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    Impression du texte

    Dossier: Paquette Jean-Marcel

    Jean Marcel : sur les ailes de la langue

    Jacques Dufresne

    « Écrivain, médiéviste, Jean Marcel (Jean-Marcel Paquette) est né à Montréal (Québec) en 1941. Après une prolifique carrière universitaire à l'Université Laval où il a enseigné la littérature médiévale, la littérature québécoise et la création littéraire, Jean Marcel vit désormais en Thaïlande où il continue son œuvre. “ La bonté est une mansuétude qui nous vient de la compréhension du monde. ”» (1)

    Le Grand Pan n’est pas mort

    « Jean Marcel qui a commémoré avec Hypatie « la fin des dieux », pourra dire avec Henry Thoreau : « Le Grand Pan n’est pas mort! » Car n’est ce pas lui-même ce Grand Pan qui a fini par embrasser les savoirs humains par des cercles de plus en plus vastes : du Québec local qu’il a arraché, grâce à  son Joual de Troie, au ghetto du joual pour l’ouvrir à l’universel, du Moyen Âge à la (post)modernité, du mythe à l’hypercritique, de la translation à la traduction, de la critique littéraire à la création littéraire, de l’Occident à l’Orient, du judéo-christianisme au bouddhisme dont les rites funéraires libèreront son corps de l’enveloppe matérielle. Et son Esprit restera toujours parmi nous… » (Heinz Weinmann, ce 4 juillet 2019).

    Jean Marcel : sur les ailes de la langue

    Pour comprendre un tel être, il faut le regarder de très loin et de très haut, comme il a lui-même considéré tout ce qui a retenu son attention. On découvre alors que la langue est non seulement la clé de voute de sa vie et de son œuvre, mais aussi la clé de son interprétation des diverses civilisations et des diverses époques sur lesquelles il s’est penché. Entendons ici par langue, non le simple fait d’utiliser des mots de la tribu pour nommer des objets et des sentiments, mais de porter cet acte encore mystérieux à son plus haut degré d’achèvement logique et artistique. Comme si, adolescent dans un collège de jésuites à Montréal, Jean Marcel avait, en lisant Virgile et Racine, après s’être initié à la théorie de l’évolution, conclu que la langue des classiques est la fine fleur de l’évolution; une évolution qui, dans sa perspective, résultait d’un souffle de l’esprit plutôt que de se réduire au jeu du hasard et de la nécessité

    Langue des classiques! N’en déduisons pas que Jean Marcel, né à Saint-Henri, un quartier ouvrier de Montréal, méprisait la langue de ses parents. S’il admettait que le français, comme toute autre langue, puisse varier selon les lieux, les époques et les milieux sociaux, il rejetait avec véhémence l’idée qu’au Québec on parle une autre langue appelée joual. Les langues à ses yeux sont des pyramides. Il préférait les plus élevées, qui sont aussi celles dont la base est la plus large : de Saint-Henri à Dakar dans le cas du français, le sommet étant occupé par Pascal, Fénelon.

    Nous sommes, nous les Québécois, semblait-il penser, des enfants du grand siècle, ce siècle de Richelieu et de Louis XIV qui a porté la langue française à son sommet, ce dont témoignera Jean Marcel à plusieurs reprises et notamment dans Fractions 7, l’un de ses derniers livres : « La stabilisation du système de la langue, dans sa syntaxe, son lexique et sa morphologie, après Malherbe, a permis au français de capter à l’infini les nuances du moindre mouvement de l’âme humaine – ouvrant ainsi l’ère de la psychologie occidentale. On peut même affirmer que ce fut là l’aventure capitale du Grand Siècle, de la tragédie à l’aphorisme, de la comédie à la poésie libertine. Il faut dire que tout était en place pour l’émergence du phénomène depuis la fin de la Renaissance par l’exploration de la mythologie grecque. »(2)

