À propos de L’empire en marche : les métamorphoses de la magnanimité , de la cité à l’empire, et de l’empire à l’État-nation.

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Le titre est un hommage à l’ouvrage Les métamorphoses de la cité, de Pierre Manent

Les régimes politiques, les formes politiques, et l’âme humaine

L’empire en marche de Marc Chevrier est une œuvre d’une richesse scientifique, littéraire et philosophique inépuisable. Une de ses idées directrices est le rapport étroit qu’entretiennent l’âme humaine et la politique. Comme Pierre Manent, Chevrier renoue avec les fondateurs de la philosophie politique, Platon et Aristote, pour qui la politique est essentiellement une affaire d’idées, de sentiments et de décisions d’individus en relations les uns avec les autres. L’empire en marche est une véritable somme de connaissances historiques, juridiques et politiques. La recherche est menée avec une exhaustivité qui fait de l’ouvrage un classique contemporain. Ce foisonnement de connaissances est rendu vivant, léger même, par les nombreux dialogues que Marc Chevrier mène avec les grands penseurs, dont Montesquieu et Hegel entre autres, et par l’attention qu’il accorde aux idées et aux actions des personnalités historiques. La place centrale qu’y occupe la parole littéraire, aussi bien celle de Musil que celle de l’auteur, anime les connaissances et l’argumentation philosophique d’un souffle, d’un esprit humain, personnel. Cette approche se distingue d’une bonne partie de la recherche en sciences sociales, qui marche sur les traces de Machiavel, Hobbes et Marx, ces trois penseurs ayant fait de la politique une affaire d’intérêts et de mécanismes. Les penseurs qui prennent l’âme au sérieux suivent en cela, de près ou de loin, Platon, pour qui l’institution d’un régime politique est l’œuvre commune des individus, et pour qui aussi, en retour, le régime politique influence l’âme des individus, en éveillant certains affects plus que d’autres, et en affermissant plus ou moins la connaissance et la raison.

Dans cette rétroaction entre les individus et leur régime politique, le développement de la vertu a toujours été l’enjeu principal pour les penseurs classiques. Les régimes politiques ne permettent pas tous de développer la vertu de la même façon, ni même simplement de la développer, comme dans le cas de la tyrannie qui est avant tout l’instauration dans l’âme d’une domination des désirs animaux et infantiles. Comme les différents régimes, tyrannie, république, oligarchie, etc., les différentes formes politiques, cité, royaume, État-nation ou empire, favoriseront ou nuiront à l’actualisation des potentialités de notre âme. Le fait de vivre dans un empire plutôt que dans un État-nation a des conséquences immenses sur la psychologie et le développement moral des individus. Comme la différence entre les formes politiques en est essentiellement une de grandeur, il n’est pas étonnant que la grandeur à laquelle on peut aspirer, et la façon d’y aspirer, dépend en bonne partie de la forme politique dans laquelle on vit. La vertu qui donne sa mesure à la grandeur est la magnanimité, megalopsychia en grec, soit la grandeur d’âme. Bien que cette vertu semble aujourd’hui désuète, de nombreux signes nous font sentir que la recherche de grandeur est un profond besoin de l’âme humaine : l’adolescent qui rêve au combat héroïque contre le dragon, les militants qui s’enflamment pour la Cause, les phénomènes naturels sublimes qui nous plongent dans la stupeur. L’admiration universelle pour des figures comme Gandhi, Luther King ou Mandela montre assez clairement que la magnanimité, reste, au moins implicitement, une vertu chère au cœur humain.

La magnanimité dans la cité : Platon et Aristote

Chevrier nous explique, au chapitre 10 de la partie I de L’empire en marche, que, bien que Musil ait pensé que les philosophes étaient « des violents » qui tentent de soumettre le monde par leurs systèmes, les grands philosophes grecs avaient en fait une aversion marquée pour l’empire[2]. La magnanimité a donc d’abord été conçue dans le cadre de la cité. Elle fut ainsi en premier lieu pensée par Platon comme une « sublime grandeur » dans l’âme du sage qui contemple le « temps dans sa totalité »[3].  Si le temps est l’image de l’éternité, la magnanimité est l’image du temps dans l’âme du philosophe.  Le magnanime dédaigne ce qui est petit, jusqu’à sa propre vie, il ne s’abaisse à  aucune servilité, il est sincère, modéré, sociable, juste et doux, mesuré et gracieux[4]. Si le Sage quitte la bienheureuse contemplation du Bien pour redescendre dans la caverne des opinions et émotions politiques, c’est par sens du devoir, par reconnaissance de sa dette morale envers la cité qui l’a mis au monde, nourri et éduqué. Si on se rappelle que la cité idéale ne doit pas être trop grande, et que sa finalité est le développement de la vertu et non l’accroissement de la puissance ou de la richesse, nous comprenons que la grandeur politique prend sa hauteur de l’effort vertueux vers la transcendance du Bien, non vers la puissance impériale.

Pour Aristote, la grandeur politique trouve sa mesure non dans un objet transcendant, mais dans l’immanence du bien commun de la cité. La magnanime est celui qui mérite les honneurs, sans s’attacher à eux, qui n’agit que face à de grands dangers ou de grands problèmes[5]. C’est l’homme généreux qui donne à la cité ce qu’il y a de plus beau, y compris l’occasion à d’autres de mériter des honneurs et le privilège de faire le bien[6]. Le magnanime est celui qui est capable d’une grande vertu et qui connaît sa propre valeur, ce pour quoi il ne dépend d’aucune reconnaissance sociale ni ne craint les reproches. Le magnanime sait en outre que sa grandeur est relative. Le bien de la cité est un compromis toujours imparfait entre les riches, les pauvres, les nobles et le peuple : faire le plus grand bien possible n’est pas atteindre la perfection. La cité n’est à son meilleur que dans de justes limites – aussi loin, pas plus, que porte notre regard : faire le bien, c’est faire le bien d’une cité, ni plus ni moins. Enfin, comme Aristote sépare la pratique de la théorie, le suprême bonheur se trouve du côté de la contemplation des Premiers principes de l’être. Par conséquent, le magnanime politique sait qu’il est garant d’un bien qui n’est pas le bien suprême.  La politique est donc résolument humaine, et a pour double finalité d’assurer le bien pratique des individus qui y vivent, et de produire les conditions nécessaires à la contemplation « divine » du métaphysicien.

La magnanimité impériale du stoïcisme

Chevrier explique que la condamnation philosophique de la grandeur impériale n’a pas empêché les Grecs de pratiquer, théoriser et codifier l’impérialisme[7]. Les ligues, fédérations et confédérations de Délos, Sparte et Athènes furent des empires. Un des grands enseignements de L’empire en marche est que le fédéralisme sous toutes ses formes tend à l’impérialisme, et ne s’en distingue souvent que par le nom. Chevrier, synthétisant et développant sur ce point Montesquieu et Hegel, résume ainsi le fédéralisme : « Le fédéralisme, en bien des occasions […] s’est avéré le régime de la conquête lente, de la digestion retardée de peuples affaiblis et parfois certes résilients et trouble-fête. Et comme on pourrait l’exprimer d’après le perspicace Montesquieu ou le profond Hegel, ces peuples avancent tels des corps sans tête et livrent au maître du jeu un matériau à façonner pour de sublimes desseins. [8]» On ne s’étonnera donc pas de retrouver, dans le monde impérial hellénistique, puis romain, qui succéderont au monde des cités grecques, une nouvelle conception de la magnanimité. Elle fut le fait bien sûr des stoïciens, qui pensèrent l’humain comme citoyen du monde. Chevrier est très attentif au caractère cosmologique du panthéisme stoïcien. Délivré de ses charges civiques par le pouvoir impérial, libre de parcourir les étendus pacifiés de l’empire, l’individu perd son enracinement local et peut se consacrer à « embrasser l’univers entier par sa pensée »[9].

Le stoïcisme consiste en effet à voir le monde d’un regard divin[10], nous dit Claude Romano, dans son ouvrage Être soi-même[11]. Le magnanime stoïcien, précise-t-il, fait de sa vie le produit de sa propre volonté : la magnanimité devient une technique individuelle de contrôle total de soi-même. Le monde se définit par la force, la domination : c’est une ontologie impériale du pouvoir du logos sur l’univers, de l’empereur sur les humains, de ma volonté sur moi-même. L’individu se définit entièrement par son intériorité, son ipséité : je suis ce que j’ai décidé d’être, rien d’extérieur ne me définit. Détachée du monde, détachée de l’honneur[12], la magnanimité n’a plus rien à voir avec la communauté. L’amitié, cette grande vertu stoïcienne, est la relation privilégiée : le stoïcien est l’Un souverain qui a des relations privées avec « d’autres Uns », et avec l’univers au complet, mais pas avec le grand et le petit nombre, c’est-à-dire, pas avec ce que nous appelons depuis Rousseau la société. Par contraste, le magnanime aristotélicien à qui on a souvent reproché, de façon exagérée, de ne pas avoir d’amis[13], se consacre tout entier à la cité, au petit et au grand nombre. Son discours est essentiellement rhétorique, c’est l’orateur qui parle à la cité, sa plus grandes amie.

Le magnanime stoïcien est donc anti-politique, au sens où il fait de l’action une pure décision individuelle fondée sur une science exacte, c’est-à-dire sur une technique. La politique en son sens véritable n’est pas une technique, une production de quelque chose hors de soi, mais quelque chose qui nous engage dans la cité, une action collective qui a sa fin en elle-même, et qui relève d’un dialogue. Marc-Aurèle et Cicéron développèrent un stoïcisme politique précisément parce qu’ils disposaient eux-mêmes d’un pouvoir politique.  Dans le cas de Cicéron, le stoïcisme est modéré par la rhétorique, ce qui fait de sa pensée un syncrétisme stoïcien et aristotélicien[14] dans laquelle subsistent des éléments authentiquement politiques.  Chevrier à la suite de Pierre Manent, montre à quel point la pensée de Cicéron porte en germe le libéralisme moderne[15]. Dans la République qui bascule vers l’empire, le concept de personne apparait comme la façon d’expliquer la double identité, privée et publique, du citoyen réduit à un être économique, dans ses relations, et individuel, en lui-même. Le citoyen n’est plus un agent politique, il est un sujet de droit, et au premier chef du droit de propriété. La pensée de Cicéron exercera une longue et profonde influence sur la pensée politique médiévale, puis sur la pensée moderne, jusqu’aux pères fondateurs de la Constitution américaine.

La magnanimité polyvalente de Thomas d’Aquin

L’ère chrétienne qui succède à la chute de l’empire romain entraîna une certaine confusion politique, selon Pierre Manent. L’Église catholique, selon lui, n’a jamais réussi à concevoir et promouvoir ce qu’il appelle un « ordre politique », parce que son royaume n’est en fait pas de ce monde[16].  Marc Chevrier reprend les profondes analyses de Pierre Manent, selon lesquelles la tension entre les cités européennes et l’Église, qui a déplacé l’universel du temporel vers le spirituel, aurait favorisé l’émergence de la monarchie, assez puissante pour résister aux intrusions de l’Église dans ses affaires, assez limitée pour ne pas lui disputer le domaine de l’universel. En se modernisant, la monarchie deviendra peu à peu l’État-nation. Quelques siècles avant que cette métamorphose se produise, Thomas d’Aquin repense la magnanimité aristotélicienne d’un point de vue chrétien, dans le cadre d’une pensée politique qui tout à la fois préserve la légitimité propre de la sphère politique, humaine et temporelle, tout en l’inscrivant dans l’horizon de la grâce, grâce qui ne la contredit pas mais la perfectionne. Ainsi, l’autonomie du magnanime, certain de sa propre grandeur morale, est inscrite dans une profonde humilité face à Dieu, et aux personnes humaines en tant que créatures de Dieu. En outre, Thomas prend acte de la réalité politique de son époque, et développe une théorie de la loi naturelle compatible avec toutes les formes politiques : cité, empire, monarchie[17].

En plus d’inscrire la magnanimité dans la finalité supérieure des vertus théologiques, espérance, foi et charité, Thomas étudie l’aspect intrinsèquement naturel de la magnanimité, par une analyse plus fine de l’âme humaine. L’honneur, vertu sociale dépréciée par les stoïciens citoyens du monde, apparaît comme l’expression de la sociabilité naturelle de l’humain, qui cherche à affirmer son individualité, mais toujours dans un profond désir de reconnaissance et d’approbation de la part des autres. C’est ce besoin naturel qui fait de nous des êtres culturels qui ne peuvent vivre, tout à la fois, que dans la collaboration et dans une certaine hiérarchie, certains étant toujours plus méritants que d’autres. La magnanimité utilise l’honneur comme une matière à laquelle la raison confère une forme supérieure, le service du bien commun. C’est pourquoi Martin Blais a brillamment résumé la magnanimité thomiste comme « la vertu du chef », vertu grâce à laquelle le dirigeant politique vertueux utilise la renommée et l’estime qu’il a acquises en se guidant par la vision du bien commun dont sa grande âme est capable. Le grand homme chrétien n’a pas la hauteur aristocratique du magnanime aristotélicien qui ne veut rien devoir à personne. Ce dernier fait face à la Cité comme s’il était son égal. Le magnanime chrétien reconnaît quant à lui sa dette d’honneur envers le corps politique dont il se sait être un membre.

Le libéralisme et l’empire : grandeur et petitesse de l’âme humaine

L’empire en marche expose dans une clarté limpide le fonctionnement et les effets sur l’être humain, des multiples rouages du dispositif impérial. La vie dans l’empire met la personne à nu comme le montre Musil dans L’homme sans qualité. En brassant les cultures multiples qu’il prétend préserver, en atomisant les individus qu’il protège, en soumettant les citoyens à des mécanismes de pouvoir qui leur échappent, l’empire réduit la personne à un être économique qui travaille et consomme, et il réduit les cultures à des déguisement de carnaval que l’on ne revêt que pour cacher la misérable nudité d’une existence déracinée de son histoire. Ce processus a beaucoup d’affinité avec le libéralisme tel que défini par Hobbes et Locke. Cela est particulièrement clair chez Hobbes, qui est selon Chevrier « le penseur moderne chez qui la création de l’État débouche logiquement sur l’empire »[18]. Né dans la forme politique impériale, et conçu pour cette forme, le libéralisme britannique consiste au fond à assurer la paix sociale en réduisant l’homme au statut de bête dépourvue de fierté et d’idéaux. Cette réduction de l’humain à l’animalité empêche l’âme humaine de s’élever au-dessus des intérêts matériels qui lui servent de substrat. La philosophie de Hobbes vise expressément à couper à la racine toute impulsion magnanime, la magnanimité ne pouvant pour elle être autre chose que de la vaine gloire, une mauvaise herbe qui pousse à la révolte.

L’empire, comme la cité, est l’expression d’un penchant naturel de l’humain, ce pourquoi y sont privilégiés les ordres spontanés, organiques, du libre-marché, de la communication, des ghettos communautaires. La « naturalité » dont il est ici question n’est toutefois pas celle de l’instinct, d’un programme inscrit dans nos gênes.  Laisser libre cours à des pulsions, à des ordres sociaux spontanés est un choix, pas toujours facile à mettre en œuvre, surtout s’il faut déconstruire des dispositifs socio-politiques de nature républicaine ou nationale.  L’empire en marche nous fait découvrir la longue suite d’individus qui ont pensé l’empire, qui l’ont voulu, qui ont déblayé le terrain pour lui laisser libre cours, qui ont déshabillé l’humanité pour la mettre à nu. À mesure que progresse la construction impériale, la déconstruction de la culture, de l’héritage historique, de la liberté collective s’approfondit. L’impérialisme n’est donc pas un destin inéluctable, un processus impersonnel qui relèverait d’un mouvement de plaques tectoniques impossibles à infléchir.

Marc Chevrier nomme les penseurs et les décideurs de l’impérialisme. Ils ont pour noms Darius, Augustin, Machiavel, Hobbes, Montesquieu, Hegel, Thom, J. S. Mill, lord Durham, P. E. Trudeau, C. Taylor. Si l’empire tend à rendre les âmes petites, pusillanimes, il n’a lui-même été possible que par de grandes pensées et de grandes décisions.  Les premiers penseurs du libéralisme affichent sans complexe une forme modérée de machiavélisme : Hobbes et Locke ne prétendent pas réaliser de grands idéaux, ils définissent la justice par la simple sécurité (Hobbes), ou par la protection des intérêts individuels mercantiles (Locke). Plus on avance dans le temps, plus des penseurs comme J. S. Mill, et plus près de nous, P.E. Trudeau, prétendent réaliser une justice universelle, justice dont L’empire en marche démontre bien qu’elle cache une mécanique machiavélienne de manipulation et de domination. Une fausse grandeur, donc, qui rapetisse les citoyens. Le libéralisme contemporain a une âme machiavélienne, cachée par un masque stoïcien.

