les dénoûments. Ainsi
    _les Acharnéens_, _Lysistrata_ que nous allons analyser, _les Femmes à
    l'Assemblée_ qui viendront plus tard, commencent de même, par une
    convocation, à laquelle on ne se rend qu'avec lenteur: le principal
    personnage, attendant les autres et se plaignant de leur retard, fait
    l'exposition, à peu près de la même manière dans chacune de ces trois
    comédies. Les Athéniens étaient flâneurs, comme sont les Parisiens;
    l'Assemblée se trouvait rarement en nombre à l'heure dite: le poëte
    comique ne devait donc pas craindre de renouveler la peinture de cette
    flânerie, qui elle-même se renouvelait tous les jours.




    LYSISTRATA.


    Cette comédie de _Lysistrata_ est une des meilleures, mais une des plus
    effrontées. Elle montre jusqu'où pouvait aller la licence de la comédie
    _ancienne_, née de l'ivresse bacchique et des phallophories. Mieux que
    tout autre, elle ferait voir combien on doit se méfier de cette maxime,
    qu'une œuvre d'art, si elle est parfaite, est morale par cela seul.
    _Lysistrata_ est une merveille d'art et de verve, mais un prodige
    d'obscénité. Il y a, dans le Musée secret de Naples, des priapées dont
    on ne peut contester la beauté plastique; dira-t-on qu'elles sont
    morales? Évidemment l'impression plus ou moins morale qui peut résulter
    de la beauté de la forme et de la perfection du style dans ces priapées,
    est peu de chose en comparaison de l'impression licencieuse qui résulte
    du sujet même. Il est donc périlleux de prétendre qu'il y ait assez de
    moralité dans la forme seule de l'art et dans la perfection du style.
    Mais, d'autre part, il n'y a pas d'idée plus erronée que de confondre
    l'art avec la morale, et que de vouloir ramener toujours l'idée du beau
    à l'idée de l'utile. L'art est une chose, et la morale en est une autre.

    * * * * *

    Au fond, cette comédie, comme les trois précédentes, est encore un
    plaidoyer pour la paix. Ainsi les quatre comédies politiques du poëte
    ont toutes le même dessein, le même but.

    Le moment, cette fois, semblait mieux choisi que jamais pour faire
    accueillir enfin des conseils pacifiques. Nicias venait d'être battu en
    Sicile; toute l'armée athénienne, massacrée; Alcibiade, poursuivi par
    une haine impolitique peut-être, quoique méritée à certains égards,
    s'était réfugié à Sparte, et se vengeait de sa patrie en conseillant à
    ses nouveaux alliés de fortifier Décélie en Attique; d'un autre côté
    Sparte, victorieuse mais épuisée, ne semblait pas éloignée de souscrire
    à des conditions équitables, et de laisser à Athènes l'hégémonie de la
    Grèce centrale et des îles, pourvu qu'elle conservât elle-même sa
    suprématie dans le Péloponnèse. C'est à cette époque, l'an 412 avant
    notre ère, que fut représentée _Lysistrata_[36].

    * * * * *

    Lysistrata, femme d'un des principaux citoyens d'Athènes, persuade à
    toutes les autres femmes de sa ville et des autres villes grecques de
    prendre une résolution désespérée pour forcer leurs maris à conclure la
    paix: c'est de leur retirer leurs droits conjugaux, de les sevrer de
    toute caresse. Depuis assez longtemps elles pâtissent de la guerre, ils
    pâtiront à leur tour! Résolution énergique! Elle a bien quelque peine à
    les y décider: c'est jouer quitte ou double, et sur un terrible enjeu!
    La délibération donne lieu déjà à une scène très-joliment développée,
    mais d'une liberté qu'on ne peut se figurer. Cependant la courageuse et
    éloquente Lysistrata finit par emporter ce vote redoutable. Quelques
    femmes, par exemple la jeune Calonice et la jeune Myrrhine, refusent
    d'abord, et ensuite ne prononcent que d'une voix mal assurée le terrible
    serment; mais enfin, voilà qui est fait!

    Cette situation est à peu près celle qui se retrouve, mais présentée
    avec plus de modestie, quoique avec assez de vivacité encore, dans une
    jolie comédie de notre temps, intitulée: _Une femme qui se jette par la
    fenêtre_, œuvre de Scribe et de M. Gustave Lemoine. Ici Myrrhine
    s'appelle Gabrielle. Sa mère lui conseille, comme Lysistrata, de tenir
    rigueur à son mari, tant qu'il n'aura pas demandé la paix. La guerre
    dont il s'agit dans la pièce moderne, n'est, à la vérité, qu'une simple
    querelle de ménage. Et les rôles sont renversés, en ce sens que c'est la
    jeune femme qui finit par céder à son mari, ne pouvant supporter d'être
    privée de lui.

    Lysistrata, elle, ne cédera pas, et ne permettra ni à Calonice, ni à
    Myrrhine, ni à aucune autre, de faiblir. Lysistrata porte un nom
    significatif: cela veut dire, _celle qui dissout l'armée_! Voyons-la à
    l'œuvre, elle et ses compagnes.

    * * * * *

    Pour commencer, les vieilles femmes, sous couleur d'un sacrifice,
    s'emparent de la citadelle et du trésor qu'elle renferme: ainsi les
    hommes ne pourront plus subvenir aux frais de la guerre.

    Un bataillon de vieux bonshommes survient: ils veulent mettre le feu à
    l'acropole et enfumer les femmes comme les abeilles d'une ruche. Les
    jeunes femmes portent secours aux vieilles et engagent la bataille avec
    les vieux. Figurez-vous cette comique mêlée, les torches et les cruches,
    le feu et l'eau, les deux sexes et les deux éléments en guerre, et, au
    milieu de tout cela, plus jaillissant que l'eau, plus brûlant que le
    feu, un dialogue où étincellent et abondent les plaisanteries de toute
    sorte, jets et fusées, qui semblent compléter la mêlée et l'incendie et
    le déluge: tout est inondé, et tout est en feu.

    * * * * *

    Un officier de police se présente avec son escorte, et se dispose à
    faire sauter la porte de l'acropole à coups de leviers.

    LYSISTRATA, _paraissant sur le seuil_.

    Inutile de faire sauter la porte. Me voici de plein gré. Ce ne sont
    pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens[37].

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Ah! c'est toi, coquine! Archer, qu'on me l'arrête, et qu'on lui lie
    les mains derrière le dos!

    LYSISTRATA.

    Par Diane! s'il me touche seulement du bout du doigt, tout archer
    qu'il est, il pleurera.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Eh bien, archer, as-tu donc peur?... Prends-la à bras-le-corps...
    Allons! un autre archer! Et à vous deux, garrottez-la.

    PREMIÈRE FEMME.

    Par Pandrose[38]! si tu portes la main sur elle, tu crèveras sous
    mes pieds!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Crever? voyez-vous ça!... Allons, encore un autre archer! qu'on
    garrotte d'abord celle-là, pour lui apprendre à piailler!

    DEUXIÈME FEMME.

    Par la déesse au disque lumineux, si tu touches seulement cette
    femme, tu auras besoin de compresses!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Eh bien! qu'est-ceci? Où est donc l'archer? Arrêtez-la! Je vous
    empêcherai bien, moi, de lâcher pied!

    TROISIÈME FEMME.

    Si tu approches d'elle, par la déesse de Tauride, je t'arrache des
    crins et des cris!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Malheureux que je suis! mes archers m'abandonnent!... Mais, c'est
    une honte de céder à des femmes! Scythes, en avant, serrons les
    rangs[39]!

    LYSISTRATA.

    Par les déesses! Nous vous ferons voir que nous avons ici quatre
    vaillants bataillons de femmes bien armées!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Scythes, garrottez-les!

    LYSISTRATA.

    En avant, mes braves compagnes! Fruitières, grainetières,
    cabaretières, boulangères, marchandes d'œufs et d'ail! Frappez,
    tirez et déchirez, criez et engueulez! Assez! bon! arrêtez! ne les
    dépouillez pas!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Hélas! mes archers en déroute!

    LYSISTRATA.

    Ah! ah! tu croyais donc n'avoir affaire qu'à des servantes? Ou bien
    tu pensais que les femmes libres n'avaient pas de sang dans les
    veines?

    Bref, la police est vaincue et battue.

    Ainsi, dès ce temps-là, dans la comédie grecque _ancienne_, comme
    aujourd'hui encore au théâtre de Guignol et de Polichinelle, il est
    nécessaire à la joie du peuple, soit athénien, soit parisien, que les
    commissaires de police et les gendarmes aient toujours le dessous. Le
    succès de _l'Auberge des Adrets_ et de _Robert-Macaire_, il y a quelque
    trente ans, vint en grande partie de ce que, d'un bout à l'autre de ces
    deux pièces, les gendarmes étaient bernés: on finissait même par en
    lancer un à travers les airs, aux grands éclats de rire du public,
    ennemi de l'autorité et ami des révolutions.

    * * * * *

    L'officier de police, abandonné par ses hommes, essaye de parlementer
    avec Lysistrata, qui n'a pas, comme on dit, sa langue dans sa poche.
    (Amis du style noble, voilez-vous la face, ce mot m'est échappé!)

    L'OFFICIER DE POLICE, _à Lysistrata_.

    Que prétends-tu faire?

    LYSISTRATA.

    Tu me le demandes? Nous voulons administrer le trésor.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Administrer le trésor?

    LYSISTRATA.

    Oui. Qu'y a-t-il là d'étonnant? N'est-ce pas nous qui administrons
    la dépense de nos ménages?

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Mais ce n'est pas la même chose.

    LYSISTRATA.

    Pourquoi, pas la même chose?

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Cet argent est pour faire la guerre.

    LYSISTRATA.

    Mais d'abord il n'y a pas besoin de faire la guerre.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Et le salut de la cité?

    LYSISTRATA.

    Nous nous en chargeons.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Vous?

    LYSISTRATA.

    Nous-mêmes!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Cela fait pitié!

    LYSISTRATA.

    Nous te sauverons, de gré ou de force!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Ah! c'est un peu fort!

    LYSISTRATA.

    Tu te fâches? il te faudra bien pourtant en passer par là.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Par Cérès! voilà qui est violent!

    LYSISTRATA.

    On te sauvera, mon ami.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Et, si je ne veux pas?

    LYSISTRATA.

    Raison de plus!...

    Quelle franchise de dialogue! et quelle vérité! quelle force comique! Et
    cela continue ainsi pendant plus de cent vers encore. Et les traits
    tombent dru comme grêle.--Nous avons connu, nous aussi, de ces sauveurs
    bon gré mal gré. Mais nous sommes de l'avis d'Horace:

    _Invitum qui servat, idem facit occidenti_.

    LYSISTRATA.

    Durant la dernière guerre nous avons supporté en silence tout ce
    qu'il vous plaisait de faire: vous ne nous permettiez pas de
    souffler mot. Nous n'étions guère contentes, car nous savions bien
    ce qu'il en était; souvent, dans nos maisons, nous vous entendions
    discuter à tort et à travers sur quelque affaire importante. Alors,
    le cœur bien triste, mais le sourire aux lèvres, nous vous
    demandions: «Eh bien! dans l'assemblée d'aujourd'hui, a-t-on voté
    la paix?--Occupe-toi de tes affaires, disait le mari,
    tais-toi.»--Et je me taisais.

    UNE FEMME.

    Ce n'est pas moi qui me serais tue!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Il t'en aurait cuit, de ne pas te taire!

    LYSISTRATA.

    Moi, je me taisais. Mais bientôt, apprenant que vous aviez pris
    quelque autre résolution déplorable: «Ah! mon ami, disais-je,
    comment pouvez-vous agir si follement?» Il me regardait de travers:
    «Tisse ta toile, répondait-il, sinon gare à tes joues! _La guerre
    est l'affaire des hommes_[40]!»

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Bien dit, par Jupiter!

    LYSISTRATA.

    Comment, _bien dit_, imbécile! Ainsi, quand vous ne faites que des
    bêtises, il ne nous sera pas permis de vous les
    remontrer?--Lorsqu'enfin nous vous avons entendu dire à haute voix
    dans les rues: «N'y a-t-il plus un homme dans le pays?--Non, en
    vérité, il n'y a plus d'hommes!»--alors les femmes ont résolu de se
    réunir pour travailler toutes au salut de la Grèce. Car pourquoi
    aurions-nous attendu plus longtemps? Prêtez donc l'oreille à nos
    sages conseils, gardez le silence à votre tour, et nous pourrons
    rétablir vos affaires.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Vous, nos affaires? Une telle folie se peut-elle supporter?

    LYSISTRATA.

    Silence!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Comment, silence! je me tairais au commandement d'une carogne qui
    porte un voile sur la tête!

    LYSISTRATA

    Si ce n'est que mon voile qui t'offusque, tiens, le voici, mets-le
    sur ta tête, et tais-toi! Prends aussi ce panier, ceins-toi comme
    une femme, carde ta laine, et mange tes fèves. _La guerre sera
    l'affaire des femmes_!

    Comme cela se retourne joliment! Et comme ce commissaire de police
    travesti en femme tout-à-coup par Lysistrata devait faire rire!

    Cependant l'officier public essaye de tenir tête à cette luronne.
    L'homme se croit plus fort que la femme, surtout en fait de
    raisonnement. Notre commissaire fait donc à celle-ci des objections, des
    interrogations; Lysistrata se moque de lui, ou donne à des idées sensées
    une forme plaisante qu'il ne comprend pas.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Comment pourrez-vous ramener l'ordre et la paix dans toutes les
    contrées de la Grèce?

    LYSISTRATA.

    Le plus facilement du monde.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Mais comment? Je suis curieux de l'apprendre.

    LYSISTRATA.

    Comme, quand notre fil est embrouillé, nous faisons passer la
    bobine à travers l'écheveau et de ci et de là; de même, pour la
    guerre, nous ferons passer de ci et de là des ambassades qui
    débrouilleront les affaires.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Qu'est-ce qu'elle dit? Mettre fin à la guerre avec du fil et des
    bobines! Pauvre folle!

    LYSISTRATA.

    Si vous n'étiez pas fous vous-mêmes, vous sauriez faire en
    politique ce que nous faisons pour nos laines.

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Comment cela? Voyons!

    LYSISTRATA.

    Nous commençons par laver la laine pour en séparer le suint; vous
    devriez faire de même; ensuite nous la battons à coups de
    baguettes; vous devriez aussi, à coups de baguettes, vous
    débarrasser des gredins et des scélérats. Ceux qui, noués en
    boules, s'accrochent aux honneurs, il faut les carder brin à brin
    et leur crêper la boule; et puis, les jeter tous également au
    panier. Étrangers domiciliés, ou du dehors, pourvu qu'ils soient
    amis et rapportent au trésor public, je les carderais tous
    indistinctement. Quant à nos colonies, par Jupiter! qui sont
    jusqu'à présent des pelotons séparés, je voudrais tirer jusqu'ici
    le fil de chacune d'elles, et n'en faire qu'un seul, en former une
    grosse pelote, et en tisser pour le peuple un manteau[41]!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    N'est-il pas étrange qu'elles prétendent battre et pelotonner tout
    cela, elles qui ne prennent point part à la guerre?

    LYSISTRATA.

    Eh! misérable, elle pèse sur nous d'un double poids: d'abord nous
    enfantons des fils qui vont faire la guerre loin du pays...

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Tais-toi, ne rappelle pas nos malheurs[42]!

    LYSISTRATA.

    Ensuite, au lieu de nous amuser et de jouir de notre jeunesse, nous
    couchons seules: nos maris sont au camp!... Passons sur ce qui nous
    regarde; mais les filles qui vieillissent dans leur lit solitaire,
    je pleure quand j'y pense!

    L'OFFICIER DE POLICE.

    Et les hommes, ne vieillissent-ils pas?

    LYSISTRATA.

    Quelle différence! l'homme, à son retour, eût-il des cheveux gris,
    trouve aisément une jeune femme. Mais la saison d'une femme est
    courte, et, si elle la laisse passer, elle ne trouve plus de mari,
    et reste assise, à consulter le sort...

    La vérité de ce dialogue et de ces peintures n'est-elle pas admirable?

    Battue par le raisonnement comme par les armes, la police se voit forcée
    de céder. Les femmes chantent victoire. Ensuite, par la bouche de leur
    coryphée, elles donnent à la ville d'utiles conseils. Et pourquoi pas?
    «Que je sois née femme, qu'importe? si je sais remédier à vos malheurs!
    je paye ma part de l'impôt en donnant des hommes à l'État!»

    C'est là un argument très-sérieux, quoique jeté dans une comédie.
    Michelet ne dira pas mieux: «Qui est, plus que les mères, intéressé dans
    la société, où elles mettent un tel enjeu, l'enfant? Qui, plus qu'elles,
    est frappé par le désordre ou par la guerre[43]?»

    Il a été souvent question en Angleterre et en France de conférer aux
    femmes le droit électoral. C'est une opinion qui a pour elle de graves
    partisans.--Le gouvernement de Moravie a décidé récemment que les veuves
    payant des impôts auraient à l'avenir le droit de voter dans les
    élections municipales[44].

    Mais poursuivons notre analyse.

    * * * * *

    Vainement les femmes ont vaincu les hommes, elles ne peuvent se vaincre
    elles-mêmes. La plupart d'entre elles, lorsqu'elles ont prêté le cruel
    serment exigé par Lysistrata, ne l'ont fait qu'à contre-cœur. L'occasion
    ne s'est pas encore présentée de le tenir, ce serment redoutable, et
    déjà elles ont des démangeaisons de se parjurer. Péripétie piquante et
    naturelle, tirée des caractères et des tempéraments.

    Quelques-unes désertent: celle-ci sous prétexte d'aller visiter sa
    laine, qui se mange aux vers; celle-là, son lin à teiller; une troisième
    fait semblant d'être sur le point d'accoucher.--«Mais tu n'étais pas
    enceinte hier!--Je le suis aujourd'hui...»--Leur continence est sur les
    dents, hors de combat, avant la lutte. Lysistrata, l'intrépide générale,
    tient bon et ranime les moins défaillantes. «Vous regrettez vos maris!
    croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Je le sais, moi, ils passent
    des nuits cruelles[45]. Courage, mes braves amies, patientez encore un
    peu...»

    En effet, bientôt, selon les prévisions de Lysistrata, les hommes
    arrivent, dans un état... que vous dirai-je? pitoyable, ou monstrueux?
    Comment vous indiquer la chose?... Il y a un ancien ballet, de Noverre,
    intitulé: _l'Enlèvement des Sabines_, dont le libretto contient
    l'indication suivante: «Ici les Romains témoignent par leurs gestes
    qu'ils manquent de femmes.» Eh bien! dans cette scène d'Aristophane, les
    hommes témoignent la même chose, mais de la façon la moins ambiguë.

    En un mot, cette scène, d'un bout à l'autre, est une véritable
    phallophorie,--moins le sérieux qui pouvait, sous couleur de religion,
    faire passer les phallophories proprement dites.--Comme les matassins
    avec leurs seringues poursuivent M. de Pourceaugnac, les hommes ici, et
    les vieux tout d'abord, se mettent à poursuivre les femmes; et tous les
    jeux de scène sont indiqués, et l'on ne sait, des actions ou des
    paroles, lesquelles sont les plus cyniques.

    * * * * *

    L'un d'eux se détache du groupe: c'est le pauvre Cinésias, mari de la
    gentille Myrrhine,--je dis gentille, quoiqu'elle aime le vin;--mais
    beaucoup de jeunes Anglaises l'aiment aussi, et n'en sont pas moins
    belles: seulement, au bout de quelques années, leur teint éblouissant se
    couperose, leur joli nez bourgeonne comme un printemps: le madère, le
    sherry et le porto s'y épanouissent en boutons; c'est le printemps de la
    laideur, après celui de la beauté.

    Pour le moment, Myrrhine est à croquer.--Son mari est un homme entre
    deux âges, maigre comme le poëte Philétas de Cos, qui, dit-on,
    s'attachait des boules de plomb aux jambes, de peur d'être enlevé par le
    vent.

    Ici commence entre le pauvre homme et son espiègle femme, stylée par
    Lysistrata, une scène très-comique, mais très-indécente. Elle est
    développée avec beaucoup d'art; mais, que cette scène et la précédente
    aient jamais été représentées sur un théâtre public, c'est ce qui peut à
    peine se comprendre, même lorsqu'on se rappelle la sicinnis et le
    cordax, origines de la comédie, et qu'on se figure ce que pouvaient être
    les chœurs de _Chèvres_ et de boucs ou les _Androgynes_ de Cratinos.

    Voici quelques passages de cette scène capitale, qu'il est aussi
    difficile de citer que d'omettre, quand on est résolu à ne pas éluder
    l'étude sincère du grand poëte comique athénien.

    CINÉSIAS.

    Ah! grands dieux! quel supplice!... je suis sur la roue!...

    LYSISTRATA.

    Qui vive?

    CINÉSIAS.

    C'est moi!

    LYSISTRATA.

    Un homme?

    CINÉSIAS.

    Eh! oui, un homme!...

    Qu'y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette
    situation et dans cette posture?

    On veut le chasser, il supplie; et, prenant sa voix la plus douce, il
    implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette! il la fait
    appeler par son petit garçon. Un enfant, au milieu de cette
    phallophorie!... Il est vrai qu'on l'emmènera tout à l'heure.

    CINÉSIAS.

    Petit, appelle ta maman.

    L'ENFANT.

    Maman, maman, maman!

    CINÉSIAS.

    Eh bien! n'entends-tu pas, et n'as-tu pas pitié de cet enfant?
    Voilà six jours qu'il n'est ni lavé ni nourri[46].

    MYRRHINE.

    Pauvre petit! son père n'en a guère soin!

    CINÉSIAS.

    Descends, chérie, descends, c'est pour l'enfant!

    MYRRHINE.

    Ce que c'est que d'être mère! il faut descendre. Comment s'y
    refuser?...

    Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle
    embrasse l'enfant avec coquetterie: «Tu es aussi gentil que ton père est
    méchant! Que je t'embrasse, ô cher trésor de ta maman!»

    Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l'éloquence des paroles il
    veut joindre celle des gestes, Myrrhine lui dit: «À bas les mains!» Et
    elle dicte ses conditions: À moins qu'un bon traité ne termine la
    guerre, elle n'accordera rien, mais rien!

    Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu'elle voudra.
    Mais il demande, en guise d'arrhes, quelques caresses.

    MYRRHINE.

    Non pas!... Et cependant... je ne saurais nier que je t'aime.

    CINÉSIAS.

    Tu m'aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette?

    MYRRHINE.

    Y penses-tu? devant cet enfant!

    CINÉSIAS.

    Manès, emporte l'enfant à la maison... Là; ton fils ne nous gêne
    plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?...

    MYRRHINE.

    Mais où?...

    Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine
    fait quelque objection; le mari y répond. Vite elle en fait une autre.
    C'est une escrime très-bien conduite.

    MYRRHINE.

    Et mon serment, malheureux! veux-tu donc que je me parjure!

    CINÉSIAS.

    Je prends la faute sur moi, ne t'inquiète pas!

    On se rappelle ici l'objection d'Elmire et la réponse de Tartuffe, dans
    une situation analogue:

    ELMIRE.

    Mais comment consentir à ce que vous voulez,
    Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?

    TARTUFFE.

    Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,
    Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose...
    .....
    Oui, madame, on s'en charge...

    Toutefois il n'y a là qu'une ressemblance de situation, et non une
    ressemblance de caractère: Cinésias n'est pas un Tartuffe; c'est
    simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans
    complication d'hypocrisie. Et c'est à sa propre femme qu'il s'adresse,
    non à la femme d'un ami.

    À part ce point, qui a son importance, la situation est pareille,--et
    des plus hardies chez Aristophane, comme chez Molière. Lorsqu'Elmire
    feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu'elle le prie de regarder
    auparavant si son mari n'est pas dans la galerie voisine, lorsque
    Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et
    s'avance délibérément vers Elmire pour l'embrasser, la scène est aussi
    osée que possible dans le théâtre moderne; le spectateur, à la vérité,
    est rassuré par l'honnêteté de la femme, et par la présence du mari
    caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à
    satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu'entre l'intention et
    l'exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon
    et la morale ne le saisissaient au collet.

    De même, chez le poëte grec, Cinésias, dont le nom, comme l'action, ne
    sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible;
    mais c'est à sa femme qu'il s'adresse, et, d'après la donnée de la
    pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n'est
    pas très-sûr de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien
    finir par se prendre elle-même au piége des coquetteries dont elle agace
    son mari. Elle feint, comme Elmire, de consentir à tout.

    MYRRHINE.

    Allons! je vais chercher un petit lit.

    CINÉSIAS.

    Eh non! par terre nous serons bien!

    C'est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIVe chant de l'_Iliade_,
    lorsque la rencontrant dans les bois de l'Ida, ornée de la ceinture
    de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de
    regagner l'Olympe.

    Mais Cinésias n'est pas Jupiter, et n'en vient pas à ses fins comme
    lui. Chaque fois qu'il croit toucher au but de ses désirs, c'est
    une chose, c'est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu'elle va
    chercher: après le petit lit, un matelas, et puis un oreiller.

    CINÉSIAS.

    Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n'en ai pas besoin!

    MYRRHINE.

    Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!

    CINÉSIAS.

    Eh bien! donne-moi d'abord un baiser.

    MYRRHINE.

    Voilà!

    CINÉSIAS.

    Hon! que c'est bon! À présent, reviens au plus vite!

    MYRRHINE, _revenant_.

    Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille... Mais il n'y a pas
    d'oreiller.

    CINÉSIAS.

    Eh! je n'en ai pas besoin!

    MYRRHINE.

    Mais j'en ai besoin, moi!

    Le pauvre bonhomme est haletant: soif de Tantale!... Elle revient avec
    l'oreiller, elle raccommode. Puis elle se déshabille lentement.

    CINÉSIAS.

    Enfin, il ne manque plus rien!

    MYRRHINE.

    Plus rien? Crois-tu?

    CINÉSIAS.

    Allons, viens, mon bijou!

    MYRRHINE.

    J'ôte mon corset[47]. Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis au
    sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?

    CINÉSIAS.

    Oui, que je meure!...

    MYRRHINE.

    Mais tu n'as pas de couverture!

    CINÉSIAS.

    Des couvertures! Eh! c'est toi que je veux!...

    MYRRHINE.

    Patience! je suis à toi dans un instant.

    CINÉSIAS.

    Cette femme-là[48] me fera mourir avec ses couvertures!

    Myrrhine revient avec une couverture... Ah! enfin!...--Mais elle
    s'aperçoit, fort à propos, qu'elle a oublié... quoi encore? de l'huile,
    pour parfumer ce cher mari!

    MYRRHINE.

    Ne veux-tu pas que je te parfume?

    CINÉSIAS.

    Non, par Apollon! non, de grâce!

    MYRRHINE.

    Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!

    CINÉSIAS.

    Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces
    parfums!

    MYRRHINE.

    Tends la main, que je t'en verse, et frotte-toi.

    CINÉSIAS.

    Par Apollon! ce parfum-là n'est guère agréable, à moins qu'il ne le
    devienne en frottant; il ne sent pas la couche nuptiale.

    MYRRHINE.

    Ah! sotte que je suis! j'ai apporté du parfum de Rhodes.

    CINÉSIAS.

    C'est bon, laisse, ma chérie!

    MYRRHINE.

    Es-tu fou?

    CINÉSIAS.

    Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!

    Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole...

    «Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien!

    --Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la
    paix?

    --Sois tranquille.»

    Et l'espiègle femme, étant déshabillée, s'en va, ne revient plus.--«Je
    suis mort, elle me tue!» s'écrie le malheureux Cinésias. «Dans quel état
    elle me laisse!... Hélas! qui me soulagera?...»

    Le chœur, afin que personne n'en ignore, ajoute ses commentaires et ses
    descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Cinésias.

    Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. «À
    Sparte aussi, tout est en l'air,» et le héraut comme les autres.

    Un magistrat survient et le gourmande: «Drôle! dans quel état!...» Le
    héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-seulement
    d'Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes à faire
    la paix et à abolir la guerre. C'est une conspiration générale, qui
    embrasse toutes les villes: les hommes, dans tous les pays, sont excédés
    de cette situation, n'en peuvent plus, demandent grâce, implorent la
    paix à tout prix: la paix avec les femmes, la paix entre les peuples; la
    paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours!... Le
    plan de la courageuse Lysistrata a réussi: elle a fait honneur à son
    nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu'un
    Congrès de la Paix.

    Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que
    le héraut. «La situation, disent-ils, est de plus en plus tendue...»

    * * * * *

    On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle.
    «Laconiens, approchez-vous; et vous, Athéniens, de ce côté. Écoutez-moi:
    Je ne suis qu'une femme, mais j'ai quelque bon sens; la nature m'a donné
    un jugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages
    leçons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse,
    à tous également, un reproche, hélas! trop fondé! Vous qui, à Olympie,
    aux Thermopyles, à Delphes (combien d'autres lieux je pourrais nommer,
    si je ne craignais de m'étendre!) arrosez les autels de la même eau
    lustrale et ne formez qu'une seule famille, ô Hellènes, vous vous
    détruisez, les armes à la main, vous et vos villes, quand les Barbares
    sont là qui vous menacent!...»

    Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne trouvera
    pas dans son cœur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne
    parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie
    italienne, que Garibaldi ressuscitera.

    Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se
    remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout
    en étant contents au fond; mais ils sont humiliés de se soumettre:
    «Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu'on a eu raison de
    dire: _Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines!_»

    La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous
    l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des
    Laconiens réconciliés. «Chantons Sparte, disent les Laconiens en
    terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses
    retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas,
    bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds
    rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs
    thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et
    conduit le chœur.--Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et
    des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et
    célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert
    d'airain[49].»

    Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras
    de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela
    finit comme la fable des _Deux Pigeons_; mais il y a ici bien plus de
    deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.

    Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser
    De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!

    * * * * *

    Telle est cette _liberté gaillarde_ dont parle quelque part Fontenelle.
    _Gaillarde_ est bien modeste. _Lysistrata_, nous l'avons dit, est tout
    bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore
    avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui
    commentent les énormités d'action.

    Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur
    et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on
    lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais
    restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en
    paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant
    trente mille spectateurs!

    Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être
    plus réservé que les autres poëtes comiques de son temps? Vive Bacchus!
    Quelle réserve!... Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort.
    Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées
    aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans _le Jugement
    de Pâris_, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger
    devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théâtre;
    ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient
    nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des
    flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les
    autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien
    autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même,
    n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures
    déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si
    Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!... Mais elle
    se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme
    nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle
    n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour
    vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce
    regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle
    est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il
    faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave.
    Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même,
    la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, «les
    spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le
    tourment de Cinésias.»

    Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout
    entière sont plutôt indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont
    immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête,
    ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie:
    n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer
    domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse
    troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade?
    «Plus d'amour, partant plus de joie!» Cette comédie est donc, à
    proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi
    de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?

    Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle
    obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des
    phallophories, le culte de Priape, les rôles de femmes joués par des
    hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.

    Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme
    dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous
    une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel!
    quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel
    atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome
    voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!

    Lorsque notre bon maître, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et
    si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'École normale,
    une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait
    jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou
    rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il
    s'écriait, avec une douceur charmante: «Ah! messieurs, quelles canailles
    que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit!»

    Toutefois M. Michelet, dans la _Bible de l'humanité_, pense qu'ils
    étaient plus purs en actions qu'en paroles. Soit, mais cela laisse
    encore une assez grande latitude. C'étaient, avant tout, des artistes.
    N'oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle.
    «L'Athénien maniait également bien l'épée, la rame et la parole. Il est
    la guêpe ou l'abeille; il a les ailes et l'aiguillon; non pas seulement
    l'aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits.
    Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce; elle en est aussi
    l'école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des
    sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les apôtres
    de la pensée...[50]»

    Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs, à nous modernes,
    mais certes bien supérieurs à tous les autres hommes qui vivaient il y a
    vingt-deux siècles.

    * * * * *

    Pour résumer en quelques mots cette première partie de notre étude,
    Aristophane, dans les pièces où il touche les questions politiques, se
    montre partout et toujours ennemi de la guerre et ami de la paix. Voilà
    son dessein immuable. Mais cette idée, toujours la même, vient d'être
    présentée déjà sous quatre formes différentes, sans compter toutes les
    pièces perdues pour nous. Ainsi donc, la guerre, qui est toujours si
    fatale à la démocratie, et vers laquelle, pourtant la démocratie se
    précipite toujours, voilà le monstre auquel Aristophane, sans être
    démocrate bien fervent, s'attaque sans cesse, avec toutes les ressources
    de son courage et de son esprit.

    De ce côté-là nous n'avons que des éloges à lui donner. Nous sommes de
    l'avis d'Aristophane, d'Horace, de Rabelais, de Montaigne, de Johnson,
    de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, et nous considérons la
    guerre, excepté la guerre défensive et patriotique, comme une barbarie
    hideuse et une effroyable ineptie, dernier reste de la sauvagerie
    antique.

    * * * * *

    À présent que nous avons étudié le poëte grec comme critique politique,
    nous l'étudierons en second lieu comme critique social, et en troisième
    lieu comme critique littéraire.

    * * * * *




    II.

    COMÉDIES SOCIALES.


    Chacune des pièces d'Aristophane, avons-nous dit, est une action, un
    combat, mais une action, un combat plus ou moins directs. Tantôt il
    critique les hommes, et tantôt les institutions.

    Lorsque la politique allait trop vite pour que le poëte pût la suivre,
    où peut-être lorsque la question était trop brûlante pour qu'il osât y
    toucher, il donnait quelque pièce de critique sociale ou de critique
    littéraire, qui, étant d'une application moins immédiate ou moins
    périlleuse, risquât moins de compromettre les affaires ou lui-même.

    Comme critique politique, nous l'avons vu confondre parfois la
    démocratie avec l'ochlocratie, la souveraineté du peuple avec la
    tyrannie de la populace, envelopper dans les mêmes satires l'abus et
    l'usage, l'excès et le droit, et se montrer déjà conservateur à l'excès.
    Comme critique social, il faut nous attendre à le retrouver partisan des
    idées anciennes, ennemi des idées nouvelles, non-seulement de celles qui
    étaient chimériques, mais de celles même auxquelles était réservé le
    gouvernement de l'avenir.

    Le bon sens de Molière voit droit et loin par-delà l'horizon du
    dix-septième siècle; celui d'Aristophane, a, relativement la vue courte.
    L'un, guidé par l'instinct de son génie, marche toujours dans le sens de
    la révolution future et y travaille pour sa part, continuant Rabelais et
    préparant Voltaire; l'autre, méconnaît et bafoue celle qui, de son
    temps, commençait à germer et qui devait donner, plusieurs siècles
    après, ses fleurs, ses fruits et ses moissons, sous le nom de
    christianisme. Il ne la pressentit que pour s'en effrayer, pour la
    combattre de toutes ses forces, et cela quelquefois par les moyens les
    plus blâmables, les plus coupables. Nous allons en avoir tout de suite
    un exemple.

    * * * * *

    Les quatre comédies de critique sociale sont:

    _Les Nuées_, l'an 424 avant notre ère.

    _Les Guêpes_, l'an 423.

    _Les Femmes à l'Assemblée_, l'an 393.

    _Plutus_, représenté deux fois, en 409 et 388.




    LES NUÉES.


    Voici une des œuvres les plus fantastiques dans la forme, mais les plus
    sérieuses au fond, et aussi, disons-le tout d'abord, la plus injuste et
    la plus odieuse parmi toutes celles d'Aristophane.

    Ce sont, comme le titre l'indique, des Nuées, personnages parlants et
    chantants, qui forment le chœur de la pièce. En réalité, il s'agit de
    l'éducation publique, c'est la querelle du passé et de l'avenir, des
    idées anciennes et des idées nouvelles, de la religion et de la
    philosophie. «Ici s'agitent, dit le chœur des Nuées, ici s'agitent les
    destinées de la philosophie[51].»

    Cette comédie est donc en effet la plus grave de toutes les discussions
    sociales; mais, au premier coup d'œil, c'est une bouffonnerie encore
    plus fantastique, s'il est possible, que celle qu'on vient de parcourir.

    Dans cette pièce, Aristophane, emporté par la peur des nouvelles idées,
    calomnie leur représentant le plus illustre et le plus pur, l'un des
    hommes les plus divins qui aient jamais existé sur la terre. On voit là
    un esprit affolé par la crainte, comme certaines gens qu'épouvante
    aujourd'hui le nom seul de socialisme, et qui, le plus naturellement du
    monde, calomnient et frappent leurs adversaires sans les comprendre,
    sans leur permettre même de définir ce nom.

    Singulier moment dans l'histoire d'une civilisation que celui où le
    régime ancien ayant fait son temps, le régime futur se cherche encore;
    où traditions, mœurs, religion, tout s'écroule; où la société se
    décompose et semble ne contenir que des forces désorganisées; où
    l'esprit nouveau, esprit destructeur, curieux, téméraire, envahit tout;
    où l'on se sent glisser sur une pente sans savoir où l'on va; où le flot
    des idées révolutionnaires grossit, se précipite, entraîne tout. Alors,
    comme les caractères des hommes sont différents, et que, dans toutes les
    sociétés humaines, sous les formes quelconques de gouvernement,
    l'éternel problème à résoudre est celui de la conciliation de l'ordre et
    de la liberté, mais que, s'il faut faire pencher la balance dans un sens
    ou dans un autre, les uns préfèrent l'excès de l'ordre, les autres celui
    de la liberté, il se forme deux grands partis: d'un côté, ceux qui
    pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d'en
    gouverner le cours; que les idées dites _révolutionnaires_ seront
    simplement _évolutionnaires_ si l'on ne gêne pas cette évolution; de
    l'autre, ceux qui sont d'avis de barrer le courant et de le contenir.
    Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus
    téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs, et perdraient
    tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fâchent
    contre le mouvement irrésistible; ils protestent au nom du passé, et
    jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d'inutiles
    admonestations. Tel fut le rôle d'Aristophane. Il mit, certes, dans
    cette entreprise cent fois plus d'esprit et d'ardeur qu'il n'en aurait
    fallu pour réussir, s'il était donné à un homme d'arrêter le cours de
    l'humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.

    Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce poëte, de les
    comprendre et de les expliquer, sans les justifier.

    La crise qui travaillait le siècle d'Aristophane était, à la vérité, le
    commencement d'une ère nouvelle pour l'esprit humain, mais aussi faisait
    redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins
    rapide pour la nation grecque, et d'abord pour la puissance d'Athènes.
    Le poëte Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que
    des progrès possibles de l'humanité.

    Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle
    était sa patrie,--«Toute la Terre,» répondit-il, donnant à entendre
    qu'il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des
    hommes[52], des êtres pensants. «Avant lui déjà, l'esprit philosophique
    avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre
    plutôt que de Clazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence
    entre les Grecs et les barbares dans l'organisation de la société; il
    embrassait la nature entière dans son amour. Démocrite s'était proclamé
    citoyen du monde. Toutefois cette profession de sentiments cosmopolites
    avait été moins une doctrine que l'indifférence d'un sage pour les
    intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute
    et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier
    rationnellement les devoirs du citoyen avec ceux de l'homme[53]. Le
    grand Athénien, en s'élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait
    chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l'avait fait
    naître; il l'aimait avec tendresse, et, tout en estimant les
    institutions de Lycurgue supérieures à celles de Solon[54], il manifesta
    toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S'il ne montait
    pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s'il
    n'était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation
    n'avait pas de moindres avantages pour l'État. «Il s'occupait de
    persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et
    l'acquisition des richesses ne devaient point passer avant le
    perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais
    que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu[55].»

    * * * * *

    Socialement Aristophane était l'adversaire de Socrate, quoiqu'ils
    appartinssent à peu près au même parti politique. «La politique des
    Socratiques à Athènes, dit M. Havet, comme en France la philosophie du
    dix-huitième siècle, était en opposition avec l'ordre établi; mais il y
    avait cette différence considérable, que la philosophie française
    s'appuyait sur l'esprit de la démocratie, tandis que la philosophie
    athénienne était anti-démocratique, comme paraît déjà l'avoir été la
    philosophie pythagoricienne, dont elle recueillait les traditions. C'est
    que les philosophes, impatients du mal et ne pouvant manquer de
    l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils
    conçoivent, et poussés pourtant, par un instinct naturel, à le placer
    quelque part, l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le
    contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la
    multitude régner, par ses chefs populaires ou tyrans, dans les cités
    d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes.
    Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins
    ce qu'on appelait de ce nom, car, on le sait, il n'y avait là qu'une
    apparence[56]...» Toutefois, comme le remarque encore M. Havet, «on
    pourrait dire qu'en vain leurs systèmes étaient aristocratiques, leur
    instinct ne l'était pas. Ils ne s'y sont pas trompés, ceux qui ont
    condamné Socrate. Leur indépendance à l'égard des traditions religieuses
    suffit pour montrer qu'ils ne sont pas véritablement du côté du passé,
    même lorsqu'il le semble, même lorsqu'ils le croient. Et, à ce seul
    signe, l'esprit moderne reconnaît en eux des frères. Par là leur
    philosophie est encore aujourd'hui toute vivante, leur action se
    perpétue; elle ne sera à son terme que le jour où le fantôme des
    superstitions, dissipé enfin à la lumière qu'ils ont les premiers
    allumée, aura cessé de peser sur l'humanité, réveillée pour jamais d'un
    lourd sommeil. Je ne doute pas, quant à moi, que l'impatience que leur
    causait l'obstination aveugle des croyances populaires n'ait été pour
    beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment
    pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu'il
    croyait vouée à l'erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n'indispose
    autant à l'égard du grand nombre les esprits distingués et les cœurs
    ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force à ce qui
    l'accable[57].»

    Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d'Aristophane, il le
    dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit
    philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême
    amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même;
    ainsi, dans sa haine des _nouveautés_ (pour parler comme Bossuet, esprit
    analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes.
    Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la
    consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la
    gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot à
    _conserver_, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais
    emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de
    distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les
    génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de
    l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant
    toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité,
    les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant
    rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où
    Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et
    faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres,
    les arts et la philosophie, servent plutôt à corrompre les hommes qu'à
    les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile
    réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot
    n'est pas très-fort.

    * * * * *

    Quoi qu'en dise le proverbe arabe: «La parole est d'argent, et le
    silence est d'or,» il peut être vrai dans la vie privée, il est faux
    dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut
    mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence,
    c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En
    voulez-vous une preuve entre mille? «Une des premières mesures de
    l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout
    enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour
    leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion
    avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun
    doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en
    partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la
    guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action
    insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à
    un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,--bien
    qu'avant le temps de Démosthène il se fût opéré un changement
    considérable[58].»

    Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, «l'habileté de
    la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de
    prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples
    citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans
    une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité
    pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine
    inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence
    les maîtres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de
    discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se
    multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].» C'est dans ce
    moment-là qu'Aristophane composa la comédie des _Nuées_. En voici
    l'analyse.

    * * * * *

    Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront
    après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme,
    lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au
    plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble
    épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait
    de lui donner. Elle y voulait de la _chevalerie_: c'était Xant_ippe_,
    Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelât tout
    bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie.
    Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela
    l'enfant Phidippide[61].

    Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et
    justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les
    chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son
    malheureux père en est désolé, et ruiné.

    C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces,
    que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son
    coquin de fils rêve, à côté de lui, de courses et de chars. Cela fait
    encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théâtre,
    par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits
    par Schlegel, devait représenter d'un côté l'intérieur de la maison de
    Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une
    place ou une rue.

    Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour
    d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.

    STREPSIADE, _couché, et gémissant_.

    Oh! io, io ioïe! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour
    ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du
    coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'eût pas été
    ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même
    plus châtier mes esclaves!--Et cet honnête fils que j'ai là ne
    s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq
    couvertures!--Allons! essayons encore de dormir et renfonçons-nous
    dans le lit.--Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la
    dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec
    ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que
    chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des
    échéances!--Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon
    registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les
    intérêts.--Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce
    cheval pur-sang! Hélas! plût au ciel qu'un bon coup de pierre,
    auparavant, eût fait couler ce sang!

    PHIDIPPIDE, _rêvant_.

    Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!

    STREPSIADE.

    Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que
    courses!

    PHIDIPPIDE, _rêvant_.

    Combien de tours pour le char de guerre?

    STREPSIADE.

    Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?--Voyons, après Passias,
    quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses
    roues.

    PHIDIPPIDE, _rêvant_.

    Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.

    STREPSIADE.

    Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques
    créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament
    des hypothèques.

    PHIDIPPIDE, _s'éveillant_.

    En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute
    la nuit?

    La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le
    comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le
    père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne
    impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui
    seul est la cause. «En vérité, mon père!...» Ce mot indique un mouvement
    d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil
    du juste, après avoir dit ce seul mot.

    Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il
    déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.

    «Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je
    vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content,
    riche en abeilles, en brebis, en olives!»

    Quel joli croquis, en deux ou trois traits!

    «Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des
    champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière,
    folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près
    d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint;
    elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions,
    les festins, les plaisirs lascifs...»

    Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit
    avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il
    réveille son enfant gâté, en prenant sa voix la plus douce:

    Phidippide, mon petit Phidippide!

    PHIDIPPIDE.

    Quoi, mon père?

    STREPSIADE.

    Embrasse-moi, et donne-moi ta main.

    PHIDIPPIDE.

    La voilà. Qu'y a-t-il?

    STREPSIADE.

    Dis-moi: m'aimes-tu?

    PHIDIPPIDE.

    J'en jure par Neptune équestre!

    STREPSIADE.

    Ah! n'invoque pas, je t'en prie, ce dieu des chevaux; c'est lui qui
    est cause de mes malheurs! Mais, si tu m'aimes vraiment et de tout
    cœur, mon enfant, écoute-moi bien.

    PHIDIPPIDE.

    Parle.

    STREPSIADE.

    Change de vie au plus vite, et cours apprendre ce que je vais te
    dire.

    PHIDIPPIDE.

    Dis. De quoi s'agit-il?

    STREPSIADE.

    M'obéiras-tu un peu?

    PHIDIPPIDE.

    Je t'obéirai, par Bacchus!

    STREPSIADE.

    Eh bien! regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette
    petite maison?

    PHIDIPPIDE.

    Oui, mon père. Qu'est-ce que cela?

    STREPSIADE.

    Un pensoir de doctes esprits. Les gens qui demeurent là-dedans
    démontrent que nous sommes des charbons enfermés sous un vaste
    étouffoir, qui est le ciel. Ils enseignent aussi, pour de l'argent,
    à gagner toutes les causes, bonnes ou mauvaises.

    PHIDIPPIDE.

    Qui sont-ils?

    STREPSIADE.

    Je ne sais pas bien leur nom. Ces honnêtes gens s'appellent des
    penseurs.

    PHIDIPPIDE.

    Ah! les malheureux! Je sais qui tu veux dire: tu parles de ces
    charlatans, de ces figures blêmes, de ces va-nu-pieds, comme ce
    misérable Socrate et Chéréphon...

    Bref, Strepsiade, cherchant les moyens de ne pas payer les dettes qui
    l'accablent, n'a imaginé rien de mieux que d'envoyer son fils à l'école
    des sophistes, pour y apprendre l'art de frustrer ses créanciers.

    * * * * *

    Mais, supposé que les sophistes fissent profession d'enseigner cet art,
    c'est une odieuse calomnie de présenter Socrate comme un de leurs
    pareils et un de leurs complices, Socrate qui fut leur constant
    adversaire, qui passa toute sa vie à les combattre, à les réfuter et à
    les railler.

    Quelques-uns de ces sophistes étaient en effet des charlatans qui
    faisaient trafic de leur rhétorique et de leurs procédés oratoires. «On
    appelait sophistes, dit Cicéron, ceux qui faisaient de philosophie
    parade et marchandise:» _Sophistæ appellabantur ii qui ostentationis aut
    quæstus gratia philosophabantur_.

    «Au sein d'une république où l'éloquence était le grand ressort du
    gouvernement, quiconque voulait acquérir de l'influence et jouer un rôle
    dans les affaires devait être orateur. Cette importance du talent de la
    parole en fit bientôt un art compliqué, pour lequel il fallut un
    apprentissage, et qui eut ses règles, ses écoles, ses maîtres. C'est
    ainsi que la rhétorique devint partie essentielle de l'éducation, et en
    fut le complément nécessaire. On sait quelle fortune firent les rhéteurs
    et quelle considération les entoura d'abord: il suffit de citer
    Isocrate. Un art cultivé avec tant de passion dut bientôt se raffiner,
    se subtiliser: les abus ne tardèrent pas à paraître; les leçons des
    rhéteurs dégénérèrent en charlatanisme lucratif, et en art de soutenir
    le pour et le contre; ils enseignaient, pour de l'argent, à gagner les
    mauvaises causes: ces lieux communs qu'ils débitaient sur le juste et
    l'injuste, sur le vice et la vertu, ébranlaient toutes croyances morales
    et conduisaient au scepticisme. Tel fut l'ouvrage des sophistes. À leurs
    préceptes se mêlaient fréquemment l'exposition des opinions
    philosophiques et des systèmes en vogue sur la formation du monde. Or,
    les cosmogonies touchant de très-près à la mythologie, la religion de
    l'État se trouvait engagée dans leurs discussions; de là l'imputation
    d'introduire des dieux étrangers et de mépriser les dieux de la patrie;
    de là les accusations d'impiété et d'athéisme[62].»

    Protagoras fut le premier sophiste qui tira de ses auditeurs un salaire,
    et cela ne fit qu'ajouter à sa renommée. Il se vantait d'enseigner les
    moyens de rendre bonne une mauvaise cause. Sur un sujet quelconque, il
    se faisait fort de prouver les deux opinions contraires. Prodicos
    prononçait des harangues de différents prix, et, à ce que rapporte
    Aristote, quand ce sophiste voyait la galerie un peu fatiguée des
    discussions philologiques auxquelles il se plaisait: «Allons,
    s'écriait-il, réveillez-vous! Je vais vous réciter la harangue de
    cinquante drachmes!» Gorgias, le plus célèbre de tous, avait sans doute
    donné l'exemple de ces brillantes jongleries, dans ces jours, appelés
    _fêtes_, où il faisait entendre ses discours que l'on nommait des
    _flambeaux_, alors que, du haut du théâtre, il défiait ses auditeurs en
    leur criant: _Proposez!_ Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse,
    écrit un livre du _Non-être_, dans lequel il prétendait établir les
    trois points suivants: 1° Il n'existe rien; 2° S'il existait quelque
    chose, on ne pourrait le connaître; 3° Si l'on pouvait connaître quelque
    chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes.» Il n'y avait
    donc en tout, selon lui, qu'apparence et illusion.

    Hippias d'Elis, Thrasymaque de Chalcédoine, Evénos de Paros, Critias,
    Pôlos d'Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions
    sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Deux frères,
    natifs de Chio, Euthydème et Dionysodore, enseignaient que «nulle
    affirmation ne peut être un mensonge.» La grande recette de leur art,
    comme maîtres d'éloquence, était l'emploi de l'équivoque et des
    déductions trompeuses.

    La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la
    science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou
    contre, aussi longtemps que l'on voulait, éblouissant la multitude de
    leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un _mendiant artiste_,
    les vautours, _des tombeaux vivants_[63]; ou bien s'évertuant parfois,
    pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire
    l'éloge de la Marmite, ou du Sel, ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou
    de l'Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces
    puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus
    dénaturés; enseignant, en somme, à discuter tout, sans croire à rien;
    et, pour la plus grande gloire de l'éloquence, compromettant la morale
    et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.

    STREPSIADE, _à son fils_.

    Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l'injuste. Par
    le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu
    apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes
    les dettes que j'ai contractées pour toi.

    Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de
    raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon
    ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d'exprimer les vérités
    absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement
    vraisemblables. Dans ce second cas, le discours peut devenir captieux et
    faire accepter aux ignorants le juste ou l'injuste. «Mais, en
    distinguant ainsi, Socrate avait-il tort[64]? et cette distinction même
    ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des
    sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité
    des choses, étrangers à l'étude des principes supérieurs?»

    * * * * *

    Phidippide, moins par honneur que par amour-propre et par crainte du
    ridicule, refuse la proposition de son père:

    «N'espère pas que j'y consente! Pour devenir pâle et maigre! et ne plus
    oser regarder en face mes amis les cavaliers!»

    Comme on dirait aujourd'hui: Mes amis du _Jockey-club_.

    STREPSIADE.

    Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton
    attelage, ni ton cheval pur-sang! Va te faire pendre, je te chasse!

    PHIDIPPIDE.

    Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m'en vais
    chez lui, et je me passerai bien de toi!

    C'est bien la réponse d'un fils mal élevé, et le père est puni par où il
    a péché, comme l'_Avare_ de Molière, qui donne à son fils sa malédiction
    et à qui celui-ci répond: «Je n'ai que faire de vos dons!» J.-J.
    Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d'être immoral
    lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire,
    est moral ici par la peinture de l'immoralité et en faisant punir les
    vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet
    endroit, ne mérite que des louanges.

    Il en mérite également lorsqu'il attaque les excès de certains
    sophistes. Mais il est digne du blâme le plus sévère, lorsqu'il présente
    Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.

    * * * * *

    Strepsiade, voyant son fils lui échapper, se décide à aller demander
    pour lui-même des leçons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate,
    comme Dicéopolis, dans _les Acharnéens_, à celle d'Euripide. Comme lui,
    il est reçu d'abord par un disciple. Aristophane a toujours soin
    (Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l'entrée de
    son personnage principal.

    La scène se passe d'abord dans l'antichambre, en quelque sorte, du
    _pensoir_. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de
    l'enseignement des sophistes: comme quoi Socrate vient d'apprendre à
    Chéréphon à mesurer le saut d'une puce qui du sourcil de celui-ci avait
    sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est
    entre le saut et la longueur des pattes[65]; comme quoi il lui a
    démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe,
    mais de leur derrière; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a
    très-subtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant une
    démonstration.

    * * * * *

    Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de
    charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c'est ce qu'avaient fait déjà
    Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!

    Or, quoique le vol ne fût pas pour les Grecs une chose grave, et
    quoiqu'ils le considérassent surtout du côté de l'adresse (à Lacédémone,
    par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de
    l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle
    accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.

    Mais n'avons-nous pas eu quelque chose d'analogue en 1848, dans de
    mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théâtre du Vaudeville, et
    intitulées _la Foire aux idées_? Celles d'un publiciste éminent y
    étaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui
    ne l'avaient pas lu ou qui ne l'avaient pas compris. On s'était emparé
    d'un titre: _La Propriété, c'est le vol_, sans s'occuper de ce qui
    l'expliquait et l'excusait;--par exemple, de la proposition suivante,
    corollaire indispensable de la première: _Il n'y a qu'un moyen de
    légitimer ce vol, c'est de l'universaliser_.--La personne même de
    l'écrivain, et son visage, très-reconnaissable avec ses lunettes,
    étaient mis sur le théâtre et livrés à la risée publique. Si donc des
    excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein
    dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également,
    comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie
    _ancienne_, dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte
    raison, s'y laisser entraîner.

    * * * * *

    Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, brûle d'être admis à
    cette école où l'on apprend de si belles choses! Le disciple lui permet
    alors de pénétrer dans l'intérieur du pensoir. On tirait sans doute un
    rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y
    apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules:
    c'étaient les autres disciples.

    * * * * *

    Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s'en est
    parfois souvenu, ou bien s'est rencontré avec lui par hasard, parce que
    tous les deux observaient et représentaient la nature humaine.
    Strepsiade tout à l'heure récapitulait ses dettes sur son registre,
    comme _le Malade imaginaire_ compte le mémoire de son apothicaire.
    George Dandin, comme Strepsiade, se plaint d'avoir épousé «une
    demoiselle». Sganarelle, du _Mariage forcé_, prête une oreille naïve aux
    sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du
    disciple et ensuite à celles du maître. Strepsiade fait à ceux-ci, sur
    les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-à-fait celles
    du _Bourgeois gentilhomme_ au Maître de Philosophie si fort sur
    l'alphabet. Il s'embrouille en répétant leurs réponses, comme le
    Sganarelle de _Don Juan_ en voulant répéter la tirade qu'il vient
    d'entendre débiter à son maître. Il fait, sur la grammaire, des
    réflexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des
    _Femmes savantes_. Il est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui,
    il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d'Harpagon
    rit de celle de son père.--C'est que Strepsiade, comme la plupart des
    personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine
    médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise,
    mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C'est un paysan
    lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d'abord toute
    chose du côté de son utilité personnelle.