    Nietzche partageait cette opinion. Avec de tels ancêtres, si bien nés dans leur langue, n’étions-nous pas appelés à un nouveau classicisme aussi achevé que celui de la mère patrie ? Jean Marcel semblait pénétré de cette conviction quand, en 1973, il publia un brûlot, Le joual de Troie,(3) où il associe le franglais québécois au doute que le colonisé entretient sur lui-même; il se rangeait par là du côté du mouvement de libération nationale. C’est toutefois moins au fait français qu’il était attaché qu’à l’occasion qu’il offrait à tout un peuple de s’élever au plus haut degré de civilisation et c’est avec cette fin en vue qu’il militait en faveur de l’indépendance du Québec. À cette époque, nombreux étaient sur la place publique ceux et celles qui par la qualité de leur langue et de leur culture justifiaient cet espoir.  Dans les médias, Judith Jasmin, Fernand Séguin, Raymond Charrette, Lise Payette; en politique, Jacques-Yvan Morin, Camille Laurin, Jacques Parizeau, Pierre Bourgault, Louise Beaudoin, Louise Harel, Bernard Landry; en littérature, Jacques Ferron, Rina Lasnier, Gaston Miron, Pierre Vadeboncœur.  Jean Marcel consacra son premier livre à Rina Lasnier,(4)et son second à Jacques Ferron.(5) Ce fut, pour les deux écrivains, le début d’une amitié comme celui d’une correspondance suivie qui devrait être publiée bientôt.

    Deux échecs référendaires en quinze ans, en 1980 et 1995, auront-ils brisé l’élan souverainiste de Jean Marcel, provoqué son départ pour la Thaïlande, voire sa conversion au bouddhisme ? Ses biographes nous le diront. Rappelons seulement qu’il aurait eu une autre raison de s’expatrier : son intérêt pour une religion devenue objet de honte dans son milieu. S’il ne manquait pas d’esprit critique à l’endroit d’un clergé local qui avait abusé de son autorité, il ne se sentait pas obligé pour autant de rejeter ou de méconnaître une religion deux fois millénaire qui avait vu, dans son sillage, naître et s’épanouir de nombreuses langues et de nombreuses cultures. Peut-être tout simplement parce que cette religion, il la connaissait bien et sans doute aussi parce qu’elle avait suscité chez lui l’éveil d’un désir d’absolu, qui devint une aspiration au mysticisme et à la sainteté. Hegel aurait dit de Spinoza qu’il était un homme ivre de Dieu. Si un québécois du XXème siècle méritait un tel éloge, ce pourrait bien être Jean Marcel.

    Hypatie

    C’est la conviction que j’ai acquise, il y a quelques années, en lisant Hypatie ou la fin des dieux, le premier de trois romans historiques parus sous le titre général de Triptyque des temps perdus.  Seule femme philosophe et mathématicienne de l’Antiquité, Hypatie, préfiguration de Simone Weil aux yeux de Jean Marcel, diffusa son savoir à Alexandrie en Égypte. Avant de mourir, martyre de sa foi païenne en 415, elle avait noué des liens d’amitié avec des compatriotes convertis au christianisme, notamment avec un certain Synésios, appelé à devenir évêque de Ptolémaïs. Jean Marcel évoque cette amitié avec autant de poésie que de rigueur et d’impartialité, en greffant sur elle des réflexions sur le monachisme aussi bien aussi bien que sur les rapports complexes et orageux entre les religions païenne, juive et chrétienne.