Loin de tout simplisme, les protagonistes de l’épopée impériale ne sont pas vilipendés par Chevrier, ni même réduits aux rôles de promoteurs de l’idée d’empire, mais étudiés, analysés, commentés, discutés pour leur contribution directe ou indirecte, consciente ou non, à l’histoire du dispositif impérial. Dans le cas de Montesquieu notamment, il est clair que sa pensée ne saurait se réduire à une apologie de l’impérialisme. Chevrier est si loin de simplifier sa pensée qu’il en enrichit l’interprétation, au contraire, en s’attardant sur un passage peu commenté d’un texte non publié du vivant du baron de la Bède, passage intitulé « confédérations et colonies ». Il ressort de cette analyse que toute fédération comporte en elle-même une certaine tendance à l’empire[19], idée qui est l’une des pièces maîtresses de la théorie de l’empire de Chevrier, et qui lui confère, pour les Québécois et les Canadiens français, une douloureuse actualité. Augustin, qui occupe aussi une place importante dans L’empire en marche, est un théologien et un philosophe très complexe qu’il faut bien distinguer des innombrables interprétations qui en ont été faites au cours de la longue histoire occidentale, souvent en trahissant le sens de son œuvre. Ces deux exemples montrent que Chevrier n’instrumentalise pas les grands penseurs de l’humanité pour leur faire jouer un rôle dans une petite représentation théâtrale au goût du jour chez quelques universitaires, mais noue avec eux un dialogue dans une démarche vers la vérité. Cette démarche, à rebours de celle de l’empire, met au jour la grandeur dont sont capables les humains. 

Survivance et renaissances de la magnanimité

Pour reprendre l’histoire de la magnanimité plus tôt esquissée dans cet article, de nombreux penseurs, après Thomas d’Aquin, ont revitalisé, ou se sont approprié cet idéal consubstantiel à l’âme humaine. Montaigne, délaissant la vie politique rendue impossible par les guerres de religion, a conçu une grandeur d’âme de la vie privée, qui s’exprime dans l’écriture et l’amitié. Descartes a renommé la magnanimité générosité, et en a fait la vertu suprême du savant résolu à améliorer la vie humaine grâce à la science et aux techniques. Pascal, en rabaissant la grandeur politique, et en affirmant la grandeur de celui qui s’abaisse comme le Seigneur s’est abaissé sur la croix, a repris la grandeur d’âme là où Augustin l’avait laissée. Nietzsche, dans un élan romantique, concevra la grandeur d’âme comme un don créateur, « transvaluateur », par lequel un grand homme fonde une civilisation nouvelle. Ces conceptions de la magnanimité, auxquelles on pourrait ajouter l’authenticité de Kierkegaard, qui sera reprise par Heidegger, ont toutes en commun d’être profondément individualistes, sans être pour cela égoïstes. Chez Montaigne et Descartes, la grandeur d’âme trouve à s’accomplir ailleurs que dans la vie politique, soit dans la vie privée et professionnelle. Chez Pascal et Kierkegaard, on en revient simplement à la pratique chrétienne d’abaissement temporel et d’élévation spirituelle. Chez Nietzsche et Heidegger, le magnanime, tout en haut de sa montagne solitaire, marmonne des choses étranges en contemplant l’abîme, espérant ainsi qu’en surgira soudainement un nouveau continent merveilleux.

D’autres penseurs ont continué à accorder à la magnanimité un rôle politique, à commencer par Machiavel, chez qui le grand homme fonde une cité, souvent par un crime que les générations futures devront oublier par la suite pour ne pas sombrer dans la culpabilité. David Hume et Adam Smith conçoivent la magnanimité comme le fait de jouir d’une estime sociale qui est la version bourgeoise, donc pacifiée, de l’honneur aristocratique. Chez Rousseau, la grandeur d’âme stoïcienne est plongée dans le creuset du calvinisme et en ressort métamorphosée en une authenticité que ne peut que corrompre la société. La rédemption viendra de la volonté générale : il s’agit donc d’une rédemption de l’homme individuel par l’homme assemblé en peuple souverain. Le peuple souverain  peut  toutrfois voter des lois, mais il ne peut les concevoir. Pour concevoir les lois, et offrir au peuple un contenu à sa liberté formelle « vide », il faudra faire appel à un magnanime à l’ancienne, un grand homme, un sage qui acceptera de s’en tenir à ce rôle. À vrai dire, si l’on en croit Leo Strauss, Rousseau ne peut rejeter complètement le rôle de l’élite intellectuelle, notamment dans la formation d’une philosophie nationale, dans laquelle s’exprime ce qu’il y a de propre à un peuple. Le peuple a même besoin, pour former la volonté générale, d’être guidé par une élite intellectuelle[20].

Chez Tocqueville, l’égalité démocratique risque toujours de sombrer dans la tyrannie de la majorité, à moins qu’il soit possible de la réconcilier avec quelque chose qui resterait de l’ancienne liberté aristocratique. Cette synthèse de l’égalité et de la liberté donnerait naissance à une magnanimité démocratique, rendue improbable, toutefois, par la difficulté de définir la grandeur dans une société où l’unanimité ne se fonde que sur la petitesse. Chez Hegel, le grand homme est celui qui, par la ruse de la raison, fait avancer de quelques pas l’autoréalisation de l’Esprit absolu dans l’Histoire mondiale. Marx, enfin, prophétise la grandeur de l’homme nouveau, l’humanité unifiée, libérée de toute division et de toute enchaînement traditionnel. La magnanimité est ainsi tantôt proposée comme un supplément d’âme au libéralisme (Hume, Smith), et tantôt comme une alternative qui s’en éloigne dans un sens républicain (Rousseau, Tocqueville, Hegel), ou qui s’y oppose totalement (Marx).

Est-il possible de réhabiliter l’ancienne magnanimité politique? Pour ce faire, il faut renouer avec la grande tradition républicaine, pour laquelle la société ne se compose pas avant tout de sujet de droits, mais de citoyens animés d’un sens du devoir et du bien commun. Contre une certaine tendance à voir le peuple québécois comme apolitique, l’ouvrage La République québécoise[21] de Marc Chevrier fait l’histoire d’un esprit républicain qui a toujours été bien vivant au Québec, même s’il n’a manifestement jamais donné tous les fruits dont il est capable. Un parcours méthodique vers la production d’une constitution québécoise y est défini avec clarté et réalisme, que ce soit dans un Québec souverain ou, dans une version plus modeste, au sein même de la fédération canadienne. Suivant Aristote, la constitution est l’âme d’un peuple. Si l’on se souvient que la politique est du domaine pratique, une action dont le résultat n’est pas extérieur à son agent, mais intérieur, la production d’une constitution est véritablement un supplément d’âme. Ce que Pierre Manent appelle la « production du commun », la production de la res publica, ne peut pas relever pas de la technique. La comparaison avec l’œuvre d’art aurait aussi quelque chose de trompeur, même si elle peut paraître inspirée. La technique et l’art sont des technè par lesquelles l’humain produit quelque chose qui lui est externe. La production d’une constitution est vraiment une action de nous-mêmes sur nous-mêmes. Si on se garde de faire de l’État un sujet métaphysiquement substantiel, comme le fait Hegel, alors l’âme de l’État n’en est une qu’analogiquement. Les véritables sujets restent les individus.

La métaphore hobbesienne de l’État comme « automate » est donc profondément fausse. Elle compare la création de l’État par l’homme à la création de la vie par Dieu. La création de la vie n’est-elle pas le propre de l’être divin? Le Léviathan est un « dieu mortel » « sous le Dieu immortel [22]», et, comme le fait remarquer Chevrier, le souverain est pour Hobbes « le pasteur suprême de ses propres sujets »[23]. Cela rejoint l’une des thèses importantes de L’empire en marche, celle selon laquelle l’empire en général, et la fédération canadienne en particulier, tend à se présenter comme la version terrestre de la cité de Dieu d’Augustin.  Le Léviathan impérial tente de concentrer en lui toute grandeur concevable pour l’humain, y compris la transcendance, ne laissant à ses sujets qu’une existence médiocre faite de petits plaisirs inoffensifs. La magnanimité n’est vraiment possible que dans une république, puisqu’en elle la grandeur n’est pas seulement mobilisée pour la fonder, ou la diriger, comme dans le cas de l’empire. Les principes et valeurs communs définis par un peuple souverain résolvent le problème soulevé par Tocqueville, celui de définir, contre le relativisme démocratique, mais en accord avec l’égalité, une échelle de grandeur[24] qui donne un sens à l’action. Au sein de l’empire, au contraire, la vie humaine est enrégimentée par des « modes de civilisations » divers, droit, technique, commerce, qui « suscitent de l’unité et de l’uniformité humaines sans nécessairement produire du commun. [25]»

L’humain tend toujours à quelque chose de grand. Tout dépend du sens dans lequel on laissera cette grandeur s’exprimer, et jusqu’où : vers un infini vertical, en direction de Dieu (christianisme); vers un infini horizontal, matériel, par l’expansion territoriale, ou l’expansion intérieure par la croissance économique et l’immigration (impérialisme libéral); ou enfin, vers une verticalité finie, humaine, par l’édification d’un État-nation bien délimité à l’extérieur par ses frontières, et à l’intérieur par des valeurs et des principes communs (républicanisme). Si la cité exprime la tendance naturelle de l’humain à la sociabilité, et l’Empire, à l’appropriation, l’État-nation se révèle comme la forme politique humaine par excellence, celle qui relève du choix réfléchi, de la volonté collective médiatisée par le débat rationnel, informée par des connaissances historiques et par un formalisme juridique. La « naturalité » de la cité et de l’empire ne désignent pas les institutions qui les composent, et qui sont bien sûr le fait de conventions, mais les sentiments qui les animent, et leur donnent une finalité. L’État-nation est le fait de pulsions de sociabilité et d’appropriation médiatisées, rationalisées, mesurées. En lui la grandeur humaine, la liberté, connaît et même valorise ses limites. Elle fait de celles-ci, non-plus des conditions qui enchaînent et empêchent, mais des conditions qui rendent possible une action commune, et dessinent le visage d’une personnalité historique.

Voir clair dans la fausse grandeur pour sortir du fond de la caverne fédérale

La magnanimité et l’impérialisme sont innés à l’esprit humain, et donc aussi anciens que les premières structures sociales et politiques qui leur ont permis de s’exprimer. L’impérialisme, ou du moins les pulsions qui l’animent, sont la version monstrueuse que prend la magnanimité lorsque la démesure la fait passer de la vertu au vice. En intitulant un chapitre « Le pluralisme impérial canadien : de Darius à Trudeau », Marc Chevrier nous fait comprendre avec humour de quelles sombres profondeurs de l’âme humaine émerge l’étau fédéral qui enserre le Québec. L’empereur perse Darius, nous dit-il, aimait la diversité, le brassage des cultures, et avait même l’habitude de revêtir les habits locaux des peuples inféodés[26]. Comment ne pas penser ici à Justin Trudeau, tantôt vêtu en coureur des bois, tantôt en brahmane ? L’empereur Trudeau, deuxième du nom, illustre littéralement, par la pratique de l’effeuillage, la thèse de l’humanité mise à nue par l’impérialisme libéral[27]. Celui qui justifia son cabinet ministériel à moitié féminin par un laconique « Because it’s 2015[28] » se présente comme le politicien qui incarne le présent, la modernité. Pourtant, il est peut-être en réalité moins proche des voyageurs de l’espace de Star Wars qu’il adule[29], ou des super héros de bande-dessinée auxquels il s’identifie[30], que des empereurs mésopotamiens dont les sarcophages gisent enfouis sous des mètres de sable. Nous subissons donc plutôt le retour de la momie que celui du Jedi.

En lisant le portrait que fait Plutarque d’Alexandre le Grand, qui gracia une jeune captive thébaine et permit aux cultures de se marier et se métisser allègrement dans son empire, on reconnaît encore l’Antique figure de l’empereur cosmopolite dont Justin Trudeau n’est qu’une pâle imitation. De Darius à Pierre Elliott Trudeau, d’Alexandre le Grand à Justin Trudeau, il s’agit d’apprendre à distinguer la vraie grandeur de la fausse. C’est là une des tâches éternelles de la pensée politique sérieuse. C’est ce que Platon a voulu nous montrer à faire avec la figure d’Alcibiade, et Xénophon, avec celle de Cyrus. Platon et Xénophon nous aident à ainsi à voir clair dans l’ambition vaniteuse qui ne mène qu’au désastre (Alcibiade) ou dans la recherche d’un bien universel qui ne mène qu’à la tyrannie (Cyrus). L’histoire de la magnanimité esquissée dans le présent article vise à chercher ce qu’est la véritable grandeur, ce qui a aussi comme fonction de permettre la critique de la fausse grandeur, celle qui asservit au lieu de libérer. C’est une pensée critique de ce genre que nous permet de mettre en œuvre, pour les chefs politiques contemporains, L’empire en marche.

En lisant Chevrier on comprend l’ampleur et la puissance du dispositif impérial canadien qui asservit le Québec. Si les exemples de magnanimité ne manquent pas dans l’histoire du Québec, l’élévation de l’âme québécoise est rendue difficile par les strictes limites que le fédéralisme et le libéralisme imposent à la formation d’une volonté commune et à l’extension d’un espace public francophone, espace a priori confiné aux questions provinciales. La finalité essentiellement commerciale du Canada, pour lequel il s’agit d’exploiter le monde, et non de l’habiter, consacre, nous dit Marc Chevrier dans l’un des passages les plus profonds de son livre, « […] le primat du contrôle et de l’uniformité de l’espace sur l’approfondissement du rapport au temps. [31]» Or le rapport au temps, c’est le cœur, le fond de l’âme, comme on l’a évoqué au début de ce texte à propos de Platon. Augustin et Bergson, Kant et Heidegger, ont montré, chacun à leur façon que la question du temps est celle où se joue l’être et l’essence de l’humain.  Il n’est pas exagéré de comparer la fédération canadienne à la caverne de Platon. Par sa célèbre allégorie, Platon n’avait d’autre intention que d’expliquer pédagogiquement la ruine qu’un mauvais régime politique cause dans l’âme des citoyens. En reprenant cette allégorie, on peut considérer L’empire en marche un peu comme une carte, qui nous aurait été offerte par un visiteur du monde extérieur, à nous qui sommes semblables aux prisonniers que Platon a imaginés. Il s’agit de la carte de la caverne, qui révèle celle-ci comme plus profonde, plus labyrinthique que l’auraient cru même ceux d’entre nous qui, instinctivement, se savaient soumis à un pouvoir dominateur, pendant que les autres rêvassaient en contemplant les ombres. La carte est accompagnée d’un traité de la méthode pour s’établir comme nation parmi les nations du monde, une fois que nous serons sortis au grand jour : il s’agit de La République québécoise. Comme La République de Platon, cette république n’est pour l’instant qu’une « cité en paroles ». Il suffirait pourtant de se lever et de se mettre en marche, carte en mains, méthode en tête, pour avancer d’un pas résolu vers la sortie de l’empire, vers l’édification d’un véritable État québécois, un État-nation souverain, le seul qui serait à la mesure de notre âme.


[1] Le titre est un hommage à l’ouvrage Les métamorphoses de la cité, de Pierre Manent. 

[2] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019, p. 52-53

[3] Platon, La République, Livre VI, 486a

[4] Ibid., 485c, 485e, 486d

[5]Aristote expose sa théorie de la magnanimité principalement dans le livre IV de l’Éthique à Nicomaque, consacré aux différentes vertus (1123a-1125a).

[6] Aristote, Éthique à Nicomaque, 1169a

[7] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019, p. 56

[8] Ibid., p. 204

[9] Ibid., p. 58

[10] Romano, Claude. Être soi-même. Gallimard, 2019, p. 100

[11] Claude Romano fait remonter le thème contemporain de l’authenticité, qui fait notamment la fortune de Charles Taylor, à la longue histoire de la magnanimité. L’essentiel de cette histoire se résume à la dialectique entre deux tendances. La première est la magnanimité aristotélicienne, qui laisse un libre cours contrôlé au naturel humain, qui donne lieu à une stylistique de la nonchalance dont Montaigne saura tirer tout le suc. La deuxième est la magnanimité stoïcienne, qui réprime le naturel par un contrôle de soi rationnel. L’individu contemporain qui s’imagine être l’auteur de son propre être alors même qu’il est l’esclave du regard des autres est le triste rejeton déchu, la fusion ratée de ces deux magnanimités.

[12] Ibid., p. 113

[13] Le magnanime aristotélicien peut avoir comme ami des égaux.  Aux inférieurs, il distribue ses bienfaits et se garde de blesser leur orgueil, bien qu’il soit hautain à leur égard. Tel qu’il est interprété ici, on peut penser toutefois que le magnanime étant l’homme des grandes causes, il s’investi tout entier dans des finalités qui dépassent sa vie privée, donc il n’est pas toujours disponible pour ses proches.

[14] On notera que les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle relèvent de l’éthique, de l’individu, et non de la politique.

[15] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019,  p. 61

[16] Manent, Pierre. Le regard politique, Flammarion, p. 169

[17] La présentation de la pensée de Thomas d’Aquin présentée ici suit l’ouvrage de Martin Blais, Le chef selon Thomas d’Aquin (thèse de doctorat présentée à l’université de Montréal en 1967), de même que Mary M. Keys, Aquinas, Aristotle, and the Promise of the Common Good, Cambridge, 2006

[18] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019,  p. 73

[19] Ibid., p. 43

[20] Strauss, Leo. Droit naturel et histoire, Flammarion, 1986, p. 247

[21] Chevrier, Marc, La République québécoise. Hommages à une idée suspecte. Boréal, 2012

[22] Hobbes, Thomas, Léviathan, Deuxième partie Chapitre XVII, p. 10 [édition en ligne sur le site des classiques des sciences sociales]

[23] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019, p.  612 Marc Chevrier cite ici Hobbes, Léviathan, chapitre 42

[24] Cette expression est empruntée à Luc Boltanski et Laurent Thévenot, qui décrivent comment le bien commun à différents sous-groupes sociaux – monde industriel, commercial, familial, etc.- sert à définir une grandeur qui sert de point de référence aux individus qui argumentent entre eux. BOLTANSKI, Luc, et THÉVENOT, Laurent. De la justification. Les économies de la grandeur. Gallimard, 1991

[25] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019, p. 172

[26] Ibid., p. 522

[27] https://www.nbcnews.com/news/world/meet-justin-trudeau-canadas-liberal-boxing-strip-teasing-new-pm-n447636

On ne peut également que penser à Justin Trudeau, en lisant le titre prophétique de l’ouvrage The Emperor Wears No Clothes, publié en 1985 par un nommé Jack Herer dans le but de promouvoir la légalisation du cannabis. Ce vœu sera en effet réalisé par Trudeau fils.