    STREPSIADE, _au disciple, en lui montrant une sphère._

    Qu'est-ce-ci, dis-moi?

    LE DISCIPLE.

    C'est l'astronomie.

    STREPSIADE.

    Et cela?

    LE DISCIPLE.

    La géométrie.

    STREPSIADE.

    À quoi sert-elle, cette géométrie?

    LE DISCIPLE.

    À mesurer la terre.

    STREPSIADE.

    La terre qu'on distribue au peuple?

    LE DISCIPLE.

    Toute la terre.

    STREPSIADE.

    Bon cela! Voilà une invention excellente, et populaire!

    LE DISCIPLE.

    Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.

    STREPSIADE.

    Comment! Athènes? Je n'y vois pas de juges en séance!...[66] Et
    Lacédémone, où est-elle?

    LE DISCIPLE.

    Lacédémone? La voici.

    STREPSIADE.

    Comme elle est près de nous! Éloignez-la donc le plus possible.

    LE DISCIPLE.

    Il n'y a pas moyen.

    STREPSIADE.

    Tant pis!... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?

    LE DISCIPLE.

    C'est lui?

    STREPSIADE.

    Qui, lui?

    LE DISCIPLE.

    Socrate.

    STREPSIADE.

    Socrate? Ah! je t'en prie, appelle-le-moi bien haut.

    LE DISCIPLE.

    Appelle-le toi-même: je n'ai pas le temps.

    Voilà donc quelle est l'entrée de Socrate: il apparaît juché en l'air
    dans un panier à viande, sorte de garde-manger, selon le Scholiaste.
    Euripide, dans _les Acharnéens_, a fait une entrée semblable. Euripide
    et Socrate, aux yeux d'Aristophane, sont les représentants d'une même
    cause: la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde
    comme la première, corrompent également les mœurs anciennes et altèrent
    la religion des aïeux. Socrate était très-assidu aux représentations des
    pièces d'Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une
    complicité. Il aimait, d'ailleurs, le théâtre, comme peinture de la vie
    humaine: il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie
    des _Nuées_, et resta debout jusqu'à la fin, immobile et impassible,
    plein d'une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put
    comparer l'original et la copie, et voir quelle distance les séparait.
    Il ne protesta pas autrement.

    Aristophane poursuit en ces deux hommes les maîtres, à ce qu'il prétend,
    d'une génération abâtardie, qui fuit les gymnases et les exercices
    militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théâtre des leçons
    de scepticisme et d'incrédulité; mais plutôt, à vrai dire, il persécute
    en eux les disciples d'Anaxagore, irréligieux comme lui, c'est-à-dire
    croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion
    de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes
    les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits
    timides de notre temps haïssent les socialistes; parce qu'il voit qu'ils
    ébranlent tout, et que, fût-il moins frappé des dangers présents que des
    résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qui est,
    il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C'est le type
    des esprits soi-disant positifs, c'est-à-dire négatifs en toute chose,
    fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le
    mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu'on
    les eût consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes
    ainsi réglé, n'eussent pas manqué d'y faire aussitôt cent mille
    objections et cent mille critiques,--peut-être d'ailleurs très-fondées:
    car il y a des inconvénients à tout;--mais ces gens-là n'aperçoivent
    jamais que les inconvénients.

    L'éclosion et le développement de l'esprit scientifique faisaient
    ombrage à l'esprit théologique et aux croyances populaires. L'intrusion
    de la science troublait la foi religieuse ancienne.

    Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus
    des fantômes de dieux, on les accusait d'athéisme. D'après le précepte
    de Zaleucos, «tous les citoyens devaient être persuadés de l'existence
    des dieux.» Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement
    contenu dans les diverses constitutions. Aussi la gent dévote et bien
    pensante s'indignait-elle de la sacrilège liberté des poëtes novateurs,
    des philosophes et des savants. Or, quand l'esprit de dévotion prévaut,
    en tout temps il est implacable[67]. Une foule d'hommes distingués
    furent exilés ou mis à mort sous prétexte d'impiété. Périclès eut besoin
    de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son
    maître; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant
    l'usage, eut à choisir lui-même son genre de mort: il but la ciguë.
    Socrate était réservé à la même destinée. L'histoire de Diagoras de
    Mélos ne se termine pas moins tragiquement. Il avait été sollicité par
    les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent
    excellentes. C'était un homme d'une imagination exaltée; il avait
    composé des dithyrambes où l'ardeur de la poésie se mêlait à celle d'une
    piété fougueuse[68]. On l'avait vu se livrer aux pratiques les plus
    ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux
    Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les
    dieux. Mais, à la suite d'une injustice dont il fut victime, il se
    métamorphosa complètement. «Un de ses amis refusa de lui rendre un
    dépôt, et appuya son refus d'un serment prononcé à la face des autels.
    Le silence des dieux sur un tel parjure, ainsi que sur les cruautés
    exercées par les Athéniens dans l'île de Mélos, étonna Diagoras et le
    précipita du fanatisme de la superstition dans celui de l'athéisme. Il
    souleva les prêtres, en divulguant dans ses discours et dans ses écrits
    les secrets des Mystères; le peuple, en brisant les effigies des dieux;
    la Grèce entière, en niant ouvertement leur existence. Un cri général
    s'éleva contre lui: son nom devint une injure. Les magistrats d'Athènes
    le citèrent à leur tribunal et le poursuivirent de ville en ville: on
    promit un talent[69] à ceux qui apporteraient sa tête, deux talents à
    ceux qui le livreraient en vie; et, pour perpétuer le souvenir de ce
    décret, on le grava sur une colonne de bronze. Diagoras, ne trouvant
    plus d'asile en Grèce, s'embarqua et périt dans un naufrage[70].»

    Le retentissement d'aventures aussi éclatantes prédisposait la foule
    aveugle à détester ou à laisser vilipender quiconque faisait profession
    de philosophie, c'est-à-dire de libre pensée. La haine, qui avait ainsi
    commencé à s'attacher au nom de «chercheur de sagesse,» devait atteindre
    et tuer le plus irréprochable des Grecs, le bon et ingénieux Socrate.

    Aristophane, sans le vouloir, préluda par le ridicule et la calomnie au
    supplice de ce juste.

    * * * * *

    Il nous le montre donc juché dans un panier à viande,--sorte de parodie
    de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer
    les tragédies, notamment celles d'Euripide--dix-neuf sur vingt se
    terminent ainsi.--Strepsiade, d'en bas, lui adresse la parole.

    STREPSIADE.

    Socrate! Mon petit Socrate!

    SOCRATE.

    Que me veux-tu, homme éphémère?

    STREPSIADE.

    Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.

    SOCRATE.

    Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.

    STREPSIADE.

    C'est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre,
    que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si
    toutefois?...[71]

    SOCRATE.

    Pour bien-pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma
    pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air
    qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré
    d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert: car la
    terre, par sa force, attire à elle la sève de l'esprit; comme il
    arrive pour le cresson.

    STREPSIADE.

    Comment! l'esprit attire la séve dans le cresson? Ah! descends près
    de moi, mon cher petit Socrate, pour m'instruire des choses sur
    lesquelles je viens te demander des leçons.

    SOCRATE, _descendant de son panier_.

    Qu'est-ce qui t'amène?

    STREPSIADE.

    Je veux apprendre à parler. J'ai emprunté, et mes créanciers,
    usuriers intraitables, me persécutent, me ruinent, et saisissent
    tout ce que je possède.

    SOCRATE.

    Et comment ne t'es-tu pas aperçu que tu t'endettais ainsi?

    STREPSIADE.

    Ce qui m'a ruiné, c'est la maladie des chevaux, mal des plus
    dévorants. Mais enseigne-moi l'une de tes deux manières de
    raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me
    demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.

    SOCRATE.

    Par quels dieux jureras-tu? Car il faut que tu saches d'abord que
    les dieux n'ont pas cours chez nous.

    STREPSIADE.

    Par quoi jurez-vous donc?...

    Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu'il adore sont les
    Nuées. Il faut les invoquer, c'est le moyen de devenir «un roué
    d'éloquence, un vrai claquet, la fine fleur!».

    Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères,
    saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu
    à toutes sortes de parodies plaisantes.

    * * * * *

    L'invocation aux Nuées et le chœur des Nuées elles-mêmes sont des
    morceaux d'une fantaisie gracieuse et d'une poésie exquise.

    SOCRATE.

    Silence, vieillard! Prête l'oreille aux prières!--Ô Maître suprême,
    Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant Éther, et
    vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les
    éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans
    les régions célestes!

    STREPSIADE.

    Pas encore, pas encore! Attends que je plie mon manteau en double
    pour ne pas être mouillé! Et dire que je n'ai pas pris mon bonnet!
    quel malheur!

    SOCRATE.

    Venez, Nuées que j'adore, venez vous montrer à cet homme! soit que
    vous reposiez sur les sommets sacrés de l'Olympe[72] couronné de
    frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés avec les Nymphes,
    dans les jardins de l'Océan, votre père; soit que vous puisiez les
    ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais
    Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière,
    acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables!

    L'approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis,
    avant de les voir, on les entend chanter.

    LE CHŒUR.

    Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l'Océan à la
    voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des
    montagnes; d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre
    sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la
    mer retentissante aux profondes plaintes, que l'œil infatigable de
    l'Éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces
    brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et
    promenons au loin nos regards sur le monde.

    SOCRATE.

    Ô déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (_À Strepsiade_):
    As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du
    tonnerre?

    STREPSIADE.

    Ô Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon
    tonnerre, tant le vôtre m'a fait peur! Permis ou non, ma foi! je me
    soulagerai[73].

    Voilà les contrastes d'Aristophane! voilà les ordures qui se mêlent à
    cette fraîche poésie! Les supprimer ou les voiler toujours par une
    délicatesse mal entendue, ce serait altérer la physionomie de l'auteur
    que nous voulons étudier en toute franchise. Il faut donc, du moins, les
    laisser entrevoir quelquefois.

    «Point de bouffonnerie! dit Socrate; ne fais pas comme ces grossiers
    poëtes comiques barbouillés de lie.»

    Toujours est-il qu'Aristophane fait comme les autres, en paraissant les
    critiquer.

    SOCRATE.

    Mais silence! un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

    LE CHŒUR.

    Vierges humides de rosée, allons visiter la riche contrée de
    Pallas, la terre des héros, le bien-aimé pays de Cécrops, où se
    célèbrent les secrets sacrifices, où le mystérieux sanctuaire se
    découvre aux initiés, avec les offrandes pour les dieux célestes,
    les temples au faîte élevé, les statues, les saintes processions
    des bienheureux, les victimes couronnées et les festins sacrés en
    toutes saisons; et, au retour du printemps, les joyeuses fêtes de
    Dionysos, les luttes harmonieuses des chœurs et la muse
    retentissante des flûtes.

    STREPSIADE.

    Par Jupiter! je t'en prie, dis-moi, Socrate, quelles sont ces voix
    de femmes qui font entendre des paroles si pleines de majesté?
    seraient-ce des demi-déesses?

    SOCRATE.

    Ce sont les célestes Nuées, les grandes déesses des paresseux!
    c'est à elles que nous devons tout, pensées, esprit, dialectique,
    phrases, prestiges, tours et subtilités.

    STREPSIADE.

    C'est donc cela qu'en les écoutant mon esprit déjà prend son vol,
    et brûle de subtiliser, de pérorer sur les brouillards, de
    discuter, de contredire et de rompre argument contre argument. Mais
    ne vont-elles pas se montrer? je voudrais bien les voir, si c'est
    possible.

    SOCRATE.

    Eh bien! regarde par ici, du côté du Parnès[74]; les voilà qui
    descendent lentement.

    STREPSIADE.

    Mais où donc? Fais-les-moi voir!

    SOCRATE.

    Elles s'avancent en foule, suivant une route oblique à travers les
    vallons et les bois.

    STREPSIADE.

    C'est singulier! je ne vois rien.

    SOCRATE.

    Tiens, les voici qui arrivent.

    STREPSIADE.

    Ah! enfin je les vois.

    Les Nuées paraissent en foule, et remplissent toute la scène. Avec quel
    art et quelles gradations le poëte a su préparer et faire valoir leur
    entrée, aussi bien que celle de Socrate!

    SOCRATE.

    Tu ne savais donc pas que les Nuées étaient des divinités?

    STREPSIADE.

    Non vraiment: je croyais qu'elles n'étaient que brouillard, rosée,
    vapeur.

    SOCRATE.

    Alors tu l'ignores aussi sans doute, ce sont-elles qui nourrissent
    la foule des sophistes, des empiriques, des devins, des fainéants
    aux longs cheveux et aux doigts chargés de bagues[75], des poëtes
    lyriques, des métaphysiciens, tas de flâneurs et de hâbleurs,
    qu'elles font vivre parce qu'elles les chantent!

    Socrate enseigne à Strepsiade que les Nuées sont les seules vraies
    divinités; que tous les autres dieux ne sont que fables.


    «Mais Jupiter?

    --Il n'y a point de Jupiter!

    --Et le Tonnerre?

    --Ce sont les Nuées qui se heurtent.

    --Le moyen de croire cela?

    --Tu vas le comprendre par ton propre exemple: lorsqu'aux Panathénées tu
    t'es gorgé de viande, n'entends-tu pas ton ventre se troubler et
    retentir de grondements sourds?

    --Oui, par Apollon! je souffre, j'ai la colique; puis la ratatouille
    gronde comme le tonnerre, et enfin éclate avec un terrible fracas. C'est
    peu de chose d'abord, pappax, pappax! Puis, ça augmente, papappapax! Et,
    quand je me soulage, c'est vraiment le tonnerre, papapappapax!
    absolument comme les Nuées!»

    Le philosophe fait jurer au néophyte de ne reconnaître dorénavant
    d'autres divinités que le Chaos, les Nuées et la Blague.--«Quand je
    rencontrerais les autres dieux nez à nez, répond le docile disciple, je
    ne les saluerais pas.»

    En récompense, les Nuées sont prêtes à lui accorder tout ce qu'il
    désire. «Dis hardiment ce que tu veux de nous. Tu ne peux manquer, si tu
    nous rends hommage, de devenir un habile homme.»

    STREPSIADE.

    Ô déesses souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite
    grâce: faites que je dépasse de cent stades tous les Hellènes dans
    l'art de la parole!

    LE CHŒUR.

    Nous te l'accordons: désormais nulle éloquence ne triomphera plus
    souvent que la tienne devant le peuple.

    STREPSIADE.

    Peuh! la grande éloquence n'est pas ce que je veux; mais savoir
    chicaner à mon profit, pour échapper à mes créanciers.

    LE CHŒUR.

    Tu auras ce que tu désires: ton ambition est modeste. Livre-toi
    bravement à nos ministres[76].

    STREPSIADE.

    Bien volontiers! Je crois en vous! D'ailleurs il n'y a pas à
    reculer, avec ces chevaux pur-sang et ce sot mariage qui m'ont
    ruiné! Que vos ministres fassent de moi ce qu'ils voudront; je me
    livre à eux, corps et âme: les coups, la faim, la soif, le chaud,
    le froid, je supporterai tout! Qu'on fasse une outre de ma peau,
    pourvu que je ne paye pas mes dettes; pourvu que j'aie la
    réputation d'être un hardi coquin, beau parleur, impudent,
    effronté, gredin, colleur de mensonges, finassier, chicanier, plein
    de rubriques, vrai moulin à paroles, renard, vilebrequin, souple
    comme une courroie, glissant comme une anguille, trompeur,
    blagueur, insolent, scélérat, sans foi ni loi! oui, voilà tous les
    titres dont j'ambitionne qu'on me salue! à cette condition, qu'ils
    me traitent à leur guise; et, s'ils le veulent, par Cérès! qu'ils
    fassent de moi du boudin et me servent aux libres penseurs!

    Comment ne pas recevoir aussitôt un néophyte si fervent? Socrate lui
    fait passer, seulement pour la forme, un petit examen d'admissibilité.

    SOCRATE.

    Voyons. As-tu de la mémoire?

    STREPSIADE.

    Cela dépend: si l'on me doit, j'en ai beaucoup, mais si je dois,
    hélas! je n'en ai pas du tout[77].

    SOCRATE.

    As-tu de la facilité naturelle à parler?

    STREPSIADE.

    À parler, non; à filouter, oui.

    Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l'âne;
    car le récipiendaire n'est pas très-fort, quoique plein de bonne
    volonté: il oublie les tours les plus simples, sitôt qu'on les lui a
    appris; il ne veut savoir qu'une seule chose, et tout de suite: l'art de
    ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain,
    Socrate, comme le Maître de philosophie de M. Jourdain, veut commencer
    par le commencement: point d'affaire! C'est le raisonnement sophistique
    que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n'a que cette
    pensée: ne pas payer ses dettes! il y revient sans cesse, sous toutes
    les formes.

    STREPSIADE.

    Une idée! dis-moi: si j'achetais une magicienne de Thessalie et que
    je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour l'enfermer, comme
    un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et
    alors...

    SOCRATE.

    Qu'y gagnerais-tu?

    STREPSIADE.

    Ce que j'y gagnerais? S'il n'y avait plus de nouvelle lune, je
    n'aurais plus à payer d'intérêts.

    SOCRATE.

    Pourquoi cela?

    STREPSIADE.

    Parce que les intérêts se payent chaque mois.

    Socrate, satisfait de voir qu'enfin l'esprit du néophyte se débrouille,
    lui propose à son tour une subtilité; Strepsiade y réplique par une
    autre. C'est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à
    l'avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième
    siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le cœur de l'homme, par
    la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire, un rond
    inscrit dans un triangle ne le remplit pas.

    Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d'intelligence, a l'esprit
    ordinairement si obscur et l'entendement si bouché, que les Nuées,
    désespérant d'en faire quelque chose, lui conseillent, s'il a un fils,
    de l'envoyer apprendre à sa place.

    --«C'est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui!

    --Et tu ne sais pas t'en faire obéir?

    --Dame! c'est qu'il est grand et robuste! Cependant je vais courir après
    lui et l'amener ici, de gré ou de force!»

    Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-ci lui fait remarquer
    qu'il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.

    PHIDIPPIDE.

    Et ton manteau, on te l'a donc volé?

    STREPSIADE.

    On ne me l'a pas volé, on me l'a philosophé.

    PHIDIPPIDE.

    Et tes souliers, qu'en as-tu fait?

    STREPSIADE.

    Je les ai perdus _à ce qui était nécessaire_, comme disait
    Périclès.

    C'était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses
    fonds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli
    et vivant! on est tenté de dire: moderne. Car cela semble écrit d'hier,
    quoiqu'ayant deux mille trois cents ans de date.

    * * * * *

    Phidippide aime toujours mieux être cavalier que philosophe; mais son
    père, à la fin, le prenant par la douceur: «Allons, viens avec moi,
    obéis à ton père et ne t'inquiète pas du reste. Tu n'avais pas six ans,
    tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première
    obole que je touchai comme juge[78], je t'en achetai un petit chariot à
    la fête de Jupiter.»

    Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné: c'est un paysan un peu
    lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu'on appelle bonhomme,
    mot élastique, qui n'implique pas nécessairement une grande honnêteté;
    il est mené par sa femme (on l'a vu par l'exposition, au reste elle ne
    paraît pas dans la pièce); il est mené aussi par son fils; il voudrait
    bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il
    tâche d'être malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n'a pas
    l'étoffe d'un coquin; il le sent instinctivement, et veut que son fils,
    moins simple que lui, le devienne pour deux, s'il est possible.

    Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu'il n'a
    pas acquise; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa
    servante, quelques bribes des choses qu'on lui a apprises: «Il n'y a
    point de Jupiter!... Ce qui règne, c'est le Tourbillon!...»

    Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part: «Tu te
    repentiras bientôt de ce que tu exiges!» Mot qui fait pressentir la
    péripétie et le dénoûment,--comme le mot de la femme de Sganarelle, dans
    l'exposition du _Médecin malgré lui_: «Je te pardonne, mais tu me le
    paieras!» Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d'ailleurs, est
    un chef-d'œuvre.

    * * * * *

    Ils entrent dans le pensoir. Socrate paraît de nouveau, toujours dans
    son panier à viande: c'est sa manière de se montrer aux étrangers pour
    la première fois, comme un dieu dans son nimbe et dans sa gloire.
    Strepsiade lui présente son fils:

    «Il a de l'esprit naturel. Tout petit, il s'amusait déjà chez nous à
    fabriquer des maisons, à creuser des bateaux, à construire de petits
    chariots de cuir; et, avec des écorces de grenade, il faisait des
    grenouilles. Qu'est-ce que tu dis de cela? N'apprendra-t-il pas bien les
    deux raisonnements, le fort, et puis le faible, qui renverse le fort par
    un coup fourré. Ce sont surtout ces coups fourrés que je te prie de lui
    enseigner par tous les moyens.

    SOCRATE.

    Je chargerai l'un et l'autre raisonnement en personne de venir
    l'instruire.

    STREPSIADE.

    Je me retire. Ne perds pas de vue qu'il s'agit de le rendre capable
    de battre la vérité sur tous les points.

    On apporte le Juste et l'Injuste (c'est-à-dire le raisonnement droit et
    le raisonnement sophistique) dans une cage, comme deux coqs de combat:
    ces combats étaient à la mode alors. Ainsi se mêlent toujours habilement
    la discussion morale et la fantaisie.

    Ce spectacle bizarre, cette escrime curieuse où s'entrechoquaient des
    paradoxes spirituels et des pensées élevées, dans un dialogue plein de
    verve, devait charmer l'esprit des Athéniens. Un Athénien de Paris,
    Alfred de Musset, n'y prenait pas moins de plaisir. «C'est, dit-il, la
    plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue.»

    Mettons encore au-dessus, toutefois, celle de la Pauvreté, dans
    _Plutus_, que nous analyserons plus loin.

    Les deux coqs se provoquent et sortent de la cage; ils ergotent et se
    livrent un assaut.

    LE JUSTE.

    Tu es bien insolent!

    L'INJUSTE.

    Et toi bien ganache!...

    Ils se disputent Phidippide. Le chœur s'interpose, selon sa coutume, et
    ramène la querelle à des procédés réguliers. Par sa voix, se révèle ici
    tout le dessein, toute la pensée d'Aristophane, soit dans cette pièce,
    soit dans les autres: le passé opposé à l'avenir.

    Trêve de combats et d'injures! Mais exposez, toi, ce que tu
    enseignais aux hommes d'autrefois, et toi l'éducation nouvelle;
    afin qu'après vous avoir entendus contradictoirement, ce jeune
    homme choisisse.

    LE JUSTE.

    Je le veux bien.

    L'INJUSTE.

    Moi aussi.

    LE CHŒUR.

    Voyons, qui parlera le premier?

    L'INJUSTE.

    Lui, j'y consens; et, d'après ce qu'il aura dit, je le
    transpercerai d'expressions nouvelles et de pensées subtiles.
    Enfin, s'il ose encore souffler, je le piquerai au visage et aux
    yeux avec des traits comme des dards de guêpe! il n'en relèvera
    pas!

    Le Juste commence donc et rappelle éloquemment quelle était l'éducation
    des enfants d'Athènes qui devinrent les guerriers de Marathon. En ce
    temps où la modestie régnait dans les mœurs, un jeune homme était une
    statue de la Pudeur. Il se fortifiait dans les gymnases, au lieu de
    s'amollir et de se corrompre dans les bains publics. Si Phidippide veut
    suivre ces nobles exemples, il ira se promener à l'Académie, sous
    l'ombrage des oliviers sacrés, la tête ceinte de joncs en fleur, avec un
    sage ami de son âge; au sein d'un heureux loisir il respirera le parfum
    des ifs et des pousses nouvelles du peuplier, goûtant les beaux jours du
    printemps, lorsque le platane et l'ormeau confondent leurs murmures. Il
    aura la poitrine robuste, le teint frais, les épaules larges, la langue
    courte, et le reste de même. Il ne contredira pas son père, il ne le
    traitera pas de radoteur, il ne reprochera pas son âge au vieillard qui
    l'a nourri. Mais, s'il s'abandonne aux mœurs du jour, il aura bientôt le
    teint pâle, les épaules étroites, la poitrine resserrée, la langue
    longue, et le reste de même. Il sera corrompu, subtil, bavard et
    chicanier. L'Injuste lui fera trouver honnête ce qui est honteux,
    honteux ce qui est honnête. Il se vautrera dans l'infamie.

    LE CHŒUR.

    O toi qui habites les hauteurs sereines du temple de la
    Sagesse[79], quelle douce fleur de vertu s'exhale de tes discours!
    Oui, bienheureux ceux qui vivaient en ce temps-là! (_À l'Injuste_):
    Pour répondre à cela, toi qui possèdes la muse aux discours
    séduisants, tâche de trouver des raisons bien neuves, car ton
    adversaire a fait une vive impression. Tu as besoin des ressources
    de ton esprit, si tu veux vaincre un tel antagoniste et ne pas
    faire rire à tes dépens.

    L'INJUSTE.

    Enfin!... J'étouffais d'impatience, tant je brûlais de le confondre
    par ma réplique!... Si dans l'école on m'appelle l'Injuste, c'est
    parce que j'ai, le premier de tous, inventé les moyens de
    contredire les lois et la justice; et n'est-ce pas un talent hors
    de prix que de prendre une mauvaise cause et de la faire triompher?
    Écoutez et voyez comme je vais percer à jour cette éducation dont
    il est si fier!...

    Et alors il répand à pleines mains les subtilités, les sophismes, les
    arguties, les exemples cocasses, les épigrammes, ou même les injures à
    l'adresse des spectateurs.

    Ce dialogue était une parodie des thèses des sophistes, de leurs
    amplifications pour et contre; par exemple, du fameux morceau où
    Prodicos avait fait disserter la Vertu et la Volupté se disputant
    Hercule adolescent, comme ici le Juste et l'Injuste se disputent le
    jeune Phidippide.

    Il n'est pas sans analogie avec les disputes scolastiques du moyen âge
    entre les Vertus et les Vices; ni avec certaines Moralités du même
    temps; par exemple, celles qui mettaient aux prises les personnages
    nommés _Mundus, Caro_ et _Demonia_, et d'autre part les Vertus et les
    Anges, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit.

    * * * * *

    Bref, l'Injuste triomphe, et le Juste est vaincu. C'est là peut-être le
    trait le plus poignant et l'ironie la plus amère: Aristophane, par ce
    trait, comme par la conception générale des Nuées, déesses des
    sophistes, peint son époque,--telle du moins qu'il la
    voit,--c'est-à-dire seulement par les mauvais côtés.

    Phidippide reste chez les sophistes, et profite des leçons de Socrate un
    peu plus vite que Strepsiade; si bien même qu'au bout de quelques
    instants il sait se défaire des créanciers, puis lever la main sur son
    père lui-même, et lui prouver par les deux raisonnements, juste et
    injuste, qu'il fait bien de le battre, voire même contraindre le
    bonhomme à en demeurer d'accord avec lui.

    N'est-ce pas là un dénoûment d'un excellent comique et d'une parfaite
    moralité? Et comprend-on qu'un célèbre critique allemand, Hermann, ne
    voye dans cette scène qu'un épisode étranger à l'action, un hors d'œuvre
    que le poëte eût mieux fait, selon lui, de supprimer? Cet épisode est
    préparé par les vers 865, 1114, 1242 et 1307. Phidippide représente _la
    jeunesse dorée_ de ce temps-là, composée de dissipateurs paresseux et
    corrompus, d'ergoteurs subtils sans conviction et sans cœur.

    Strepsiade, toujours extrême, comme Orgon, déteste maintenant Socrate et
    les sophistes, et court mettre le feu à leur maison. Qui pis est, la
    colère lui donne de l'esprit, et, en les brûlant, il se moque d'eux; il
    les parodie, comme Sganarelle parodie Marphurius tout en lui donnant des
    coups de bâton[80].