    Éprouvant le besoin de mieux le connaître, j’avais d’abord communiqué avec lui par l’intermédiaire de notre ami commun, Heinz Weinmann, et découvert ainsi que nous avions des affinités : même âge, études en France à la même époque, même admiration pour Simone Weil, Thomas More et Marguerite Yourcenar. Jean Marcel était aussi un lecteur fidèle de la revue Critère.  L’heure était donc venue pour moi de frapper à sa porte : « Je me permets de vous écrire directement, car j’ai le sentiment d’être entré dans votre intimité en lisant Hypatie. Comme je l’ai écrit à Heinz, ce livre m’interpelait depuis sa parution en 1989. J’y suis revenu à plusieurs reprises mais toujours superficiellement, me limitant à feuilleter les premiers chapitres. On va à certains livres « par des commencements sans fin » … Cette fois, j’ai profité de la liberté que me donnait une convalescence pour lire Hypatie attentivement. J’admire sans réserve l’altitude homérique d’où vous observez les religions. J’ai craint jusqu’à la fin du livre un cri de révolte typiquement québécois de notre génération contre ce catholicisme qui semble nous avoir défaits plus qu’il ne nous a faits. À tort! Synésios est resté à la hauteur d’Hypathie, comme les héros troyens restent à la hauteur des héros grecs dans l’Illiade. Sous un même soleil. »

    Réponse de Jean Marcel : « Mon attitude devant le catholicisme me vient de ce que j'ai été élevé dans une famille totalement déchristianisée; mon père a participé à la fondation du parti communiste canadien, j'étais plus familier des Hassidim de la rue Saint-Laurent que des prêtres de ma paroisse Sainte-Cunégonde à Saint-Henri et mon christianisme me vient comme de l'extérieur, par l'école et le collège (des jésuites extraordinaires). Aussi, n'ai-je pas compris la révolte de mes congénères contre la religion - mais je sais que je suis un Québécois atypique, et par conséquent fort solitaire... au point de me retrouver pour la fin de ma vie en Orient, loin par conséquent du Québecustan. »

    Que pensait-il de cette religion dont il avait longuement étudié les origines en tant que médiéviste et linguiste?  Dans un article précédent, j’ai évoqué son interprétation du monachisme dans l’Orient chrétien de l’époque d’Hypatie et soutenu que la fin des dieux païens était indissociable à ses yeux de celle du Dieu des chrétiens, sur le sol québécois tout au moins.

    Il a aimé ce commentaire. J’ajoute aujourd’hui que, dans une perspective très proche de celle de Simone Weil, il était d’avis que les racines grecques du christianisme sont aussi importantes que ses racines juives et romaines. C’est ce qui ressort nettement de la correspondance, dans le roman, entre Hypathie et Synésios :

    Hypatie à Synésios : « J'ai su que tu as, depuis un certain temps et après mille hésitations, embrassé la foi des galiléens ; et plus encore que de te faire simplement des leurs, tu as été hissé malgré toi-même au rang de ces évêques qui, dans l'empire d'Orient, cherchent avec une jeune férocité la perte de nos dieux si vénérables, ces dieux qui hantent nos cieux depuis que la Grèce les a appelés du fond de leur sommeil éternel. Mais tu vois, je t'écris tout de même, sachant que tu ne seras jamais pour moi que le Synésios d'autrefois, amant des dieux et de la sagesse. […] Comment te convaincre que ce qui meurt autour de moi m'afflige plus encore que ma propre perte ? Nos dieux sont en péril de mort, Synésios, mais à qui en appeler quand il n'y a plus personne ?' Nos dieux sont en détresse, et je suis seule avec eux? »(6)

    Jean Marcel se sentait-il aussi seul avec son Dieu? A-t-il rêvé de Le voir renaître dans le sillage d’une Grèce antique, ayant par ses sciences et sa philosophie plus d’affinités avec le monde actuel que l’ordre romain et la tradition juive? C’est ce que donne à entendre la réponse de Synésios à Hypatie : « Quoi ! sommes-nous donc si méprisables d'avoir réuni en un seul tous les dieux que nous vénérions jadis ? N'étaient-ils point déjà, dans leur vénérable diversité, les noms innombrables de l'Unique ? Je me plais à le penser et je le soutiendrai jusque dans nos assemblées les plus saintes. C'est pour leur salut, en vérité, que je suis passé du côté de l'Autre Soleil, ce grand témoin, roi des pures constellations.

