Un homme des Lumières

Philippe Haeck
Sa mère l’avait appelé Jean-Jacques parce qu’elle aimait Rousseau, lui il n’a pas détesté écrire des contes comme le faisaient Voltaire et Diderot.

Un homme des lumières ça n’aime pas l’imbécillité : quel plaisir que la volée que fait manger au Jésuite Papin, anti-communiste, l’honorable Chubby. Quel plaisir que l’hystérie de Monseigneur Cyrille. Quel plaisir, que d’entendre l’écart entre la paraître et l’être, que de voir nos vanités, nos roueries, défaites et aimées.

Saint-Denys Garneau, Paul-Émile Borduas, Camille Roy : tous les trois sur la table d’écriture de Ferron. Le jeune poète blessé, le courageux maître à penser, l’amateur attentif de nos lettres. Qu’est-ce qu’il en fait? Il les accomplit en faisant exister le pays qui aurait tué le premier, exilé le deuxième, enchanté le troisième. Ferron nous lave de nos blessures, nous fait revenir de nos exils, nous secoue de nos enchantements faciles. Quand on parle des écritures québécoises on est vite ramené à trois grands courants : a) la ligne asilaire, la réserve des fragiles; b) la ligne politique, la réserve des nationalistes; c) la ligne gentille, la réserve des régionalistes, des pasticheurs. Avec Ferron, tout ça est dépassé. L’oeuvre de Ferron appartient à une quatrième ligne, celle de la modernité, la ligne critique. C’est cette ligne que j’aime le plus, celle qui a été le moins enseignée – Ferron note que la revue dynamique des années trente était celle d’Albert Pelletier, les Idées, qu’on a complètement oubliée au profit de la Relève, revue conservatrice de moindre qualité.

Pourquoi la critique prend-elle si difficilement au Québec? Faiblesse de colonisés culturels bons à répéter les idées d’ailleurs, bonté niaise de catholiques qui ne veulent pas chasser les vendeurs du temple, absence de maîtres à penser ou de femmes de connaissance (Ferron note que Borduas a eu un maître, Garneau des amis).

«- Monsieur Borduas, est-il possible de créer? – Ma foi, je n’en sais rien. Ce n’est pas en posant de telles questions qu’on fera de bons tableaux. Il vaut mieux résoudre l’énigme en peignant tout simplement.» Jacques Ferron ne m’apprend pas autre chose : la création arrive en parlant, en écrivant. Une universitaire me disait qu’elle ne pourrait écrire tant qu’elle n’aurait pas la maîtrise de la langue. Elle avait un doctorat ès lettres et ne savait pas ce qui est au commencement : qu’on écrit pour se maîtriser, et que lorsqu’on y est arrivé on continue à écrire pour oublier la maîtrise, pour ne pas cesser de connaître cette joie qu’il y a à avancer sans être sûr de ses pas, joie de la découverte, de l’apprentissage.

Si Ferron accomplit Garneau, Borduas, Roy, c’est qu’ils ont longtemps mariné dans sa bouche. Et un beau jour qu’il était malade plus que de raison, il a décidé de les avaler en les écrivant; alors il a bien ri et la santé lui est revenue.

Ferron est plus qu'un homme des lumières, il est plus fort de ne pas croire comme ils ont cru au triomphe inéluctable de la raison. Sa puissance vient du brin de folie québécoise qui tient ensemble la vieille raison révolutionnaire européenne et l'encore plus vieille charité chrétienne enseignée par un jeune juif. Et puis je vais vous dire la vérité: Ferron n'est pas un homme des lumières, il le dit pour le faire croire, pour qu'on comprenne sa syntaxe délurée, mais il est ailleurs: dans le froc de Rabelais où il prie et chie, s'enthousiasme pour le chanvre indien ou les voyages des explorateurs aux pôles. Un homme de la Renaissance, oui.

«Il fallait désormais créer, inventer son monde à soi, peindre ce qu'on avait jamais vu et qu'on apercevait pour la première fois en peignant. Étions-nous des dieux pour pouvoir oeuvrer ainsi? Ou étions-nous des fous?»

«On recourt à moi, l'inquiétant, pour se rassurer. Bah! Il en a toujours été ainsi.»

«Quand on veut faire la révolution, pensez-vous qu'on s'annonce?»

Exercice de philologie. «De leurs tournées en province, les politiciens retiennent au moins deux choses, la première qu'à pisser sur la chaussée on s'éclabousse, la deuxième que pour ne pas s'éclabousser, il ne faut tout de même pas trop s'avancer et tomber dans le fossé» Cette phrase relève-t-elle de l'humour du siècle des Lumières ou du rire de la Renaissance?

Là où on ne rit pas il ne peut y avoir ni connaissance, ni naissance. À qui apprécie l'humour je demanderais d'examiner l'hypothèse suivante: l'humour est né de la tristesse des sympathisants de la Révolution à la suite des faillites de cette dernière (il serait donc né en Angleterre et en France à la fin du dix-huitième siècle), le rire est né de la joie des hérétiques à tenter d'agir sans cesse de nouvelles utopies (il secouerait tout le Moyen Âge européen et s'accomplirait dans le gosier de Rabelais). Le sourire de l'humour est inframince: il risque, sans le savoir, de servir la cruauté; il fait rire mais ne change rien, il s'accommode de la tristesse. Le rire lui n'aime pas la tristesse de l'humour, il préfère la santé de la critique qui ne s'accommode que de la joie de vivre. L'humour est plein de feintes, il a peur des tyrans; le rire rit de toutes ses dents et il appelle un tyran un tyran. Ferron dit: «les universités (...) ne sont que des lieux d'internement hautement perfectionnés».

Ferron aime les symboles; l'homme des lumière en dégonfle plusieurs (Garneau, par exemple), le catholique en fabrique d'autres (le village des Chiquettes). Il aime les symboles qui, respectant les différences biographiques, historiques, géographiques, rassemblent les individus; et critique sans ménagement les symboles qui, prétendant rassembler les citoyens, les séparent et les maintiennent sous la tyrannie.

(suite: L’aventure, le voyage, la boucle)

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