[28] https://www.theglobeandmail.com/news/politics/trudeaus-because-its-2015-retort-draws-international-cheers/article27119856/

[29] https://www.cbc.ca/archives/justin-trudeau-s-long-term-love-of-star-wars-1.4648973

[30] https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/justin-trudeau-joins-canadian-superheroes-for-marvel-comics-cover-1.3655625

[31] Chevrier, Marc. L’empire en marche. Des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa.  PUL, 2019, p. 517-518

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Allocution de réception du prix Richard Arès 2012

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Notre ami et collaborateur Marc Chevrier recevait lundi soir dernier, le 10 juin, le prix Richard Arès de l’Action nationale pour son ouvrage La république québécoise. Hommages à une idée suspecte. Nous publions en exclusivité ses remerciements dans cette page. On trouvera dans notre dossier République un conférence de Marc Chevrier portant sur le thème de son livre. On peut aussi lire en ligne deux articles récents consacrés à la République québécoise, celui d'André Binette dans l'Action nationale et celui de Christian Rioux dans Le Devoir.



Montréal, maison Ludger-Duvernay, 10 juin 2013
Monsieur le président de la Ligue d’Action nationale,
Membres du jury du prix Richard-Arès,

Chers patriotes et amis,
Il me fait plaisir d’être avec vous ce soir pour souligner, non point tant la reconnaissance d’un livre, que la renaissance d’une idée, une idée évidente chez plusieurs peuples, mais si longtemps reléguée dans l’ombre au Québec : l’idée de république. Je sais que pour les membres du jury, il n’a pas dû être aisé de faire un choix parmi tous les ouvrages publiés dans l’année 2012, dont plusieurs auraient pu se mériter la distinction que la Ligue d’Action nationale a décidé de me remettre aujourd’hui. Je suis d’autant plus flatté de recevoir l’honneur que vous me faites qu’il est un hommage à la mémoire du père Richard Arès qui fut, en quelque sorte, l’un de nos grands publicistes, dont les écrits ont marqué au Québec l’étude de l’État, de la constitution et du régime politique canadien. Tous des sujets sur lesquels je n’ai cessé de réfléchir depuis bien avant que je devienne professeur en science politique à l’UQAM. Je me rappelle fort bien avoir épluché le Dossier sur le pacte fédératif de 1867 que le père Arès a édité en 1967; peut-être que cette lecture qui me semblait alors anodine a-t-elle décidé inopinément des orientations de mes recherches. Je tiens aussi à évoquer la mémoire de Rosaire Morin, que j’ai connu dans les dernières années de sa vie, tandis qu’il dirigeait L’action nationale. Je lui sais gré d’avoir publié l’un de mes premiers écrits sur l’idée républicaine, le texte De la Monarchie en Amérique, publié en mai 1998.
Cette idée de république qui fut si longtemps négligée, sinon suspecte, semble depuis quelques années sortir de l’ombre. D’autres que moi ont préparé ce regain d’intérêt je dois le dire, je pense à Stéphane Kelly et à Louis-Georges Harvey, dont les travaux précurseurs m’ont fait voir sous un jour radicalement différent le sens des luttes politiques qui ont marqué le XIXe siècle, de la rébellion des Patriotes à la création du Dominion canadien en 1867. N’était la lecture, qui fut pour moi déterminante, de La Petite loterie, peut-être n’aurais-je pas écrit l’ouvrage qui nous réunit ce soir. Outre l’originalité des thèses de cet ouvrage, c’est sa méthode qui influença mon travail : il me fit prendre conscience qu’il était possible de combiner à la fois l’histoire, la sociologie, l’analyse et la philosophie politiques pour saisir comment un régime politique prend racine et assoit sa domination. Il me fit voir aussi comment les idées politiques, bien qu’elles paraissent à certains des nuées sans prise sur le cours de choses, façonnent l’exercice du pouvoir à des dimensions parfois inattendues. C’est un peu de ce mélange, additionné aussi de droit et de littérature, que vous trouvez dans La République québécoise, qui recourt, pour prendre le langage des arts plastiques, à des techniques mixtes, afin d’élucider le sens d’une tradition politique méconnue et d’esquisser ce que pourrait être une République québécoise qui prend sa liberté politique au sérieux. Pour ce faire, j’ai dû justement me pencher sur une matière qui soulève, je m’en étonne encore, trop peu l’intérêt de la communauté universitaire, c’est-à-dire notre histoire politique. Le contexte de la recherche est tel aujourd’hui, que lorsque l’on dit s’intéresser à cette histoire, on paraît un chasseur de curiosités, au risque même d’être soupçonné de tourner le dos aux grandes questions universelles. Or, dois-je le rappeler, le Québec n’est pas hors du monde, il est partie prenante de l’aventure occidentale. Son histoire est au carrefour de celles des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni, de l’Irlande, et cette histoire est aussi unique, sans se réduire à la sommation de celles-là. Il me semble, sans vouloir généraliser, que plusieurs de nos universitaires entretiennent à l’égard du Québec un rapport de type colonial : ils le voient comme une terre vide, sans histoire et sans culture digne d’être connues au préalable, où il sied de transplanter de beaux systèmes venus d’ailleurs. Ce que j’ai appelé dans mon ouvrage l’ultramontanisme intellectuel - la lumière ne peut provenir que par-delà les monts.
C’est un peu pour sortir de cette double éclipse, celle du Québec et celle de l’idée républicaine, que j’ai écrit cet ouvrage. Je serais bien navré d’être considéré comme le porte-parole attitré de cette idée. L’anthologie des textes républicains que j’ai éditée chez Septentrion avec mes collègues Stéphane Kelly, Louis-Georges Harvey et Samuel Trudeau, montre bien la richesse de cette tradition portée aussi bien par des noms illustres, Papineau, Dessaulles, Laurier et Laurendeau, que des figures méconnues ou oubliées, De Calvet, Dumesnil, Beaugrand, Langlois et Circé-Côté. De plus, si l’idée de république a porté des fruits dans le passé, ses promesses sont encore plus grandes pour l’avenir. Le Québec, que je sache, n’a toujours pas réalisé ce qui de Papineau à Daniel Johnson, fut leur grande ambition : qu’il devienne un jour une République démocratique, dont la liberté procède d’une constitution à laquelle le peuple québécois a consenti. C’est là un projet toujours en plan, dont j’espère avoir seulement dévoilé les possibilités pour ceux et celles qui voudront, avec la persévérance, la vigilance et l’indépendance d’esprit si chères au citoyen républicain, le porter à terme.
Je vous remercie.
Marc Chevrier

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B comme Bible et Bouddha

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La Bible n'est-elle pas, comme les autres grands livres issus de la tradition orale, le fruit d'une sélection culturelle donnant accès à l'universel ?

La ville appelée Jbeil en arabe est un port de la Méditerranée, entre Beyrouth et Tripoli, au Liban. Elle est considérée comme la plus ancienne ville du monde. Des fouilles archéologiques y ont mis à jour des vestiges datant d’environ 8000 ans avant notre ère et confirmé une occupation permanente depuis plus de 5000 ans. La translittération de son nom le plus ancien dans la langue phénicienne consonantique aujourd’hui éteinte est GBL qui signifiait « source divine ». Le château médiéval de Gibelet dont le nom est une francisation de GBL y a été construit par les croisés au XIIe siècle sur des fondations phéniciennes et romaines.

Les Grecs se procuraient du papyrus égyptien dans ce port qu’ils appelaient Byblos, si bien que les écrits sur papyrus prirent en grec le nom de la ville. Le grec biblion en est venu à désigner tout écrit et, en particulier, au pluriel (ta biblia), les livres saints des juifs de culture grecque. Telle est l’origine du nom de l’ouvrage le plus traduit au monde puisque sur les quelque 7100 langues encore parlées, 3324 ont aujourd’hui accès à au moins un des livres qui composent la Bible, celle-ci étant davantage une bibliothèque qu’un livre.

Si l’on dépasse un instant les opinions et préjugés associés à l’utilisation parfois ignoble qui a été faite de la Bible, force est d’admettre que, si une collection de livres a résisté de manière aussi exceptionnelle à l’usure du temps et suscité tant de passions à travers l’histoire, c’est qu’elle répond à certaines questions universelles liées à la condition humaine. En effet, même s’ils sont souvent pris en otage par des écoles de pensée sectaires, sont truffés d’anachronismes et d’aspects culturels déroutants, et sont même parfois défigurés par les traductions successives auxquelles ils ont été soumis, les écrits bibliques constituent un magistral corpus de psychologie et de littérature symbolique aussi pérenne qu’universel.  Les découvertes scientifiques au sujet de l’évolution du Cosmos et de la biosphère terrestre ont évidemment rendu la Bible obsolète en tant que récit factuel des origines, mais cela n’a fait que renforcer sa dimension symbolique et la richesse des enseignements qu’elle offre à notre époque en mal de repères.

La psychologie biblique porte sur deux niveaux : au niveau collectif, elle se manifeste dans le récit des péripéties de l’humanité représentée par le prototype « peuple choisi », au niveau individuel, elle éclaire le défi de la gestion par chaque être humain d’une identité propre dans un univers où tout est lié.  Les livres de la Bible ont une portée collective dans leur apologie de l’unité cosmique représentée par le Dieu unique. En langue d’aujourd’hui, ils nous rappellent que TOUT EST LIÉ et que chaque fois que l’humanité oublie son appartenance à la maison commune et l’interdépendance généralisée qui y règne, elle va à la catastrophe. Le parcours en montagnes russes du « peuple choisi » et les incontournables calamités qui découlent de l’oubli de l’unité primordiale sont la grande leçon collective à tirer des écrits bibliques : exil du jardin originel, déluge, esclavage en Égypte, exil à Babylone, etc. L’oubli de l’unité cosmique s’appelle aujourd’hui saccage de la planète et de sa biosphère, ses conséquences sont notamment le déclin de l’Occident, la sixième extinction et le réchauffement climatique. 

Au niveau individuel, le Livre de Job est sans doute le plus magistral rappel qu’humilité et humanité ont leur racine commune dans l’humus. Job est un homme intègre et prospère que l’on appellerait aujourd’hui un « bourgeois honnête » : tout lui réussit, travail, famille, patrie, il est irréprochable et exemplaire. Et vlan! Le voilà frappé par une avalanche de calamités qui le dépouillent : famille, troupeaux et biens, santé, tout y passe. Dans un réflexe par trop humain, Job maudit d’abord le jour de sa naissance et doute du Dieu unique auquel il avait été fidèle. Ses amis ont beau lui faire la morale : « Cela ne t’arrive pas pour rien », « Tu es sûrement puni pour quelque chose », ou « Tu as quelque chose à apprendre », mais révolté contre le sort « injuste » qui lui est réservé, Job persiste : « C’est Dieu qui a violé mon droit! ». La voix du UN entre alors en scène dans une extraordinaire tirade poétique qui déroule une litanie d’arguments imparables : « Où étais-tu quand j’ai fondé la terre? Dis-le, puisque tu es si intelligent! Qui en a fixé les mesures? Le sais-tu? Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial; raconte, si tu sais tout cela! Quel chemin mène à la demeure de la lumière, et l’obscurité, quel est son lieu, pour que tu conduises chacune à son domaine et discernes les sentiers de sa maison? ». 

Le KO technique est total, Job est au tapis et concède : « Je ne fais pas le poids. Que pourrais-je te répondre? Je mets la main sur ma bouche, j'ai parlé une fois, mais je ne répliquerai plus, et même deux, mais je n'ajouterai rien. De fait, j’ai parlé, sans les comprendre, de merveilles hors de ma portée, dont je ne savais rien ».

Job ayant retrouvé l’humilité et l’humanité de son être véritable, le récit s’achève sur une description de son retour à une prospérité qui lui revient aussi soudainement qu’il l’avait perdue.

Les notions de mal et de péché si inhérentes aux récits bibliques valent aussi qu’on s’y penche sans les filtres idéologiques et confessionnels qui en ont progressivement occulté le sens profond.

Le mot « péché », quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, désigne un manquement, une erreur, un écart par rapport à une norme qui, dans les religions du Livre, relève d’une Loi divine. Avant de devenir le peccatum latin qui signifiait « la faute » et que l’on reconnaît, entre autres, dans le français « impeccable », il était le hattah hébreu qui désignait, comme le hamartia grec, le fait de manquer une cible. Le martyr (du grec martus). était au contraire celui qui « témoignait » du « Dieu unique », centre universel et symbole de l’unité primordiale.

Est donc « péché » tout ce qui sépare l’être humain de ce centre qui est partout et, de ce fait, rend illusoire la notion même de circonférence ou de sphère. D’où l’image maintes fois reprise du centre qui est partout et de la circonférence ou de la sphère qui n’est nulle par. La cosmologie biblique situe les débuts de l’humanité dans un univers « centré », le jardin d’Eden dont seul le centre fait l’objet d’une injonction : « Tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras ». Le centre du jardin est l’axe d’un monde où tout est lié, mais il recèle un potentiel de découverte de la dualité qui, dès qu’il est intégré par nos ancêtres symboliques, les expulse de facto du jardin originel. Augustin d’Hippone, au tournant des 4e et 5e siècles, appellera « péché originel » cette première perte du centre. Dans le récit biblique, chaque fois que le « peuple choisi » s’écarte de l’unité originelle par des comportements désignés comme « péchés contre le Dieu unique », il en subit les conséquences aussi incontournables que le retour d’un boomerang vers celui qui le lance. Comment en serait-il autrement lorsque tout est lié? Le boomerang, dans les Écritures, est appelé « punition divine ». 

Étant donné que tout écart par rapport à l’unité cosmique fondamentale est à la lettre un « péché » au sens ontologique, dans la mesure où l’éveil de la conscience individuelle capable de différencier le « je » du « tu » et de s’identifier comme différent et séparé de « l’autre » est une faculté spécifiquement humaine, on peut, sans y voir la condamnation associée au sens moral du péché, affirmer que l’être humain doué de conscience individuelle est « foncièrement pécheur », affirmation qui rejoint, au moins dans les mots, bien des théologies occidentales.

Cette compréhension de la condition humaine comme irrévocablement associée au « péché » n’est pas fondamentalement différente de la vision bouddhiste fondée sur les quatre nobles vérités dont la première affirme que tout est « dukkha », un mot que l’on a souvent rendu par « souffrance », mais dont le sens originel évoque une roue voilée (décentrée) ou encore la luxation d’une articulation. Affirmer que la vie humaine est foncièrement « dukkha » signifie que la condition humaine est foncièrement désaxée, ce qui rejoint très précisément la notion de péché en tant qu’écart par rapport au centre de la cible. La seconde des quatre nobles vérités désigne la cause principale de cette perte du centre et l’appelle « tanha », la soif, le désir, l’attachement, toutes ces forces qui nous entraînent loin du centre. Tanha est une force centrifuge.

Pour les écoles adhérant à la vision biblique, le remède au péché est le « re-pentir » ou la « réparation », mots qui évoquent un effort dans un sens contraire à celui de la « sé-paration ». Le sacrement catholique qui s’appelait « pénitence » est aujourd’hui appelé « pénitence et réconciliation », la pénitence (le repentir) étant le moyen centripète de retour à l’unité. 

Pour les écoles adhérant à la vision bouddhiste, le remède à la dukkha est l’extinction du désir et de l’attachement par la pratique des huit prescriptions du Noble sentier octuple concernant la manière de parler, d’agir, de travailler, de gérer son mental, etc. La pénitence, dans ce contexte, est une pratique quotidienne.

Dans un cas comme dans l’autre, l’antidote de la douleur existentielle qui signale une perte de l’unité primordiale est un travail délibéré de retour vers le centre, une attitude permanente de repentir et de pénitence, un effort permanent de réconciliation, une « souffrance » donc, au sens étymologique de transport d’un fardeau. Aux antipodes de la souffrance réparatrice, la mythologie nous décrit la souffrance stérile d’un Sisyphe, rusé négateur de la mort, condamné à hisser éternellement un rocher vers le sommet d’une colline d’où il dévale inexorablement. 

C’est au poète Tagore qu’appartient la conclusion de cette minuscule synthèse d’une lecture symbolique de la Bible : « Mon propre nom est une prison, où celui que j’enferme pleure. Sans cesse je m’occupe à en élever tout autour de moi la paroi; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l’obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable ». En d’autres termes : Dans le culte du petitmoi, pécheur invétéré, je suis agent de ma perte du centre.

Que la ville de Jbeil, alias Byblos, soit inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO ne surprendra donc personne; que la collection de livres qui a hérité de son nom fasse l’objet d’expositions intitulées « La Bible, patrimoine de l’humanité » est encore moins surprenant. Quant à la lecture fondamentaliste trop souvent faite au premier degré de cette précieuse bibliothèque, elle n’est qu’un exemple de plus de la validité du proverbe : « Quand le sage montre la lune, l’insensé regarde le doigt ».