    […] De la Grèce notre mère, tous, aussi Grecs que les Grecs, avons gardé la plus haute vénération. Pour son ciel, pour ses marbres et ses guerres, ses oliviers et ses poèmes, nous réservons dans nos cœurs grecs une affection sans bornes, infinie. C'est elle que nos yeux appellent et devinent à l'horizon dans les mille scintillements de la mer comme dans le tremblement noir des nuées. Elle nous répond à son tour dans la voix de ses sages et les vers de ses aèdes. Elle est en nous, telle qu'elle est vive au cœur d'elle-même, plus que mère, plus qu'amante. Comment, pétri, nourri et né de tels sentiments, puis-je jamais la trahir, ni même lui échapper ? C'est elle encore que j'estime vénérer dans l'adoration de l'unique Dieu. Ses sages l'ont préparé, l'ont annoncé autant que les prophètes anciens des Hébreux.

     […] Je me convaincs chaque jour que nos dieux anciens, notre éloquence et nos si nobles jeux de la pensée et de l'intelligence s'accomplissent eux-mêmes et se parachèvent dans la bonne et sublime nouvelle de l'incarnation de Dieu dans la nature de l'homme. Il n'est point jusqu'à notre géométrie qui ne s'exalte dans la splendide figure de la triade divine, telle que l'avait devinée l'arithmologie de notre Platon, telle enfin que la révèle la vérité lumineuse du Fils de Dieu. Nos dieux ne sont point morts, Hypatie, ils ne vont point non plus mourir. Ils ont seulement un peu vieilli et sommeillent désormais au sein d'une aventure éternelle plus grande et plus vaste qu'eux. Ne t'inquiète pas trop de leur sort. Cyrille même ne peut rien contre eux. Un Père, nouvellement révélé à nous par son Fils, les protège tous. »(7)

    Style insolite, sans doute imité des nombreux textes anciens que Jean Marcel a traduits et analysés ! On hésite au seuil d’un livre écrit sur ce ton d’un perpétuel adieu ; adieu à un monde où en raison de ses aménités, plus encore que de ses aspérités, on se sent exilé de l’éternité des origines. Non pas vallée de larmes que l’on voudrait fuir, mais jardins de sourires que l’on voudrait retrouver. Devant les flux et les reflux de l’histoire, comme devant la mer « toujours recommencée. » : sans illusion. Le triptyque me rappelle en effet ces vers de Valéry au début du Cimetière marin :

    « La mer, la mer toujours recommencée
    Ô récompense après une pensée
    Qu’un long regard sur le calme des dieux. »

    Et plus encore ces vers d’une poétesse inconnue :

    « Je vois d’ailleurs les jours qui viennent se heurter
    Vaines vagues chargées de leurs seuls brisements. »
     

    Ou encore ceux tirés de La Colombe de Louis Bouilhet, consacrés à la fin des dieux comme à celle du Dieu. 

    Quand chassés, sans retour, des temples vénérables,
    Tordus au vent de feu qui soufflait du Thabor,
    Les grands olympiens étaient si misérables
    Que les petits enfants tiraient leur barbe d'or ;

    Durant ces jours d'angoisse où la terre étonnée
    Portait, comme un fardeau, l'écroulement des cieux,
    Un seul homme, debout contre la destinée,
    Osa, dans leur détresse, avoir pitié des dieux.
     
    C'était un large front, - un empereur, - un sage,
    Assez haut sur son trône et sur sa volonté
    Pour arrêter du doigt tout un siècle au passage,
    Et donner son mot d'ordre à la divinité. [ …]
     
    Il cachait sous sa robe une blanche colombe ;
    Dernier prêtre des dieux, il apportait encor
    Sur le dernier autel la dernière hécatombe...
    Et l'empereur pleura, - car son rêve était mort !

