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Choisir sa musique

Jacques Dufresne

On choisit ce qu'on mange, ce qu'on lit, mais non ce qu'on écoute.

Depuis la dernière grande guerre, non seulement il va de soi qu'on peut sans risques écouter beaucoup de musique sans jamais en faire soi-même, mais encore qu'on peut, dès le berceau, écouter n'importe quoi. Il n'y a pas de domaines où l'abdication des parents et des autorités en général a été plus complète. Dans L'âme désarmée, Allan Bloom explique cette abdication par la création, après la guerre, d'un nouveau marché qui, contrairement à celui de la drogue, s'adressant aux mêmes jeunes, n'a été l'objet d'aucun contrôle, comme si l'humanité avait tout à craindre des drogues douces et rien à craindre des musiques agressives.

Se peut-il que l'humanité se soit développée au point d'atteindre en bien des lieux, de longs moments de haute civilisation, sans que jamais les parents et les autres autorités ne se soient souciés de la musique qu'il convenait d'entendre et de jouer?

Le laisser-aller actuel nous condamne à choisir entre deux positions extrêmes. Ou bien le choix des musiques est sans influence sur l'âme des jeunes, et alors nous pouvons sans risque laisser les vendeurs de sons assurer la formation musicale de la jeunesse, au gré de leurs intérêts financiers, ou bien, comme l'ont pensé la plupart des grands philosophes depuis Platon jusqu'à Nietzsche, la musique a une influence déterminante, et alors il faut opérer sans tarder une mobilisation générale contre les techniques actuelles de mise en marché des disques et des cassettes.

Je voudrais contribuer à une telle mobilisation en commentant quelques pensées de Goethe sur la musique, pensées qui tout en ayant quelques affinités avec les idées de Platon sur le même sujet, sont bien enracinées dans la grande tradition musicale et philosophique allemande.

Voici quelques-unes de ces pensées : « La musique est sacrée ou profane. Le caractère sacré convient parfaitement à sa dignité et c'est par lui qu'elle a sa plus grande influence sur la vie, laquelle demeure identique à elle-même à travers tous les temps et toutes les époques. La musique profane doit être pleinement sereine. Une musique où le caractère sacré et le caractère serein sont mélangés est privée de toute divinité (gottlos)...et insipide. Car elle n'est pas assez sérieuse pour être sacrée et il lui manque la caractéristique principale du profane : la sérénité ».

« Le caractère sacré de la musique d'église, le caractère serein et enjoué des mélodies populaires sont les deux anges autour desquels tourne la vraie musique. De ces deux points, elle produit chaque fois un immanquable effet : le recueillement ou la danse. Le mélange des deux est trompeur, l'affaiblissement de l'un ou de l'autre engendre la fadeur, et si la musique se transforme en poésie didactique, descriptive ou en toute autre chose du même genre, elle devient froide ».

La Cantate des paysans de Bach ou la Cantate du café sont de parfaits exemples de musique profane et sereine qui incite à la danse, par opposition aux cantates d'église qui favorisent le recueillement. Notons au passage que la société québécoise traditionnelle, avec d'un côté le grégorien des églises, et de l'autre la bonne chanson, le folklore et les violoneux, se conformait d'assez près à l'idéal de Goethe. Ce dernier n'éprouve pas le besoin d'expliquer pourquoi il place la musique sacrée au sommet. La chose allait de soi à son oreille. Parce que depuis des temps immémoriaux, le sentiment du sacré avait été l'aura de la vérité humaine, son prolongement dans l'affectivité. Par vérité humaine, j'entends la connaissance de la juste situation de l'homme dans le monde. Quelque chose au fond, ou plutôt au sommet de nous, contemple de loin et comme de l'extérieur tout ce que nous faisons et pensons, et l'associe au spectacle changeant du monde.

« Je vois d'ailleurs les jours qui viennent se heurter
Vaines vagues chargées de leurs seuls brisements ».

Françoise Chauvin

Dans la joie et dans la peine, ce quelque chose demeure inaltérable, telle une étoile fixe, et nous rend inconsolable, tel un orphelin ayant compris que jamais aucune sollicitude ne lui rendra l'affection perdue de ses parents. Là se trouve la vérité de la condition humaine et son aura, le sentiment du sacré. On sait que certains sons à la fois aigus et justes peuvent briser des coupes de cristal. L'âme habitée par le sentiment du sacré est brisée de la même manière par la musique sacrée. D'où l'attachement que cette musique a toujours suscité; d'où la haute opinion de Goethe à son sujet.

Chez le croyant, le regard qui vient de loin prend la coloration affective de la nostalgie du paradis perdu; il prend chez l'athée de même stature la coloration du sentiment de l'impossible : impossibilité que le monde soit et demeure ce qu'il est, impossibilité d'entrevoir autre chose à sa place. Le sentiment de la nostalgie ou de l'impossibilité, voisins du sacré l'un et l'autre, sont le milieu vivant où s'enracinent l'amour et la compassion. Pour le regard qui vient de loin, les êtres et même les choses sont, en raison de leur fragilité, comme des morceaux qui ont été arrachés à notre âme, elle-même fragilité et conscience de sa fragilité. « Que votre amour soit de la compassion pour des dieux souffrants et voilés ».

Ces dieux souffrants et voilés sont les frères de notre âme. La musique sacrée semble descendre du ciel vers la terre. C'est pourquoi, de Pythagore à Boèce, mille ans plus tard, les Anciens ont cru que toute musique avait son origine dans l'harmonie des sphères. Plusieurs de ces Anciens pensaient que la musique sacrée accompagne l'éclosion de l'âme et la favorise, qu'elle aide le regard intérieur à prendre de l'altitude, qu'elle ouvre un puits de lumière au sommet de l'âme.