 

Daniel Laguitton

Abercorn

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BAnQ, les managers du numérique et l’Idiot

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BAnQ, les managers du numérique et l’Idiot, Suivi de De la bibliothèque virtuelle à la disparition réelle.
Quand l'impératif numérique et le primat du management détournent la Grande Bibliotèque de Montréal de sa mission.

 

Au  moment où Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) cherche un ou une remplaçante[1] à Jean-Louis Roy, président-directeur sortant, les spécialistes font valoir leur expertise en management numérique, tout en se faisant les prophètes de l’« innovation sociale ». La pandémie leur sert même de tremplin ce qui, au temps de la dématérialisation numérique du monde et de la communication à distance, n’est pas une surprise. Mais qui aurait pensé que la pandémie bénéficierait aux itinérants?! Ou plutôt, qui aurait pensé que les itinérants, aux prises avec la pandémie, serviraient l’argumentaire des experts en numérisation? Qui? Des experts, bien sûr, des managers! On chercherait un stratagème pour faciliter l’acceptabilité sociale du grand dessein technologique, qu’on ne trouverait pas mieux. C’est dire que dorénavant la santé publique, la bienveillance sociale et la croissance technologique sont indissociables. C’est dire que dorénavant, se montrer perplexe devant cet impératif de numérisation de BAnQ, ce sera faire preuve d’intolérance  envers ceux qu’on désigne comme « populations marginalisées », nouvelle figure christique du discours social. Un article du Devoir du 10 juin, « Des défis technos immenses », résume bien ce nouvel alliage idéologique. Catherine Lalonde, la journaliste,  y relaie une lettre cosignée par une dizaine de ces experts. Le jargon et les arguments, enrobés des meilleures intentions progressistes du monde, sont orwelliens.

« BAnQ est à un tournant majeur, ses deux derniers p.-d.g., M. Roy et Christiane Barbe avant lui, l’ont clamé. Pour transformer en profondeur, il faut connaître en profondeur, estime Marie-D. Martel. Il y a un courant important dans la profession qui est orienté sur l’innovation sociale, et c’est un besoin, de tabler là-dessus, particulièrement après la pandémie. Il faut voir comment on intègre l’offre virtuelle, l’offre en ligne et l’offre en présentiel ; et à qui on offre quoi. »

« On a vu, pendant la pandémie, BAnQ ouvrir ses espaces pour accueillir les itinérants, ajoute Mme Martel. On est allés de l’avant sur cette préoccupation particulière pour les populations marginalisées. Qu’est-ce qu’on fait, là ? Comment on poursuit ça ? Comment on développe davantage le volet communautaire et le service pour les populations marginalisées ?  Seule une expertise bien ancrée pourra répondre avec toute la sensibilité requise à ces questions, croient ces spécialistes[2]. »

On applaudit  forcément  à l’idée généreuse que BAnQ devienne un lieu de réconfort pour les itinérants, et on souhaite avec Mme Martel, tout aussi forcément, que l’initiative survive à la pandémie. Le hic, si l’on peut dire, est celui-ci : ces fameuses technologies contribuent, depuis pas mal de temps déjà, directement ou indirectement,  à fragiliser, sinon à détruire, la société, la culture et les individus. Cette éventualité, qui fait l’objet d’innombrables études critiques depuis longtemps,   ne semble pas effleurer l’esprit de ces experts.  

L’homme de l’avenir par excellence, celui qui prophétise le mieux ce monde totalement numérisé, c’est Jean-Louis Roy lui-même, qui tire sa révérence pour se consacrer à l’écriture ‒ on apprend d’ailleurs que son roman au titre futuriste, Shanghaï 2040, sera peut-être adapté au cinéma. Dans une entrevue qu’on retrouve sur le site Web de Radio-Canada, il précise que la technologie représente dans le budget de BAnQ le deuxième domaine d’investissement, après les ressources humaines[3]. Ceux qui croient encore que la priorité budgétaire d’une bibliothèque est l’acquisition des livres et l’attention au lecteur sont des naïfs, des passéistes. Autre problème fondamental et difficile auquel réfléchir : technologie, ressources humaines et management sont des piliers des grands totalitarismes du XXe siècle. Quoi?! Comment?! Jean-Louis Roy et les experts de BAnQ des totalitaires!? Bien sûr que non! Évitons les malentendus. Il ne devrait faire aucun doute dans les esprits que ces gens ne sont ni des nazis obsédés par le culte de la race aryenne, ni des bolchéviques, ni des brutaux apparatchiks prêts à affamer des populations entières pour réaliser le programme du parti. Il faut bien voir cependant  qu’ils s’abreuvent à la même obsession technicienne de la gestion du « capital humain » dans un but d’efficacité technique et de rendement économique. Et que cette mentalité, cette idéologie plutôt, est loin de servir pour le mieux l’existence des personnes que nous sommes, en dépit des promesses progressistes et vertueuses. Le parallèle entre les managers, les nazis et les experts de BAnQ est troublant, choquant, et c’est bien pourquoi j’ai parlé d’un problème difficile qu’il ne faut pas escamoter sous prétexte d’aller vite.

L’historien du nazisme, Johann Chapoutot, montre dans un livre récent la centralité de l’idéologie managériale au cœur même de la culture nazie, dont l’objectif vise notamment, contrairement à ce que l’on pense souvent, à détruire l’État, à le remplacer par des agences de gestion des ressources, dont humaines[4]. Le management n’est pas a priori une invention allemande, mais américaine, qui remonte vraisemblablement  au XIXe siècle, mais qui n’a cessé de se développer, aujourd’hui plus que jamais, au gré du système technicien et de ce qu’on appelle les nouvelles technologies. L’américain James Burnham est un des penseurs marquants du management, dont l’ouvrage, L’ère des organisateurs, eut un grand retentissement au début des années 1940. Voici ce qu’en disait George Orwell dans une de ses chroniques : «  Ce qui se produit de nos jours, c’est l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante, que Burnham appelle les « managers ». En Allemagne et en URSS, ils sont incarnés par les nazis et les bolcheviks, et aux États-Unis par les dirigeants d’entreprise. Cette nouvelle classe dirigeante exproprie les capitalistes, écrase les mouvements ouvriers et fonde une société totalitaire gouvernée par le concept d’efficacité[5]. »

Le manager est donc au cœur même du système technicien, car, au nom de son expertise,  il est celui qui soumet le sens de l’existence à un critère unique, l’efficacité ‒ efficacité pour quoi, pour qui ?  Grâce aux technologies, dont les techniques de gestion, de motivation et de persuasion, il s’agit de faire plus avec le moins de personne possible. On sait ce que cela a donné chez les nazis et les bolchéviques: élimination industrielle des Juifs, élimination des non performants, des ratés, des tarés, des marginaux, catégories étendues à divers groupes humains indésirables. Bien sûr, et il faut le répéter, les experts de BAnQ n’ont rien à voir avec le nazisme ou le bolchévisme, ces régimes étant fondés sur la terreur et le meurtre. Mais la violence de l’application radicale des nouvelles technologies est loin d’être négligeable, même si elle est tout autre. On y retrouve sans surprise ce que Hannah Arendt appelait, dans son étude sur Eichmann et le totalitarisme, l’ « inaptitude à penser » par-delà le souci d’efficacité, qu’il s’agisse de tuer, de produire ou de générer des profits[6]. Mais revenons  d’abord à l’entrevue de Radio-Canada, qui nous présente la vision d’un de ces grands managers. 

« Selon Jean-Louis Roy, à l’avenir, des robots circuleront d’un étage à l’autre à BAnQ, des décisions seront prises à partir d’algorithmes et les espaces de rencontre occuperont plus d’espace que les rayonnages à la Grande Bibliothèque.  Il estime que l’organisation aurait besoin de 25 techniciens ou techniciennes supplémentaires pour effectuer une transformation numérique totale plutôt qu’au compte-gouttes » (je souligne).

Cette numérisation totale et radicale vous semble-t-elle  négliger le livre, voire le lecteur,  l’être humain en chair, en os et en esprit? Rassurez-vous, car  «  [l]e souci de Jean-Louis Roy de servir la clientèle s’étend aussi aux personnes itinérantes, pour qui BAnQ a mis en place des programmes d’apprentissage de la lecture. On les a logées pendant la pandémie. Tout le monde disait : ne touche pas à ça, tu vas avoir des problèmes. On a eu zéro problème. » Chef d’œuvre d’audace, de générosité et… d’efficacité.

Accueillir les itinérants est une belle idée, mais qui, je le répète et je le crains, est instrumentalisée pour rendre acceptable un projet à courte vue, aux conséquences très mal évaluées ‒ c’est un euphémisme de présenter les choses ainsi.

Je ne dis pas que les experts et managers sont mal intentionnés, mais qu’ils obéissent  aveuglément au « système technicien » dont ils font la promotion, sans doute de bonne foi. De bonne foi certes, mais alimentée par un sentiment de puissance et de domination, notamment celui que commande la technique elle-même ‒ rien de personnel. Ils y obéissent aveuglément, car ils y croient dur comme fer : ils croient en l’efficacité de leur expertise qui va de pair avec le culte de l’innovation sociale, le progrès, sur lequel nos sociétés ont transféré quelque chose qui s’apparente au sacré : l’inéluctabilité de la technique comme solution aux problèmes engendrés par la technique. « Si on peut le faire, on doit le faire », chantonne  la petite musique à l’oreille de l’expert.

La technicisation du monde, qui passe notamment aujourd’hui par les algorithmes, la numérisation de la matérialité, voire l’apprentissage de la lecture et l’utilisation des ordinateurs par le plus grand nombre, ne font qu’un : c’est ce que Jacques Ellul a appelé « le système technicien ». Ce système comprend la gestion du personnel, la promotion  du système lui-même, son esthétisation et la fabrication du consentement – la propagande ou la publicité. Dans la critique généralement adressée à la technique, on a tendance à négliger sa dimension esthétique, son aménagement, son design. «  Car le sommet du développement technique, écrit Ellul dans Le Système technicien (Le cherche midi, 2012), c’est la disparition de l’appareil, laid, encombrant, rappelant trop la matérialité » (p. 325). C’est exactement la vision de Jean-Louis Roy : faire disparaître les rayonnages de la bibliothèque, les livres eux-mêmes, remplacés par des « espaces de rencontres » qu’on imagine dépouillés, cliniquement éthérés ou, au contraire, déroulant un désordre cool,  estudiantin, estudiantine, queer, woke ‒ culture de l’annulation, stade suprême de la négation du corps ?

Jacques Ellul l’a bien montré dans Le bluff technologique (Pluriel, 2012), l’argument central de ce système technicien, c’est l’humanisme : « Tout discours sur la technique est, veut être, un discours sur l’homme, sur le primat de l’homme, sur l’objectif  homme » (p. 243). Hélas, demande le sociologue, que reste-t-il de ce discours humaniste quand on regarde l’état réel du monde depuis 1900 : de la domination de l’homme par l’homme à la bombe nucléaire en passant par les innombrables génocides, la multiplication des guerres, le terrorisme, la destruction de la planète, le monde est l’exact envers du discours humaniste, écrit-il.  Le bluff technologique est là pour nous persuader quotidiennement du contraire, souvent en feignant de mettre à la disposition des gens ‒  « des populations marginalisées » ‒, les moyens de la révolte. Il est vrai qu’on parle plutôt d’améliorer ses conditions d’existence, mais fallacieusement, toujours à l’intérieur du même système et avec les moyens du système, ce qui l’alimente en idéologie renouvelable à l’infini.  Ellul ajoute à ce constat ce qu’il appelle « une loi d’interprétation » : « Dans une société donnée, plus on parle d’une valeur, d’une vertu, d’un projet collectif…, plus c’est le signe de son absence. On en parle précisément  parce que  la réalité est inverse. Si on proclame très haut la liberté, c’est que le peuple est privé de liberté » (l’auteur souligne, p. 252).  On pourrait aussi donner la nature en exemple, la diversité culturelle, les droits tous azimuts, alors que le management numérique tend à uniformiser les cultures, à les folkloriser ; à substituer à la nature des images virtuelles et à rendre moins visibles les dégâts sur l’environnement que produisent les high tech – la disparition des cheminées d’usine, les centres villes transformés en aire de spectacles, etc.

Cette loi d’interprétation est indispensable pour saisir les beaux discours à la mode sur les « populations marginalisées » qui semblent tant inquiéter les experts de BAnQ. C’est évidemment moins leur disparition de la société qui est en cause, la disparition de la pauvreté et de la misère, que l’attention qu’on feint d’apporter aux causes réelles de la pauvreté, dont le système technicien lui-même. Si ces gens ont assurément  besoin  d’un lieu pour se mettre à l’abri, il n’est pas du tout certain qu’ils aient besoin de culture numérisée. De quoi ces gens ont-ils besoin au juste ; de quoi avons-nous besoin, individuellement et collectivement ? Selon Ellul, la vie est à l’extérieur du système technicien, dans des petites organisations inspirées par l’échange, le don plutôt que la défense de ses intérêts et droits bien compris ;  quête de non-puissance et convivialité, pour reprendre un mot cher à Ivan Illich, qui reconnaissait un maître en Jacques Ellul[7].

Nos experts et visionnaires nous mettent en garde contre la perplexité, l’hésitation, le principe de prudence que commande le principe de responsabilité. Attention disent-ils, BAnQ présente déjà des signes d’obsolescence. C’est quand même étrange : les deux derniers directeurs ont travaillé d’arrache-pied à numériser BAnQ, et elle serait quand même en retard, loin derrière d’autres bibliothèques du monde. Quel scandale, quelle honte prométhéenne! On en déduit que le retard est politique et financier. Il faut donc investir davantage, craindre des nominations partisanes et rétrogrades, aller de l’avant. En bon administrateur, Jean-Louis Roy voit loin, anticipe la réalité de manière pragmatique, du point de vue économique : « La concurrence ne nous attend pas. Nos enfants iront ailleurs s’ils ne trouvent pas chez nous. Et ils ne trouveront pas chez nous si on ne le fait pas là [maintenant]. » La numérisation du monde est au service de l’économie, de l’économisme.

« Nos enfants »,  c’est le facteur (sic) qui n’entre justement pas dans l’équation des experts. Je parle des enfants comme êtres humains, pas comme des consommateurs de produits culturels et des utilisateurs d’écrans cathodiques: dans quel état le monde numérisé laisse-t-il  nos enfants, qu’en fait-il dès à présent? Et ce n’est pas la seule question que les experts escamotent, leur esprit étant obnubilé par les diktats de la technologie et de son vertige. Il faut bien reconnaître que l’attrait pour la technique est irrésistible,  comme la vitesse peut l’être ou  n’importe quel sentiment de puissance, de pouvoir, procuré par n’importe quelle technologie. Or la paralysie de la pensée sur les finalités de cette ivresse devrait d’emblée nous inquiéter, comme le souhaitait H. Arendt.

Bonne nouvelle! Il est remarquable que le hasard et les accidents fassent encore bien les choses, dans le monde supposément infaillible du calcul et des algorithmes. Aujourd’hui jeudi 1er juillet 2021, une cyberattaque paralyse depuis la mi-mai déjà une partie du système informatique de BAnQ, empêchant  la consultation de son dossier d’usager et le catalogue en ligne, mais laisse intacte sa section spécifiquement numérique. D’après les proposés à l’accueil, le problème durera quelques semaines encore... Notons qu’on peut encore aller sur place : la matérialité tient encore le coup en certains secteurs, mais qu’arrivera-t-il le jour où les rayonnages auront disparu? Esquiver ces attaques ferait donc partie « des défis technos immenses » auxquels BAnQ doit faire face, parce qu’on peut s’attendre à ce que, dans un monde de plus en plus prisonnier de l’informatique, ces attaques soient de plus en plus fréquentes et conséquentes : vol de données personnelles et publiques, paralysie des systèmes et des activités, mises à pied du personnel et quoi encore! Ce qui est moins facile à esquiver, parce que moins évident, mais infiniment plus dommageable, c’est la disparition de l’intérêt pour le livre, la lecture littéraire, la pensée, l’imaginaire; c’est la montée réelle de l’illettrisme, de l’ignorance. On pourrait également évoquer, mais c’est encore plus délicat à détecter pour un expert ou un manager, la montée de l’insignifiance (C. Castoriadis) ou, plus concrètement si on veut, ce qu’un autre spécialiste, Gérald Bronner, a appelé dans un livre récent  l’ « apocalypse cognitive » (2021).

Nos enfants sont justement les premières victimes de cette apocalypse cognitive, parce que trop exposés aux écrans, à leur contenu et au confinement affectif qu’ils commandent. Les propos immondes que génèrent les réseaux sociaux sont un bon indice de cette apocalypse non seulement cognitive, mais éthique, esthétique et politique, qui se fait sentir au-delà des réseaux sociaux, jusque dans les institutions d’enseignement supérieur, les médias, les productions culturelles, chez les politiciens de gauche comme de droite.  On sait aussi que la privation sensorielle s’aggrave avec le perfectionnement de ce qu’on appelle la réalité augmentée. Il faut bien le reconnaître, tous les enfants n’ont pas la chance d’être exposés à la fois au nihilisme des écrans et à la réalité du sens et des sens. En revanche, on sait que le livre, quand il n’est pas conçu sur le mode industriel ou pour répondre à des objectifs  « éducatifs », offre aux esprits un des meilleurs oxygènes qui soient.  Ce pourrait-il que la réalité dite augmentée qu’on nous vante tant représente un réel danger pour l’imaginaire littéraire justement? L’imaginaire au sens fort, créateur, attentif, sensible, inespéré, inattendu. L’imaginaire qui puise à l’enfance, à des expériences inusitées, à différentes consciences, dont les plus importantes échappent à ce qu’on appelle généralement la raison ‒ y compris des critères figés de beauté et d’imaginaire?  Qu’adviendrait-il s’il fallait que l’enfance meure? La véritable enfance, pas l’infantilisme qu’on cultive abondamment, coupé du passé, comme l’écrivait Kundera dans L’immortalité.