    On aura reconnu l’empereur Julien, lequel tenta en vain de rétablir le paganisme. Louis Bouilhet y voit une préfiguration de la mort du Dieu, auquel il s’adresse à la fin du poème :

    Tu connaîtras aussi, ployé sous l'anathème,
    La désaffection des peuples et des rois,
    Si pauvre et si perdu que tu n'auras plus même,
    Pour t'y coucher en paix, la largeur de ta croix !

    Ton dernier temple, ô Christ, est froid comme une tombe ;
    Ta porte n'ouvre plus sur le vaste avenir ;
    Voilà que le jour baisse et qu'on entend venir
    Le vieux prêtre courbé, qui porte une colombe !

    N’en faisons pas une théorie, et encore moins une prédiction, mais retenons que la fin d’une religion ou seulement son éclipse partielle et locale est un séisme culturel dont il nous faut prendre la mesure et prévoir les effets, car Hélas! si nous savons de quoi nous nous libérons en de telles circonstances, nous ignorons souvent pour quoi et nous sous-estimons toujours la dureté des nouvelles chaînes que notre incurable imperfection rendra nécessaires.

    Pourquoi Jean Marcel s’est-il converti au bouddhisme? Question que je laisse à ses biographes. J’ai seulement voulu m’assurer auprès de lui qu’il s’était fait moine à Bangkok. Sa réponse : « Le premier principe du bouddhisme est l'impermanence de toutes choses, y compris du moniage (mot médiéval équivalant à mariage pour "monachisme ») ... J'ai fait un stage comme moine bouddhiste, j'ai été "ordonné" mais j'ai dû en sortir malgré moi pour m'occuper de familles sous mes soins... et je vis comme dans l'état : lever à 4h, coucher à 20h, deux méditations quotidiennes d'une heure et demie chacune. »

    Jérôme ou De la traduction , second volet du triptyque

    Jean Marcel s’est aussi passionné pour Jérôme. Dans cet Orient lointain, il était donc plus près des cénobites du proche Orient ancien que de ses contemporains occidentaux. En tant que linguiste, il se sentait aussi plus proche de saint Jérôme (347-420) que des linguistes canadiens, Bélanger et Turi, avec lesquels il avait ferraillé dans Le joual de Troie. Ce goût de la polémique est l’une des nombreuses choses qu’il avait en commun avec le traducteur de la Bible. La passion pour le sens des mots est incompatible avec l’indifférence à l’endroit de l’usage qu’on en fait. Jusqu’où sa ressemblance avec le maître se retrouve-t-elle sur les autres plans? La vie de saint Jérôme fut ponctuée de déracinements et de réenracinements. Pour ce que j’en sais, la vie de Jean Marcel ne fut pas celle d’un sédentaire : Montréal, Poitiers, Québec, Bangkok et sans doute un grand nombre de voyages entre ces grandes étapes. Pour le reste, je m’en remets encore une fois à ses biographes. Son intérêt pour les contrastes extrêmes dans la vie de saint Jérôme, et de tant d’autres Pères de l’Église, suggère-t-elle une certaine ressemblance entre les deux hommes ? Son saint Jérôme passa des voluptés du corps à celles de l’âme, sans jamais les dissocier complètement. « La volupté est en soi une connaissance. »(8) Le triptyque contient des passages sur la haute altitude à laquelle les deux voluptés peuvent tour à tour s’élever. Saint Jérôme quittait un palais pour une masure, une grotte ou le désert. De toute évidence, Jean Marcel n’a pas toujours vécu dans une maison bourgeoise de Québec.