    Ce dénoûment si animé, dans lequel toutes les qualités du poëte comique
    éclatent à la fois, ce spectacle tragico-bouffon, cet holocauste du
    pensoir, fut ajouté, à ce que l'on croit, avec la grande scène des deux
    coqs, après la première représentation[81], qui n'avait eu que peu de
    succès.

    Palissot a imité quelque chose de ce dénoûment dans sa comédie des
    _Philosophes_, qui, par le dessein, ressemble aux _Nuées_, puisque
    l'auteur y attaque Diderot, d'Alembert et Jean-Jacques Rousseau, comme
    l'auteur des _Nuées_ attaque Socrate. Au demeurant, pièce venimeuse et
    rien de plus.

    Celle d'Aristophane n'est pas non plus sans venin. C'était l'avis du
    père Brumoy; et, pour mieux le prouver, le bon jésuite la comparait aux
    _Provinciales_.

    Je crois les _Provinciales_ exemptes de venin, mais pas toujours de
    jésuitisme, tout en abîmant les Jésuites.

    La péripétie de l'histoire de Phidippide et de Strepsiade rappelle
    l'anecdote que raconte Pascal, justement dans ces terribles _Petites
    Lettres_, celle du domestique des Jésuites, Jean d'Alba, qui avait volé
    les plats d'étain de ses maîtres, et qui, ayant étudié dans leurs livres
    les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par
    leurs procédés mêmes qu'en les volant il ne les volait point.

    * * * * *

    Il s'agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.

    Certes, Aristophane a raison d'attaquer les mauvais sophistes, de
    poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans conscience et sans foi qui
    déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même
    temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique
    elle-même, qui venait de naître et qui déjà remuait les esprits; il
    symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la
    nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie
    philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c'est tout cela que
    les Nuées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la
    sophistique: cette confusion est des plus injustes.

    Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C'est
    Socrate! c'est lui que le poëte appelle le pontife des niaiseries
    subtiles!

    Quoi! Socrate, ce grand esprit et ce grand cœur? Socrate, le maître du
    divin Platon! Socrate, qui n'est pas seulement un théoricien, faisant de
    la philosophie comme d'autres font de l'art pour l'art, sans aucun but
    d'utilité pratique, mais qui reste philosophe en actes comme en paroles!
    Socrate qui, au siége de Potidée, supporte la faim et la soif, marchant
    pieds nus sur la glace mieux que les soldats chaussés! Socrate, qui a
    toute la fermeté du stoïcien sans en avoir la morgue! Socrate qui, à
    Délion, couvre la retraite de l'armée athénienne, sauve la vie à ses
    disciples Xénophon et Alcibiade, et fait adjuger à celui-ci le prix du
    combat, qu'il eût pu revendiquer pour lui-même! Socrate, héroïque comme
    sans y songer! Socrate, qui seul eut le courage de se lever contre la
    sentence capitale frappant les neuf généraux athéniens qui n'avaient pas
    enseveli leurs morts après la victoire des Arginuses! Socrate, que la
    Pythie avait proclamé le plus sage des hommes, et dont Platon disait
    avec vénération et avec amour: «On ne trouverait personne, soit chez les
    anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de
    ses discours, de son originalité!» Socrate, qui passa toute sa vie à
    combattre, à confondre les sophistes; Socrate, qui mourut leur victime,
    pour les avoir convaincus d'ignorance et de mauvaise foi, comme le
    Christ mourut victime des Scribes, pour les avoir traités d'hypocrite!
    Socrate, dont la mort divine a mérité d'être appelée l'apothéose de la
    philosophie! Socrate, que saint Augustin et Voltaire, d'accord cette
    fois, ont proclamé _martyr de l'unité de Dieu_! est-ce bien l'homme
    qu'on traduisit sur le théâtre, et qu'on livra à la risée et à la haine
    de ses concitoyens, en le présentant comme le type et comme le chef de
    ces charlatans éhontés qu'il ne cessa de réfuter et par sa vie et par sa
    mort? Est-ce bien lui qu'on ose accuser, non-seulement de niaiserie,
    mais encore de fourberie, de vénalité et de vol?

    Voilà ce qui étonne, ce qui confond!

    Comment justifier le poëte et les spectateurs? Pour ceux-ci, il est à
    propos peut-être de rappeler ce que nous venons de dire, à savoir que la
    comédie des _Nuées_, lors de la première représentation, n'eut pas de
    succès. Probablement une partie du public, et la plus éclairée sans
    doute, se montra au moins réservée, en présence des calomnies auxquelles
    le poëte s'était laissé entraîner contre le philosophe populaire, et
    cette froideur pourrait passer pour une sorte de protestation tacite.
    C'est Aristophane lui-même qui, dans la parabase ajoutée après coup avec
    plusieurs autres parties, constate l'insuccès de la première
    représentation. Mais il est possible aussi que cet insuccès s'explique
    par la faiblesse de la pièce telle qu'elle était d'abord.

    Et, en tout cas, nous nous retrouverions toujours en face de cette
    question: Comment Aristophane, aussi bien qu'Eupolis et Amipsias,
    osèrent-ils, devant le public contemporain, calomnier ainsi Socrate?
    Comment les amis et disciples du philosophe odieusement travesti ne
    firent-ils pas entendre contre de tels excès des protestations
    énergiques et efficaces?

    C'est sans doute que les majorités sottes étouffent aisément la voix des
    minorités intelligentes. Nous avons rappelé comment, en 1848, le public
    de Paris, pendant plusieurs semaines, laissa jouer _la Foire aux idées_,
    où l'on voyait,--outre le travestissement odieux de Proudhon, l'éminent
    publiciste,--une autre turpitude digne de la première: un représentant
    des colonies ridiculisé parce qu'il était nègre!

    Par quelle inconséquence, un public français naturellement ennemi de la
    traite des noirs et de l'esclavage, souffrait-il qu'on blessât ainsi
    l'égalité, le bon sens, la justice?--Par la même inconséquence,
    apparemment, qui fait qu'aux États-Unis, où l'abolition de l'esclavage
    vient d'être soutenue et propagée au prix de si grands sacrifices, on ne
    permet pas à un homme de couleur de monter dans un omnibus. L'humanité
    n'est pas tout d'une pièce: elle est inconséquente à chaque instant.
    C'est à cette condition peut-être qu'elle continue d'exister: la logique
    pure la tuerait.

    Nous aurons à faire valoir la même raison, à propos du travestissement
    des dieux eux-mêmes sur le théâtre. Le peuple, qui faisait mourir
    Socrate sous prétexte d'irréligion, souffrait bien qu'un poëte comique
    mît sur la scène la caricature de tel ou tel dieu qu'on adorait à
    d'autres heures.--Et il ne serait pas difficile de trouver dans le monde
    actuel, chez les peuples les plus civilisés des exemples d'inconséquence
    analogues.--«Patraque d'humanité!» disait le père de notre Balzac.

    * * * * *

    «Comme comédie, dit M. Grote, les _Nuées_ ont le second rang seulement
    après les _Chevaliers_; comme portrait de Socrate, ce n'est guère qu'une
    pure imagination; ce n'est pas même une caricature, c'est un personnage
    totalement différent. Nous pouvons, à la vérité, apercevoir des traits
    isolés de ressemblance: les pieds nus et la subtilité d'argumentation
    appartiennent à tous deux; mais l'ensemble du portrait est tel que, s'il
    portait un nom différent, personne ne songerait à le comparer à Socrate,
    que nous connaissons bien d'après d'autres sources.»

    * * * * *

    Continuons à expliquer, mais non certes à justifier, des excès si
    surprenants et si déplorables. Voici ce qu'on peut dire encore:

    Socrate, pour combattre les sophistes, employait quelquefois leurs
    armes; il leur empruntait leur langage, leur manière d'argumenter; il
    usait lui-même, parfois, de démonstrations sophistiques, pour venir à
    bout de ses adversaires et les réduire à l'absurde par tous les moyens.
    Il lui en coûta cher d'avoir pris leurs allures: on le confondit avec
    eux, comme ce héros grec de l'_Iliade_ que son ardeur emporte à travers
    la mêlée au milieu des rangs ennemis et que l'on prend pour un Troyen.
    Socrate disant et répétant partout: «Je ne sais qu'une chose, c'est que
    je ne sais rien,» semblait afficher, lui aussi, le scepticisme de
    Gorgias. Il ne se méfiait pas assez des méprises auxquelles il pouvait
    donner lieu, ou des prétextes qu'il pouvait fournir contre lui. Ce
    procédé du _doute méthodique_, que Descartes devait employer pour son
    usage particulier, Socrate en usait partout en public. Comment savoir si
    ce n'était pas doute réel, indifférence et incrédulité? Son _ironie_
    réduisait en poussière toutes les solutions proposées, et ne les
    remplaçait pas toujours. Cet homme d'une foi si profonde, d'un
    spiritualisme si vif et si fécond, avait l'air peut-être de ne croire à
    rien, du moins à aucune science ni à aucune religion positives; il
    paraissait n'avoir, en fin de compte, qu'un dogmatisme virtuel et un
    scepticisme effectif. Par là il pouvait être, aux yeux de quelques-uns,
    aussi dangereux, aussi pernicieux, que ceux-là même qu'il combattait;
    et, si la malveillance s'en mêlait, il pouvait être donné pour l'un
    d'entre eux.

    Les esprits terre à terre et les faibles courages, qui ont besoin de
    s'attacher à des formules et à des dogmes consacrés, prennent aisément
    en suspicion et en aversion les esprits libres et les braves cœurs qui
    marchent sans ces béquilles, droit devant eux, confiants en la nature.
    Les gens qui ne peuvent se passer de telle ou telle croyance officielle
    n'admettent pas volontiers que les autres s'en passent. Intolérants par
    charité, cela s'est vu: hors de l'Église, point de salut!...

    Ceux qui se croyent les plus libéraux admettront tout au plus que vous
    soyez, sinon _catholique_, du moins _protestant_; à grand'peine
    toléreront-ils _israélite_; mais _musulman_, leur serait en horreur;
    quant à _bouddhiste_, ils ne comprendraient plus. Eh bien! si vous leur
    dites que vous n'êtes ni catholique, ni protestant, ni israélite, ni
    musulman, ni bouddhiste, ni d'aucune religion positive quelconque, et
    que vous êtes bien trop religieux pour cela, vous devenez pour eux un
    être immoral, sans foi ni loi, un être dangereux, funeste, qu'il faut
    mettre au ban de la société. En Angleterre, par exemple, pays si libéral
    en tout le reste, on exige que chacun professe une religion, appartienne
    à un culte reconnu; autrement, vous n'êtes pas admis à vivre, et vous
    êtes chassé du pays, ou considéré comme un paria, par ce peuple
    très-libéral.

    Ils oublient cette belle pensée d'un de nos philosophes français du
    dix-huitième siècle: «Toutes les religions positives sont des sectes de
    la religion naturelle.»

    Or l'esprit sectaire est étroit, cruel. C'est lui qui, aujourd'hui
    encore, prêche l'Évangile à coups de canon, sous prétexte de civiliser
    les peuples. On veut bien de la liberté des cultes pour soi, à la
    condition toutefois qu'il y ait un culte reconnu; mais on n'en veut pas
    pour les autres. On les massacre pour leur apprendre à vivre.

    Si les mots _dévot_ et _bigot_ sont des expressions modernes, la chose
    est vieille presque autant que le monde. Socrate eut l'imprudence de
    donner prise à la race dévote et bigote d'Athènes, et ne chercha pas à
    se défendre: ce fut là ce qui le perdit.

    * * * * *

    D'ailleurs,--analysons encore un sujet si complexe et si subtil,
    essayons de rendre raison de cette confusion incroyable établie par les
    poëtes comiques à l'égard du grand philosophe, et acceptée jusqu'à un
    certain point par le public.

    Certes, c'était à bon droit que la Pythie avait proclamé Socrate le plus
    _sage_ des hommes. Mais ce mot même, sage, _sophos_, voulait dire tant
    de choses! Il était presque le même que _sophiste_; il signifiait sage,
    mais aussi il signifiait habile, adroit, rusé; il s'appliquait à un
    orateur, à un poëte, aux Muses; le Sphinx, aux énigmes embrouillées, qui
    fut le premier des sophistes, s'appelle, dans Sophocle, _la vierge
    sage_. Les deux choses et les deux mots, _sophos_ et _sophistes_, se
    ressemblaient beaucoup, et souvent se confondaient. Aussi bien le nom de
    _sophiste_ n'était pas d'abord chez les Athéniens une qualification
    injurieuse, non plus que le nom de _précieuse_ chez les Français du
    dix-septième siècle, avant que les précieuses ridicules eussent imité,
    contrefait et compromis les précieuses véritables. Socrate était donc,
    dans la bonne acception du mot, un _sophiste_ autant qu'un _sage_. Solon
    et Pythagore aussi sont tous deux appelés sophistes.

    Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant de la sophistique
    plutôt que Gorgias ou Protagoras, c'est peut-être qu'il aimait mieux
    prendre pour plastron de ses railleries un concitoyen athénien, que les
    confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à
    Athènes.

    Et puis les poëtes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de
    sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la
    figure populaire de l'homme au nez camus, vulgarisateur des idées, de ce
    philosophe flâneur qu'on rencontrait causant et ergotant à tous les
    coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits,
    de ce «sage-homme[82],» fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez
    épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du
    bonhomme, son habitude de marcher nu-tête et nu-pieds, de s'arrêter dans
    les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et
    des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait
    l'occasion de dire quelque chose d'utile ou de subtil; ses manières de
    parler familières autant qu'ingénieuses, ses comparaisons prises dans la
    vie de chaque jour, ses paraboles quelquefois triviales, composaient
    déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des
    poëtes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d'y ajouter, pour
    en faire, non le portrait d'un individu, mais la personnification
    arbitraire d'une classe entière.

    Si Socrate est un idéal pour nous, nul n'est un idéal pour ses
    contemporains, comme nul n'est héros pour son valet de chambre.
    Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont
    peut-être, disait à propos de saint Vincent de Paul, qu'on venait de
    canoniser: «Pour moi, j'aurai beaucoup de peine à m'habituer à voir un
    saint dans un homme que plus d'une fois j'ai vu tricher au piquet.»

    Les poëtes comiques d'Athènes et les gens malveillants ou sans
    discernement étaient peut-être de l'avis que devait exprimer plus tard
    Caton l'Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard
    et de séditieux.

    Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c'est que
    Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme
    des premiers: des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans
    son ménage; des enfants, qui avaient coutume de se le montrer dans les
    rues, parce qu'il lui était arrivé d'y jouer aux noix avec quelques-uns
    d'entre eux. Il avait justement la popularité qu'il faut pour être mis
    sur le théâtre, et l'originalité moyennant laquelle on est aisément
    tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune
    pour la comédie.

    Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des
    interlocuteurs de ce maître vénéré: «Socrate ressemble tout-à-fait à ces
    Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les
    artistes représentent avec une flûte et des pipeaux à la main, mais dans
    l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux moitiés,
    on trouve des statues de divinités?» Eh bien! Aristophane ne vit ou ne
    voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l'ouvrir; ou,
    s'il l'ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur
    morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son
    invention; ce qui était peut-être nécessaire, à son point de vue, pour
    présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si
    abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein.
    Et, lorsqu'il eut refait la pièce telle que nous la possédons
    aujourd'hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.

    De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans _les Chevaliers_,
    Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le
    nom de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.

    Dès sa première pièce, intitulée: les _Daitaliens_, ou _les Banqueteurs_
    (comme nous dirions: _les Viveurs_), donnée sous le nom de Callistrate
    ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. «Les _Banqueteurs_,
    qui formaient le chœur de cette pièce, composaient une société de table
    qui venait de banqueter dans un sanctuaire d'Héraclès (Hercule), dont le
    culte était souvent célébré par des banquets. Ils assistaient maintenant
    en spectateurs à un combat que se livraient l'antique éducation, sobre
    et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux
    jeunes gens, le vertueux σώψρων et le mauvais sujet καταπύγων. Le mauvais
    sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme
    dédaignant Homère et la poésie, fort au courant de tous les termes de la
    chicane,--évidemment afin de s'en servir pour des raffinements de
    retors;--partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d'Alcibiade, chef
    de la jeunesse dorée d'Athènes.--Ce qu'Aristophane avait tenté dans cet
    essai, il l'exécuta dans _les Nuées_, quand il fut arrivé à sa
    maturité[83].»

    Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi: _les
    Tagénistes_ (ou _Faiseurs de crêpes_?), où il traduisit sur la scène le
    fameux sophiste Prodicos.

    Un autre poëte comique, nommé Platon, qu'il ne faut pas confondre avec
    le philosophe, y mit d'un coup tous les sophistes.

    Mais, supposé qu'il fût permis de mettre sur le théâtre les démagogues
    ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n'était pas permis d'y mettre un
    philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.

    Disons mieux, il n'était pas permis moralement, d'y mettre aucun
    individu quelconque. La comédie _ancienne_, à la vérité, s'arrogeait ce
    prétendu droit; mais ce droit-là, comme beaucoup d'autres, n'était, il
    faut le reconnaître, qu'une injustice et une violence.

    En principe, la comédie _ad hominem_ est mauvaise, parce que, traduisant
    sur le théâtre, non les vices ou les travers, ou les caractères
    généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la
    liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur
    la vie privée d'un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre
    lui. Car il serait absurde de dire: «Je fais une comédie contre vous,
    faites-en une contre moi!» Ce serait l'histoire de l'homme qui,
    précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui: les
    juges offrirent à la partie civile de tâcher de faire de même en se
    jetant aussi du haut des tours.--Ces violences alternées fussent-elles
    possibles, seraient un retour à la barbarie.

    Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie privée doit être murée,
    nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous.--Eh bien,
    non! Même s'il s'agit uniquement de la vie publique, vous n'avez pas le
    droit cependant de mettre les personnes sur le théâtre. Cela dépasse les
    limites de la discussion légitime; c'est un outrage, c'est une voie de
    fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.

    Et voyez où cela mène! Socrate, après avoir été traduit sur le théâtre,
    fut traduit à la fin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes
    accusations, et condamné à boire la ciguë.

    En vain pourrait-on dire et a-t-on dit: Aristophane n'avait aucun
    dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas
    qu'on le traîne devant les tribunaux, comme coupable d'avoir attenté à
    la religion de l'État; la comédie des _Nuées_ n'avait pas le dessein
    d'ôter à Socrate l'honneur et la vie.

    Soit; mais, sans le vouloir, elle y contribua. Le poëte, ici, a
    outre-passé les licences de la comédie _ancienne_ elle-même. Exposer sur
    la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore!
    c'était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme
    paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de
    certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l'exposer à
    la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie _ancienne_ en
    donnât la licence au poëte, l'honnêteté le lui défendait.

    Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci: Mais puisque ce n'est pas
    lui-même?... puisque c'est un Socrate de fantaisie?...--Eh! quoi?
    n'est-il pas d'autant plus inique de donner le nom et le visage du
    véritable Socrate à ce personnage sacrifié? C'est un calcul malhonnête,
    odieux, et l'on ne voudrait pas d'un chef-d'œuvre à ce prix.

    Ce qu'il y a de plus perfide et de plus traître, c'est que, dans maint
    passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et
    passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion.
    Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu'il a eu raison de battre son
    père, le poëte mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou
    deux arguments socratiques: N'est-ce pas un droit commun que celui de
    corriger l'erreur? L'expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour
    l'homme même qui est châtié et qui se trouve ainsi allégé de sa
    faute?--Socrate avait réellement conçu de cette manière la théorie des
    peines: il se les figurait comme devant être une purification du
    coupable[84]. Avec quelle perfidie le poëte abuse d'une thèse
    philosophique si morale et si judicieusement humaine!

    Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la _correction_ de
    son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu'il doit la
    battre, comme Oreste, dans Euripide, démontre qu'il était obligé de tuer
    la sienne.

    Là on peut voir comment la parodie se mêlait à tout, chez ce peuple
    très-littéraire, et faisait accepter, comme plaisanteries de pure forme,
    bien des choses qui, prises sérieusement, seraient odieuses. Et
    peut-être doit-on invoquer, d'une manière générale, cette circonstance
    atténuante dans le sujet qui nous occupe. La faute du poëte restera
    assez grave encore.

    * * * * *

    Sans imputer directement à Aristophane la mise en accusation de Socrate,
    comme le fait Élien, puisqu'il y eut entre la représentation des _Nuées_
    et le jugement qui condamna le philosophe à boire la ciguë un intervalle
    de vingt-trois ans,--il faut constater, toutefois, que les chefs
    d'accusation sur lesquels s'appuie le jugement qui frappa ce juste, se
    trouvent déjà tous en germe dans les traits satiriques et calomnieux de
    cette comédie. Platon en a fait la remarque. Il est vrai que c'est dans
    l'intention d'affaiblir les accusations d'Anytos, ramassées, dit-il,
    dans une comédie. Toujours est-il qu'elles s'y trouvent, et que de là
    elles circulèrent et se grossirent dans la rumeur publique.

    Je conviendrai que, s'il était constant qu'Aristophane eût pu être
    considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de
    Socrate, Platon, sans doute, n'eût pas parlé aussi favorablement qu'il
    l'a fait de l'homme qui eût été, en quelque sorte, le meurtrier de son
    maître chéri; il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble
    et conversant amicalement dans son _Banquet_, peu d'années après la
    représentation des _Nuées_; il y aurait eu là une inconvenance morale et
    une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son cœur et
    son esprit élevés. Mais, de là à conclure que l'influence des _Nuées_
    sur le procès fait à Socrate, pour n'avoir pas été instantanée, fut
    nulle, il y a loin: nous croyons, au contraire, que cette comédie, sans
    que l'auteur eût pu le prévoir, prépara les esprits à l'accusation de
    Socrate. Qu'est-ce, après tout, qu'un intervalle de vingt-trois ans?
    Pensons à la révolution de 1848, ou même à celle de 1830: est-ce que
    nous avons oublié ce qui fut fait et dit, soit dans l'une, soit dans
    l'autre? Il semble que c'était hier. Vingt-trois années paraissent
    longues, quand on les considère dans l'avenir; dans le passé, c'est un
    éclair. Nous sommes donc du sentiment, sinon d'Élien, du moins de
    Lucien; et, en dépit de toutes les explications et de toutes les excuses
    que nous-même avons essayé d'alléguer dans notre impartialité, nous ne
    pardonnons pas à Aristophane d'avoir calomnié Socrate et préparé
    involontairement des arguments pour sa condamnation.

    À la vérité, les accusations portées contre lui, et empruntées à la
    comédie des _Nuées_, ne furent que de vains prétextes, auxquels personne
    ne se méprit. Devant un tribunal composé par ses ennemis, le juste était
    condamné d'avance: pouvait-on lui pardonner l'indépendance de son
    langage et de sa pensée, dans un temps de servitude et d'oppression?
    Mélitos, Anytos et Lycon ne furent que les instruments d'un parti
    tout-puissant qui frappait l'incorruptible censeur de ses vices et de
    ses crimes[85].

    En public, en particulier, à l'armée, à la ville, sa conduite avait
    toujours été celle d'un citoyen soumis aux lois, courageux et simple;
    parfois sublime sans y songer, sans sortir des habitudes de sa vie
    ordinaire. Un jour que le sort l'avait désigné pour présider l'assemblée
    du peuple, la foule voulait porter un décret injuste: il s'y opposa en
    s'appuyant sur la loi, et resta impassible devant les fureurs d'une
    multitude à qui nul autre n'aurait osé résister.

    Quand sa patrie tomba sous la domination des Trente, si ces usurpateurs
    de l'autorité lui commandaient quelque chose d'injuste, il n'obéissait
    pas. Ainsi, sommé par eux de mettre fin à ses conversations avec la
    jeunesse, il ne tint compte de la défense. Un jour que les Trente lui
    prescrivaient d'aller, avec quelques autres citoyens, arrêter un homme
    qu'ils voulaient mettre à mort, le philosophe répondit que leur ordre,
    n'étant pas légal, ne pouvait l'obliger. Au-dessus de la loi écrite, il
    y a la loi non écrite.

    Voyant qu'ils avaient fait mourir un grand nombre de citoyens distingués
    et qu'ils en forçaient d'autres à seconder leurs injustices, il avait
    osé dire publiquement: «Je serais étonné que le gardien d'un troupeau,
    qui en ferait disparaître une partie et rendrait l'autre plus maigre, ne
    voulût pas s'avouer mauvais pasteur; mais il est plus étrange encore
    qu'un homme, se trouvant à la tête de ses concitoyens, enlève les uns,
    corrompe les autres, et n'avoue pas, en rougissant de honte, qu'il est
    un mauvais chef d'État.»

    Socrate était un de ces obstinés qui semblent un peu fous aux
    consciences moyennes, mais dont l'exemple maintient la justice sur la
    terre.

    Un orage peu à peu se forma contre lui, et un jour vint où il eut à
    compter avec une foule d'ennemis. «Le vieux parti aristocratique était
    mécontent de voir un homme de la foule acquérir autant d'influence; les
    démocrates étaient mal édifiés des tendances générales de sa politique,
    qui semblait vouloir l'établissement d'une oligarchie de sages; les
    partisans du culte de l'État lui reprochaient d'abandonner les autels de
    la patrie et d'introduire on ne savait quelle divinité nouvelle: il
    parlait fréquemment de son «génie» ou «démon,» comme d'un inspirateur
    secret et merveilleux qui lui traçait sa conduite et lui permettait de
    diriger celle des autres. Il n'en fallait pas tant pour perdre un
    citoyen sans fonctions publiques, sans autorité officielle... Ses
    ennemis se liguèrent, et, confondant dans une même accusation des griefs
    disparates, ils l'accusèrent publiquement. Un homme puissant, impétueux,
    qui se donnait pour ami du peuple, et dont le philosophe avait plus
    d'une fois percé à jour les intrigues d'ambition, Anytos, lui reprocha
    d'avoir compté parmi ses auditeurs le versatile et perfide Alcibiade, le
    sanguinaire Critias, un des Trente qui avaient été renversés à si bon
    droit. Socrate avait dit: «Je ne suis pas seulement citoyen d'Athènes,
    mais citoyen du monde.» Cette parole ne devait-elle pas s'interpréter
    comme un dédain de la patrie? De telles imputations, et quelques autres,
    également relatives à la politique, ne purent cependant servir de base à
    un procès criminel: une amnistie récente les annulait. Il fut donc réglé
    qu'une autre des victimes ordinaires de ce railleur, Mélitos, mauvais
    poëte, le dénoncerait comme impie et novateur en fait de religion, comme
    corrupteur habituel de la jeunesse. Lycon, orateur virulent, promit de
    soutenir l'accusation. Socrate refusa l'assistance d'un autre orateur,
    l'habile Lysias, offrant d'écrire un plaidoyer que l'accusé aurait pu,
    d'après la coutume, lire à ses juges, et dont les mouvements eussent été
    calculés de manière à rendre un acquittement presque certain. Il
    comparut donc devant le tribunal des Héliastes, fut condamné à une
    amende, et, sur son refus de se reconnaître coupable en promettant de la
    payer, on prononça contre lui la peine de mort. Les juges étaient ce
    jour-là au nombre de 556: quand ils eurent opiné, on trouva que 281
    avaient prononcé contre l'accusé, 275 pour lui; la majorité était donc
    seulement de 6 voix. Socrate pouvait aux termes de la loi, se condamner
    lui-même à l'une de ces trois peines: la prison perpétuelle, l'exil ou
    l'amende. Mais il demanda, ironiquement, d'être nourri, aux frais de
    l'État dans le Prytanée, asile glorieux des citoyens qui avaient rendu
    de grands services au public. Les juges irrités délibérèrent alors de
    nouveau et le condamnèrent à mort[86].»

    Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus
    précis, raconte que, dans une conversation, avant l'audience du tribunal
    des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs,
    s'y refusa par cette raison, «qu'ayant toujours pratiqué la justice, il
    devait s'estimer heureux de mourir avant d'éprouver les maux d'une
    vieillesse caduque.» Devant ses juges, il rappela et réfuta les trois
    griefs invoqués contre lui: méconnaissance des dieux adorés dans l'État,
    introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se
    rendant le témoignage qu'il devait se féliciter de sa conduite
    antérieure, l'accusé ne voulut pas demander grâce. Même après sa
    condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia
    point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l'écrit
    d'Hermogène.