« L'âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures!
Ô de quelle grandeur, elle tient sa grandeur
Quand mon coeur soulevé d'ailes intérieures
Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur! »

Valery

Il y a aussi une musique qui monte de la terre vers le ciel. C'est celle que Goethe appelle profane et dont il dit qu'elle doit être sereine. Il dit aussi de cette musique qu'elle incite à la danse. C'est de la danse que nous appelons folklorique qu'il s'agit ici de toute évidence. On pourrait dire de la musique sacrée « heilig » qu'elle descend du sommet de l'âme vers le coeur et vers le ventre, pour employer la métaphore de la division tripartite de l'âme. La musique sereine « heiter » par contre, monte du ventre vers l'âme. Mais elle monte justement et les danses dont elle porte en elle le modèle, figures et rondes de toutes sortes, évoquent les constellations et le mouvement des astres.

À quoi pense Goethe précisément quand il dénonce le mélange de la musique sacrée et de la musique profane. La musique sentimentale d'aujourd'hui, qui a peut-être plus d'adeptes que le rock, est un bel exemple d'un sacré qui est dévoyé parce qu'il est englué dans une musique profane qui, de son côté, a perdu sa sérénité. Il y a dans la sérénité de la musique folklorique je ne sais quelle modestie, quelle simplicité, quelle mesure. Le sacré dévoyé substitue sa démesure à cette mesure. Cela donne cet excès dans l'expression des sentiments qui est la marque de presque tous les chanteurs populaires, y compris les plus inspirés, même notre cher Jacques Brel, par exemple. On ne peut pas ouvrir la radio sans entendre une voix poussée au-delà d'elle-même pour exprimer des émotions qui ne sont pas vécues.

Le rock, j'entends d'abord le rock tapageur qu'il faut distinguer du rock poétique, tombe sous la critique de Goethe pour une autre raison. Cette musique ne vient ni de l'âme ni du ventre. Elle n'est pas non plus un mélange de sacré et de profane comme la musique sentimentale. Elle est un beat de chaîne de montage mimant l'intensité de la passion. Elle est la mécanique s'enveloppant de ce que la vie a de plus mécanique : l'hystérie. Elle est le sous-produit esthétique des moteurs à explosion. D'où son efficacité pour stimuler les pulsions les plus purement énergétiques, les plus dénuées de dimension qualitative.

La musique sacrée nous tire hors de nous-mêmes en nous rappelant que les étoiles continuent de briller quels que soient nos états d'âme. Ce n'est pas une musique d'état d'âme, c'est une musique de l'âme. La musique profane et sereine nous incite à entrer dans la ronde des astres, à former une chaîne avec les membres de la communauté. De toutes les musiques qui ne tendent pas vers l'un ou l'autre des deux pôles indiqués par Goethe, on peut dire qu'elles sont narcissistes. Chez Narcisse, l'esprit, le coeur et le ventre forment un magma au lieu d'être distincts et harmonisés. Ce n'est pas en contemplant les étoiles ou en se rapprochant de ses semblables que Narcisse se rassasie, c'est en s'enivrant de sa propre apparence, de l'image de sa confusion intérieure. Si par hasard les musiques narcissistes incitent à la danse, c'est à une danse qui se limite à un couple, avant de devenir une danse unisexe et solitaire.

Nous devenons ce que nous entendons. Comment pourrions-nous en douter? Ce qui n'exclut pas que nous devenions aussi ce que nous mangeons et ce que nous voyons. La musique reproduisant le rythme de la chaîne de montage s'accorde bien avec la restauration à la chaîne. La junk music appelle le junk food. Le lien entre la façon dont on mange et la façon dont on écoute la musique est encore plus frappant.

Il y a des saisons pour la musique sereine, un temps de l'année et un temps de la semaine et de la journée : dans les noces et les fêtes, on attend la danse et l'on s'y prépare. La musique sacrée a aussi ses heures. Ainsi en est-il encore de l'excellente nourriture. Hors saison, elle s'affadit, quelle que soit la perfection des moyens de conservation, qui justement rappellent les moyens de conservation de la musique.

Mais quel bonheur, avouons-le, de pouvoir manger tous les fruits de la terre en tout lieu et en toute saison, comme de pouvoir écouter toutes les musiques du monde à tout moment. Peut-être est-ce ce tout à volonté qui est le plus incompatible avec l'esprit de la musique, comme avec l'esprit de la nourriture. Des morilles ajoutées à un gigot d'agneau du printemps. Quelle merveille! Mais la morille est un don de la terre. On l'a trouvée alors qu'on avait renoncé à la chercher tant sa présence paraissait improbable. De même, les plus beaux moments musicaux sont le fruit de la rencontre entre une disposition intérieure bien particulière et une musique tout aussi particulière. Il se peut que cette musique se trouve sur un disque, mais n'y a-t-il pas plus de chance qu'on la rencontre quand on est allé vers elle corps et âme ou, mieux encore, quand on la fait soi-même? La musique à volonté, la musique presse-bouton, qui ressemble à la bouffe dispensée par les distributrices justifie le mot de Maurois : « Elle rend à notre sensibilité les humbles services que les prostituées rendent à nos sens ». Que ces services puissent enfermer une consolation pour les pauvres humains que nous sommes, comment le nier, mais comment oublier qu'il existe des plaisirs plus exquis qui sont subordonnés à l'attente, à la privation, au mystère de la rencontre. Offrande musicale! Ce qui nous est offert est toujours plus beau que ce nous nous procurons nous-mêmes.

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