De cette face cachée des nouvelles technologies, les articles cités plus haut ne disent évidemment pas un mot. On prophétise un avenir en le réduisant à des exigences techno-industrielles et commerciales, mais on reste sourd et aveugle au monde sensible qu’on s’efforce de faire disparaître pour ne plus rien ressentir. Ou, au contraire, on l’idolâtre. Tout peut devenir fétiche ou idolâtrie : la jeunesse ‒ alliée naturelle de l’innovation techno ‒, la nature (culte de l’animal, de la vie sauvage), le travail, mais sans qualité et qui doit répondre à des critères de performance, de productivité  et de rentabilité; la culture et la connaissance (les philistins cultivés), le corps, le sexe (qui confine à un nouveau puritanisme), l’argent, la nation, le racialisme, la politique, la religion, la tradition, la transgression, l’humour, la vie elle-même : la vie à tout prix fleurissant sur le déni de la mort, de la contingence. Cette idolâtrie, c’est le symptôme même du ressentiment; ressentiment contre l’indétermination, les domaines de l’homme sans la technologie dévorante. L’informatique et le numérique procurent une formidable illusion de créativité. Cette créativité est certes réelle, mais jusqu’à un certain point, au-delà duquel elle devient son contraire, totalitaire et morbide. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures les raisons de la haine et du ressentiment que nos dirigeants, pas seulement politiques, ne cessent d’alimenter en feignant de les combattre.

La beauté sauvera le monde, disait Fiodor Dostoïevski par la bouche de son personnage, le naïf et fiévreux prince Mychkine[8]. Celui-ci est l’incarnation romanesque de  l’ « idiot », c’est à dire de l’homme de la non-puissance ‒ ne pas confondre avec l’impuissance ;  celui dont la sensibilité et la foi en l’homme ‒ mystérieux, tiraillé entre le bien et le mal ‒échappe aux diktats du progrès, de la raison instrumentale, du nihilisme; qui échappe aux lois des convenances de salon également, de la fausse grandeur. «  Oh, permettez-moi de dire ça! » s’écrie le prince Mychkine en pleine soirée mondaine. « J’ai beaucoup entendu dire, et j’y ai beaucoup cru moi-même, que, dans le monde, tout n’était que manières, forme désuète, et que l’essence s’était tarie; à présent, je vois bien moi-même que, ça, ce n’est pas possible chez nous; c’est peut-être vrai ailleurs, mais ça ne l’est pas chez nous. Comment seriez-vous tous autant que vous êtes des jésuites et des escrocs[9]? » La crise d’épilepsie suit de près, mais la chose est dite, en dépit de la naïveté qui recouvre une ironie mordante : l’élite, qu’elle soit ultra conservatrice ou progressiste,  n’est pas garante de l’essence.

Aujourd’hui, il existe une formule magique devant laquelle l’opinion s’incline : l’ « innovation sociale ». Ce n’est pas la créativité que je mets en question, celle qui nous rend plus humains, plus vivants, plus sensibles au monde, plus libres de juger ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Il s’agit bien, pour les générations qui se succèdent, de conserver ce monde pour qu’il soit habitable, qu’il échappe à des intérêts mesquins, à des désirs narcissiques de puissance. Ce que je mets en question, c’est la contrefaçon de cette créativité radicale, sa récupération par le culte de la nouveauté inhérent au marché et au système technicien. Cette récupération, cette diversion, est le signe même de l’idéologie, du bluff technologique. On prône le développement des nouvelles technologies, parce que  mises de facto, laisse-t-on croire, au service de la santé, de l’économie, du travail, de la culture, de l’homme, alors qu’elles servent le technocapitalisme qui, en retour, détruit les économies locales. Quelle formidable illusion érigée en mensonge, religion à laquelle se soumet quotidiennement  l’homme absolument moderne, aliéné et diverti. Jacques Ellul écrivait : «  Cet univers du divertissement, de la diversion, de la perversion de l’homme par la technologie, s’achève dans l’adoration, la vénération, la béatification, l’expression d’un sentiment proprement religieux (2012, p. 682). La vertu pour dissimuler les apories de l’idéologie, dont la logique interne du système technicien qui se développe pour et par elle-même, est une  stratégie redoutablement efficace, car elle innove essentiellement dans l’expression du nihilisme.

Quel rapport entre le héros de Dostoïevski, qui vit dans un ébranlement amoureux passionné (amour de la beauté, de la vérité et de l’honnêteté), et le management numérique, qui cherche à nous donner l’illusion de la maîtrise du monde? C’est notre rapport au nihilisme que représente la sacralisation de la technologie et à la croissance économique qui est en cause, à l’efficacité. Notre rapport au monde lui-même, à l’avenir qu’on nous enfonce dans le crâne, à construire d’un seul bloc comme s’il s’agissait d’une fatalité divine. Quelle vie, quel avenir voulons-nous? Dans quel monde voulons-nous vivre? Ne nous tourmentons pas avec ce genre de questions, des experts s’en occupent pour nous. Ainsi soit-il, divertissez-vous : vous êtes libres d’obéir, pour paraphraser le titre de l’ouvrage de J. Chapoutot! Obéir à qui, à quoi? À Amazon, à Google[10]? Un spécialiste, un manager, ne s’interroge pas sur les finalités de son champ d’expertise. Pour s’interroger, il doit faire un pas de côté, se faire lecteur romanesque, lecteur de la polyphonie du monde. « Quand tout le monde se laisse entraîner, sans réfléchir, par ce que les autres font et croient, écrivait Hannah Arendt, ceux qui pensent se retrouvent à découvert, car leur refus de se joindre aux autres est patent et devient alors une sorte d’action[11]. »

Pour contrer ce nihilisme, Jacques Dufresne, directeur-fondateur de L’encyclopédie de l’Agora, encyclopédie en ligne, également  auteur d’Après l’homme… le cyborg?[12], suggère le jeûne médiatique http://agora.qc.ca/dossiers/jeune-mediatique. Cohérent avec lui-même, il propose aussi de « […] créer des petites maisons de lecture pour remplacer, dans la convivialité, les bibliothèques numériques et les universités. » J’en suis de tout coeur, mais je ne peux m’empêcher de penser que les rives friables de ces îlots de lecture sont dangereusement exposées au tsunami numérique qui vient, qui est déjà là. Cette inquiétude se trouve d’ailleurs à la source même de L’encyclopédie de l’Agora et de son livre de 1999, Après l’homme… le cyborg?  Voici comment  il me décrit l’état d’esprit qui l’animait, lui ainsi qu’Hélène Laberge, sa compagne de toujours, et quelques amis qui les ont soutenus depuis le début du projet :

« Le premier défi que nous devions relever était le suivant: chaque fois qu’une nouvelle technologie est apparue, cinéma, radio, télévision, il s’est trouvé au Canada anglais des prophètes pour prédire la fin du fait français. Il s’agissait pour nous de proposer des mesures qui apporteraient un nouveau démenti aux futurologues orangistes. À bien des égards, la radio et la télévision avaient servi la cause du français. À quelles conditions en serait-il de même dans le cas de l’ordinateur et d’Internet? J’ai indiqué certaines de ces conditions dans mon livre  Après l’homme…le cyborg? Je craignais déjà le pire pour plusieurs raisons: le rejet du passé, la montée universelle du formalisme et par suite du système technicien, la puissance insidieuse du nouveau rouleau compresseur américain (s’appuyant depuis 1989 sur un projet explicite d'hégémonie par le Soft Power et le slogan Per Internet Unum), l’effritement du consensus national, l’éclatement ou l’affaiblissement des corps intermédiaires: familles, paroisses, syndicats… En résumé: l’individu ex-posé, posé seul devant le Monde, hors de tout contexte organique, de toute membrane protectrice. 

Oserons-nous seulement réfléchir au remède de cheval nécessaire pour inverser cette tendance ? »

 

Ce qui transparaît dans ce court bilan, c’est une réalisation animée par autre chose que le souci de s’inscrire dans l’innovation sociale. Cette création embrasse une dimension plus étendue que la fuite en avant. Il s’agit bien pour cette petite équipe de s’inscrire dans  « un contexte organique », celui de l’individu incarné dans une société, non pas en rupture avec son passé, son histoire, sa culture, mais en relation créatrice avec elle.

Comment seulement oser réfléchir…demande Jacques Dufresne? En  poursuivant l’aventure, pourrions-nous dire, mais il faudrait que la question du philosophe soit entendue et relayée.  J’entends la réplique des experts : soyez efficaces! Think big!

 

 

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De la bibliothèque virtuelle à la disparition réelle[13]

Le monde est un texte à plusieurs significations, et l'on passe d'une signification à une autre par un travail. Un travail où le corps a toujours part, comme lorsqu'on apprend l'alphabet d'une langue étrangère: cet alphabet doit rentrer dans la main à force de tracer des lettres. En dehors de cela, tout changement dans la manière de penser est illusoire.
Simone Weil

Un hôte sympathique vous introduit dans une pièce sombre qui se révèle être la bibliothèque d’Alberto Manguel, ou plutôt son simulacre: fausses étagères, faux livres, fausse pluie dans de fausses fenêtres. Vous prenez alors place. Une voix enregistrée, celle de Manguel, s’adresse aux visiteurs, fascinés ou perplexes. Il y est question de livres, d’un exemplaire de Maria Chapdelaine reçu en cadeau, de Borges ‒ on évoque le grand auteur argentin chaque fois qu’il est question de bibliothèques et d’imaginaire labyrinthique. On s’accoutume assez vite à cette mise en scène et, comme des enfants à La Ronde, on a hâte d’essayer le manège principal.

On vous dit enfin de prendre le casque de réalité virtuelle, cette espèce de lunette qui vous donne l’aspect d’une mouche géante, puis, effet de surprise et de mystère un brin convenu, l’hôte actionne une fausse porte secrète dissimulée dans une fausse étagère de la fausse bibliothèque – cette porte existe-t-elle pour vrai dans la vraie bibliothèque de Manguel? ‒ pour vous faire pénétrer cette fois dans une fausse forêt où se déroulera la vraie visite virtuelle. Vous vous assoyez à une vraie table qui ne sert à rien sinon à supporter une lampe de vraie bibliothèque, mais vous n’aurez jamais à utiliser cette table. Elle fait partie du décor, un décor inusité servant à mettre en scène un spectacle de la réalité virtuelle autour du livre, de la bibliothèque. Sans doute faudrait-il parler de mise en scène et de réalisation. C’est à Robert Lepage qu’on a fait appel pour l’occasion, réalisateur de cinéma, mais surtout metteur en scène reconnu mondialement pour son talent à créer des espaces imaginaires avec des moyens empruntés à diverses technologies. Les effets spéciaux qu’il produit, la technologie qu’il utilise sont d’ailleurs tellement présents dans ses pièces qu’on en vient à penser qu'ils sont le principal objet de la mise en scène.

Quoi qu’il en soit, dans cette salle de la bibliothèque où a lieu ce spectacle, de vrais gardiens sont là pour assurer votre sécurité, répondre à vos questions sur le fonctionnement du casque, si nécessaire. Cette présence est rassurante, car une fois plongé dans l’univers schizophrénique de la virtualité, qui sait ce qui peut arriver? Pas grand-chose, en fait. On nous avertit quand même que des malaises sont possibles, des étourdissements, nausées, mais que cela n’est jamais arrivé. C’est donc moins risqué qu’à La Ronde. L’effet de surprise passé, c’est aussi beaucoup moins excitant, du moins en ce qui touche au livre, à l’imaginaire et à la pensée. Beaucoup moins intéressant, quoique assez inquiétant. Pas sur le plan de l’expérience, mais sur celui des finalités de la virtualité.

Vous mettez le casque et ça démarre tout seul. La succession des séquences et le passage d’une bibliothèque à l’autre se contrôlent par les yeux. C’est une technologie qui promet, on n’a encore rien vu.

Il s’agit donc du simulacre d’une visite en une heure de dix bibliothèques dont certaines ont été incendiées, celle d’Alexandrie à une époque très lointaine et, plus près de nous, celle de Sarajevo. Parmi les désastres, il y a aussi la bibliothèque de Copenhague, sorte de tombeau refermé sur des livres qui, à force de ne pas être lus, sont devenus des livres morts, des dead books, nous dit le narrateur de la visite, Manguel lui-même. Dead books est beaucoup plus impressionnant que «livres morts». Pourquoi? Je ne sais pas, mais c’est comme ça. Aujourd’hui, outre ces dead books en souvenir d’une autre époque, la bibliothèque contient des documents numériques. Pourquoi pas des digital records?

La visite virtuelle ne présente pas que des bibliothèques détruites. On peut se faire une idée de la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris, de la bibliothèque fictive du capitaine Nemo, inventée par l’écrivain Jules Verne dans son célèbre roman, Vingt mille lieues sous les mers, de celle du Parlement d’Ottawa, de celle de Mexico, etc.

Manguel remarque une tendance dans l’univers du livre qui pourrait être inquiétante: la disparition des livres concrets, remplacés par des documents numériques. Il existe même aujourd’hui des bibliothèques constituées exclusivement de documents numériques, où les gens viennent brancher leur portable, se rencontrer, nouer des relations (virtuelles?). On se prend alors à comparer la destruction des livres par le feu avec celle par le numérique, le virtuel. En effet, dans la bibliothèque virtuelle, l’essentiel s’est obligatoirement absenté dans la virtualité des images de synthèse: l’expérience sensible du lecteur au livre et à la lecture. On peut bien sûr affirmer qu’à cette expérience sensible au livre s’est substituée l’expérience de la réalité virtuelle qui évoque le livre, mais cet objet semble appartenir à un monde disparaissant. Dans la réalité virtuelle, mon imaginaire n’est pas stimulé par les mots et leur agencement, mais par des images de synthèse, qui ne sont même plus des images réelles. Qu’est-ce qu’une image réelle? Une image dans laquelle subsiste encore du hasard, disait le cinéaste Jean-Marie Straub, dans laquelle quelque chose du dehors peut survenir en elle, qui ne dépend pas des machines, de la technique ni même du cinéaste, du photographe ou du peintre. Il y a surtout que la réalité virtuelle enferme l’individu en lui-même, mais en imitant l’ouverture infinie.

Entre la destruction par le feu et la destruction par le virtuel subsiste néanmoins une différence de taille: le feu visait explicitement, sans mystère, sans faux-semblant, la destruction du livre et, à travers elle, la destruction du savoir, de l’imaginaire, de la pensée, de la culture, d’une civilisation entière. Le virtuel vise peut-être la même chose, mais en affirmant le contraire.

L’expérience

Vous avez cette grosse lunette sur les yeux qui vous coupe du monde avec la promesse de vous ouvrir les portes d’une hyperréalité. Le livre et la bibliothèque, passeurs par excellence vers l’imaginaire et la pensée, servent de médiation idéale pour cette nouvelle technologie. Techniquement, l’image pixellisée n’offrant pas une haute définition, ce qu’on voit n’est pas très net. Sensation un peu décevante, car ce qu’on souhaite justement, c’est que le virtuel exalte la réalité, amplifie le détail de manière à le rendre spectaculaire. Rapidement cependant, la frustration est comblée par une impression saisissante de hauteur, une sensation de vertige. Dans un univers qui cherche à abolir le temps et la distance (illusion de proximité), on peut même avoir un sentiment de toute-puissance: être invisible à l’intérieur d’un espace-temps qui imite la vie, la présence d’autrui (on croit rencontrer des bibliothécaires, des gens qui font le ménage) n’est pas dénuée d’une étrange sensation de pouvoir. Imaginer cette même expérience quand la technique sera plus avancée donne encore plus le vertige. L’illusion sera dangereusement convaincante, à un point difficilement imaginable aujourd’hui.

Je reviens sur ce que j’écrivais plus haut: il me semble impossible de confondre cette expérience avec celle de l’imaginaire déclenché par la lecture, le jeu, la simple rêverie. Quand je lis, que j’écoute de la musique, qu’importe le support, analogique ou numérique (je laisse de côté la question de savoir, par exemple, si la musique est «meilleure» sur un support analogique ou numérique, vinyle, CD, fichiers numériques), que je regarde un film ou un tableau, que j’écoute une conversation, je reste en permanence en contact physique sinon avec l’objet, du moins avec mon environnement qui intervient, pour le meilleur et pour le pire, dans l’écoute ou le visionnement. Deux univers se rencontrent, qui créent de la friction et de la fiction, la distance et la réflexivité. C’est ainsi que je peux devenir le théâtre de mutations, d’altérations insoupçonnées. Mais cet imaginaire n’est jamais tout à fait coupé du monde réel. N’est-ce pas cette distance que tentent d’abolir les technologies en créant artificiellement l’intériorisation d’une réalité lointaine, d’un dépaysement? C’est la distance et le temps qu’on cherche à maîtriser, le voyage, l’aventure du temps perdu, ou passé, à se déplacer. N’est-ce pas ainsi qu’on parvient à enfermer une conscience en elle-même, livrée à des sensations commandées par des machines?