    Xénophon ajoute qu'Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate
    s'entretenir de toute chose plutôt que de son procès, lui dit: «Socrate,
    ne devrais-tu pas songer à ta défense?--Quoi donc! tu ne vois pas que je
    m'en suis occupé toute ma vie?--Comment cela?--En ne commettant jamais
    d'injustice.»

    Se voyant condamné, il dit: «Je n'irai point, parce que je meurs
    injustement, abaisser mon courage. L'opprobre est à craindre, non pour
    moi, mais pour ceux qui me condamnent... Oui, j'en suis certain, et
    l'avenir et le passé témoigneront que je n'ai nui à personne, que je
    n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant
    gratuitement toutes les salutaires leçons que je pouvais leur offrir.»

    Un homme simple, mais qui l'affectionnait, Apollodore, lui disant qu'il
    était révolté de l'iniquité du jugement,--«Mon cher Apollodore, lui
    répondit Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la
    main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable?»

    * * * * *

    Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l'opinion fit justice
    des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d'un
    passage de Plutarque qu'Anytos, n'ayant pas la force de supporter la
    haine publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de
    même.

    Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les _Nuées_
    sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du
    supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur
    chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs,
    fut un martyr; et le poëte calomniateur ne pouvait pas dire en bonne
    conscience: «Je me lave les mains du sang de ce juste.»

    * * * * *

    Disons du reste qu'Aristophane était fort jeune lorsqu'il fit jouer
    cette comédie, et c'est peut-être, si l'on veut, une circonstance
    atténuante. _Les Nuées_, représentées en 424 avant notre ère, sont la
    seconde pièce qu'il ait donnée sous son nom.

    Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet âge où ses
    vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci
    nous amène à une explication que donne M. Eugène Noel. Distinguant les
    deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre
    la première avec la seconde, il ajoute: «Sa grande action, comme celle
    de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque
    Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard
    Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant
    de bon sens l'auteur des _Nuées_, Socrate en était venu enfin au bon
    sens, dans sa vieillesse.» Cette explication ne manque pas de
    vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.

    Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci,
    qu'il ne faut jamais perdre de vue:

    Aristophane, l'homme du passé, attaqua dans Socrate l'homme de l'avenir,
    le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la
    vieille religion et tout l'ancien régime. Il injuria, vilipenda,
    calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu'il redoutait,
    voyant qu'elle ébranlait tout l'ordre ancien, et n'entrevoyant pas
    l'ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populaire, redouté des
    gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une
    conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire
    acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas
    l'humanité.

    Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie
    et s'attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au
    progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devançait son époque;
    Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de
    dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de
    l'avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d'une foi ardente, sous
    un scepticisme apparent.

    Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche,
    plein de fraîcheur et de santé, est un des plus brillants représentants
    de l'esprit grec; mais il ne faut pas craindre d'avouer que, si l'esprit
    grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c'est
    dans un cercle assez étroit.

    Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand
    elle est une révolution véritable: celle qui commençait alors devait
    être la plus considérable de l'histoire entière de l'humanité, je ne dis
    pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits
    n'était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le
    christianisme à son aurore; mais je dis avant la Réforme et la
    Révolution française. Cette première révolution qui s'accomplissait du
    temps de Socrate, et en grande partie grâce à lui, fondait la science,
    en substituant aux hypothèses, filles de l'imagination, l'observation
    des phénomènes de la nature: Aristophane ne peut voir sans frémir la
    physique détrôner les dieux; il veut croire, en dépit de tout, comme
    Boileau, «que c'est Dieu qui tonne.» Cette révolution renouvelait la
    poésie tragique, en substituant à la peinture d'une fatalité extérieure
    pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la
    peinture de la liberté n'ayant plus à lutter que contre la fatalité
    intérieure des passions. Elle agrandissait la morale, en enseignant aux
    orgueilleux et dédaigneux autochtones que les barbares aussi étaient des
    hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui
    n'est qu'une seconde forme de l'égoïsme, en un sentiment plus élevé,
    plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que
    devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle
    était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le
    Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer
    Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple,
    comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de
    l'Esprit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en
    paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait
    répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre
    à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours
    subtils; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir
    dont ils étaient les appuis; et mourir d'une mort aussi divine que
    Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique;
    et, comme lui, pour le salut des hommes; c'est-à-dire pour les racheter
    de l'erreur, de l'hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui
    sont le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la
    vraie vie éternelle.

    Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par
    conséquent de l'ordre légal et de la religion officielle (du moins quand
    ce n'était pas lui qui l'attaquait dans ses parodies irrévérencieuses);
    ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu'il crut, par
    dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par
    étroitesse d'esprit et par peur, qu'il livra Socrate aux risées.
    Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant
    que terrible, qu'il le confondit avec les sophistes ses adversaires,
    afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit
    pas, à la vérité, qu'il broyait la ciguë que d'autres verseraient;
    toujours est-il que, sans l'avoir prévu, il contribua, quoique longtemps
    d'avance, à la mort de Socrate.

    Et, en tout cas, il a calomnié le juste.

    * * * * *

    C'est la destinée des grands cœurs, des âmes élevées, des esprits
    étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la
    fange, d'être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des
    natures vulgaires, au nom des croyances reçues et de la soi-disant
    légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l'avenir sont mis à mort ou
    tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une,
    sont lâches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la
    fin, triomphe, quoique bien lentement, c'est par l'action successive des
    individus courageux et des élites humaines qu'on nomme minorités: en
    vain on les proscrit, on les étouffe; on n'étouffe pas avec elles l'idée
    qui est leur âme et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur
    bûcher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de
    ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la
    vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à
    travers les siècles, une majorité finale, qui seule donne raison au
    droit, à la science et à la liberté.

    * * * * *

    Est-ce tout? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés
    à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en
    distinguer, d'en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais
    est-ce que les rhéteurs-sophistes eux-mêmes ne sont pas,--quelques-uns
    du moins,--calomniés dans la comédie des _Nuées_? Oui, certes! car ils
    n'étaient pas tous mauvais. «Qu'il y eût, dit M. Grote, des hommes sans
    principes et immoraux dans la classe des sophistes,--comme il y en a et
    comme il y en eut toujours parmi les maîtres d'école, les professeurs,
    les gens de loi, etc., et dans tous les corps quelconques,--c'est ce
    dont je ne doute pas. En quelle proportion? c'est ce que nous ne pouvons
    déterminer. Mais on sentira l'extrême dureté qu'il y a à passer
    condamnation sans réserve sur le grand corps des maîtres intellectuels
    d'Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si
    l'on se rappelle que l'apologue bien connu appelé _le Choix d'Hercule_
    fut l'œuvre du sophiste Prodicos et son sujet favori de leçon.»

    M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur _la Cité antique_, dit
    de son côté, en parlant des sophistes: «C'étaient des hommes ardents à
    combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre
    tout ce qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions
    de la Cité que les préjugés de la religion. Ils examinèrent et
    discutèrent hardiment les lois qui régissaient encore l'État et la
    famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes
    nouveaux, enseignant non pas précisément l'indifférence au juste et à
    l'injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive
    que l'ancienne, plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules
    des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, qui souleva une
    tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir ni religion,
    ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils
    n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient avoir assez
    fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient, comme dit
    Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils plaçaient la règle du
    sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine,
    et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable tradition.
    Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne suffisait
    plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il fallait
    persuader les hommes et agir sur des volontés libres. À la connaissance
    des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et de parler,
    la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la
    tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.»

    * * * * *

    Ce n'est pas qu'Aristophane, leur ardent antagoniste, manquât d'esprit
    ni d'éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris. Il
    fouille sans cesse dans l'arsenal des vieilles idées, rappelant à tout
    propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le
    patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont
    faibles, et même nuls; ils se réduisent à ceci: La perfection est dans
    le passé.

    Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans
    l'avenir. Elle est l'idéal éternel, que l'on doit poursuivre toujours,
    sans espérance de l'atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant
    de plus en plus. C'est ce que Platon, dans son beau langage, appelait:
    ή δμοίοσις τώ Θεώ. Et c'est ce qu'en langage moderne, on
    nomme: _Perfectibilité_.

    * * * * *

    Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse:
    «Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les
    finesses des docteurs à la mode, c'est un conservateur borné,--cela
    n'empêche point d'avoir de l'esprit;--c'est un homme qui ne connaît que
    le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette
    Descartes et Condillac dans le même sac, comme d'affreux philosophes. Ce
    qu'il est là, il l'est partout: partisan de la paix quand même en
    politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne
    compagnie qui s'encanaille à ses jours, mais qui garde ses préjugés de
    fils de famille; tout cela exclut-il donc l'esprit, le génie? tout cela
    ne permet-il pas même de rester dans le vrai,--à moins qu'on ne vienne
    contester la légitimité et la vérité du principe conservateur?--Il
    cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu'il
    l'entend[87].»

    * * * * *

    Le poëte, par sa comédie des _Nuées_, se flattait d'avoir pris un vol
    nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du
    concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce: ce ne fut pas
    Aristophane cette fois, ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le
    jeune poëte en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au
    public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c'est
    cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue
    jusqu'à nous[88].




    LES GUÊPES.


    Dans _les Guêpes_, comme dans _les Chevaliers_, le poëte s'attaque au
    peuple. Les _Guêpes_, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire,
    Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes
    d'Athènes.

    Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps,
    ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de
    trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel.
    Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la
    fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.--À ces six mille
    jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs
    politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez
    comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à
    plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires,
    les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois
    entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens
    et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude
    de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un
    besoin, une manie du peuple tout entier.--Déjà, dans _les Chevaliers_,
    le poëte nous a fait voir les Athéniens «perchés tout le jour sur les
    procès, comme les cigales sur les buissons.» Dans _les Nuées_, le
    disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de
    géographie: «Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en
    séance!»

    Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane,
    dans _les Guêpes_, l'attaque de front.

    Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par
    laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de
    juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une
    charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient
    point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller
    siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était
    interrompu, leurs affaires chômaient: pour servir l'État de cette sorte,
    il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la
    famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les
    pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la
    place Héliée n'était plus nécessaire.

    Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité,
    qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les
    démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui
    seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des
    tribunaux. Les citoyens, grâce au _triobole_, menèrent une vie presque
    oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que
    l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la
    discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint
    une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle
    et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de
    Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue,
    préjudiciable à la république.

    Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des _Chevaliers_,
    entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous
    vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: «Ô
    peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va
    au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.» Puis, aux
    Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: «Ô vieillards
    Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes
    dénonciations insensées, venez à mon secours!»

    * * * * *

    Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote
    diffère bien de celle d'Aristophane. «L'établissement à Athènes de ces
    dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus
    importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye
    aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient
    passé l'âge du service militaire. Les hommes d'un certain âge étaient
    les personnes les plus propres à un tel service... Néanmoins, il n'est
    pas nécessaire de supposer que tous les _dikastes_ (juges) fussent ou
    vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le
    fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant
    partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule.
    Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il eût
    été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient
    pour rien, et qu'il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des
    cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté.
    Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en
    ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant
    antérieurement sans paye; ensuite, si elle eût été vraie, l'exclusion
    habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces
    corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant
    à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye
    régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en
    effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au
    point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les
    dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,--et
    c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait
    tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui
    remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne
    fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y eût rien qui
    exclût les plus riches s'ils voulaient servir[90].»

    Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères
    d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si
    brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal
    met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles.
    Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est
    tout-puissant. «Ô Dieux! s'écrie, dans la comédie des _Grenouilles_,
    Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage,
    quelle puissance a pourtant le triobole!»

    Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane
    ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette
    grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.

    «Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des
    _Guêpes_, si l'archonte supprimait le tribunal, comment
    dînerions-nous?»--À cette supposition, le chœur s'effraye: «Par Jupiter!
    répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner!»

    En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une
    industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui
    flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa
    femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger
    et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le
    triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les
    démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au
    peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.

    Le poëte entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution
    si populaire du triobole, ils ne reçoivent pas même la dixième partie
    des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le
    reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces
    dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés
    qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.

    * * * * *

    Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente
    non-seulement les juges armés du poinçon avec lequel ils inscrivaient
    leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple
    tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de
    sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers
    et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de
    sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui
    marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.

    Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces
    terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit
    belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.

    * * * * *

    C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a
    réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie
    des _Plaideurs_, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de
    tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique
    d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin;
    Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre
    entièrement différents, le poëte moderne a pu introduire la figure
    nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face
    d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le
    personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de
    Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus _les juges_, ce
    sont _les plaideurs_.

    Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les
    juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste
    tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.

    * * * * *

    Le principal personnage de la comédie des _Guêpes_ est Philocléon,
    c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de
    trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous
    Périclès.--Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de
    Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane
    lui-même.

    À l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans _les Chevaliers_),
    ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison
    de Philocléon, leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour
    l'empêcher d'aller juger.--Racine a imité cette exposition, que tout le
    monde a dans la mémoire.-—Voici quelques passages de celle
    d'Aristophane:

    Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas
    le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en
    perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole
    vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de
    suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme
    celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle
    lune... Son coq l'ayant réveillé tard,--C'est, dit-il, que des
    accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!--À peine a-t-il soupé,
    qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal,
    avant le jour, et s'endort collé comme une huître au pied de la
    colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur
    ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins
    de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de
    manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa
    maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie;
    tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait
    que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis
    sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé
    de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui
    persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir:
    notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains
    et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations
    sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit
    qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne
    réussissaient pas, on le mena à Égine et on le fit coucher de force
    une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le
    retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le
    laissâmes plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les
    lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il
    enfonçait des bâtons dans le mur et sautait d'échelon en échelon,
    comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de
    toute la cour, et nous faisons bonne garde.

    En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi
    avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez
    naïf, font sentinelle, une broche à la main.

    Bdélycléon paraît à la fenêtre et leur donne avis que son père est
    occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper
    encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.

    On le guette, il passe la tête par le tuyau.

    «Qui vive?

    --C'est la fumée!» répond le bonhomme,--qui est fou, mais qui n'est pas
    bête.

    On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la
    fumée est forcée de rebrousser chemin.

    «Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être
    absous.»

    Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger
    le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche
    quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son âne; c'est la
    nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à
    sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du
    bonhomme!

    BDÉLYCLÉON.

    Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?

    PHILOCLÉON.

    Pas comme moi!

    BDÉLYCLÉON.

    Non; mieux!

    Il entre dans la maison, et en fait sortir l'âne. Mais il s'aperçoit que
    Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour
    s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'_Odyssée_ dialoguée et
    parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.

    BDÉLYCLÉON.

    Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance
    un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?

    XANTHIAS.

    Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!

    BDÉLYCLÉON.

    Qui? voyons donc!...

    XANTHIAS.

    C'est lui!

    BDÉLYCLÉON.

    Qui va là? qui vive?

    PHILOCLÉON.

    Personne.

    BDÉLYCLÉON.

    Personne? De quel pays?

    PHILOCLÉON.

    D'Escampette, en Ithaque.

    BDÉLYCLÉON.

    Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au
    plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un
    ânon qui tette!

    PHILOCLÉON.

    Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!

    BDÉLYCLÉON.

    Et quel sera le sujet du procès?

    PHILOCLÉON.

    L'ombre de l'âne[97].

    * * * * *

    On fait rentrer le vieillard avec l'âne, et on barricade la porte en
    dehors. À peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à
    s'échapper par les gouttières.

    SOSIE.

    Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du plâtre?

    XANTHIAS.

    Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.

    SOSIE.

    Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est
    glissé sous les tuiles du toit[98]!

    Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires
    fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails!
    Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement!
    Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la
    traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela eût
    séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer
    quelque chose sur la scène française.

    * * * * *

    Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes
    elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des
    lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux
    commençaient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y
    rendent en hâte, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les
    font endêver.

    LE CHŒUR.

    Hâtons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! Éclairons
    bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par
    quelque casse-cou.

    UN ENFANT.

    Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!

    LE CHŒUR (_c'est-à-dire_, LE CORYPHÉE).

    Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.

    L'ENFANT.

    Je la moucherai bien avec mes doigts!

    LE CHŒUR.

    Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L'huile est rare! Ce
    n'est pas toi qui as le mal de payer! (_Il lui donne un soufflet_.)

    L'ENFANT.

    Oh bien! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous
    soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous
    resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des
    canards!

    LE CHŒUR.

    J'en sais châtier de plus grands que toi!... Bon! je crois que je
    marche dans un bourbier!... Je serai bien étonné si, d'ici à quatre
    jours, il ne tombe pas de l'eau à foison: voyez quels champignons à
    nos lampes! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les
    biens de la terre, qui sont un peu en retard, demandent de l'eau et
    du vent.

    * * * * *

    Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de
    naïveté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les
    tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards:
    circonstance favorable pour le poëte comique, qui s'amuse à faire la
    caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabâcheurs. Ce chœur est
    un troupeau de Brid'oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres
    selon l'usage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le
    dialogue avec l'enfant.

    * * * * *

    En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s'étonnant de
    ne pas le voir paraître, lui qui est toujours des premiers!

    Ils insistent par un chœur spécial, qui arrive là comme le couplet dans
    nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l'ariette dans nos
    opéras-comiques.

    Ce qu'on appelle _la parabase_ est plus étrange; nous y reviendrons plus
    tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le poëte explique aux
    spectateurs la fiction de sa pièce, ou plutôt le second aspect de sa
    fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire
    entendre raillerie:

    Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes, quand on
    les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon perçant, dont ils vous
    piquent. Ils dansent en criant, et le dardent comme une
    étincelle... Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec
    étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que
    signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai
    son ignorance. Cette gent armée de l'aiguillon est la gent attique,
    seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les
    races! C'est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le
    Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de
    détruire nos ruches... Ah! comme on leur donna la chasse, dardant
    nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme
    des thons[99]; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les
    sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu'il n'y
    a rien de plus redoutable que la guêpe attique... Regardez-nous
    bien: vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les
    guêpes pour le caractère et les habitudes. D'abord il n'y a pas
    d'êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous
    excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes:
    nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers[100],
    les uns chez l'Archonte[101], d'autres avec les Onze[102], d'autres
    à l'Odéon[103]; quelques-uns serrés contre les murs, la tête
    baissée, bougeant à peine, comme les chrysalides dans leurs
    alvéoles[104]. Notre industrie fournit abondamment à tous les
    besoins de la vie: nous piquons tout le monde, et cela nous fait
    vivre. Nous avons aussi parmi nous des frelons paresseux, dépourvus
    de cette arme, et qui, sans partager nos labeurs, en dévorent les
    fruits. Certes, il est dur de voir piller notre richesse par ceux
    qui n'attrapent jamais d'ampoules à manier la lance ou la rame pour
    la défense du pays! Mon avis est qu'à l'avenir quiconque n'aura pas
    d'aiguillon ne touche point le triobole.»

    J'ai voulu rapprocher de l'exposition de la pièce ce morceau qui se
    trouve vers le deuxième tiers, afin de mettre tout d'abord en lumière
    l'idée-mère de la comédie, les guêpes dans leur double aspect.

    * * * * *

    Philocléon, hélé par ses collègues, paraît à la fenêtre et leur apprend
    qu'il est retenu prisonnier. Dans son désespoir, il prie Jupiter de le
    changer «en comptoir aux suffrages!»

    LE CHŒUR.

    Mais qui te retient et t'enferme? Dis; tu parles à des amis.

    PHILOCLÉON.

    C'est mon fils, pas de cris! Il est là-devant, qui dort: baissez la
    voix.

    LE CHŒUR.

    Mon pauvre ami! Et quelles sont ses raisons? où veut-il en venir
    par cette conduite?

    PHILOCLÉON.

    Il ne veut plus, citoyens, que je juge, ni que je
    condamne personne! Il prétend que je fasse bonne chère, et moi je
    ne veux point[105]!

    * * * * *

    Le chœur des Guêpes le console et l'encourage à s'évader. Philocléon se
    met à ronger le filet. Voilà qui est fait! Il ne s'agit plus que de
    descendre par une corde.--Mais, si ses gardiens allaient s'en
    apercevoir, retirer la corde et le repêcher!

    --«Ne crains rien, nous nous pendrons tous après toi pour te
    retenir!--Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur,
    emportez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous le
    tribunal!»

    * * * * *

    Tout cela n'est-il pas joli, bien mené et bien soutenu? et d'une mise en
    scène très-amusante, et d'une verve intarissable?

    Philocléon descend donc par la corde; mais, lorsqu'il est à mi-chemin,
    voilà que Bdélycléon se réveille et appelle les deux esclaves, qui, par
    les fenêtres du rez-de-chaussée, piquent avec leurs broches ce vieillard
    cerf-volant, pour le forcer de remonter.

    Les Guêpes, selon leur promesse, s'élancent au secours de Philocléon:
    avec un bourdonnement terrible, elles dardent leurs aiguillons, fondent
    sur Bdélycléon et sur les deux esclaves, leur piquent le visage, les
    yeux, les doigts, le derrière, tout. Eux résistent, avec des bâtons
    d'abord, et puis avec des torches, pour enfumer les Guêpes.

    LE CHŒUR DES GUÊPES.

    Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de
    vie! (_À Bdélycléon_:) Tu aspires à la tyrannie!

    * * * * *

    C'était l'accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone
    dans cette jalouse démocratie.

    * * * * *

    BDÉLYCLÉON.

    Tout est pour vous tyrannie et complots, quelle que soit l'affaire
    en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n'en ai pas entendu
    parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus
    commune que le poisson salé; son nom a cours sur le marché.
    Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand
    de sardines, qui est à côté, dit aussitôt: «Voilà un homme dont la
    cuisine sent la tyrannie!» Qu'un autre demande par-dessus le marché
    un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de
    légumes le regardant de côté lui dit: «Hum! tu demandes de la
    ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t'imagines-tu
    qu'Athènes te doive en tribut tes assaisonnements?»

    * * * * *

    Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce,
    au lieu de ce rude et triste métier de juge.

    PHILOCLÉON.

    Ah! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu
    me prives! Je ne me soucie de raie ni d'anguille! Un petit procès à
    l'étouffade est un mets qui me plairait mieux!

    BDÉLYCLÉON.

    C'est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à
    m'écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t'abuses.

    PHILOCLÉON.

    Je m'abuse quand je rends la justice?

    BDÉLYCLÉON.

    Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu
    es leur esclave, sans t'en douter.

    PHILOCLÉON.

    Esclave? moi, qui commande à tous?

    BDÉLYCLÉON.

    Tu crois commander, mais tu obéis!...

    Ainsi commence une discussion en forme, mêlée de sérieux et de comique,
    et dans laquelle le poëte déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.

    Chaque comédie d'Aristophane contient ainsi une scène capitale,
    largement développée, où la question, soit générale, soit particulière,
    qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tantôt
    directement et au nom du poëte, s'exprimant par la bouche du coryphée
    dans cette partie du chœur qu'on nomme la parabase, tantôt indirectement
    par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de
    Dicéopolis et des _Acharnéens_; celle de Cléon et des _Chevaliers_;
    celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans _Plutus_; celle du Juste et de
    l'Injuste dans _les Nuées_; celle d'Eschyle et d'Euripide dans _les
    Grenouilles_; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De
    sorte que ces plans, si libres et si flottants au premier coup d'œil, à
    cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une
    logique constante, et, malgré leur laisser-aller apparent et leur
    facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une
    même loi de composition. Or, l'unité dans la variété, n'est-ce pas là,
    précisément, une des conditions de l'art?

    Dans la présente discussion, il s'agit de prouver aux Athéniens que
    l'institution par laquelle ils sont tous juges ou jurés tour à tour,
    moyennant salaire, est ridicule et funeste. «Entreprise hardie et
    difficile, supérieure peut-être aux forces d'un poëte comique, comme il
    le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une
    maladie invétérée dans un État.»

    Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté.
    Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux
    qu'il soit! «Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les
    plus huppés[106] font sentinelle près de ma grille. Sitôt que je parais,
    on me caresse d'une main douce[107], qui a dérobé les deniers publics;
    avec force courbettes on me supplie d'une voix molle et pitoyable: «Ô
    père, aie pitié de moi, je t'en prie, par les petits profits que tu as
    pu faire toi-même, dans l'exercice des charges publiques ou dans
    l'approvisionnement des troupes!» Eh bien! celui qui parle ainsi ne se
    douterait même pas que j'existe, si je ne l'avais acquitté une première
    fois.»

    Le vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et
    toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le poëte
    entremêle habilement à cette description la satire des mœurs
    contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les
    spectateurs, encore mieux que nous, devaient goûter la vérité
    malicieuse.

    Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par elle-même, elle a
    encore pour récompense le triobole! Quand il rapporte cet argent à la
    maison, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille «qui
    l'appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa
    langue[108].» On le dorlote, on le gâte, on l'empâte, on le régale de
    toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille
    avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance, et sa puissance égale à
    celle du roi des dieux: «On parle du juge comme de Jupiter! notre
    assemblée est-elle tumultueuse, chacun dit en passant: Grands dieux! le
    tribunal fait gronder son tonnerre!...»

    L'hyperbole de Philocléon allant ici jusqu'au lyrisme, le poëte, pour
    l'exprimer, laisse l'iambe et prend le vers lyrique.--Shakespeare, avec
    une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce,
    selon le moment, la prose ou les vers.

    Le chœur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se
    gonflent d'orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue
    Philocléon.

    Jamais, dit le coryphée, je n'ai entendu parler avec tant
    d'éloquence et de raison!... Il a tout dit; pas une omission! Aussi
    je grandissais à l'écouter; je croyais rendre la justice dans les
    îles Fortunées[109], tant j'étais sous le charme de sa parole!

    BDÉLYCLÉON.

    Comme il se pâme d'aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je
    te ferai voir les étrivières!

    Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane
    réplique, sous le nom de Bdélycléon; c'est là le cœur même de la pièce
    et de la discussion sociale qu'elle contient.

    Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste
    civile du triobole, ne reçoivent pas même le dixième des revenus
    publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les
    miettes.

    En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance, 6000 juges, à 3
    oboles par jour, font 540 000 oboles par mois;

    La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;

    La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;

    Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;

    Et, pour une année de 10 mois[110], 150 talents.

    La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de
    200: or, ils n'en reçoivent que 150. Donc ils ne reçoivent pas même le
    dixième.

    Ainsi la comédie d'Aristophane admet la statistique et même
    l'arithmétique. L'esprit tire parti de tout et sait égayer même les
    chiffres; témoin ce chapitre où Edmond About[111] analyse la quote-part
    de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu'il paye pour chaque
    chose,--comme Aristophane montre ce qu'il reçoit.

    S'il ne reçoit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit
    Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient: «Jamais je ne
    trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple!»
    Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par
    ces gens-là. Et alors ce sont des cinquantaines de talents qu'ils
    extorquent aux villes alliées, par la menace et l'intimidation: «Payez,
    ou je lance la foudre sur votre ville, et je l'écrase!» Toi, tu te
    contentes de ronger les restes de ta royauté... N'est-ce pas la pire des
    servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et
    leurs complaisants, qu'ils gorgent d'or? Pour toi, si l'on te donne les
    trois oboles, tu es content: voilà le prix de tant de fatigues et de
    dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siége des villes!»

    Philocléon, aussi naïf que le paraît d'abord le bonhomme Dèmos dans _les
    Chevaliers_,--puisque c'est le même personnage sous un autre
    nom,--exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé: «Est-ce ainsi
    qu'ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui
    me donne bien à penser! Je ne sais plus où j'en suis!»

    Alors le poëte, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups
    et achève de retourner l'esprit du vieillard. Ici encore, comme dans
    _les Chevaliers_ et dans _Plutus_, sans quitter le ton familier, il
    s'élève jusqu'à l'éloquence. Dans ces passages, les grands vers
    anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l'effet:

    Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu'à la
    Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire! Encore
    te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte: juste de quoi ne
    pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t'en dirai la
    raison: c'est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu'au
    moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu
    t'élances sur lui en aboyant avec fureur. S'ils voulaient assurer
    le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile: mille
    villes nous payent tribut; qu'ils ordonnent à chacune d'entretenir
    vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices,
    mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs,
    goûteront tous les biens que mérite une terre telle que la nôtre et
    le trophée de Marathon; tandis qu'aujourd'hui, semblables aux
    mercenaires qui font la cueillette des olives, vous suivez celui
    qui vous paye!

    Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se
    percer de son épée, s'il succombait dans le débat, s'écrie avec un
    accent tragique où l'on sent quelque parodie d'une œuvre contemporaine,
    soit l'_Ajax_ de Sophocle, soit l'_Andromaque_ d'Euripide: «Hélas! ma
    main s'engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu'est devenue ma
    vigueur?» à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de
    Gormas:

    Ô Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!

    Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entraîner, outre
    Philocléon, le chœur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il
    accumule les raisons, les exemples; c'est un fleuve d'éloquence pratique
    et familière,--comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu'il décompose,
    lui aussi, les budgets.

    Quand ils ont peur, ils vous promettent l'Eubée à partager, et,
    pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous
    donnent-ils? rien; si ce n'est, tout récemment, cinq boisseaux
    d'orge. Encore ne les avez-vous eus qu'à grand'peine, en prouvant
    que vous n'étiez pas étrangers; et seulement chénix par
    chénix[112]? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé; je
    voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ces
    emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t'accorder
    tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.

    Le chœur des Guêpes est entraîné et passe du côté de Bdélycléon pour
    achever de décider Philocléon.

    Le chœur, considéré d'une manière générale, soit dans la comédie, soit
    dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun,
    exempt de parti pris; ce que Wilhelm Schlegel appelle «le spectateur
    idéal,» c'est-à-dire, la représentation de l'opinion publique
    désintéressée et flottante.

    Chez nous, ce rôle est tristement rempli par l'ignoble chose qu'on
    appelle _la claque_, et qui est chargée d'exprimer, mais plutôt au point
    de vue littéraire qu'au point de vue moral, les impressions des
    spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d'avance
    par l'auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou
    d'attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos
    enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première
    représentation, elle demande le nom de l'auteur (qu'elle connaît fort
    bien), elle rappelle, à grands cris le principal acteur, la principale
    actrice, ou bien, selon la formule: _Tous, tous, tous_! La claque est
    l'accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait
    partie à certains égards. Elle représente l'opinion moyenne: elle la
    simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au chœur antique.

    Mais, d'autre part, elle en diffère profondément. D'abord le chœur des
    tragédies était quelque chose de noble, d'élevé, de moral et de
    religieux, où se combinaient la philosophie, la poésie, la musique et la
    danse, pour donner à l'expression de la conscience publique toutes les
    formes les plus belles; bref, ce «spectateur idéal» se produisait et se
    manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de
    l'art et de l'idéalité.

    Quant au chœur de la comédie, quelque bouffon qu'il fût souvent par son
    costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la
    hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu'au lyrisme.

    En tout cas, il avait toujours, à de certains moments, nous le voyons
    ici, le même rôle moral que le chœur tragique; celui d'assister aux
    débats avec impartialité, et de pencher alternativement du côté de
    chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu'enfin
    l'un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons
    meilleures, le chœur y ajoutait sa voix prépondérante et achevait
    d'emporter la balance de ce côté-là.

    Ce n'était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus
    héroïque que le chœur, soit comique, soit tragique, se décidait.
    Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu'il nous dit que, si dans
    la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des _héros_,
    le chœur ne se compose que d'_hommes_. D'hommes, c'est-à-dire d'hommes
    ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les
    majorités.

    * * * * *

    Ici donc notre chœur de Guêpes, passant du côté de Bdélycléon, se met à
    dire:

    «Combien est sage cette maxime, _Avant d'avoir entendu les deux parties,
    ne jugez pas_! Car c'est toi maintenant qui me parais de beaucoup
    l'emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. (_À
    Philocléon_:) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais
    comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop
    indomptable. Plût au ciel que j'eusse un parent ou un allié qui me fît
    de pareilles propositions! C'est quelque dieu, évidemment, qui te
    protège en cette occasion et te comble de ses bienfaits: accepte-les
    sans hésiter.»

    Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point
    encore.--«Demande-moi tout, dit-il, hors une seule
    chose!--Laquelle?--Que je cesse de juger. Avant que j'y consente,
    j'aurai comparu devant Pluton!» Racine traduit, ou à peu près, la suite:

    BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

    Si pour vous sans juger la vie est un supplice,
    Si vous êtes pressé de rendre la justice,
    Il ne faut point sortir pour cela de chez vous:
    Exercez le talent et jugez parmi nous.

    PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

    Ne raillons point ici de la magistrature:
    Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.

    BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

    Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
    Et juge du civil comme du criminel.
    Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences.
    Tout vous sera, chez vous, matière de sentences:
    Un valet manque-t-il de rendre un verre net?
    Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

    PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

    C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
    Et mes vacations, qui les paira? Personne?

    BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

    Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.

    PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

    Il parle, ce me semble, assez pertinemment.

    Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d'autres traits, que
    Racine n'a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer
    quelques-uns, pour faire connaître le plus complètement possible, dans
    cette fidèle réduction, le poëte des fêtes de Bacchus.

    BDÉLYCLÉON.

    Voici un pot de chambre, si tu veux lâcher de l'eau: on va
    l'accrocher près de toi à ce clou.

    PHILOCLÉON.

    C'est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard
    pour prévenir les rétentions.

    En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs
    fois du vase.--Voilà ce que n'excluait pas l'atticisme en ses jours de
    joie.

    BDÉLYCLÉON.

    Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu
    veux prendre quelque chose.

    PHILOCLÉON.

    Fort bien encore! Et, dis-moi, quand même j'aurais la fièvre, je
    toucherais toujours mon salaire? Et ici je pourrai, sans quitter
    mon siége, manger mes lentilles. Mais à quoi bon ce coq, perché là
    près de moi?

    BDÉLYCLÉON.

    Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en
    chantant de là-haut.

    Ainsi tout est disposé pour le mieux.

    Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un
    fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains: le
    général Lachès, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé
    pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à
    entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de
    portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de
    Racine. La pièce des _Plaideurs_ ne tourne en ridicule que les travers
    littéraires et extérieurs du barreau; la comédie d'Aristophane met en
    scène une affaire politique, à la suite d'une discussion sociale.

    L'abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d'Épinay,
    parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et
    exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la
    fiction du poëte grec, quelque fantastique qu'elle puisse paraître dans
    sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.

    * * * * *

    C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que
    le poëte présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout
    un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, _Labès_, est tiré du verbe
    grec qui signifie _prendre_, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de
    Lachès, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur
    comique quelque jeu de mots analogue.

    Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau
    de Pylos dans la comédie des _Chevaliers_; mais le fromage tient plus de
    place que le gâteau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier
    de la pièce.

    Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien
    maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et
    son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici
    comment il s'en explique dans sa Préface:

    «Quand je lus _les Guêpes_ d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en
    dusse faire _les Plaideurs_. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup,
    et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire
    part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens,
    à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de
    plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et
    les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la
    gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein,
    et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre
    théâtre un échantillon d'Aristophane... Si j'appréhende quelque chose,
    c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le
    procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis
    Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des
    spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que
    c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient
    ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je
    trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du
    vraisemblable.»

    * * * * *

    Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour
    accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux:
    _Houah, houah_!--_Houah, houah_!--_Houah, houah_!--Vous vous rappelez
    les petites truies, dans _les Acharnéens_: Coï, coï!--Coï, coï!--La
    tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces
    onomatopées bizarres: les _Euménides_ d'Eschyle ronflent, et leurs
    ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus
    grandioses et de la poésie la plus sublime.

    C'est que le théâtre grec tout entier n'était pas moins romantique,
    moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses
    fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de
    Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d'après notre théâtre
    français classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort
    incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le
    théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils
    ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées
    à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne
    connurent, non plus, les mille timidités du _goût_ français, ennemi de
    l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la
    petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de
    Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.

    * * * * *

    Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule
    chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un
    barreau, vite un barreau!--«La fo-orme! la fo-orme!» comme dira
    Brid'oison.--On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui
    sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi
    l'espère du moins l'impatient vieillard.

    PHILOCLÉON.

    Allons! qu'on appelle la cause! Mon verdict est déjà prêt.

    BDÉLYCLÉON.

    Attends, que je t'apporte tablettes et poinçon.

    PHILOCLÉON.

    Ah! tu me fais mourir d'impatience avec tes lenteurs! Je brûle de
    tracer ma raie!

    BDÉLYCLÉON, _lui donnant les tablettes et le poinçon_.

    Tiens.

    PHILOCLÉON.

    Appelle la cause.

    BDÉLYCLÉON.

    J'y suis.

    PHILOCLÉON.

    Qu'est-ce d'abord que celui-ci?

    BDÉLYCLÉON.

    Ah! que c'est ennuyeux! j'ai oublié les urnes!

    PHILOCLÉON.

    Eh bien! où cours-tu donc?

    BDÉLYCLÉON.

    Chercher les urnes!

    PHILOCLÉON.

    Point! je me servirai de ces vases-ci[113]!

    BDÉLYCLÉON.

    Très-bien! Alors nous avons tout ce qu'il nous faut;--pardon!
    excepté la clepsydre!

    PHILOCLÉON.

    Et ce pot[114]? n'est-ce pas une clepsydre?

    BDÉLYCLÉON.

    On ne saurait mieux trouver: et ainsi toutes les formes sont
    observées. Allons! qu'on apporte au plus vite du feu, des branches
    de myrte et de l'encens, et, avant d'ouvrir la séance, invoquons
    les dieux.

    LE CHŒUR.

    Et nous, en leur offrant des libations et des actions de grâces,
    nous vous bénirons pour la noble réconciliation qui a mis fin à vos
    querelles.

    BDÉLYCLÉON.

    Oui, faites entendre des paroles favorables.

    LE CHŒUR.

    Ô Phœbos Apollon Pythien! Donne une issue heureuse pour nous tous à
    l'affaire que celui-ci prépare là devant sa porte, et délivre-nous
    de nos erreurs, ô Péan secourable!

    BDÉLYCLÉON.

    Ô puissant dieu qui veilles à ma porte devant mon vestibule,
    Apollon Agyiée[115], accepte ce sacrifice nouveau; je te l'offre
    pour que tu daignes adoucir l'excessive sévérité de mon père. Il
    est aussi dur que le fer; son cœur est comme un vin aigri; verses-y
    un peu de miel. Qu'il devienne doux pour les autres hommes; qu'il
    s'intéresse plus aux accusés qu'aux accusateurs; qu'il se laisse
    attendrir aux prières! Calme son âpre humeur; arrache les orties de
    son âme irritée!

    LE CHŒUR.

    Nos chants et nos vœux s'unissent aux tiens, dans ces nouvelles
    fonctions que tu exerces; ton langage a gagné nos cœurs, parce que
    nous sentons que tu aimes le peuple plus que pas un des jeunes gens
    d'aujourd'hui.

    N'oublions pas qu'Aristophane, se confondant avec Bdélycléon, l'hommage
    que le chœur adresse à celui-ci est un témoignage que le poëte, fort de
    sa conviction sincère et de son patriotique dessein, se rend
    publiquement à lui-même.

    * * * * *

    Dans ce qui précède immédiatement, n'est-ce pas un mélange curieux,
    intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques,
    avec ces grosses bouffonneries? et que cette fraîche poésie, qui fleurit
    légère et charmante, parmi tant d'inventions burlesques?

    * * * * *

    Enfin, on introduit l'accusé. Il serre les dents pour n'être point trahi
    par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais
    tour.

    On cite les témoins, qui sont: un plat, un pilon, un couteau à ratisser.

    Bdélycléon se charge du rôle de l'avocat, et commence son plaidoyer:

    Juges! C'est une tâche difficile de prendre la défense d'un chien
    en butte aux imputations les plus odieuses; je l'essayerai
    cependant. C'est un bon chien, et il chasse les loups.

    PHILOCLÉON.

    C'est un voleur et un conspirateur!

    BDÉLYCLÉON.

    C'est le meilleur de tous les chiens!...

    Vous voyez d'ici le mouvement de la scène. Racine n'a eu qu'à se
    souvenir, en laissant de côté ce qui, dans le poëte athénien, continue
    l'allusion politique; par exemple ceci:

    BDÉLYCLÉON.

    Écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau; parle haut et
    clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux
    soldats ce qu'on t'avait remis pour eux?--Entends-tu? il dit qu'il
    l'a fait.

    PHILOCLÉON.

    Il ment, par Jupiter! il ment!...

    Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le
    défenseur redouble d'éloquence et termine par la péroraison pathétique,
    que Racine a imitée:

    BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

    Venez, famille désolée;
    Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins;
    Venez faire parler vos esprits enfantins!
    Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère:
    Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père,
    Notre père, par qui nous fûmes engendrés,
    Notre père, qui nous...

    PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

    Tirez, tirez, tirez!

    BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

    Notre père, messieurs...

    PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

    Tirez donc!... Quels vacarmes!...
    Ils ont pissé partout!

    BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

    Monsieur, voyez nos larmes!

    PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

    Ouf! je me sens déjà pris de compassion!
    Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!

    Ce qui contribue à faire pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque,
    plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du
    sort infortuné de ces chiens orphelins réduits à l'hôpital, c'est qu'il
    s'est trop pressé d'avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le
    poêlon.

    Il ne laisse pas toutefois d'être ému. Il ne se reconnaît plus lui-même:
    «Ah! ciel! suis-je malade? Je sens ma colère mollir! Malheur à moi! Je
    m'attendris!»

    Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon:

    Allons, ferme, mon cœur; point de faiblesse humaine!

    Il croit qu'il y va de sa gloire, de condamner toujours.

    Mais, dans son trouble, il ne s'aperçoit pas du stratagème de
    Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d'une autre: il acquitte
    l'accusé croyant le condamner.

    Lorsqu'on proclame le résultat, de douleur il s'évanouit:

    BDÉLYCLÉON.

    Eh! qu'as-tu, mon père, qu'as-tu?

    PHILOCLÉON.

    Ah! là là! De l'eau!

    BDÉLYCLÉON.

    Reprends tes sens.

    PHILOCLÉON.

    Dis-moi? est-il absous vraiment?

    BDÉLYCLÉON.

    Oui, certes!

    PHILOCLÉON.

    Ah! je suis mort!

    BDÉLYCLÉON.

    Ne t'afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!

    PHILOCLÉON.

    Ainsi, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que
    devenir! dieux révérés! pardonnez-moi: c'est bien malgré moi que je
    l'ai fait, et ce n'est pas mon habitude!

    Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a
    faites, d'une vie douce, large et heureuse.

    Comme il faut que la comédie s'achève par toutes les folies ordinaires,
    qui sont une nécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins
    de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l'habille à la mode du
    jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles
    manières.--C'est quelque chose d'analogue, pour la fantaisie à
    cœur-joie, aux scènes du _Bourgeois Gentilhomme_ avec son tailleur, et
    aussi à celles du _Malade imaginaire_, lorsqu'il se laisse si facilement
    transformer en jeune bachelier, pour être reçu médecin.--Tous les
    détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette
    scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu'on
    appellerait aujourd'hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits
    charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son
    _Vieillard écolier_;--quelque chose comme notre _Ci-devant jeune homme_.

    Philocléon, pour mettre aussitôt en pratique les leçons de _fashion_
    qu'il vient de recevoir, tombe d'un excès dans un autre, et devient,
    comme on dirait aujourd'hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le
    premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser
    l'invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.

    Il devient donc «buveur très-illustre et débauché très-précieux.» Il a
    tout-à-coup «le triple talent, de boire, de battre, et d'être un
    vert-galant.»

    Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements: «Ô
    tortues! que vous êtes heureuses, d'avoir une si dure cuirasse, pour
    protéger vos côtes! Et que vous n'êtes pas bêtes, d'avoir un toit qui
    met votre dos à l'abri des coups! Moi, je meurs sous les coups de
    bâton!»

    LE CHŒUR.

    Qu'est-ce, mon enfant? Car, fût-on âgé, on est un enfant si on se
    laisse battre.

    XANTHIAS.

    Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et
    le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos,
    Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent
    fois plus insolent qu'eux tous! Après s'être gorgé de bons
    morceaux, il s'est mis à danser, sauter, rire et péter comme un âne
    régalé d'orge, et à me battre de tout son cœur, en s'écriant:
    «Esclave! esclave!...» Il insultait chacun à tour de rôle, avec les
    plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus.
    Puis, quand il fut bien ivre, il s'achemina de ce côté, en frappant
    tous ceux qu'il rencontrait. Et, tenez, le voici qui vient en
    chancelant. Moi, je me sauve, de peur d'être battu encore.

    On voit paraître alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme
    Dicéopolis à la fin de la comédie des _Acharnéens_. Il l'appelle son
    «joli petit hanneton...»

    En un mot, il faut que cette pièce, comme les autres, se termine par ces
    gaillardises et ces obscénités, qu'autorisait et que réclamait la gaieté
    populaire dans l'ivresse des fêtes de Dionysos. Ce n'est pas seulement
    une habitude, c'est le dénoûment obligé de la comédie _ancienne_, une
    nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.

    Le poëte, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils
    une perspective de bonheur et de plaisir: de bonheur un peu sensuel et
    de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c'est l'appât dont il se
    sert pour allécher la foule qu'il veut captiver et conduire.

    Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de
    Phrynichos, et par un _cordax_ des plus vifs. Ce ballet final,
    nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacchus:
    il l'y retenait comme le cordon qui retient l'enfant à la mère.

    Observons, avant de quitter cette comédie, que la discussion des _Nuées_
    et celle des _Guêpes_ se font pendant l'une à l'autre, et que les deux
    pièces se dénouent à l'inverse l'une de l'autre: dans la première, c'est
    le fils qui s'instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c'est
    le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.

    Mais le dénoûment de celle-ci, le vieux juge devenu un _beau_ du jour,
    ne peut s'expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.




    LES FEMMES A L'ASSEMBLÉE.


    Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose
    très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours,--le mariage, la
    famille, l'éducation, le travail, la richesse, la propriété, l'égalité
    des droits de l'un et de l'autre sexe, l'émancipation des
    femmes,--s'agitaient déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les
    traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la
    bouffonnerie.

    Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement,
    rêvé par les uns, pratiqué par les autres:--pratiqué dans les
    républiques de Crète et de Sparte; rêvé par les métaphysiciens Phaléas
    et Platon, dans la _République_ idéale dont chacun d'eux avait tracé le
    plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des
    croyances orientales.

    Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute
    constituée:--de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses
    cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété,
    collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des
    prêtres, fils premiers-nés du dieu; c'était un communisme partiel.

    Le génie dorien, fidèle aux traditions reçues des mystérieux Pélasges,
    renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles,
    et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les
    obligea pourtant d'en consommer les revenus en commun.

    Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme
    bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal,
    Platon,--pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous
    est point parvenu,--divise, dans sa _République_, les citoyens en trois
    castes, semblables aux trois premières des Indiens: quant aux esclaves,
    qui formeraient la quatrième caste d'hommes, ceux-là ne comptent même
    pas; ils ne font point partie de l'espèce humaine, ils sont des choses.
    Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes.
    Les femmes aussi sont en commun: elles appartiennent à tout le monde, et
    n'habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne
    connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de
    famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse: sous prétexte
    que la femme est égale, à l'homme (_égale_, oui; mais non _identique_;
    et c'est ce que l'on perd de vue!), on traitera les femmes comme les
    hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le
    disque; elles s'exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues
    parmi les jeunes hommes nus.--Les enfants sont fils de l'État; ils sont
    tous confondus dès la naissance, et toute mère, sans pouvoir reconnaître
    le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.

    Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée
    d'ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.

    L'ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d'Aristote, firent
    justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa _Politique_, critique
    rudement l'auteur de la _République_, et le réfute avec un bon sens
    impitoyable. L'autre, dans ses comédies, sans nommer ni Phaléas ni
    Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne
    les objections qui s'élèvent contre ces systèmes de communauté
    absolue.--Au reste, Platon lui-même, dans ses _Lois_, qui ne sont pas
    une rétractation de la _République_, mais une sorte de transaction entre
    l'idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la
    communauté des femmes ni de la communauté des biens.

    Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.

    * * * * *

    Les _Femmes à l'Assemblée_ ne sont pas sans analogie avec _Lysistrata_:
    il s'agit encore d'une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n'est
    plus une révolte, c'est une révolution, et une révolution sociale.

    Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et
    entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de
    se déguiser en hommes, de s'introduire dans l'Assemblée, de s'assurer
    ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution
    nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des
    enfants,--et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des
    affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie
    d'Aristophane dépasse la _République_ de Platon.--Voilà le sujet de
    cette comédie, amusante satire du communisme,--et nouveau
    travestissement de la démocratie, pouvant faire suite aux _Chevaliers_,
    aussi bien qu'à _Lysistrata_.

    La pièce commence,--ainsi que la précédente, et comme un grand nombre
    d'autres pièces grecques, soit tragiques, soit comiques,--un peu avant
    le lever du jour.

    Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la
    Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts
    de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu'elle
    tient à la main, à la «complice de ses secrets plaisirs[116].»

    Une femme arrive, puis une autre.--«Je t'ai bien entendue, dit celle-ci,
    gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma
    chère,--c'est un marin de Salamine,--ne m'a pas laissée en repos une
    seule minute de toute la nuit! Enfin, je n'ai eu que ce moment-là pour
    m'évader en prenant ses habits.»

    Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se
    joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des
    barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés
    qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à
    s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées
    d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.

    Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d'hommes, rien
    ne leur manque pour paraître dans l'Assemblée.

    Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont
    apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.

    —-«Pendant les débats, malheureuse?--Sans doute! Entendrai-je moins
    bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!»

    Ce sont les _tricoteuses_ de ce temps-là.

    On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Les
    orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la
    formule: «Qui veut parler?» prescrite par Solon, et que l'on n'omettait
    jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout
    citoyen avait le droit de prendre la parole.

    Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard
    Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis
    elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure
    _par les deux déesses_, manière de jurer propre aux femmes.

    Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'État, qui
    ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes
    qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie
    le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui
    règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à
    administrer les finances publiques.--Déjà Lysistrata s'était servie de
    cet argument.--Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont
    conservé les mœurs antiques. «En effet, elles s'accroupissent pour
    mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux
    sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de
    Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gâteaux, comme
    autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles
    reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des
    gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur,
    comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme
    autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration,
    n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront.
    Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles
    sont mères, et qu'elles auront à cœur d'épargner les soldats.»

    Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade
    bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le chœur de la
    même comédie.--Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y
    répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.

    Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de
    famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles,
    mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe
    de Gouges: «Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune,
    puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!» Non, le
    temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la
    tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique.
    Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être
    offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères
    de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin
    de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me
    résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures
    éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais
    exclue d'un droit que nous nommons _universel_[118].

    M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d'avis de donner à la femme le
    droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait
    la femme éligible. Cela n'est point une nécessité.--Il y aurait plus
    d'une objection à faire quant à ce second degré.--Pour le premier il n'y
    en a aucune.

    * * * * *

    Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le
    discours de Praxagora.

    Là répétition ayant réussi, elles se rendent à l'Assemblée. Ainsi se
    termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le
    texte, de plaisanteries fort vives et d'équivoques licencieuses,
    auxquelles le sujet ne prêtait que trop.

    * * * * *

    Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et
    je ne puis l'omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais
    aussi exacte que possible du théâtre d'Aristophane.

    Le mari de Praxagora, Blépyros, s'est réveillé, et n'a plus trouvé ses
    habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s'est vu obligé de prendre
    les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le
    forçait de sortir avant le jour.

    «Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foi! la nuit, tous les
    endroits sont bons! Personne ne me verra faire.--Ah! malheureux, de
    m'être marié, à mon âge! Que je mérite bien mille coups!...--Certes, ce
    n'est pas dans de bonnes intentions qu'elle s'est échappée du
    logis!--Enfin, faisons toujours notre affaire.»

    Un autre homme survient et trouve Blépyros dans cette posture et avec
    cette toilette: robe jaune et chaussures persiques! La même aventure lui
    arrive, à lui aussi: en se réveillant, plus de femme, plus de souliers,
    plus de manteau! il a donc été obligé de s'affubler également des
    vêtements laissés par la fugitive.

    Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des
    femmes travesties en hommes.

    Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque
    la déesse des accouchements difficiles.

    Un troisième citoyen arrive de la Pnyx, et raconte ce qui vient de s'y
    passer. Il y avait à l'Assemblée une foule telle qu'on n'en vit jamais,
    et, chose étrange! c'étaient tout des visages blancs! On a vu paraître à
    la tribune, d'abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil
    Évéon, «qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu'il
    avait un manteau[119]; puis, un beau jeune homme, au teint blanc,
    semblable à Nicias[120], et qui a proposé de remettre aux femmes le
    gouvernement de la république. «C'est, a dit ce jeune orateur (vous
    reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas
    encore avisés à Athènes en fait de gouvernement.» Sa proposition a été
    appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient en majorité, et la
    chose a été votée d'emblée.

    BLÉPYROS.

    Votée?

    CHRÉMÈS.

    Oui.

    BLÉPYROS.

    On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?

    CHRÉMÈS.

    Comme tu dis.

    BLÉPYROS.

    Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?

    CHRÉMÈS.

    Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.

    BLÉPYROS.

    Et je n'aurai plus à me fatiguer dès le matin?

    CHRÉMÈS.

    Non, ce sera l'affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu
    resteras au lit à péter à ton aise.

    BLÉPYROS.

    Ce que je crains pour nous autres, c'est que, tenant en main les
    rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,... de force,... à...

    CHRÉMÈS.

    À quoi?

    BLÉPYROS.

    À les caresser.

    CHRÉMÈS.

    Et alors, si nous ne pouvons pas...

    BLÉPYROS.

    J'ai peur qu'elles ne nous refusent à dîner.

    CHRÉMÈS.

    Eh bien! tâche de t'exécuter et de dîner.

    Les deux bonshommes s'en vont, chacun de son côté.

    Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs
    déguisements masculins. Investies de l'autorité, aussitôt elles se
    mettent à l'œuvre. Praxagora expose son plan de communisme: communauté
    des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela
    présenté très-plaisamment par le poëte comique. Le phalanstère lui-même
    semble prévu:

    PRAXAGORA.

    Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se
    tiendra et ne fera qu'un, où l'on sera les uns avec les autres.

    BLÉPYROS.

    Et les repas, où les donnera-t-on?

    PRAXAGORA.

    Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de
    banquet.

    BLÉPYROS.

    Et la tribune, à quoi servira-t-elle?

    PRAXAGORA.

    À mettre les cratères et les aiguières. J'y placerai aussi des
    enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des lâches
    qui, tout honteux, n'oseront pas assister au festin.

    BLÉPYROS.

    Par Apollon! ce sera charmant...

    PRAXAGORA.

    Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront au-devant de
    vous dans les carrefours, en vous disant: Par ici, viens chez nous,
    tu y trouveras une jolie fille.--Chez moi aussi, dira une autre du
    haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur;
    mais il faut d'abord coucher avec moi.--Et les hommes laids,
    surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront: «Eh! l'ami,
    où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien: c'est
    aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d'être les
    premiers admis...» Eh bien! dis-moi, tout cela n'est-il pas bien
    arrangé?

    BLÉPYROS.

    À merveille.

    PRAXAGORA.

    Il faut que j'aille sur la grand'place pour recevoir les biens
    qu'on va mettre en commun et que je choisisse une crieuse publique
    à la voix sonore. À moi tous ces soins, puisqu'on m'a départi le
    pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que
    dès aujourd'hui vous banquetiez tous en commun.

    BLÉPYROS.

    Dès aujourd'hui, nous allons banqueter?

    PRAXAGORA.

    Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.

    BLÉPYROS.

    Pourquoi?

    PRAXAGORA.

    Eh! mais, afin que nous ayons, nous autres, les prémices des jeunes
    gens...

    Trait profond, sous forme plaisante. Il n'y aura plus de courtisanes,
    parce que toutes les femmes le seront.

    Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer
    sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur
    le nouvel état de choses des questions naïves contenant, sous forme
    ingénue, des objections si solides qu'Aristote lui-même, au commencement
    du livre II de sa _Politique_, n'en trouvera pas de meilleures pour
    battre en brèche la cité idéale de Platon.

    Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est
    ébloui.--Lorsqu'elle a fini son discours:--Allons, dit-il, que je marche
    tout près de toi, afin qu'on me regarde et qu'on dise: Voyez-vous? c'est
    le mari de notre générale!