    Retrouvons plutôt saint Jérôme dans son destin unique et inimitable, dans sa solitude, son réseau d’amis; d’amies devrais-je dire, car il préférait la compagnie des femmes à celle des hommes, même dans ses lieux de réclusion, ce dont les patriciennes romaines assoiffées d’absolu lui étaient reconnaissantes. La vie de ce savant au grand cœur et au larges ailes, à la fois migrant et contemplatif, ascète après avoir été hédoniste, se prête bien à une grande fresque cinématographique, ce qu’a compris le cinéaste brésilien Julio Bressane. Nous lui devons Sao Jeronimo (9) remarquable, lancé en 1999. Il s’intéressait aussi bien à la question de la traduction qu’à saint Jérôme lui-même et à son époque. Avait-il lu le roman de Jean Marcel paru en 1990 ?

    Dans ce roman, qui est une fresque écrite, le narrateur, chose déroutante à une première lecture, est ce lion qui fut l’alter ego de Jérôme. « La légende dorée raconte l’histoire de la rencontre du saint et du lion. Se promenant dans le désert saint Jérôme se retrouve en face d’un lion qui, au lieu de l’attaquer, se lèche la patte d’un air malheureux. Saint Jérôme, plein de pitié, retire l’épine qui le blessait. Accompagné du lion reconnaissant, il rejoint son monastère où le fauve jette d’abord l’effroi et la crainte. Mais devant sa douceur et son affection pour le saint, les moines se prennent d’amitié pour le lion et le chargent de garder l’âne du monastère. Mais un jour, le lion revient seul car des bédouins avaient enlevé l’âne. Accusé de l’avoir mangé, le lion subit avec patience et humilité la pénitence qui lui fut infligée, puis disparut. Il retrouva les voleurs, les mit en fuite puis ramena l’âne au monastère mais, épuisé par ses recherches, il expira aux pieds de saint Jérôme. »

    Le lion étant présent dans les nombreux tableaux des peintre chrétiens consacrés à Jérôme, c’est à lui que Jean Marcel confie le soin de présenter les diverses scènes de la vie du saint. Notons au passage que la légende elle-même et l’engouement des artistes, peintres ou sculpteurs, pour l’amitié entre l’homme et la bête, est une invitation à atténuer le reproche adressé au christianisme d’avoir fait peu de cas des animaux.

    La tâche de Jérôme, qui lui fut confiée par le pape Damase, était en effet lionesque. Variant de paroisse en paroisse, d’évêchés en évêchés, les traductions éparses des textes sacrés constituaient une tour de Babel qui aurait bien pu entraîner l’Église dans son effondrement. Il fallait le génie d’un homme et l’autorité d’un lion pour imposer une traduction latine unifiée et cohérente à l’ensemble de la chrétienté occidentale. C’est sans doute parce qu’ils voyaient en eux les sauveurs de l’Église que les artistes ont célébré à ce point le couple Jérôme et son lion. Quant à Jean Marcel, son but était de toute évidence d’illustrer par un exemple éclatant l’importance des langues dans l’histoires des civilisations, des religions, des philosophies et des nations.

    « Depuis que Damase l'avait invité à rafraîchir les vieux textes sacrés, il s'y était pris peu à peu de la conviction qu'il fallai tout revoir, de la Genèse jusqu'à l’Apocalypse. La grande, antique et vénérable voix de Dieu ne se faisait plus entendre que dans des échos rocailleux remplis de bruits parasites et de bourdes. Jérôme avait appris que si la Parole ne trompe pas, les chemins qu'elle emprunte pour venir à chacun avaient tout au plus la qualité des hommes qui en assuraient le pavement. […]. Traduire n'était pas trahir mais aspirer vers d'autres prairies le grand troupeau des mots. C'était non pas transvaser de vieilles eaux dans des outres nouvelles mais littéralement les changer en vin. Magie gigantesque, à laquelle il allait consacrer, une fois installé dans sa grotte de Bethléem, ses veilles les plus ardentes, ses jours les plus précieux. »(10)

    Sidoine (430- 489) 