Dans ses travaux sur la disparition du réel, sur l’obsession de l’idéologie du progrès pour un monde sans ombres et transparent à lui-même, Jean Baudrillard notait la différence sensible qui existe entre ce qu’il appelait le «voyage de l’âme» et «l’ubiquité virtuelle»:

«La différence (radicale) entre l’ubiquité virtuelle et l’anamorphose des transmigrations successives, c’est que, dans l’espace du Virtuel, c’est nous qui changeons de lieu, qui passons techniquement d’un lieu à l’autre, tandis que, dans l’espace poétique, ou dans la grande mythologie, ce sont les lieux, ce sont les dieux qui se métamorphosent en nous – et nous sommes le théâtre de cette métamorphose, le lieu privilégié où les forces se croisent et où ils nous habitent tous, un par un, dans telle ou telle autre vie, à un moment ou à un autre[14]

Dans la virtualité, n’est-ce pas la relation sensible au monde que nous perdons? La réalité virtuelle se donne comme une évidence, comme venant de soi. C’est le retour à la petite enfance: le monde et mon désir ne font qu’un. La pornographie (la sexualité sans corps physique ou émotif) a un bel avenir devant elle, c’est certain. Mais la littérature, le cinéma, la peinture, les voyages ‒ plutôt que le tourisme ‒, les sentiments comme l’hésitation, l’ambiguïté, l’incertitude, bref, tout ce qui fait l’humanité? Qu’arrive-t-il de ce que je suis, de ma tendance naturelle, quoique problématique, à avoir besoin d’autrui, d’une réalité autre que la mienne? Puis-je encore me dépayser, me déprendre de moi-même et y revenir, transformé? Le virtuel, à force de vouloir maîtriser le temps et l’espace, pourrait bien tourner au cauchemar numérique, sans possibilité de réveil.

La disparition

Dans le documentaire de Serge Cardinal sur l’histoire de la bibliothèque, La bibliothèque entre deux feux, réalisé pour célébrer l’ouverture de la Grande Bibliothèque, le philosophe Raymond Klibansky (1905-2005), notamment professeur à l’Université McGill, empruntait à Bernard de Chartres, philosophe du XIIe siècle, une métaphore pour illustrer notre rapport aux grands auteurs du passé: «Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants.» Tel serait le rôle des bibliothèques: nous fournir une échelle pour grimper sur les épaules des géants. Le spectacle de la virtualité inverserait-il cette proposition? Avec le virtuel, les nains que nous sommes, en regard de l’histoire de la pensée, ne risquent-ils pas de se prendre pour des géants tout-puissants, intouchables, dans un univers que viole la technologie du virtuel, en faisant disparaître le corps, en tuant l’imaginaire et la pensée dans l’œuf?

C’est une question que je pose, une inquiétude que j’ai. Ce n’est évidemment pas l’intention de Robert Lepage, ni d’Alberto Manguel, qui affirmait dans sa conférence à la BAnQ: «Mort à nos ennemis! En d’autres termes, morts aux ennemis de toutes les bibliothèques: à l’eau et au feu, au vol et au vandalisme, aux réductions budgétaires et à la navrante bêtise de la bureaucratie. Mort, comme aurait dit ma grand-mère, à eux [15]tous[16]!» Ces déclarations de guerre contre le nihilisme peuvent toujours nous rassurer sur les intentions de Manguel et de Lepage, mais elles ne me rassurent pas du tout sur ce que deviendront les bibliothèques à l’ère du numérique, du virtuel et de l’intelligence artificielle. Les sonneurs d’alerte les mieux informés se font d’ailleurs de plus en plus véhéments: l’édition numérique nuit aux bibliothèques universitaires, parce qu’elle favorise les plus grands éditeurs scientifiques, qui ont beau jeu d’augmenter le prix de leurs revues. Des administrateurs parlent même d’arnaque. On dira que ce n’est pas la technologie qui est en cause, mais le business et l’institution universitaire qui se laisse coloniser par lui. La vérité est que l’un ne va pas sans l’autre.

Après avoir assisté à la visite virtuelle, j’ai voulu revoir le film de Serge Cardinal. Je me suis donc rendu au quatrième étage de la BAnQ pour aller chercher le DVD, bien répertorié dans le catalogue électronique de la bibliothèque et marqué comme disponible. Le film, hélas, n’était pas sur les étagères. Je me suis dit que je n’avais pas de chance, que le film de[17]vait circuler à l’intérieur de la bibliothèque. J’ai quand même consulté les bibliothécaires: les deux copies sont restées introuvables. Heureusement, on peut voir le film de Cardinal sur le Web. Il s’agit probablement d’un malencontreux hasard, le document sera retrouvé bientôt, surtout, comme le faisait remarquer un des bibliothécaires, qu’il s’agit d’un document sur la Grande Bibliothèque. Quelle ironie qu’il soit disparu, mais qu’il soit accessible sur le Web!

Espérons que cette disparition d’un film bien réel de la bibliothèque réelle ne soit pas un mauvais présage. Surtout que l’ex-directrice de l’institution, Mme Christiane Barbe, a déclaré, lors de sa nomination à la tête de la BAnQ, vouloir accélérer le passage de la Grande Bibliothèque au numérique, afin de «faire éclater ses murs» (Le Devoir, 19 novembre 2014).

La formule («faire éclater les murs») est à la mode, parfaitement adaptée à la technologie dont on parle, et semble toujours vouloir signifier audace, ouverture, élargissement des horizons, accessibilité au plus grand nombre. Ne s’agit-il encore que d’une ruse des mots, de la propagande? Le langage, dans sa polysémie, sa poésie aléatoire, comporte encore des significations révélatrices. Mais ne nous faisons pas d’illusions: cette technologie virtuelle appartient très exactement à la logique technicienne, à l’idéologie qui préside aux réductions budgétaires et à la navrante bêtise bureaucratique évoquée par Manguel. Il n’est pas du tout impossible qu’un jour, tout ce virtuel, et ce qui est son support naturel, la Toile, se referment sur nous. Nous serons alors pris au piège comme les mouches – le casque virtuel nous en donne déjà l’allure – que nous serons réellement devenues. Si ce n’est pas déjà le cas.

 

Gilles McMillan

 


[1] On sait aujourd'hui que c'est Mme Marie Grégoire qui a été nommée à la direction de BAnQ, nomination douteuse, car Mme Grégoire, spécialisée en communication et en marketing politique, n'a jamais manifesté, à ma connaissance, le moindre intérêt pour le livre, les archives, la culture et leur diffusion par le biais d'une institution de l'envergure de BAnQ. Elle ne détient non plus aucune compétence, qualification ou expérience pour défendre les objectifs d'une telle institution culturelle - mais quels sont ces objectifs au juste? Sans surprise, et c'est tant mieux, cette nomination soulève de l'opposition. Hélas celle-ci, qui s'exprime notamment par une pétition en ligne, se fait au nom de la défense d'une ''culture du numérique" telle que je la présente dans ce texte et telle qu'elle est défendue par ceux que j'appelle les "managers du numérique". Or, "culture du numérique" est une contradiction dans les termes. Le numérique est une technologie relevant du système technicien qui impose ses propres règles et qui tend à inféoder le monde, dont la culture, à ses propres critères, dont son développement sans limites, sa volonté hégémonique de pouvoir et de puissance.                                                                                    

[2] https://www.ledevoir.com/culture/609381/banq-des-defis-technos-immenses

[3] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1796366/jean-louis-roy-quitte-banq

[4] Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.

[5] George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, préface de Jean-Jacques Rosat, Agone 2008, p.66.

[6] Pour un survol de la biographie intellectuelle de deux penseurs majeurs du XXe siècle sur l’homme et la technique : « Günther Anders et Hannah Arendt » qu’on trouve sur le site de Pièces et main d’œuvre, « Notre bibliothèque verte », http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1432

[7] Ivan Illich, « Hommage d’Ivan Illich à Jacques Ellul (1993) » dans La perte des sens, Fayard, 2004.

[8] Dostoïevski, L’idiot, traduit du russe par André Markowicz, vol. 2, Babel, p. 102.

[9] Ibidem, p. 371,

[10] À la une du Devoir, 2 juillet, 2021, « Les déficits plombent le virage numérique de BAnQ ». Je retiens cette remarque laconique de Guy Berthiaume, bibliothécaire et archiviste du Canada émérite, ex-président de BAnQ : «  À part Amazon et Google, personne n’a les moyens financiers de tenir le rythme des avancées technologiques, estime l’historien et archiviste. Ni BAC, ni la Library of Congress aux États-Unis. »

[11] Considérations morales, Rivages poche, 1996 (1971), p. 71-72.

[12] http://agora.qc.ca/documents/apres-lhomme-le-cyborg

[13] Les circonstances présentées plus haut m’incitent aujourd’hui à ressortir ce texte que j’ai publié dans Mauvaise foi. Essai sur la religion du Progrès, Somme toute, 2018.  Il y est encore question du livre, de la réalité virtuelle et même de BAnQ. Il y est encore question de disparition, de la virtualisation progressive du monde.

[14]Jean Baudrillard, Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du mal, 2004.

[15]

[16] « La bibliothèque, la nuit », conférence tenue le 27 octobre 2015, auditorium de la Grande Bibliothèque.

 

 

 

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Chroniques de la deuxième vague

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L’auteur de ce texte, étudiant universitaire qui a suivi l’entièreté de sa session en ligne, nous livre quelques réflexions des dernières semaines sur des phénomènes de l’actualité. Des débats sur la censure et sur le dogmatisme universitaire, il apporte ses réflexions en appel à la liberté d’expression. Sur le confinement, il questionne la pertinence des mesures prises par le gouvernement et leurs effets psychologiques sur la population.

7 septembre 2020
Deux conceptions de la diversité

Le 1er septembre dernier, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) annonçait que son prochain congrès annuel aura comme thème « Les invisibles et les inaudibles de la philosophie ». On y affirme, entre autres, que « les personnes issues de groupes sous-représentés en philosophie sont spécialement invitées à présenter une proposition. » Entendons par-là tout ce qui ne relève pas du terrifiant homme blanc hérérosexuel. La SPQ entre ainsi de plain-pied dans les idéologies de gauche à la mode chez les élites branchées. Si nous nous permettons de relever cette nouvelle destinée à l’origine à un petit nombre de personnes, c’est qu’elle participe à une tendance lourde qui touche l’ensemble de notre collectivité.

Le commun des mortels l’aura remarqué, la plupart des intellectuels, au Québec, sont totalement déconnectés du reste de la population. À longueur de journée, ils rédigent des articles, des thèses, des mémoires et des essais qui encensent le discours victimaire du néo-féminisme, de l’antiracisme, de la théorie queer et de tout ce qui relève de l’argutie progressiste diversitaire. Il s’agit toujours de valoriser l’égalité, la reconnaissance, la dignité. La diversité devient le fin mot à tout propos, à tout objectif et tout idéal.

Cela dit, la conception de la diversité que profèrent nos intellectuels s’incarne dans une promotion de la pluralité des caractéristiques physiques. Cela signifie qu’il nous faut plus de femmes, de transgenres, de Noirs, de musulmans. Mais au fond, ces personnes, si diverses soient-elles à première vue, le sont-elles sur le plan des idées?

Et c’est là qu’une deuxième conception de la diversité s’impose à nous : celle des opinions. Ceux qui en portent l’étendard n’ont pas comme priorité de souligner les différences physiques ou biologiques entre les individus, mais bien au contraire de les mettre de côté, afin de mieux mettre de l’avant le panorama des différents points de vue. Ainsi, les tenants d’une telle approche de la diversité ont comme souhait de voir les grandes institutions universitaires, collégiales et médiatiques devenir des lieux de rencontre entre partisans de différentes doctrines et visions du monde.

Actuellement, cette diversité d’opinions est en mauvaise posture. Dans les médias, un double-standard est appliqué aux événements de l’actualité. Ainsi, la violence d’extrême-gauche sera minimisée, les cafouillages d’un gouvernement libéral seront plus ou moins tolérés, et l’inverse sera vrai pour tout ce qui se déroule à droite. Dans les cégeps et les universités, rares sont les professeurs qui suivent encore leur devoir de réserve. Leur salle de classe devient, trop souvent pour eux, l’occasion de propager leurs convictions en les présentant comme des vérités scientifiques. Nul besoin d’ajouter que ces idéologies sont celles du postmodernisme, qui remet en question tout repère culturel fondamental et qui prend en grippe ce que le sens commun prend pour des évidences. Un nouvel étudiant apprendra ainsi qu’il n’y pas d’homme et de femme, que l’identité nationale est un leurre et que ses compatriotes sont de dangereux xénophobes.

Les véritables « voix inaudibles » de la pensée en général, ce sont bien évidemment les éléments qui pensent à droite. Honnis soit ce conservateur pestilentiel et ce nationaliste qui souffle sur les braises! C’est ainsi qu’une gauche tellement imbue d’elle-même ne pense plus la possibilité même d’un adversaire légitime. Ce dernier est calomnié de toutes les manières, et aucun écart ne lui sera pardonné. Le grand paradoxe de nos diversitaires, c’est que leur pensée hégémonique écarte d’emblée toute diversité réelle d’opinions. Cela dit, les porteurs d’une diversité idéologique sont nombreux et ont de moins en moins peur. Ils n’auraient jamais dû l’être, mais il vaut mieux tard que jamais. Les prochaines années à venir verront donc ces deux conceptions de la diversité se poser en contradiction perpétuelle. Cette lutte n’a pas qu’une importance dans les cercles universitaires : elle touche aux conditions mêmes du débat public et aux fondements de la démocratie.

16 octobre 2020
L’homme coqueron

« Hide in your shell » chantait Supertramp dans les années 1970. Le groupe de rock britannique faisait référence à ces moments dans une vie où un homme se retrouve seul, méfiant du monde extérieur, doutant de lui-même, sombrant dans ses obscurités intérieures. Bref, quand le vaisseau d’or frappe le grand écueil. Une cinquantaine d’années plus tard, nous nous retrouvons forcés à nous recroqueviller dans nos coquerons. La fermeture des moindres lieux de sortie nous confine à un nouvel ermitage, qui suscite le ras-le-bol chez toute personne sensée. Le consensus collectif qui appuyait le gouvernement au printemps dernier est maintenant fissuré de part en part. Le commun des mortels n’est pas fou : il s’informe, se compare aux autres pays, évalue les incohérences de ses gouvernants. La sympathie n’est plus la même, la suspicion s’éveille, et à juste titre.

Si la circulation d’idées conspirationnistes n’a rien de salutaire, l’exercice d’un esprit critique à l’égard de la raison sanitaire ne peut qu’être le bienvenu pour pousser nos élus à agir avec prudence. Car disons-le : il n’est pas normal, pour l’homme, d’éviter toute moindre interaction et de voir tous ses lieux d’échange être bannis par les autorités. Ce ne sont pas des sorties au cinéma ou dans un bar qui respecte les consignes qui déclenchent les éclosions. Non plus des restaurants, des cafés ou des salles de spectacle. Non seulement les risques de contamination sont-ils minimes dans ces lieux, mais leur subsistance permettait à l’homme de s’évader pour un moment, de rendre son année moins morose.

On ne saurait sous-estimer l’importance de notre vie sociale. Il ne suffit pas de mener une campagne de promotion sur la santé mentale pour compenser les effets pervers du reconfinement. Rien ne peut se substituer à la richesse infinie d’un visage en chair et en os. On apprenait récemment que les jeunes vivaient mal cette pandémie, que plusieurs problèmes de santé publique sont en augmentation. Si on souhaitait encore plus engorger les hôpitaux, nous avons décidément pris la bonne décision. Et ne pensons même pas à toutes ces personnes qui resteront marquées pour longtemps, peut-être en y gardant des séquelles à jamais.

Pour peu qu’on soit de bonne foi, on comprend que les dirigeants agissent toujours dans des situations inédites, emplis d’incertitudes. Leur quantité d’information est limitée, ils ne peuvent prédire l’avenir et subissent des pressions de part et d’autre. Quand on gouverne et qu’on constate des catastrophes comme celles qui se sont déroulées dans nos CHSLD, les morts peuvent commencer à habiter nos consciences. L’homme politique est-il responsable de chaque erreur dans le réseau de la santé? Non, bien sûr. Mais il sait qu’il peut prévenir des drames potentiels. Au risque, toutefois, d’aller trop loin et d’être nuisible dans son action. C’est ce qui est en train de se produire.

En attendant l’administration d’un vaccin, nous aurions intérêt à tout faire pour mener une vie normale, car l’homme coqueron n’est pas heureux : il doit éclore en partant à la rencontre de l’autre. La socialité n’est pas qu’une annexe à notre existence, bien au contraire, elle y est au cœur même. Nous sommes des animaux sociaux, seuls les fous et les génies sont en mesure de se retrancher de la société. Par la réduction de nos interactions, nous voilà diminués aux fondements mêmes de notre être. Nous devons penser cette crise dans la globalité des problèmes qu’elle crée, et non s’attarder uniquement sur le virus. La lutte contre la covid ne doit pas devenir une victoire à la Pyrrhus.

21 octobre 2020
En finir avec le dogmatisme universitaire

 

À défaut de connaître un mois d’octobre agréable pour sortir, l’actualité nous offre cet automne une importante discussion sur le sujet de la liberté d’expression au Québec. Comme tout le monde le sait, une situation absurde s’est produite à l’Université d’Ottawa, où une professeure fut suspendue pour le simple emploi du mot « nègre », dans un contexte pédagogique. L’affaire n’a en soi rien d’étonnant pour quiconque surveille l’évolution de la liberté académique depuis les dernières années. En 2004, l’écrivain Jean Sévillia nous parlait déjà de « terrorisme intellectuel », phénomène qu’il remontait à plusieurs décennies en arrière. Il y a un an, le sociologue Mathieu Bock-Côté dénonçait cet « empire du politiquement correct » qui affermit son pouvoir d’année en année. En septembre dernier, c’est Rémi Quirion, le Scientifique en chef du Québec, qui sortait un rapport faisant mention de ce problème.

