L'autonomie

Jacques Dufresne
L'heureuse pauvreté selon Charles Péguy
Dans la tradition culturelle française, on ne saurait étudier la question de l'argent et de la pauvreté sans rencontrer les écrits de Charles Péguy sur sa route. Péguy a montré comment, vers la fin du XIXe siècle, le bon peuple de France, qu'il admirait tant, a adopté une morale centrée sur l'argent. Le travail bien lui apportait pourtant la sécurité et le bonheur, même dans une relative pauvreté. Cette pauvreté en devenait estimable aux yeux de Péguy. Elle portait l'empreinte de la réalité, par rapport au monde de l'argent dominé par les signes abstraits et l'esprit de jeu. Péguy ne cessait de rappeler que la morale du travail bien fait était si profondément enracinée dans la mentalité française qu'elle était enseignée avec la même conviction par les instituteurs laïcs et les instituteurs catholiques qui, sur le plan métaphysique, se querellaient constamment.

«Tous doctement, tous paternellement, tous avec beaucoup de coeur ils enseignaient, ils croyaient, ils constataient cette morale stupide: qu'un homme qui travaille tant qu'il peut, et qui n'a aucun grand vice, qui n'est ni joueur, ni ivrogne, est toujours sûr de ne jamais manquer de rien et, comme disait ma mère, qu'il aura toujours du pain pour ses vieux jours. (...) Tout cet ancien monde était essentiellement le monde de «gagner sa vie».

«(...) Nous avons connu, nous avons touché un monde (enfant nous en avons participé), où un homme qui se bornait dans la pauvreté était au moins garanti dans la pauvreté. C'était une sorte de contrat sourd entre l'homme et le sort et à ce contrat le sort n'avait jamais manqué avant l'inauguration des temps modernes. Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l'arbitraire, que celui qui introduisait un jeu, que celui qui voulait s'évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu'il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu'un temps venait, et qu'il était déjà là, et c'est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, et encore plus sûrement que celui qui joue.»1

La plupart des Québécois de cinquante ans et plus ont grandi dans une ancienne mentalité semblable à celle dont parle Péguy. À défaut de pouvoir miser la mobilité sociale et la croissance économique, les gens cherchaient le bonheur (et le trouvaient plus souvent qu'on ne le croit) à l'intérieur de limites inamovibles. Le malheur des temps actuels tient sans doute en grande partie au fait que la modernité remplit mal ses promesses de mobilité ascensionnelle, sans que les gens aient eu le temps de se donner une philosophie appropriée à leur condition.

1. Péguy Charles, L'Argent, Oeuvres en prose, 1909-1914, NRF, Bibliothèque La Pléiade, Paris 1957, p. 1072.

Autres articles associés à ce dossier

La puissance des pauvres

Hélène Laberge

Voici un essai destiné à connaître une longue carrière tant à cause du passé insolite des deux auteurs, que rien ne destinait à se connaître,

Quand la misère chasse la pauvreté

Majid Rahnema

Le sort des miséreux dans les sociétés économicisées rappelle à bien des égards celui de ces personnages embarqués à bord de vieux bateaux su

La pauvreté

Majid Rahnema

Conférence prononcée par Majid Rahnema, dans le cadre du Colloque Philia/L'Agora, le 18 octobre 2003, à Orford au Québec.

Les pauvres gens

Victor Hugo


La pauvreté

Léon Bloy

Seul Villon, qui a lui aussi passé sa vie dans la pauvreté, aurait pu trouver grâce aux yeux de Léon Bloy, qui connut une vie de misère indescrip

Repas de pauvres

Charles-Louis Philippe

Extrait du roman Charles Blanchard (Paris, Éd. de Nouvelle revue française, 1913). Le père du petit Charles Blanchard est mort; sa mère vit misé

Hélas! le crime paie

Jacques Dufresne

La difficulté pour ceux qui sortent de prison est double: ils doivent réintégrer la communauté, mais celle-ci doit aussi être prête à les recev

Un pauvre riche

Jacques Dufresne


Les statistiques

Jacques Dufresne


À lire également du même auteur

Le pape à la rencontre des Autochtones du Canada, du 24 au 29 juillet 2022
Cet article a d'abord paru dans le Journal Le Devoir le 19 juillet 2022, sous le titre Ëtre

L'homme intégral
Celui qui intègre son passé à son présent, qui se souvient de ce qu'

Edgar Morin
101 ans le 8 juillet 2022. Bon anniversaire ! Sociologue français. El pensador planetario, di

Pause ton écran
À propos du site Pause ton écran, consacré à des mises en garde contre l

Crise sanitaire et régime sanitariste
Une critique des mesures d’urgence qui, pendant la pandémie n’a pu être que

De Jean Paul , La lanterne magique, florilège de pensées
Jean Paul, nom de plume de Jean-Paul Richter (1764-1825) . Traduction et choix des pensées pa

Une Saint-Jean de rêve
De rêve littéralement, un rêve où les feux de la Saint-Jean symbolisaient

L'inflation généralisée
L’inflation, un mal multiforme et universel ? Le premier sens que le CNRTL donne au mot est&nb




Articles récents