    La langue, la poésie plus précisément, est aussi au cœur de Sidoine ou la dernière fête, troisième livre du Triptyques des temps perdus. Temps perdu s’il en fut. On ne sait plus si on est encore dans l’empire romain ou déjà dans le haut Moyen Âge. Les barbares sont partout et nulle part. Et pourtant on trouve, jusqu’à Clermont Ferrand, au cœur de l’Auvergne, des évêques forts avant tout de leur culture latine. Sidoine, passionné de poésie est l’un d’entre eux. On les voit lui et ses homologues, partir de Marseille, de Toulouse, de Poitiers ou de Clermont pour se rendre aux conciles de Chalon-sur-Saône, qui furent nombreux à cette époque. Dix personnes au monde connaissent encore Sidoine, dira Jean Marcel et une seule a lu toutes ses œuvres. C’est ce passé, dépassé par le passé lui-même, qu’il ose faire revivre pour rappeler à une époque qui s’estime bien supérieure à tous égards que la poésie était encore un principe d’ordre dans cette décadence :

    « Sidoine s'inquiétait à présent davantage de l'avenir que du passé, celui-ci lui apparaissant désormais sans avenir. Le monde sans empereur avait continué d'exister, il fallait bien s'en rendre à l’évidence ; mais un monde sans Virgile, sans Pline, sans Stace, sans mille poètereaux qui sont l'humus de la civilité, il s'était convaincu que ce monde ne survivrait pas, comme il s'était toqué de bien d'autres convictions avant celle-là. Vivrait-il donc assez longtemps encore pour voir, après l'empire aboli, sa chère langue latine soumise ? Patience dans la boue, puisque la lumière reviendrait sans cesse. Mais à quoi bon ? — l'entendons-nous se dire encore — puisqu'elle semble sans cesse appelée à retourner à la boue. »

    « Un jour qu'il se rendait à ses malades en compagnie de ses diacres à l'autre bout de la ville, son oreille fut saisie d'entendre parmi la foule qui s'agitait sur la petite place du forum une voix qui débitait des vers ! Des iambes justes, des spondées souples, d'amples anapestes ! Il y avait si longtemps qu'il en avait entendu ! Serait-ce une voix du ciel ? Serait-ce la fin du monde qui arrivait dans cette voix ? Inquiet autant que soulevé par ce mirage, ce miracle, cette catastrophe soudaine, Sidoine pria un diacre de s'enquérir du fait. Ce n'était qu'un enfant, monté sur un petit podium, qui récitait des fables et mendiait peut-être au milieu de passants sourds. »(11)

    Je n’ai lu de Jean Marcel que quelques livres d’une œuvre qui en compte une trentaine, dont plusieurs sur la Thaïlande, le bouddhisme et la méditation. J’aurai eu la joie de lui rendre hommage une première fois de son vivant. Il a senti que j’avais pénétré dans l’ampleur unique et la profondeur de son œuvre : « Je suis, a-t-il écrit à Heinz Weinmann, d'autant plus sensible aux propos de Jacques Dufresne que nous avons le même âge à deux mois près - il est presque jumeau de Réjean Ducharme à un jour près. »

    Notes

     

    1 Extrait de Fractions 5, page d’accueil du site Jean Marcel https://www.jeanmarcel.info/

    2 Fractions 7, édition numérique, site Jean Marcel

    3 Éditions du Jour, Montréal

    4 Rina Lasnier, Montréal, Fides, 1965

    5 Jacques Ferron malgré lui, éditions du Jour, 1970

    6 Hypatie ou la fin des dieux, Leméac, 1989

    7 Ibid., p. 63-66

    8 Jérôme ou de la traduction, Leméac, 1990

    9 http://www.patrimoniovivo.org.br/filme-sao-jeronimo-de-julio-bressane/

    10 Ibid., p.111

    11 Sidoine ou la dernière Fête, Leméac, 1993

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    Date de création : 2019-07-11 | Date de modification : 2019-07-11
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    Jacques Dufresne

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