Mais ce qui fait de cette polémique un véritable tournant, c’est le réveil d’une bonne partie d’intellectuels et de journalistes de gauche sur la question. En janvier dernier, moi-même et une soixantaine d’étudiants de partout au Québec signions un manifeste dans les pages du Devoir pour dénoncer ce dogmatisme universitaire qui impose une chape de plomb dans les établissements postsecondaires. Il s’agissait de critiquer ces idéologies mortifères qui bannissent des points de vue et des mots du débat public, jugés « racistes », « sexistes » ou encore « islamophobes ». Beaucoup de gens ont ri de nous, nous prenant pour des excités qui s’époumonent pour un rien. Les mêmes qui nous tournaient en dérision signent aujourd’hui des tribunes pour défendre la professeure Verushka Lieutenant-Duval. Soudainement, c’est aujourd’hui qu’on découvre un problème décrié depuis longtemps. Heureusement, il n’est pas trop tard pour agir.

Une fois le problème reconnu, il nous faut faire la lumière sur ce qui se passe dans nos écoles. Cela requiert de nos dirigeants de lancer une commission d’enquête publique sur la question et d’étudier en profondeur le noyautage des lieux de pouvoir des départements de sciences humaines, d’art, de droit. Le refus du gouvernement du Québec de mettre en place une telle commission est une erreur qui doit être corrigée. La conjoncture est grave et exige un éclaircissement exhaustif pour protéger la liberté d’expression des étudiants et des professeurs. De plus, cela serait une occasion pour le Québec de figurer comme un précurseur en Occident dans la lutte contre les ennemis de la pluralité intellectuelle.

Il faut aussi impérativement que nos élus mettent en place des dispositions législatives qui obligeront les cégeps et les universités à garantir la liberté d’expression sur les campus, à défaut de quoi le financement gouvernemental se verra coupé. Ce sont là des idées qui ont déjà été promues par les conservateurs canadiens ainsi que par le nouveau chef du Parti Québécois. Elles doivent aller de l’avant.

Nous ne pouvons pas compter sur les recteurs d’universités pour nous aider. Le cas du recteur Jacques Frémont, de l’Université d’Ottawa, en est un exemple flagrant, lui qui voit la liberté d’expression comme énième preuve de racisme systémique. Daniel Jutras, le nouveau recteur de l’UdeM, est aussi laxiste sur la question, évoquant ces mots qui « portent parfois le poids du racisme, du sexisme ou de la discrimination systémiques, encore présents dans nos institutions », au lieu de dénoncer fermement une censure inacceptable. Nous ne pouvons nous tourner que vers nos autorités politiques pour réaffirmer la liberté d’expression sur les campus. Il est maintenant temps que les choses changent : il en va de l’avenir de la démocratie.



6 novembre 2020
La faillite de l’État thérapeutique

Avouons-le : le mois de novembre n’a pas de quoi se marrer. L’auteur de ces lignes n’est pas un plaintif notoire des fluctuations saisonnières, mais il ne peut s’empêcher de relever la morosité ambiante qui sévit à l’heure actuelle. Pour la communauté étudiante québécoise, la déprime s’installe et les cris de détresse effusent de partout. Les cours en ligne ne sont pas l’Éden tant louangé par les institutions et les innovateurs pédagogistes. Les bogues se multiplient, trop de professeurs brillent par leur absence, les formules sont parfois carrément délétères. On pense à cette absurdité des cours préenregistrés, ou encore à ces enseignants qui donnent exclusivement des textes à lire, sans séance. La session d’hiver continuera sur cette lancée en se faisant à distance, et les administrations universitaires n’ont encore fourni aucune information concernant la suite des choses.

Dès le départ, l’idée des cours en ligne était démissionnaire et montrait, une fois de plus, l’absence de considération de la part des recteurs et des bureaucrates d’universités pour la jeunesse qui fréquente leurs établissements. Ces responsables n’ont jamais demandé l’avis à leurs étudiants – seulement après coup, histoire de donner l’impression d’être à l’écoute. Après tout, cette jeunesse écolo allait bien être contente de réduire les transports, d’autant plus que les administrations faisaient des économies considérables par l’inoccupation des locaux. On réduisait par ailleurs les éclosions au risque zéro, ce qui permettait de garder intact la réputation institutionnelle. En vérité, les recteurs et leurs sbires avaient bien conscience qu’ils condamnaient la jeunesse à sombrer dans la tourmente, mais c’était là le dernier de leur souci. Qu’est-ce qui pèse le plus entre une place au classement QS et quelques milliers d’étudiants passifs?

Face à la vague de problèmes psychologiques qui s’abat sur un Québec reconfiné, le gouvernement de François Legault a décidé d’injecter de l’argent dans la santé mentale. C’est là un réflexe typique de l’État thérapeutique dans lequel nous vivons depuis un bon bout de temps. Nous pensons pouvoir régler tous nos problèmes en mettant plus de sous dans nos programmes, en suivant la bonne grille d’analyse marxiste qui comprend l’injustice que comme résultat d’une mauvaise répartition des richesses. En vérité, les phénomènes humains ne sont jamais le fruit que d’une bonne ou calamiteuse gestion du portefeuille étatique. Des réalités sociologiques bien établies et des décisions effectuées dans les lieux de pouvoir jouent un rôle bien plus important.

Si l’accablement et l’angoisse s’installent présentement dans la jeunesse, c’est pour de multiples raisons, auxquelles les solutions existent. D’abord, les cours en ligne sont une option à rejeter pour l’avenir. L’homme a besoin d’interagir avec son professeur, ses camarades, et de faire de nouvelles rencontres. Il doit rire, raconter des anecdotes, partager des idées. Par les écrans, ces moments essentiels de l’existence sont suspendus. On ne saurait les considérer comme secondaires et anodins : ensemble, ils constituent la vie sociale, nécessaire à l’épanouissement personnel. De plus, nous savons que le fait de rester devant un écran trop longtemps est néfaste pour l’humeur. En allant en classe, nous prenons congé de notre folie des écrans et nous rencontrons la richesse infinie du visage d’autrui.

Ensuite, puisque les cours à distance demeureront malheureusement pour l’hiver, il faudra impérativement que les enseignants consultent mieux leurs étudiants. Ils doivent leur soumettre des questionnaires pour connaître les formules de cours qu’ils préfèrent. On découvrira assez rapidement que les cours préenregistrés ne font le bonheur de personne et qu’il faudra les interdire, tout comme les autres méthodes aussi déplorables. Les enseignants ont aussi le devoir d’interroger leurs étudiants sur leur état psychologique, et de leur rappeler qu’ils peuvent se confier en tout temps auprès d’eux.

Il n’y a pas que les thérapeutes qui font de la thérapeutique : en vérité, ce ne sont surtout pas eux qui guérissent et soutiennent les personnes. Ce qui sert de pilier dans la vie d’un homme, ce sont ses lieux de refuge, comme sa famille, ses amis, sa tendre moitié. Ces gens qui l’environnent sont ses réels médicaments. Or, s’il se trouve amputé de la possibilité de prendre contact avec eux, et plus encore, d’élargir son cercle social, il finit par périr.

Nous nous en rendons compte de plus en plus : dans le reconfinement actuel (puisque c’en est un) exagère un brin. Dire cela n’est pas encourager un quelconque mouvement anti-masque. Le gouvernement du Québec ferme des lieux où les éclosions sont soit peu probables, soit quasi impossibles. Des mesures pertinentes et équilibrées exigeraient des seules personnes à risque, soient les 70 ans et plus, de respecter des consignes plus strictes. Les plus jeunes ne devraient pas avoir à éviter tout contact comme si leur vie en dépendait, puisque ce n’est tout simplement pas le cas, à quelques exceptions près. De même, les établissements postsecondaires n’ont pas à imposer des cours à distance qui font plus de tort que de bien. En enjoignant la population à suivre les consignes sanitaires élémentaires tout en donnant les moyens de mener une vie sociale, nos gouvernements peuvent combattre ce virus tout en évitant à toute une collectivité et une génération une année de chagrin pandémique.

 

 

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Deux professeurs

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Fraîchement diplômé de l’Université de Montréal, l’auteur rend hommage à deux professeurs d’exception qui ont marqué son parcours : Jean Grondin et André-J. Bélanger, des hommes qui, chacun à sa façon, prodiguent un enseignement de qualité, loin du wokisme et du laxisme ambiant. Inspiré par ces deux modèles, l’auteur prône le retour d’une école exigeante où le professeur incarne une aspiration au savoir. Au temps du dogmatisme universitaire, il y a donc encore place pour l’espoir.

En cheminant dans les études supérieures, on a de temps à autre le bonheur d’avoir des professeurs d’exception. Ils refusent de se soumettre au nivellement par le bas et tiennent fermement à l’apprentissage réel des étudiants. Surtout, ils n’abdiquent pas devant le dogmatisme universitaire en place, qui voudrait les voir faire l’apologie de la sainte Révélation progressiste dans toutes leurs classes. Cela ne fait pas forcément d’eux des conservaters ou des nationalistes, mais ils savent maintenir l’ouverture au dialogue propre à la pensée. Ces hommes sont parmi les derniers des Mohicans : ils appartiennent à une espèce en voie de disparition au sein de l’université, laquelle  cède de plus en plus la place aux nouveaux curés du wokisme et aux militants fanatisés de la cancel culture. Au cours de mes études en vue du baccalauréat en science politique et philosophie, de 2018 à 2021 à l’Université de Montréal, j’ai eu la chance de rencontrer quelques professeurs de ce type. J’en présente deux, qui ont particulièrement marqué mon parcours.

Jean Grondin

Le premier est Jean Grondin, sans conteste le meilleur professeur du département de philosophie. Notons d’abord qu’il fut l’étudiant de Hans-Georg Gadamer, celui qui fonda l’herméneutique philosophique par son ouvrage célèbre Vérité et méthode (1960). Grondin, de son côté, compte à son actif plus d’une vingtaine de livres parus dans des maisons d’édition prestigieuses et dans diverses langues, lui qui a notamment étudié en Allemagne à l’Université de Tübingen. Ses recherches portent surtout sur l’herméneutique (ou l’art de l’interprétation) et la métaphysique.  Sa contribution à l’avancement de la recherche en philosophie lui a valu divers prix soulignant la pertinence de ses travaux. J’ai eu la chance de suivre avec lui trois cours fondamentaux qui touchaient à la métaphysique, à la Critique de la raison pure et à la pensée de Gadamer. Chaque séance avec M. Grondin est un événement. Dans un de ces cours, il manquait régulièrement de chaises dans la classe tellement il attirait d’assoiffés de savoir de tous les âges et de tous les horizons. Car un cours avec Jean Grondin n’est pas simplement une lecture d’un powerpoint ou un bourrage de crâne désincarné. Au contraire, M. Grondin est un homme de théâtre, au bon sens du terme : par sa gestuelle énergique, il incarne sa fonction à tout moment, il nous plonge dans les époques et dans les cheminements de la pensée. Ses yeux perçants captent le regard de chaque étudiant, sa voix sait varier les tons, son débit est toujours bien ajusté à chaque moment du cours. Jean Grondin est aussi un homme doté d’un excellent sens de l’humour, qu’il sait manier à la perfection pour en faire le sel de son enseignement.  

Il nous parle du poème de Parménide en nous faisant saisir l’importance de ce texte fondamental, il passe par Aristote et Plotin en nous montrant le caractère crucial de leur pensée pour notre civilisation. Dans le cas  de la Critique de la raison pure, il sait parcourir une œuvre ardue et l’expliciter avec brio pour la rendre accessible et passionnante. Et quand il enseignait, au cours de la pandémie, la philosophie de Gadamer, son ancien maître, il la transmettait avec toute sa fougue malgré la distance des cours en ligne. Jamais, par ailleurs, n’a-t-on vu cet homme habillé autrement qu’en complet, ce qui change des t-shirts anarchistes d’enseignants au collégial ou des chandails Disney World de profs au secondaire. Avec Jean Grondin, on sait qu’on se retrouve exactement dans ce que l’école devrait être : un lieu d’aspiration au savoir et d’élévation de l’être. Au risque de paraître pompeux – surtout dans un Québec qui aspire continuellement à la moyenneté – que c’est en cela et en cela seulement que consiste l’éducation.

Toute autre conception conduit au désastre de l’illettrisme généralisé et à la conversion des écoles en lieux d’endoctrinement. À notre époque où l’école est ouverte à l’ensemble de la population, celle-ci a vite dégringolé dans une atmosphère générale de laxisme et d’abandon de l’idéal de transmission. Au milieu des décombres, on trouve encore un Jean Grondin pour nous rappeler un temps révolu où être professeur signifiait quelque chose : soit détenir un statut de maître qui a pour tâche d’être un maillon dans la grande chaîne des générations.

André-J. Bélanger

Le sociologue André-J. Bélanger donnait à l’hiver 2020 un cours sur les théories politiques empiriques qui n’était pas comme les autres., Ce professeur est le créateur de mon programme, soit le baccalauréat bidisciplinaire en science politique et philosophie. Dans ce cheminement, à chaque année, un cours obligatoire est réservé aux membres du programme. Il s’agit d’un cercle de lectures qui porte sur des textes classiques, notamment de Machiavel, Aristote, Marx, Arendt, Weber. Ce regroupement annuel a comme effet de créer un esprit de groupe et de solidarité entre les membres du programme, de différentes générations. Lorsque je voyais M. Bélanger, il était fier, avec raison, des conséquences heureuses de cette idée qu’il avait eu une vingtaine d’années plus tôt. Le parcours intellectuel de cet homme est marqué par des travaux importants sur la société québécoise. Sa thèse de doctorat, qui porte sur l’apolitisme des idéologies québécoises, est encore lue, citée et discutée par les chercheurs. Une autre parution, Ruptures et constantes, figure aussi parmi les titres des classiques des sciences sociales de la bibliothèque numérique de l’UQAC.

Étudier auprès de M. Bélanger fut un privilège. Ce professeur prend ses étudiants (ou « les » étudiants, préférerait-il que je dise) au sérieux. Comme il aime à le répéter, il cherche à former des personnes accomplies, de véritables professionnels, et non simplement des élèves qui travaillent toujours dans une démarche scolaire. Il n’y avait pas beaucoup de séances : nous nous voyions une fois aux trois semaines en cours, et entre celles-ci, il fallait à chaque fois faire une recherche importante pour remettre un travail digne de ce nom. Les sujets abordés touchaient à des débats d’actualité, comme le sens de la communauté, la manière d’expliquer le fonctionnement des institutions et les théories sur les mécanismes sociaux. Le cours existait seulement pour discuter du résultat des recherches de tout un chacun, où le professeur mettait à profit son bagage de connaissances pour enrichir l’échange. M. Bélanger est un homme curieux de ce que chacun peut apporter à la discussion et son regard nous montre des attentes élevées à notre égard. Il prend le temps d’écouter et d’essayer de comprendre l’argumentation de l’autre.

Il a le souci de la justesse de l’argument : à titre d’exemple, je me souviens d’un moment où un étudiant qualifiait l’un de mes propos de « réactionnaire ». Avant que je puisse répondre, André-J. Bélanger avait demandé à ce confrère ce qu’il entendait par ce mot, à quoi ce dernier répondit par ce qu’il considérait comme un synonyme : un conservateur. Et le professeur de répliquer, à ma grande joie, que ces deux mots relèvent des traditions de pensée complètement différentes. Combien de professeurs en science politique prennent-ils la peine de faire la même distinction? Un étudiant passe ses années baccalauréat à apprendre à confondre ces termes en y ajoutant d’autres expressions comme « extrême-droite », « populisme » et « trumpiste » comme si toutes ces catégories politiques repoussoirs désignaient les mêmes réalités. André-J. Bélanger, sans s’identifier à mon camp politique, avait l’honnêteté de désigner son adversaire sans faire dans l’excès ni la caricature.

Le format du cours, on l’aura compris, est bien différent du cours magistral. M. Bélanger est d’avis qu’à l’université, il faut en finir avec l’enseigement magistral pour emprunter la formule du cercle de lecture,  comme il le fait. À titre personnel, si je vois des avantages à ce format pour apprendre à l’étudiant à faire ses propres recherches et à développer une véritable méthode de travail, en plus de l’initier à la discussion entre les pairs, je ne peux m’empêcher de tenir fermement au cours magistral. C’est en effet par la formule classique du cours que le professeur transmet ses connaissances et réussit à susciter l’emballement chez l’étudiant. Par ailleurs, dans un cercle de lecture, le cours peut vite tourner au cours magistral, tout simplement en raison du fait que les étudiants sont des débutants à qui il manque des notions de base pour mener à bien la discussion. L’étudiant est en quête de savoir : il n’a pas encore beaucoup de connaissances à partager avec ses collègues, d’autant plus qu’il vient précisément à l’école parce qu’il cherche à bénéficier du savoir provenant d’authentiques érudits, et non d’élèves au commencement de leur parcours.