    C'est l'inverse de la chanson:


    Ah! que je suis fière
    D'être femme d'un militaire!
    Ah! que je suis fière
    Et comme, à son bras
    Je sais faire mes embarras!

    Le chœur, qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est
    malheureusement perdu: c'était sans doute le cri de triomphe des femmes
    devenues maîtresses et souveraines de la République à la suite de leur
    coup d'État; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien
    des malices.--De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet:
    _le Royaume des Femmes, ou le Monde à l'envers;--la Reine Crinoline_,
    etc.

    * * * * *

    Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l'un,
    simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République,
    pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage; tandis que
    l'autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lâcher qu'à
    la dernière extrémité. Ses paroles naïves et chaleureuses respirent
    l'amour sacré de la propriété et l'enthousiasme de l'égoïsme... Le
    citoyen-modèle allègue la loi.--Bah! dit l'autre, la loi! on la vote,
    mais depuis quand est-ce qu'on l'exécute? Recevoir, bien; mais donner,
    non! ce n'est pas dans mes habitudes.

    Une péripétie amusante, c'est que, le repas public étant servi, quand
    tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à
    la broche, gâteaux, fruits, couronnes,--celui des deux bourgeois qui n'a
    pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu'ainsi
    l'ordonne la loi!

    LE PREMIER CITOYEN.

    Et où vas-tu? puisque tu n'as pas contribué!

    LE DEUXIÈME CITOYEN.

    Eh! je vais au banquet!

    LE PREMIER CITOYEN.

    Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne dîneras pas sans avoir
    contribué!

    LE DEUXIÈME CITOYEN.

    Mais je contribuerai!

    LE PREMIER CITOYEN.

    Quand cela?

    LE DEUXIÈME CITOYEN.

    Oh! je ne serai pas le dernier!

    LE PREMIER CITOYEN.

    Comment?

    LE DEUXIÈME CITOYEN.

    Il y en aura de moins pressés que moi!

    LE PREMIER CITOYEN.

    En attendant, tu vas dîner.

    LE DEUXIÈME CITOYEN.

    Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils
    peuvent à la chose publique.

    Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible.--Cette
    scène n'est-elle pas de tous les temps?

    * * * * *

    Nous venons de voir comiquement mettre en pratique la première partie de
    la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le
    poëte met ensuite en action celle qui concerne la communauté des
    femmes,--point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son
    mari;--quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée
    aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.

    Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours
    comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à
    une jeune fille la possession d'un beau jeune homme;--ce sont les
    vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en
    trois personnes.--La première vieille s'écrie:

    Qu'il vienne à mes côtés, celui qui veut goûter le bonheur! Ces jeunes
    filles n'y entendent rien: il n'y a que les femmes mûres pour connaître
    l'art de l'amour! Nulle ne chérirait comme moi l'amant qui me
    posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!

    LA JEUNE FILLE.

    Ne dis pas de mal des jeunes filles! c'est dans les lignes pures de
    leurs jambes fines et de leur jeune sein que fleurit la volupté; mais
    toi, vieille, tu es là étalée et embaumée comme pour tes funérailles,
    amante de la mort!

    La vieille cependant tient bon, ayant la loi pour elle: «Les femmes ont
    décidé que, si un jeune homme désire une jeune fille, il ne pourra la
    posséder qu'après avoir satisfait une vieille.» _Dura lex, sed lex_! La
    vieille, à cheval sur son droit, prétend user, et en long et en large,
    du bénéfice que la loi lui confère. Pas moyen de lui échapper! Cruelle
    vieille! il faut en passer par là! pauvre jeune homme!

    En vain la belle fille vient en aide au garçon, et continue
    d'apostropher la vieille qui se cramponne à lui: «Allons donc, vieille!
    il est trop jeune pour toi; tu serais sa mère! songe à Œdipe[121]!»

    En vain aussi le jeune homme déclare qu'il n'a pas besoin de vieux
    cuir.--S'échappant des mains de la première vieille, il tombe dans
    celles de la seconde, et de celle-ci dans la troisième: c'est pis que
    Charybde et Scylla, ici il y a trois monstres et trois gouffres!

    LA DEUXIÈME VIEILLE.

    C'est moi qu'il doit suivre, d'après la loi!

    LA TROISIÈME VIEILLE.

    Non pas, c'est moi: c'est la plus laide!

    Et elle l'entraîne. L'autre tire de son côté. Le jeune homme, tiré à
    trois vieilles, est peu s'en faut, écartelé: premier supplice, qui n'est
    que le prélude de l'autre. La troisième vieille, et la plus effroyable,
    l'emporte enfin, sur les deux premières, conformément à la loi.

    * * * * *

    La pièce se termine, comme d'ordinaire, par une bombance générale, à
    laquelle on invite plaisamment les spectateurs: «Vieillards, jeunes gens
    et enfants, le dîner est prêt pour tout le monde sans exception,... si
    l'on s'en va chez soi.»

    * * * * *

    Le poète, paraissant demander grâce pour son excessive
    liberté--d'imagination, de paroles et d'actions,--ajoute, par la voix du
    coryphée, une adroite requête au public et aux juges du concours
    dramatique: «Que les sages me jugent sur ce que j'ai dit de sage, les
    fous sur ce que j'ai dit de fou; je me soumets ainsi au jugement de
    tous.»

    Puis le chœur de femmes se sépare en deux demi-chœurs, qui bondissent,
    poussant des cris de joie et de triomphe: «Courons nous mettre à table!
    les autres mangent déjà! Sautons en l'air, ohé! évohé! allons manger!
    Evohé, ohé! célébrons la victoire! ohé, ohé, ohé, ohé!»

    C'est par ces cris, et par une sorte de ballet, comme toujours, que se
    terminait la comédie.

    * * * * *

    En résumé,--passons sur la licence, inséparable des fêtes du dieu du
    vin,--est-il possible de mettre plus d'entrain et de gaieté dans la
    critique d'une utopie socialiste?

    Encore avons-nous dû omettre toutes sortes de joyeusetés où éclate
    impétueusement la fantaisie d'Aristophane, qui n'a d'égale que celle de
    Rabelais ou celle de Shakespeare. Pour ne citer qu'un seul détail, le
    menu du repas public est donné en six vers qui ne font qu'un seul mot;
    mais ce seul mot énumère tous les mets, et ces noms de mets sont soudés
    ensemble et forment soixante-dix-sept syllabes! Je le transcris, pour en
    donner l'idée:

    Lepadotemachoselachogaleo--
    Cranioleipsanodrimypotrimmato--
    Silphioprasomelitocatakechymeno--
    Kichlepicossyphophattoperistera--
    Lectryonoptenkephalokinclope--
    Leiolagôosiraiobaphétraganopterygôn.

    Ouf!... Un tel mot vaut un discours; c'est une carte de restaurateur;
    cela signifie à peu près:

    «Huîtres, salaisons, turbots, têtes de squales, silphium à la sauce
    piquante, assaisonné de miel, grives, merles, tourterelles, crêtes de
    coq grillées, poules d'eau, pigeons, lièvres cuits au vin, tendons de
    veau, ailes de volaille.»

    Pour dire un pareil mot tout d'une haleine, il faudrait être
    Grandgousier, Gargamelle ou Gargantua. Il me rappelle les chefs-d'œuvre
    de la gastronomie allemande et particulièrement les principes de la
    composition du _Saucissenkartoffelbreisauerkrautkrantzwurst_. Formidable
    couronnement de l'édifice culinaire allemand, ce mets est surmonté d'une
    guirlande de boudins et d'andouilles; une corniche de choucroute,
    entrelacée de betteraves confites au sel, forme un anneau qui repose sur
    une coquille de saucisses et de saucissons fumés et rôtis sur le gril.
    Des ornements, imitant lourdement le travail des orfèvres, contournent
    la coquille et sont composés de sept espèces de boudins, pour les noms
    desquels nous renvoyons le lecteur au fameux _Kochbuch_, composé par un
    professeur de chimie de Heidelberg. Une purée de pois, flanquée de
    boules de pommes de terre, s'agite à la base du mets, qui s'élève
    magistralement assis sur une vaste croûte de pâté. Il est arrosé de haut
    en bas avec de l'eau-de-vie de pommes de terre, et enduit d'une couche
    épaisse de sirop de groseilles. Puis, on l'allume et on le place
    flambant sur la table.

    Il y a aussi un Noël populaire de la Bresse qui pourrait être cité ici
    (Voir les _Chansons populaires des provinces_ de France, notices par
    Champfleury, p. 41 et 42).

    * * * * *

    En somme, la comédie des _Femmes à l'Assemblée_ nous fait voir une fois
    de plus qu'il n'y a point d'idée si sérieuse que la comédie ne puisse
    atteindre, pour la faire tomber sous le ridicule, ou la contrôler par la
    raillerie, ou la faire triompher par le bon sens.




    PLUTUS.


    Plutus, en grec _Ploutos_, c'est à dire _Richesse_, mais Richesse au
    masculin, le bonhomme Richesse; c'est quelque chose comme le seigneur
    Capital, qu'on a, de notre temps, mis sur la scène; ou le dieu Trésor
    chez les Latins.

    Plutus, dieu des richesses, était au nombre des dieux infernaux, parce
    que les richesses se tirent du sein de la terre[122]. Selon Hésiode, il
    était fils de Cérès: l'agriculture est, en effet, la première source des
    richesses. On le représentait ordinairement sous la forme d'un vieillard
    aveugle, boiteux et ailé, venant à pas lents, mais s'en retournant d'un
    vol rapide, et tenant une bourse à la main. À Athènes, la statue de la
    Paix tenait sur son sein Plutus enfant, symbole des richesses dont la
    Paix est la mère.

    La pièce de Plutus est une satire économique et une allégorie morale. Le
    poëte, ayant critiqué dans la pièce précédente le système de la
    communauté des biens, aborde dans celle-ci une autre question qui touche
    de près à la première ou qui est une autre face du même problème, celle
    de la répartition des richesses. «Ne semble-t-il pas,--dit Chrémyle, qui
    est, après Plutus, le premier personnage de la pièce,--ne semble-t-il
    pas que tout soit extravagance ou plutôt démence dans le monde, à voir
    le train dont il va? Une foule de méchants jouissent des biens qu'ils
    ont acquis par l'injustice, tandis que les plus honnêtes gens sont
    misérables et meurent de faim.»

    Cette pièce est, parmi celles qui nous restent d'Aristophane, la seule
    appartenant à la comédie _moyenne_, période de transition entre
    l'_ancienne_ et la _nouvelle_[123]. Nous n'en avons de lui aucune qui
    appartienne à la comédie _nouvelle_.

    Après la victoire remportée par les Lacédémoniens sur les Athéniens au
    fleuve de la Chèvre (_Ægos Potamos_), victoire qui mit fin à la guerre
    du Péloponnèse, Athènes ayant été prise par Lysandre en 404, le
    gouvernement des Trente, établi sur les ruines de la démocratie,
    défendit par un décret de mettre désormais sur la scène les événements
    contemporains, de désigner par son nom aucune personne vivante, et de
    faire usage de la parabase. _Plutus_ avait été représenté pour la
    première fois en 408, quatre ans avant ce décret, et fut reprise vingt
    ans après la première représentation, avec les changements
    nécessaires[124]; la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui, est un
    composé de ces deux éditions[125].

    Au reste, dès la défaite de Sicile, comme on manquait également d'argent
    pour subvenir aux représentations scéniques et de gaieté pour les
    animer, on avait déjà réduit le chœur. À plus forte raison, lorsque la
    constitution politique fut changée, la chorégie disparut avec la
    démocratie: c'est-à-dire que les citoyens riches, s'il en restait
    quelques-uns, n'étant plus intéressés à nourrir, faire instruire et
    habiller magnifiquement des choristes, comme sous le régime
    démocratique, pour gagner la faveur du peuple et ses voix dans les
    élections, il en résulta que le chœur, cessant d'être soutenu par les
    fortunes particulières, et ne l'étant point, ne l'ayant jamais été par
    le trésor public, devint de plus en plus pauvre et mince, et fut presque
    réduit à rien. Enfin, la parabase, qui en était la partie vitale, l'âme
    et l'aiguillon, en ayant été retranchée par ce décret, ce fut la mort du
    chœur: il disparut. Dans la pièce que nous venons d'analyser, _les
    Femmes à l'Assemblée_, il n'y a plus de parabase[126]; dans _Plutus_,
    repris en 388, il n'y a plus ni parabase ni chœur lyrique; il y a
    seulement quelques vers prononcés par le chœur, c'est-à-dire par le
    coryphée, dans le dialogue de la pièce. Dans plusieurs endroits est
    marquée la place où le chœur proprement dit, le chœur lyrique, chantait
    et dansait, selon la coutume, lors de la première représentation, en
    408; mais la place est vide, le chœur n'y est plus.

    Ainsi périt la comédie _ancienne_. Et, chose singulière! elle périt
    parce que les idées d'Aristophane avaient triomphé. En effet, qu'a-t-il
    soutenu toujours? l'aristocratie et la paix. Et qu'a-t-il combattu
    toujours? la démocratie et la guerre. Or, sa cause est victorieuse, les
    faits sont pour lui, la paix est conclue, l'aristocratie triomphe, la
    démocratie succombe, mais avec elle la liberté, et dès lors l'_ancienne_
    comédie. La démocratie revint plus tard avec Thrasybule, mais sans
    rétablir la liberté du théâtre.

    Le poëte comique, ne pouvant plus se prendre aux personnes ni aux choses
    du temps, est obligé de se borner à la critique philosophique et
    littéraire, ou à l'allégorie morale et à une sorte d'apologue en action;
    c'est ce qu'on appelle la comédie _moyenne_, acheminement à la
    _nouvelle_, qui entreprendra de peindre la vie privée, les mœurs
    domestiques et les caractères. Pour la comédie en général, ce sera un
    progrès; pour la comédie grecque, une décadence. En effet, elle cesse
    d'être un combat, une discussion partiale et brûlante, en même temps
    qu'un jet lyrique de l'ivresse dionysiaque; elle n'est plus qu'une œuvre
    littéraire: or ce fut, chez les Grecs, un signe de décadence pour la
    littérature, quand elle cessa de faire partie de la vie politique et
    sociale, et qu'elle commença de se prendre elle-même pour fin et pour
    objet.

    Le sort de la tragédie et celui de la comédie, comme le remarque
    Schlegel d'une manière aussi ingénieuse que juste, furent
    très-différents: l'une mourut de mort naturelle, et l'autre de mort
    violente; la tragédie expira, lorsque ses forces se furent peu à peu
    épuisées et qu'elle ne fut plus en état de se soutenir à son antique
    hauteur; la comédie fut privée, par un acte du pouvoir suprême, de la
    liberté illimitée, condition nécessaire de son existence.

    Horace, dans l'_Épître aux Pisons_, que l'on nomme communément _Art
    poétique_, indique cette catastrophe en peu de mots: «À ces poëtes
    (Thespis et Eschyle) succéda l'ancienne comédie, qui obtint de grands
    succès; mais la liberté y dégénéra en licence et mérita d'être réprimée
    par une loi. La loi fut portée, et le chœur se tut honteusement, quand
    il n'eut plus le pouvoir de nuire.»

    Mais cette dernière raison n'est pas la principale. La principale est
    celle que nous venons de dire: à savoir que la ruine des grandes
    fortunes, d'une part, et de l'autre la difficulté de trouver des
    choréges, lorsque l'intérêt politique eut cessé de les exciter, firent
    d'abord réunir la chorégie comique et la chorégie tragique en une seule
    _liturgie_[127], qui elle-même bientôt parut trop lourde à ceux que ne
    stimulaient plus l'ambition et la soif de la popularité. C'est ce qui
    causa la décadence du théâtre. Les corporations d'acteurs, en se
    substituant à l'État, soutinrent seules, pendant quelque temps encore,
    l'art dramatique, ou, pour mieux dire, en prolongèrent la
    décadence[128].

    * * * * *

    Ces réflexions étaient nécessaires avant l'analyse de _Plutus_. On ne
    peut se défendre, en lisant cette comédie, d'une sorte de tristesse: on
    sent qu'Athènes est humiliée, ruinée; plus de liberté, plus d'argent,
    plus de joie dans les fêtes de Bacchus! Le poëte comique s'évertue à
    mériter encore ce titre par des œuvres d'un esprit fin et par des
    allégories délicates, mais où l'abstraction se fait un peu sentir.

    Au reste, si la fantaisie est moins vive, moins impétueuse, moins
    lyrique dans _Plutus_ que dans les autres comédies d'Aristophane, en
    revanche elle est plus morale, plus relevée et plus sévère. C'est ce que
    fera voir l'analyse de la pièce.

    Le laboureur Chrémyle, homme de bien et pauvre, s'apercevant que la
    fortune n'a de faveurs que pour les scélérats et les parjures, les
    sycophantes, les orateurs vendus, va demander à l'oracle d'Apollon s'il
    a eu tort de rester honnête homme, et, puisque «pour lui, le carquois de
    sa vie est épuisé,» s'il ne doit pas songer à faire de son fils un
    coquin[129], la voie de l'injustice et de l'iniquité paraissant être
    celle du bonheur.

    N'admirez-vous pas comme, dès le début, la question se pose d'une
    manière à la fois piquante et grave? En même temps, ne croit-on pas déjà
    sentir un souffle de moralité ésopique ou socratique, je ne sais quel
    parfum noble et pur, comme une exhalaison prochaine des jardins
    d'Acadèmos.

    Apollon ordonne à Chrémyle de suivre la première personne qu'il
    rencontrera au sortir du temple, de l'aborder et de l'emmener dans sa
    maison.

    Cette première personne se trouve être Plutus. Il est aveugle. Chrémyle
    lui demande qui il est. Plutus refuse d'abord de répondre; enfin les
    menaces de Chrémyle et de son esclave Carion le contraignent à se faire
    connaître.

    PLUTUS.

    Je suis Plutus.

    CARION.

    Toi, Plutus? en cet état misérable!

    PLUTUS.

    Oui.

    CHRÉMYLE.

    Quoi! lui-même?

    PLUTUS.

    Tout ce qu'il y a de plus lui-même!

    CHRÉMYLE.

    D'où viens-tu donc, en si piteux équipage?

    PLUTUS.

    De chez Patrocle[130], qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance.

    CHRÉMYLE.

    Et qui est-ce qui t'a rendu aveugle, dis-moi?

    PLUTUS.

    C'est Jupiter, jaloux des hommes. Quand j'étais jeune, je le
    menaçai de ne visiter que les gens honnêtes, justes et vertueux;
    alors il me rendit aveugle, pour m'empêcher de les reconnaître,
    tant il est jaloux des gens de bien[131]!

    CHRÉMYLE.

    Cependant les gens de bien et les justes sont les seuls qui
    l'honorent!

    PLUTUS.

    C'est vrai.

    CHRÉMYLE.

    Eh bien donc, si tu recouvrais la vue, tu fuirais les méchants?

    PLUTUS.

    Sans doute.

    CHRÉMYLE.

    Tu visiterais les bons?

    PLUTUS.

    Assurément. Il y a si longtemps que je n'en ai vu!

    CHRÉMYLE.

    Ce n'est pas étonnant: moi qui vois clair, je n'en aperçois pas non
    plus!

    Et il regarde les spectateurs.

    Chrémyle promet à Plutus de le guérir et de lui rendre la vue, s'il
    consent à demeurer chez lui. Plutus veut rester aveugle, il craint la
    colère de Jupiter.--«Mais, dit Chrémyle, que serait, au prix de ta
    puissance, celle de Jupiter et de ses tonnerres, si tu recouvrais la
    vue, fût-ce peu d'instants?» Et il le lui prouve par une série de
    questions et de répliques subtiles, qu'on pourrait prendre, par moments,
    pour une page détachée des dialogues de Platon. Le ton comique se
    maintient par toutes sortes de plaisanteries et d'allusions aux choses
    et aux personnes du temps, que le poëte, habilement, entremêle aux
    subtilités philosophiques. Le dialogue se termine ainsi.

    CHRÉMYLE.

    Enfin, Plutus, c'est par toi que tout se fait; tu es la seule et
    unique cause du bien comme du mal; n'en doute pas!

    CARION.

    À la guerre, la victoire est toujours du côté où tu fais pencher la
    balance[132].

    PLUTUS.

    Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?

    CHRÉMYLE.

    Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi.
    On se rassasie de tout le reste: d'amour,...

    CARION.

    De pain,

    CHRÉMYLE.

    De musique,

    CARION.

    De friandises,

    CHRÉMYLE.

    D'honneur,

    CARION.

    De gâteaux,

    CHRÉMYLE.

    De gloire,

    CARION.

    De figues,

    CHRÉMYLE.

    D'ambition,

    CARION.

    De bouillie,

    CHRÉMYLE.

    De pouvoir,

    CARION.

    De lentilles[133],

    CHRÉMYLE.

    Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on
    désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on
    en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!

    Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en
    bon cœur (le caractère se suit bien) invite aussitôt les laboureurs ses
    voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le chœur de la
    pièce.

    Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans
    le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme
    lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,--qui ne souffrira pas qu'on
    essaye de la chasser de partout.--Ici vous sentez un peu l'abstraction.
    Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait
    songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.

    La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme
    on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que
    rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies:
    supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également,
    personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du
    commerce; des sciences, des lettres et des arts. «Qui se souciera de
    forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de
    fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de
    blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de
    Cérès,--si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite?»

    Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail
    attrayant;--réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans _la
    papillonne_ du même système, autrement puissante que _la cabaliste_! Le
    travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas
    d'accomplir des œuvres ardues, surtout des travaux plats et monotones,
    comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes.
    L'héroïsme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le
    dévouement quotidien, obscur.

    Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.

    CHRÉMYLE.

    Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.

    LA PAUVRETÉ.

    Où donc trouveras-tu des serviteurs?

    CHRÉMYLE.

    Nous en achèterons avec de l'argent.

    LA PAUVRETÉ.

    Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de
    l'argent?... Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes
    sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est
    aujourd'hui.

    CHRÉMYLE.

    Que ce présage retombe sur ta tête!

    LA PAUVRETÉ.

    Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni
    tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la
    toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en
    pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si
    l'on est privé de toutes ces jouissances? Grâce à moi, au
    contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une
    maîtresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler
    pour gagner sa vie[136].

    CHRÉMYLE.

    Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de
    l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des
    vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins,
    dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour
    crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit,
    qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de
    fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller,
    une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de
    mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége,
    un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau
    fendue; voilà les biens dont tu nous combles!

    LA PAUVRETÉ.

    Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu
    décris!

    CHRÉMYLE.

    Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?

    LA PAUVRETÉ

    Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est
    point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter
    sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail:
    point de superflu, mais le nécessaire!

    CHRÉMYLE.

    Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour
    ne pas laisser de quoi se faire enterrer!

    LA PAUVRETÉ.

    Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand
    tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus,
    rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont
    lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec
    moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.

    CHRÉMYLE.

    C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille
    de guêpes?

    LA PAUVRETÉ.

    Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec
    moi, et l'insolence avec Plutus.

    CHRÉMYLE.

    Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!

    BLEPSIDÈME.

    Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se
    cache?

    LA PAUVRETÉ.

    Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres,
    ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie;
    mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient
    plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à
    la démocratie.

    CHRÉMYLE.

    Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour
    cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me
    persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.

    LA PAUVRETÉ.

    Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des
    moqueries et des propos en l'air.

    CHRÉMYLE.

    Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?

    LA PAUVRETÉ.

    C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne
    fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est
    difficile de discerner ce qui est bon!

    Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle,
    bonhomme un peu entêté, s'écrie: «Tu ne me persuaderas pas, quand même
    tu me persuaderais[138]!» Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit
    en s'éloignant: «Un jour tu me rappelleras.--Eh bien! tu reviendras
    alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime
    mieux être riche.»

    Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a
    raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais
    elle ne le haussa davantage. Ni le père du _Menteur_ arrachant à son
    indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père de _Don Juan_
    reprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni
    Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien
    entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.

    La conclusion de cette scène, c'est plus que le _fecunda virorum
    Paupertas_[139] du poëte; c'est, à savoir, que le travail est la
    condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale,
    la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous
    sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous
    corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre
    destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou
    à l'_abétissement_ recommandé en propres termes par Pascal. Le travail
    nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui
    n'aiment pas le travail finissent tôt ou tard par s'avilir. Ô la fausse
    doctrine qui prétend que le travail est un châtiment!

    Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.

    * * * * *

    Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue:
    fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.

    Le poëte fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de
    Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de
    montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des
    médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote
    un peu scandalisée.

    Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens.
    Chrémyle aussitôt se voit obsédé des innombrables courtisans de toute
    fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement
    d'amis. «Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à
    coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me
    meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!».

    * * * * *

    La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant
    (c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et
    d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une
    révolution sociale sous forme comique.

    UN SYCOPHANTE.

    Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le
    rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!

    UN HOMME JUSTE.

    Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un
    coquin.

    CHRÉMYLE.

    Alors, par Jupiter! son malheur est justice!

    LE SYCOPHANTE.

    Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir
    tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!

    CHRÉMYLE.

    Qui donc ruine-t-il?

    LE SYCOPHANTE.

    Mais, moi d'abord!

    CHRÉMYLE.

    Tu étais sans doute un coquin et un voleur?

    LE SYCOPHANTE.

    C'est vous plutôt qui êtes des misérables! je suis sûr que c'est
    vous qui avez mon argent!

    Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.

    * * * * *

    Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un
    beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche,
    se moque d'elle.

    LA VIEILLE.

    Il était si joli, si bien fait, si honnête! il se prêtait si bien à
    mes désirs, et s'en acquittait si parfaitement! De mon côté, je ne
    lui refusais rien.

    CHRÉMYLE.

    Et qu'est-ce qu'il te demandait d'ordinaire?

    LA VIEILLE.

    Peu de chose: il était avec moi d'un discrétion étonnante! Tantôt
    c'étaient vingt drachmes pour un manteau, ou huit pour des
    chaussures; ou bien il me priait d'acheter des tuniques pour ses
    sœurs, une petite robe pour sa mère; tantôt il avait besoin de
    quatre boisseaux de blé.

    CHRÉMYLE.

    En effet, c'était peu de chose, et j'admire sa discrétion!

    LA VIEILLE.

    Et ce n'était pas, disait-il, l'intérêt qui le portait à me rien
    demander, mais la tendresse! c'était afin que ce manteau donné par
    moi lui rappelât sans cesse mon souvenir!

    CHRÉMYLE.

    Tendresse étonnante, en effet!


    LA VIEILLE.

    Hélas! il n'en est plus ainsi; et le perfide est bien changé! Je
    lui avais envoyé ce gâteau et les autres friandises que tu vois sur
    cette assiette, en lui annonçant ma visite pour ce soir...

    CHRÉMYLE.

    Eh bien! qu'a t-il fait?

    LA VIEILLE.

    Il m'a renvoyé mes cadeaux; en y ajoutant cette tarte, à condition
    que je ne viendrais plus jamais chez lui, et avec cela il m'a fait
    dire: «Les Milésiens furent braves autrefois[141]!»

    CHRÉMYLE.

    L'honnête garçon! Que veux-tu? Pauvre, il dévorait n'importe quoi;
    riche, il n'aime plus les lentilles!

    LA VIEILLE.

    Autrefois il venait chaque jour à ma porte!

    CHRÉMYLE.

    Pour voir si l'on t'enterrait?

    LA VIEILLE.

    Non, rien que pour entendre le son de ma voix.

    CHRÉMYLE.

    Et emporter quelque cadeau.

    LA VIEILLE.

    S'il me sentait triste, il m'appelait tendrement sa petite colombe,
    son petit canard!

    CHRÉMYLE.

    Et ensuite il demandait pour avoir des souliers?

    LA VIEILLE.

    Un jour que je me rendais en char aux grands mystères, quelqu'un me
    regarda; il en fut si jaloux, qu'il me battit toute la
    journée[142].

    CHRÉMYLE.

    C'est sans doute qu'il aimait à manger seul.[143]

    LA VIEILLE.

    Il me disait que j'avais les mains très-belles.

    CHRÉMYLE.

    Oui, quand elles lui tendaient vingt drachmes!

    LA VIEILLE.

    Que j'exhalais de ma personne un doux parfum.

    CHRÉMYLE.

    Quand tu lui versais du Thasos!

    Ensuite, viennent des répliques plus grosses, pour divertir la populace:
    il en fallait pour tous les goûts. Un théâtre, fait pour tout un peuple,
    ne peut pas être aussi châtié, aussi pur, qu'un théâtre restreint, fait
    seulement pour les classes lettrées et polies. Cela explique bien des
    choses soit dans Aristophane, soit dans Shakespeare.

    Bien plus! le jeune homme paraît à son tour, et, non content
    d'abandonner la vieille, l'insulte grossièrement et platement. C'est
    dans une telle scène qu'on peut mesurer toute la distance qui sépare la
    civilisation grecque de la nôtre. Certes, ce qu'on appelle chez nous la
    jeunesse dorée ne brille guère par la politesse envers les femmes; mais
    le plus malotru, le plus brutal de nos jeunes gens d'aujourd'hui ne
    dirait pas à la dernière des prostituées une seule des plaisanteries
    ignobles que dit ce jeune athénien à cette malheureuse.

    Après un chœur que l'on n'a plus, les spectateurs voyaient entrer
    Mercure.

    Hermès, toujours affamé[144], déserte le parti des dieux, à qui les
    hommes n'offrent plus de sacrifices depuis que Plutus règne sur la
    terre. Il vient se mettre au service de Chrémyle, hôte de Plutus.

    «Quoi! lui dit l'esclave Carion, tu quitterais les dieux pour rester
    ici?

    --On est beaucoup mieux chez vous, dit Hermès.

    --Mais déserter? crois-tu que ce soit honnête?»

    Hermès, déclamant un vers de tragédie:

    La patrie est partout où l'on se trouve heureux!

    Il ne faut pas perdre de vue qu'Hermès, quoiqu'il soit gourmand et
    voleur, est le dieu des arts et de l'éloquence: ce n'est pas sans
    intention que le poëte nous le fait voir, en ce temps de _ploutocratie_,
    désertant les hauteurs célestes pour venir, lui aussi, offrir et ses
    hommages et ses services à la divinité de l'or; allégorie qui parle
    d'elle-même, mais que de trop nombreux exemples pourraient au besoin
    commenter.

    * * * * *

    Un prêtre même de Jupiter abandonne les autels du maître de l'Olympe, et
    se consacre au culte de Plutus, souverain des hommes et des dieux! En
    d'autres termes, la Religion, aussi bien que l'Art, s'agenouille devant
    la Richesse. Les exemples de cela ne manqueraient pas non plus.

    De pareils traits, de pareilles scènes, est-ce là ce que Voltaire
    appelle «des farces dignes de la foire Saint-Laurent?» car c'est ainsi
    qu'il qualifie les comédies d'Aristophane. La Harpe, disciple trop
    fidèle en ce point, se hâte de jurer _in verba magistri_. Au reste, le
    grand Eschyle lui-même n'était-il pas à leurs yeux «un barbare?» Et
    Fontenelle, moins poliment, ne disait-il pas en parlant de ce
    Shakespeare athénien: «C'est une manière de fou?»--Pourquoi Aristophane
    aurait-il trouvé grâce devant ces Français entichés de leur pays et de
    leur temps?

    * * * * *

    Lucien, qui à certains égards a mérité d'être appelé le Voltaire grec, a
    mieux compris Aristophane, et s'en est souvent inspiré. _Timon_ est un
    reflet de _Plutus_: l'un, comme l'autre, est une satire de l'injuste
    répartition des biens, et une peinture des péripéties qu'amènent la
    richesse et la pauvreté. Plusieurs personnages de ce dialogue, Richesse,
    Pauvreté, Hermès, sont les mêmes que ceux de la comédie.--Shakespeare, à
    son tour, a repris ce sujet, dans sa pièce intitulée: _Timon d'Athènes_.

    * * * * *

    Les Aristophanes de nos jours ont refait le _Plutus_ de diverses
    manières et sous différents titres: Bulwer, _l'Argent_; Alexandre Dumas
    fils, _la Question d'Argent_; Balzac, _Mercadet_; etc.

    George Sand, admirant _Plutus_ comme il convient, en a fait une
    imitation[145]. Le tort de l'illustre écrivain est d'avoir mêlé à cette
    fable antique des sentiments modernes: par exemple, d'avoir donné à
    Chrémyle une fille qui aime un esclave nommé Bactis.

    * * * * *

    Si cette comédie de _Plutus_ n'est pas une des plus vives entre celles
    qui nous sont parvenues comme spécimens du génie d'Aristophane, elle est
    une des plus hautes et des plus nobles, prise dans sa généralité, dans
    son esprit et dans sa conclusion: car enfin, c'est là la moralité, en
    même temps que le poëte stigmatise la cupidité, l'égoïsme et les autres
    vices des hommes, il fait voir, par l'exemple de Chrémyle, qu'on peut
    rester honnête tout en devenant riche; il montre aussi, chose
    consolante, que, si les gredins et les scélérats peuvent réussir pour un
    temps, leur règne n'est pas éternel: un tour de roue de la fortune les a
    portés en haut, un autre les renverse. Si leur triomphe paraît long,
    c'est eu égard à la brièveté de la vie des individus qui souffrent; mais
    il est court dans le développement général de l'humanité.

    Cette comédie eut l'honneur assez rare d'être représentée deux fois: car
    ordinairement c'était pour une représentation unique que ces grands
    poëtes athéniens prenaient la peine de composer et d'écrire, de faire
    apprendre par cœur et répéter aux acteurs et aux choristes une comédie,
    ou une tragédie, ou un drame de Satyres. Que de soins et de travaux pour
    une heure ou deux! Quelle princière munificence de l'esprit et du
    génie[146]!

    _Plutus_ eut donc cette gloire exceptionnelle d'être repris une seconde
    fois, après une vingtaine d'années.

    * * * * *

    La comédie _moyenne_ ne fut pas toujours, tant s'en faut! d'un caractère
    si élevé, d'une intention si philosophique! Nous savons, d'autre part,
    que la gastronomie y jouait un rôle très-important; les curiosités
    littéraires aussi, les _griphes_ par exemple.--Il faut donc nous
    féliciter de ce que l'unique échantillon de la comédie _moyenne_ épargné
    par le temps soit justement un des plus nobles.

    * * * * *

    Revenons à la comédie _ancienne_, pour ne la plus quitter.




    III

    COMÉDIES LITTÉRAIRES.


    Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il
    nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:

    _Les Femmes aux fêtes de Cérès_,

    _Les Grenouilles_,

    _Les Oiseaux_.

    De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon, _les
    Acharnéens_ et _les Chevaliers_, il y a deux comédies littéraires contre
    Euripide, _les Femmes aux fêtes de Cérès_ et _les Grenouilles_, outre
    une scène des _Acharnéens_, et un grand nombre de traits épars dans
    toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues, _Proagon
    Lemniæ_, etc.

    * * * * *

    On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène des
    _Acharnéens_, que nous avons mentionnée seulement.

    On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant
    le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller
    emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de
    mieux émouvoir l'Assemblée.

    Il frappe à la porte du poëte. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir.
    Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui
    de sa femme, dit-on.

    Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!

    DICÉOPOLIS.

    Holà! quelqu'un!

    CÉPHISOPHON.

    Qui est là?

    DICÉOPOLIS.

    Euripide est-il à la maison?

    CÉPHISOPHON.

    Il y est et il n'y est pas.

    DICÉOPOLIS.

    Comment peut-il y être et n'y être pas?

    CÉPHISOPHON.

    Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son
    esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon maître, perché
    en l'air, compose une tragédie.

    La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: «Il y est et il n'y est pas,»
    semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses
    personnages; par exemple à Hippolyte: «La langue a juré, mais non pas le
    cœur!» Ou bien «Phèdre, en n'étant pas sage (_par son amour_), a été
    sage (_en m'accusant_); et moi, qui ai été sage (_par ma chasteté_), je
    n'ai pas été sage (_en me laissant accuser_).--Corneille a des
    subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur,
    s'exprime ainsi:

    La moitié de ma vie (_mon amant_) a mis l'autre au tombeau,
    (_mon père_)
    Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
    Celle que je n'ai plus (_mon père_) sur celle qui me reste
    (_mon amant_).

    Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et
    s'écrie:

    O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde si
    subtilement.--Appelle ton maître!

    CÉPHISOPHON.

    Impossible!

    DICÉOPOLIS.

    Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à
    frapper.--Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté
    personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle,
    c'est moi!

    EURIPIDE, _derrière le théâtre_.

    Je n'ai pas le temps.

    DICÉOPOLIS.

    Fais-toi rouler ici[147].

    EURIPIDE.

    Impossible.

    DICÉOPOLIS.

    Cependant...

    EURIPIDE.

    Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.

    Alors on voit apparaître Euripide dans un panier suspendu à une corde,,
    comme Socrate dans _les Nuées._

    DICÉOPOLIS.

    Euripide!

    EURIPIDE, _avec une emphase tragique_.

    Quel son a frappé mon oreille?

    DICÉOPOLIS.

    Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne
    m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te
    voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je
    ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!... Eh bien!
    je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de
    quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au chœur une longue
    tirade, et si je parle mal, je suis mort.

    EURIPIDE.

    Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieux
    Œnée?

    DICÉOPOLIS.

    Non: pas celles, d'Œnée! celles d'un plus malheureux encore!

    EURIPIDE.

    Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?

    DICÉOPOLIS.

    Non, celles d'un autre encore plus infortuné!

    EURIPIDE.

    Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre
    Philoctète que tu veux dire?

    DICÉOPOLIS.

    Point; mais d'un bien plus pauvre encore!

    EURIPIDE.

    Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?

    DICÉOPOLIS.

    Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois
    boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.

    EURIPIDE.

    Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!

    DICÉOPOLIS.

    Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!

    EURIPIDE.

    Garçon, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de
    ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.

    CÉPHISOPHON, _à Dicéopolis_.

    Tiens, les voici!...

    DICÉOPOLIS, _étalant le manteau troué_.

    O Jupiter, dont l'œil perce tout, laisse-moi revêtir le costume de
    la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit
    bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut
    aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, «être ce que je suis, mais
    ne point le paraître[150].» Les spectateurs sauront bien qui je
    suis, mais le chœur sera assez bête pour l'ignorer, je
    l'entortillerai de mes sentences.

    EURIPIDE.

    Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton
    habile esprit.

    DICÉOPOLIS.

    «Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour
    Télèphe[151]!» Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais
    il me faut aussi un bâton de mendiant.

    EURIPIDE.

    Le voici. «Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!»

    DICÉOPOLIS.

    «Ah! mon âme! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],»
    quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons
    pressant, opiniâtre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier,
    et dedans une lampe allumée.

    EURIPIDE.

    Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?

    DICÉOPOLIS.

    Rien; mais je veux l'avoir tout de même.

    EURIPIDE.

    Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!

    DICÉOPOLIS.

    Hélas!... Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin
    qu'à ta mère[154]!

    EURIPIDE.

    Hors d'ici, je te prie!

    DICÉOPOLIS.

    Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!

    EURIPIDE.

    Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?

    DICÉOPOLIS.

    «Ah! tu ignores le mal que tu me fais!» Mon bon Euripide chéri,
    plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.

    EURIPIDE.

    Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.

    DICÉOPOLIS.

    Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si
    je ne l'ai pas, je suis un homme mort. Écoute-moi, mon petit
    Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens
    plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!

    EURIPIDE.

    Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.

    DICÉOPOLIS.

    Je ne demande plus rien, je m'en vais. «Importun, je ne songe pas
    que j'excite la haine des rois!...» Ah! malheureux! je suis perdu!
    j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est
    rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure
    misérablement, si je te demande encore une seule chose après
    celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce
    cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.

    EURIPIDE.

    L'insolent! (_à Céphisophon:_) Garçon, ferme la porte à clef.

    Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui
    n'eût pas dû s'y trouver: les allusions à la profession de la mère
    d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive
    d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de cœur. Qu'y
    a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une
    verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand poëte?
    Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation
    eût fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par
    sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on
    ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre
    deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce
    que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des
    deux? Ainsi l'on doit reconnaître qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut
    pas mieux que ses sentiments.

    Mais, en laissant de côté ces sottes allusions, les critiques
    littéraires du poëte comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse.
    Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide,
    et l'excès de son _réalisme_, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient
    matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer
    bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un
    trait qui était devenu proverbe: «Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!»

    Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme
    vive et dramatique, cette scène des _Acharnéens_ est un modèle.

    * * * * *

    Or elle est comme le prélude des _Femmes aux fêtes de Cérès_ et des
    _Grenouilles_.

    Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les
    femmes,--les femmes grecques,--figurent comme personnages principaux; ce
    sont:_Lysistrata_,--_les Femmes à l'Assemblée_,--et celle-ci: _les
    Femmes aux fêtes de Cérès_.




    LES FEMMES AUX FÊTES DE CÉRÈS.


    On dit qu'il y eut deux pièces portant ce titre, qui est en grec: _les
    Thesmophoriazuses_. Ou bien ce serait la même pièce qui, ayant eu sous
    sa première forme, peu de succès (s'il en faut croire Artaud), aurait
    été refondue. Il ajoute cette remarque: «Un passage cité par Aulu-Gelle
    (livre XV, ch. XX) et par Clément d'Alexandrie (_Stromat._, livre VI)
    comme de la première édition, se trouve dans la pièce telle que nous
    l'avons aujourd'hui; un autre que cite Athénée comme appartenant à la
    seconde, ne s'y trouve point: d'où il résulte que nous avons la
    première;» celle, par conséquent qui eut peu de succès.

    Cependant, la pièce, telle que nous la possédons, n'est à mon avis, ni
    moins bien menée, ni moins gaie, ni moins gaillarde même, que
    _Lysistrata_. Peut-être un peu moins serrée seulement. Elle est remplie
    de parodies, et extrêmement littéraire, soit par le fond, soit par la
    forme.

    _Les Thesmophoriazuses_, c'est à dire les Femmes célébrant les Fêtes de
    Cérès et de Proserpine. L'assemblée des Thesmophoriazuses se formait de
    la manière suivante: chaque tribu élisait deux femmes qui prenaient part
    à la fête; en montant à Éleusis, elles portaient sur la tête les livres
    sacrés où étaient écrites les lois de Cérès, appelées Θεσμοί:
    de là le nom de _Thesmophories_: procession où l'on portait les
    _Thesmoi_. On ne sait pas avec certitude si, comme Théodoret l'assure,
    les femmes adoraient dans ces mystères le signe représentatif des
    parties qui distinguent leur sexe, ainsi que cela se pratiquait aux
    mystères d'Éleusis; mais Apollodore dit formellement qu'elles se
    permettaient dans ces fêtes les propos les plus lascifs, en mémoire de
    ceux avec lesquels Iambè ou Baubo, selon les vers attribués à Orphée,
    avait fait rire Cérès malgré sa douleur, lorsqu'elle était venue chez
    Célée, en cherchant Proserpine.

    Quoi qu'il en soit, l'entrée du temple où les femmes célébraient ces
    fêtes était interdite aux hommes.

    * * * * *

    Aristophane donc imagine qu'elles saisissent cette occasion pour
    délibérer à huis clos sur les moyens de se venger d'Euripide, qui ne
    cesse de les accabler d'injures dans ses tragédies: il ne présente sur
    le théâtre que des Ménalippes et des Phèdres, jamais une Pénélope.
    (Elles oublient Polyxène, Iphigénie, Électre, Alceste; la passion ne
    voit jamais qu'un côté des choses.) Indignées, furieuses, elles ont
    résolu de faire à Euripide un mauvais parti,--comme à Orphée les femmes
    de Thrace,--comme celles de Meung à Jean Clopinel qui, dans la seconde
    partie du _Roman de la Rose_, les traite moins délicatement que
    Guillaume de Lorris dans la première.

    Euripide, par hasard, apprend le complot formé contre lui. Il songe
    aussitôt combien il lui importerait d'avoir une avocate parmi ses
    ennemies. Mais comment trouver une seule femme qui veuille prendre sa
    défense?

    Il propose à Agathon, son confrère en tragédie, de se déguiser en femme,
    il aura peu de chose à faire pour cela, et d'aller plaider adroitement
    sa cause dans le conciliabule féminin.

    «Eh! que ne vas-tu toi-même te défendre? dit Agathon,--qui est arrivé
    suspendu en l'air, comme Euripide dans la scène des _Acharnéens_.

    --Voici, répond Euripide: d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve
    et j'ai de la barbe. Toi, ta figure est belle, blanche et sans poil; tu
    as une voix de femme, un air mignon.»

    Agathon cependant refuse.--Mnésiloque, beau-père d'Euripide, s'offre
    pour jouer ce rôle périlleux. On commence à le raser, on l'écorche; il
    crie, et veut s'enfuir avec sa figure à demi-rasée; on le retient de
    force et on l'achève. Puis, on le flambe par le bas, selon l'usage des
    femmes grecques; et cela, s'il vous plaît, en plein théâtre.

    «Aïe, aïe! on me brûle! De l'eau, voisins, de l'eau, avant que la
    flamme...»

    La suite de cette toilette est intraduisible.

    * * * * *

    Tant y a qu'enfin, Mnésiloque, homme entre deux âges, est métamorphosé
    en femme, encore plus que M. de Pourceaugnac ou Mascarille, ou Mme Gibou
    et Mme Pochet. Ce travestissement devait faire une parade très amusante
    pour le gros du public, surtout avec toutes les circonstances de
    fantaisie bouffonne et licencieuse que nous n'avons pu qu'indiquer.

    C'étaient des hommes qui, dans les tragédies aussi bien que dans les
    comédies, jouaient les rôles de femme chez les Grecs, du moins, à
    l'époque de Périclès et jusqu'à celle d'Alexandre; de même chez les
    Latins, au commencement; de même chez les Anglais, jusque du vivant de
    Shakespeare; imaginez-vous Desdémona, ou Miranda, ou Ophélia, jouée par
    un homme!--Dans un des prologues de ce poëte, on prie les spectateurs de
    prendre patience parce que la reine n'est pas encore rasée. Dans nos
    Mystères du moyen âge les rôles de femmes aussi bien que d'hommes furent
    joués d'abord par des prêtres et des clercs, et cela au sein même des
    églises, qui, en proscrivant le théâtre antique, devinrent le berceau du
    théâtre moderne.--Jusque chez Molière, quelques personnages, Mme
    Jourdain par exemple, et Philaminte, dit-on, ou plutôt Bélise à ce que
    je pense, étaient jouées par l'acteur Hubert, auquel succéda Beauval.
    Béjart le boiteux joua d'original le rôle de Mme Pernelle, et s'en
    acquitta des mieux, dit le bon Robinet. De notre temps, à
    Constantinople, on a représenté _le Malade imaginaire_ traduit en turc,
    et tous les rôles étaient joués par de jeunes Turcs de la maison du
    sultan. Argant et Toinette, Turcs! M. Purgon et Angélique, Turcs! M.
    Fleurant, MM. Diafoirus et la petite Louison, Turcs!

    Mais autant par le masque et par les draperies, par la démarche et par
    la diction, l'acteur grec s'il représentait Électre ou Myrrhine,
    Déjanire ou Lysistrata, s'étudiait à produire l'illusion de la beauté ou
    de la grâce féminines, autant, lorsqu'il représentait Mnésiloque
    travesti en femme, il avait soin de conserver la laideur qui est
    généralement l'apanage du sexe masculin dans l'âge mûr.

    Cet usage de faire jouer les rôles de femme par des hommes, explique la
    liberté excessive, la licence gaillarde de tant de passages, et en
    diminue relativement l'obscénité.

    * * * * *

    La scène, qui était d'abord devant les maisons d'Agathon et de
    Mnésiloque, est transportée ensuite au temple de Cérès, dont on voit à
    la fois l'intérieur et les abords avec une multitude de petites tentes;
    ce qui pouvait donner lieu à un décor piquant, supposé qu'on voulût se
    mettre en frais.

    Les femmes y tiennent séance, et y discutent, dans les formes d'une
    délibération politique, la perte de leur ennemi, ce fils de fruitière
    qui a l'audace de révéler au public leurs fraudes et leurs artifices, au
    risque de rendre les maris clairvoyants! Si les maris ouvrent les yeux,
    il n'y aura donc plus moyen ni de supposer des enfants, ni de s'évader
    pendant la nuit! Déjà voilà qu'on met des verrous à leurs portes, et
    même qu'on les scelle d'un cachet! Si encore elles pouvaient, ainsi
    recluses, se consoler par la gourmandise! Mais non, toutes les
    provisions, la farine, l'huile, le vin, sont aussi sous clef.

    Ce qui est assez comique c'est qu'Aristophane, au moment où il semble
    critiquer indirectement les duretés d'Euripide envers les femmes, ne se
    montre pas moins cruel à leur égard.

    Mnésiloque, d'un ton de fausset qu'il essaye de rendre argentin, prend
    la défense de l'accusé.--Et le poëte dans ce cadre, continue la satire
    des femmes, thème que reprendront plus tard Juvénal, Boileau et tant
    d'autres: car le mal qu'on a dit des femmes pourrait fournir bien des
    volumes[156].

    MNÉSILOQUE.

    Je ne m'étonne point, ô femmes, que les médisances d'Euripide
    excitent contre lui votre colère et fassent bouillonner votre bile.
    Moi-même, j'en jure par mes enfants, je hais cet homme: ne pas le
    haïr serait insensé! Cependant, réfléchissons un peu: nous sommes
    seules et n'avons pas à craindre que nos paroles soient divulguées.
    Pourquoi lui faire un crime capital d'avoir révélé deux ou trois de
    nos mauvais tours, quand nous les comptons par milliers? car moi,
    d'abord, sans parler d'aucune autre, j'ai sur la conscience pas mal
    de péchés; celui-ci, par exemple, qui n'est pas mince: J'étais
    mariée depuis trois jours; mon mari dormait près de moi; j'avais un
    ami qui avait pris mon pucelage lorsque j'avais sept ans; poussé
    par sa passion, il vint gratter à la porte; je l'entendis et
    quittai le lit doucement. Mais mon mari me dit: Où vas-tu?--Où?
    j'ai la colique, mon ami; je souffre horriblement; je vais au
    cabinet.--Va, dit-il. Et alors, il broie pour moi des graines de
    cèdre, de l'anis, de la sauge, pendant que moi, graissant les
    gonds, j'allai à mon amant; et là, près de la porte, courbant mon
    corps, et prenant pour appui l'autel et le laurier sacré,... je fus
    à lui.--Voyez, cependant, est-ce qu'Euripide a jamais parlé de
    cela? Et, quand nous accordons nos complaisances à des esclaves ou
    à des muletiers, à défaut d'autres, en parle-t-il? Et quand, après
    une nuit d'amour avec quelque galant, nous mangeons de l'ail dès le
    matin, pour rassurer par cette odeur le mari qui revient de monter
    la garde sur le rempart; Euripide, dites-moi, en a-t-il jamais
    soufflé mot? S'il maltraite Phèdre, que nous importe? Il n'a jamais
    parlé non plus de cette femme qui, en déployant un manteau devant
    son mari, sous prétexte de le lui faire admirer au grand jour,
    masque ainsi l'amant qui s'évade. J'en connais une autre qui
    pendant dix jours fit semblant d'être en mal d'enfant, jusqu'à ce
    qu'elle en eût acheté un; le mari allait de tous côtés chercher des
    drogues pour hâter la délivrance; une vieille apporta l'enfant dans
    une marmite, et, pour l'empêcher de crier, elle lui avait mis du
    miel plein la bouche; elle fait signe à l'autre qui pousse des
    cris, et dit: Va-t'en, va-t'en, mon homme, car je sens que
    j'accouche!» C'est que le petit jouait des talons contre le ventre
    de la marmite[157]. Le mari s'en va tout joyeux; la vieille ôte le
    miel de la bouche de l'enfant; il se met à vagir; alors elle, la
    vieille sorcière, qui l'avait apporté, court après le mari et dit
    en souriant: «C'est un lion, un lion, qui t'est né! ton portrait
    vivant, dans toutes ses parties, et même dans celle-ci, toute
    pareille à la tienne et torse comme une pomme de pin!» Ne sont-ce
    pas là de nos tours? Oui, par Diane! Eh bien alors, pourquoi nous
    fâcher tant contre Euripide, qui en dit bien moins que nous n'en
    faisons?»

    Ce plaidoyer trop favorable à Euripide inspire déjà à l'assemblée
    quelques soupçons sur cette avocate inconnue; lorsque Clisthène, un
    mignon qui a ses entrées chez les femmes, même aux Thesmophories, satire
    sanglante pour dire que c'est un homme-femme, encore plus qu'Agathon,
    vient leur donner avis qu'un homme s'est glissé parmi elles sous un
    déguisement.

    «C'est impossible! s'écrie étourdiment Mnésiloque, quel est l'homme
    assez fou pour se laisser épiler et flamber?»--Exclamation aussi comique
    que celle de M. de Pourceaugnac, également déguisé en femme: «Ce n'est
    pas moi!» crie-t-il aux archers qui le cherchent et qui, sans cette
    imprudente parole, passaient devant _elle_, sans _le_ remarquer.

    La péripétie est la même: ce mot naïf de Mnésiloque achève de donner
    l'éveil.--«Il faut, dit Clisthène, que toutes passent à
    l'examen.»--Mnésiloque est inquiet: «Ah! grands dieux!» dit-il à
    part.--On l'entoure, on veut procéder à la vérification:--cela toujours
    en plein théâtre!--Scène plus que bouffonne, qui rappelle fort un
    certain conte de La Fontaine, sur un sujet analogue:--un gaillard qui
    s'est déguisé en nonne pour s'introduire dans un couvent de femmes.

    Mnésiloque voudrait bien s'en aller, ou se soustraire à l'examen qui le
    menace. Il simule un besoin pressant; on le suit dans son coin, on ne le
    quitte pas.

    CLISTHÈNE.

    Tu restes bien longtemps à pisser...

    MNÉSILOQUE.

    Hélas oui, j'ai une rétention d'urine: j'ai mangé hier du cresson.

    CLISTHÈNE.

    Que nous contes-tu avec ton cresson? Allons, viens ici!

    MNÉSILOQUE.

    Aïe! ne tire donc pas ainsi une pauvre femme souffrante!

    CLISTHÈNE.

    Dis-moi, qui est ton mari?

    MNÉSILOQUE.

    Mon mari?... Connais-tu à Cothocide un certain individu?...

    CLISTHÈNE.

    Qui? son nom?

    MNÉSILOQUE.

    C'est un individu à qui... un jour, quelqu'un, le fils d'un certain
    individu...

    CLISTHÈNE.

    Tu patauges!... Voyons, es-tu déjà venue ici?

    MNÉSILOQUE.

    Mais sans doute, chaque année!

    CLISTHÈNE.

    Quelle est ta camarade de tente[158]?

    MNÉSILOQUE.

    C'est une certaine... (_à part_) Je suis pincé!

    CLISTHÈNE.

    Tu ne réponds pas.

    UNE FEMME.

    Laisse: je vais la questionner comme il faut sur les cérémonies de
    l'année dernière. Éloigne-toi: car tu es homme, tu ne dois rien
    entendre de cela.--Voyons; dis-moi; quelle fut la première
    cérémonie qui fut accomplie par nous? Réponds, quelle fut la
    première?

    MNÉSILOQUE.

    La première, ce fut de boire.

    LA FEMME.

    Et après, quelle fut la seconde?

    MNÉSILOQUE.

    Ce fut de boire à nos santés.

    LA FEMME.

    Tu auras su cela de quelqu'un. Et en troisième lieu?

    MNÉSILOQUE.

    Xénylla demanda une coupe: car il n'y avait pas de pots de
    chambre...

    LA FEMME.

    Tu ne me dis rien qui vaille.--Viens, Clisthène, viens: c'est
    l'homme dont tu nous parles.

    CLISTHÈNE.

    Eh bien! que faut-il faire?

    LA FEMME.

    Ote-lui ses vêtements. Il ne dit rien qui ait le sens commun.

    MNÉSILOQUE.

    Quoi! vous mettrez toute nue une mère de neuf enfants?

    CLISTHÈNE.

    Imprudent, ôte vite ce corset[159]!

    LA FEMME.

    Certes, voilà une solide gaillarde, mais elle n'a pas de tétons
    comme nous.

    MN

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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