En dehors de ces considérations, M. Bélanger est un homme avec qui il est formidable de parler dans son bureau. J’y allais presque chaque semaine lorsque je recevais ma copie corrigée et nous discutions brièvement des erreurs commises pour vite nous tourner vers les grands débats de notre temps. Ce qui se passait là relevait à chaque fois du conflit civilisé, de plus en plus rare à l’heure de l’inquisition woke. Nos visions du Québec, de la civilisation et du monde entraient très souvent en contradiction, ce qui ne nous empêchait pas d’écouter attentivement les arguments de l’autre et à chercher à y répondre avec la plus grande sincérité. C’est qu’André-J. Bélanger vient d’un autre monde : celui-là où la culture démocratique était encore assez forte pour entretenir le désaccord sans passer aux insultes et au lynchage, ni en ayant la prétention de chercher à tout prix un consensus entre les différentes parties.

Il entretient de bons liens avec ses étudiants en dehors des classes; ils reviennent parfois le voir après avoir complété leur baccalauréat et poursuivi leurs études ailleurs. Cela dit, il ne faut pas croire que M. Bélanger tombe dans le piège de devenir un prof « ami » avec ses étudiants, car ce n’est pas du tout de cela dont il s’agit. Il ne fait pas l’erreur de plaider pour le tutoiement généralisé et le langage avachi pour se donner des airs « cool ». M. Bélanger demeure l’homme qu’il est, à la fois éloquent, cultivé, brillant et exigeant. Son amour pour la France nous rappelle continuellement à quelle source le Québec peut puiser pour s’élever. On ne pourrait d’ailleurs passer outre son immense générosité et son engouement authentique pour les étudiants passionnés. Lui non plus, il ne s’habille pas en touriste ou en campeur. Il incarne non pas une révolte face au politiquement correct, mais très certainement une résistance devant la fermeture d’esprit et les pensées toutes faites. Surtout, il dégage une simplicité et une joie de vivre qui fait de lui un homme toujours agréable à côtoyer.

Ces deux professeurs que sont Jean Grondin et André-J. Bélanger sont des hommes d’exception. Après eux, je n’espère pas l’avènement d’une relève du même calibre au sein de l’université avant un bon bout de temps. Cette institution n’est plus faite pour des professeurs de leur qualité, elle recherche maintenant des personnes qui entrent dans les catégories intersectionnelles de la couleur de peau, du sexe, du « genre » ou de l’orientation sexuelle. L’esprit totalitaire du racialisme ne saurait tolérer le recrutement d’hommes de cette espèce, pour qui la singularité de chacun est la seule chose qui compte, en dehors de toute détermination biologique. Cela dit, ces êtres nous rappellent qu’une autre école est possible, où le professeur assume un statut et incarne une aspiration au savoir. J’aurai pu en nommer d’autres, qui ont aussi leurs qualités. Il n’est pas impossible qu’un jour, ces modèles de rigueur redeviennent des sources d’inspiration pour nos sociétés, une fois débarrassées de l’idéologie et de l’avachissement global. Il y a encore espoir que cela advienne, et je le souhaite. Car si le professeur authentique se dévoue dans sa vocation, c’est pour la suite du monde.

 

 

Philippe Lorange

Étudiant à la maîtrise en sociologie – UQÀM

 

 

 

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Enfants des écrans: des troupeaux sans berger

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Dans le contexte mondialisé actuel, dans quelle mesure les parents peuvent-ils encore s’imposer comme maîtres et modèles de leurs enfants ? Rois, voire tyrans en apparence, ces derniers ne sont-ils pas des agneaux qui plus que jamais ont besoin de parents bergers ? Agneaux qui, comme nous l’ont appris la nature et Aristote, se forment par l’imitation, la mimésis. Certes la mimésis pouvait hier produire chez les enfants un conformisme vertical excessif, une trop grande ressemblance avec les parents, mais ne condamne-t-elle aujourd’hui les mêmes enfants à un conformisme horizontal, où, dans des troupeaux extensibles et multipliables à l’infini, ils risquent de perdre une identité si chèrement acquise au cours des siècles ?

L’autorité de l’avenir

Les voix enfantines ne s’élèvent plus seulement pour babiller, chanter, blaguer, mais aussi pour sermonner et commander. Les enfants sont même devenus prophètes. Tantôt, ils annoncent le désastre environnemental, la disparition des animaux, l’apocalypse du réchauffement climatique. Tantôt, encore, ils proclament l’ère de la diversité, du droit de chacun d’être soi authentiquement, librement, sans être jugé.

L’adulte, quant à lui, tend à devenir le serviteur de l’enfant, son ami, et son disciple. Il demeure bien entendu responsable d’éduquer, de discipliner, de protéger l’enfant. Il est son gardien. Mais on a parfois l’impression que, dans les enjeux moraux cruciaux de notre époque, ce sont les enfants qui sont les phares, et les adultes, les navires qui tentent d’échapper au naufrage.

L’ère traditionnelle de l’humanité, celle de l’autorité des anciens, est terminée. L’ère qui commence est l’ère véritablement moderne, ou peut-être post-moderne, ou encore hyper-moderne, bref, l’ère innommable où l’on perd son latin. C’est l’ère du futur. Cette ère n’est pas celle, comme on le dit souvent, de l’absence d’autorité, mais celle de l’autorité de l’avenir. L’enfant, être d’avenir, serait ainsi l’incarnation de cette autorité. Il faut se demander ce que cela veut dire exactement, et surtout, si l’enfant est vraiment capable d’être cette autorité qu’on veut qu’il soit. Trois philosophes permettent de mieux comprendre cette force morale qui émane de l’enfant: Jean-Jacques Rousseau, Hannah Arendt et Emmanuel Levinas.

Rousseau: sensibilité et pitié

L’enfant, c’est l’être naturel, non vicié par la société. Ses émotions sont pures. Jean-Jacques Rousseau nous a appris que l’égoïsme naturel est inoffensif. C’est le bienheureux contentement de soi, la paisible jouissance de la satisfaction de besoins simples, authentiques.

L’égoïsme enfantin, de par son appartenance immédiate à la nature qui satisfait tous ses besoins, est enclin au sentiment de pitié. La douleur est éprouvée, réprouvée, où qu’elle soit, en moi ou en l’autre.

L’enfant s’émeut de l’animal qui souffre ou qui meurt. Tout refus, toute contrainte, toute frustration le désole, le révolte. L’adulte est un travailleur et un gardien. Par sa rationalité froide, il s’approprie la nature, produit ce qui est nécessaire à la vie, et impose un ordre social. Cela le rend dur, insensible.

L’enfant, lui, est ouvert, toute émotion, toute parole le touche. Sa justice à lui est de condamner toute insatisfaction, de réclamer que toute demande trouve réponse. Il n’y a guère que les cris d’indignation enfantine pour percer le coeur de pierre de l’adulte calculateur. Ce n’est qu’en s’émouvant de l’enfant que l’adulte perverti par la société réapprend à s’émouvoir de ses semblables.

Arendt: la liberté et l’espoir

Pour Hannah Arendt, l’enfant est doué d’une liberté radicale, d'une spontanéité pure. Pour cette juive agnostique, la vérité du christianisme est d’avoir senti le caractère absolu de la natalité. Le nouveau né a le pouvoir de tout recommencer. Ce pouvoir est littéralement un miracle, qui fonde l’espoir en des jours meilleurs: «C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur «bonne nouvelle» : «Un enfant nous est né (2). »

N’est-ce pas cette liberté de l’enfant qui permet aux parents une sorte de renaissance? Au contact de l’enfant, l’adulte apprend à voir le monde avec un regard neuf. Le fardeau des soins à lui donner est allégé infiniment par la vitalité qui irradie de sa personne

La conviction que tout est possible permet à l’espoir de passer du stade de vertu théologale à celui de vertu politique. L’enfant n’est pas seulement le citoyen de demain, mais la force vive qui confère au citoyen d’aujourd’hui son essence proprement politique.

Levinas: le temps et le devoir

Emmanuel Levinas, dans le Temps et l’autre, a montré comment l’ego, par sa substantialité, sa position autonome dans l’être, est présence à soi. Le je vit au présent. La temporalité, elle, n’a lieu qu’à partir de l’autre, qui ouvre un avenir indéterminé. Cet autre est l’enfant. L’altérité de l’enfant trouble l’impérialisme de la conscience rationnelle qui domine le monde en réduisant l’inconnu au connu. Écoutons Levinas: «La paternité est la relation avec un étranger qui, tout en étant autrui, est moi; la relation du moi avec un moi-même, qui est cependant étranger à moi (1).»

Pour Levinas, Le rapport à l’enfant ouvre une métaphysique de la transcendance du Bien. Nous éprouvons cette métaphysique du Bien lorsque nous ressentons le besoin d’accueillir l’enfant tel qu’il est. Nous refusons de lui imposer notre identité, nous attendons qu’il affirme la sienne.

Le fondement du devoir moral, c’est la nécessité pour l’ego de faire un pas en arrière, de ménager un espace pour un être différent. Ce devoir trouve sa formulation la plus sublime dans l’impératif kantien nous enjoignant de respecter chaque personne humaine comme une fin en soi, et de ne jamais, jamais traiter une personne simplement comme un moyen de parvenir à nos propres fins.

Biologie de la personne

C’est en définitive la sensibilité exacerbée de l’enfant dont parle Rousseau qui en fait l’autorité morale du siècle. L’enfant est un être moral parce qu’il est «métaphysique», comme le dit Levinas, et il est le fondement de l’espoir, comme l’explique Arendt. Il transcende l’adulte, le présent, la société et la raison. L’enfant est un «au delà». Mais l’enfant est aussi un en deçà. Il est une chair engendrée par l’union de l’homme et de la femme, une union propulsée par les instincts les plus archaïques qui soient. La pensée de Rousseau, d’Arendt et de Levinas doit ici être interprétée concrètement: l’enfant est avant tout un être incarné.

La sensibilité chère à Rousseau est ancrée dans le corps. L’enfant est une chair conçue, portée, couvée, nourrie, élaborée longuement dans le corps de la femme. L’enfant est un corps affamé, souillé, terrorisé. Un corps qui cherche son rythme, son cycle, sa paix. Un chaos qui veut se faire nature, du moins, une nature en petit, microcosme, un mini-monde. Et pour ce petit être, moi, son père, je suis tout. Sans moi, ce microcosme n’adviendra pas.

L’adulte qui nourrit, qui lave, qui protège et apaise cherche plus que tout à trouver ce rythme dans les besoins naturels de l’enfant. Ces besoins naturels répétitifs qui reviennent à l’infini ne sont pas seulement des forces impersonnelles qui nous rendent esclaves comme le pensaient Arendt. Elles sont aussi un cycle propre au jeune individu.

Elles sont un métabolisme unique, un métabolisme dont les différences avec d’autres peuvent apparaître indifférentes à un regard étranger, mais constituent un monde en soi pour le père, pour la mère qui s’y consacre nuit et jour. Ce métabolisme, cet organisme est le substrat de la personnalité en devenir. La liberté et l’altérité de l’enfant en émergeront. Elles n'y seront pas déposées du dehors, comme les philosophies de Levinas et d’Arendt en donnent l’impression. Elles s’y incarneront pour s’y déployer.

L’enfant n’est pas pour autant purement naturel. Ou plutôt, il n’est pas immédiatement naturel. Sa nature propre ne prend forme qu’avec le concours des parents. Le petit de l’homme ne peut vivre bien longtemps sans parents. Il ne peut croitre sans tuteurs. Il est peut-être l’être le pus désemparé de tout l’univers. Un roseau qui pleure, longtemps avant de penser. Dès la vie intra-utérine, l’enfant est habité par la voix de sa mère, et celles des proches de sa mère. Il est formé par ses habitudes alimentaires, marqué par son mode de vie, ses heures de réveil, de sommeil.

La nature humaine que cherchait Rousseau se trouve autant dans la communauté humaine que dans la biologie. Montaigne exagérait en soutenant que les coutumes et les habitudes peuvent transformer l’humain à l’infini. Il avait en bonne partie raison en affirmant ceci: «[…] le principal effet de la puissance de «la coutume», c’est de nous saisir et de nous prendre dans ses serres de telle sorte qu’il nous soit difficilement possible de nous dégager de sa prise et de rentrer en nous pour réfléchir et soumettre ses prescriptions au raisonnement. En vérité parce que nous les absorbons avec le lait de notre naissance et que le visage du monde se présente dans cet état à notre première vue, il semble que nous soyons nés avec une disposition à suivre ce train-là (3).» La comptine ancestrale que la mère chante à l’enfant en lui donnant le sein est la voix lactée hors de laquelle toute vie est errance, solitude, noirceur.

Aristote : la mimésis et la vertu

Tout art imite la nature, disait Aristote. Cela, parce qu’il est dans la nature humaine d’imiter: «En effet, les êtres humains sont dès leur enfance naturellement enclins à imiter, et cela précisément les distingue des autres animaux: l’homme est l’être le plus enclin à imiter, et il fait ses premiers apprentissages au moyen de l’imitation (4).» L’innéité de l’imitation, de la mimésis, est ce qui résout le paradoxe de la nature et de la culture. L’enfant acquiert une culture parce qu’il est naturellement habile à reproduire les gestes, les expressions, les intentions. Son identité propre n’émergera pas d’un vacuum.

Ce n’est pas dans la solitude, dans l’absence de rapports humains qu’un petit caractère se forgera. C’est dans une certaine façon de reproduire l’être de ses proches que l’enfant s’affirmera. C’est dans l’écart avec le modèle que la différence se produit. Sera-t-il un génie ou un raté? Certainement, quelque chose entre les deux. L’altérité de l’enfant ne se mesure qu’à l’identité qu’il a tenté de perpétuer. L’ouverture de l’enfant, sa liberté, sa vitalité, c’est sa capacité à imiter une identité donnée par la biologie et l’histoire.

En toute logique, l’imitation ne peut avoir lieu, elle ne peut se réaliser sans un modèle à imiter. Le nihilisme philosophique contemporain est le fait de l’idée saugrenue d’une imitation sans modèle, d’une imitation de rien. Le modèle de l’imitation, c’est l’action. Une action est un mouvement qui poursuit une fin, une force qui poursuit à un bien. Celui qui agit, c’est l’adulte. L’action réussie, accomplie, c’est la vertu.

La vertu ne s’enseigne pas intellectuellement. Elle est une pratique, pas une théorie. Pour être vertueux, il faut pratiquer la vertu. C’est dans l’imitation du geste bon, de l’action belle, de la décision juste, que l’enfant apprendra le Bien. Nous touchons ici à la différence essentielle entre l’adulte et l’enfant: l’adulte agit, l’enfant imite.

L’adulte seul peut agir pour la survie de l’enfant. L’adulte seul peut agir pour parfaire la vie de l’enfant, pour que sa vie soit une bonne vie, et non une simple survie. Et parce que l’adulte le peut, il le doit. L’enfant ne le doit pas. L’enfant ne doit rien, du moins, tant que des adultes ne lui ont pas appris à agir.

Dans les sociétés traditionnelles où le passé a autorité, l’imitation procède des parents vers l’enfant. L’autorité du passé engendre le conformisme social, puisque chaque génération s’efforce d’imiter la précédente. Dans la société-mondialisée où l’avenir a autorité, les parents ne sont plus les seuls modèles de référence à imiter. Les enfants les imitent encore, mais ils ne sont plus que des modèles parmi d’autres.

L’autorité de l’avenir est donc une autorité indéterminée. La mimésis humaine ne peut se passer de modèles, mais ceux-ci sont désormais interchangeables, multipliables à l’infini. Ce qui disparait, c’est la distinction entre le modèle familial, par extension, le modèle communautaire, et les modèles étrangers. Dans la société-mondialisée, l’enfant imite n’importe qui. Dans cette société, on peut se demander qui est encore capable de véritablement agir.

Si les enfants ne sont pas responsables de leurs actions, c’est qu’ils n’agissent pas à proprement parler. Ils agissent, certes, mais ils ne peuvent maîtriser une action de sa conception à son achèvement C’est pourquoi ils ne sont pas des modèles. Ce n’est pas d’eux que sont initiés les gestes qu’ils reproduisent.

Les enfants ne peuvent pas vraiment nous sermonner, encore moins nous commander, parce qu’ils ne sont pas capables d’agir. Qu’est-ce qu’ils y peuvent, ces petits, au réchauffement climatique, à la disparition des espèces et aux droits individuels? Qu’est-ce qu’ils en savent, en fait? Sermonner, commander, diriger sont des actions. Ce sont des tâches lourdes et complexes. Des tâches angoissantes. Aristote disait que, pour pouvoir commander, il faut d’abord obéir. C’est-à-dire, tout simplement, qu’il faut apprendre à agir pour pouvoir commander.

L’agneau, le loup et le berger

Les cris des enfants ne sont pas ceux de prophètes, ce sont ceux d’agneaux qui ont peur, d’agneaux qui ont soif du lait de leur mère, où qui se languissent d’un compagnon de jeu.

Leur spontanéité, leur fragilité demandent de l’adulte un sens de l’altérité. Mais l’altérité dont parle Levinas n’est pas radicale, absolue. C’est une altérité incarnée dans des besoins vitaux universels, dans des pratiques sociales communes. La liberté célébrée par Arendt est une liberté à construire, dans l’apprentissage de l’action. La sensibilité enfantine, l’émotivité rousseauiste qui les fait s’émouvoir pour tout et pour rien n’est pas une fin en soi. C’est une sensibilité à éduquer.

Les adultes immatures sont incapables d’actions complètes, d’actions vertueuses qui portent la vie à son accomplissement, qui réalisent un bonheur réel. Ces adultes deviennent esclaves d’une suite sans fin de faux désirs. Ils deviennent affamés, frénétiques, sans foi ni loi. C’est ce genre de personne que Hobbes qualifiait de loups. C’est ce genre de personne qu’est l’individu moderne: l’homme qui est un loup pour l’homme.

Avec leur génie de l’imitation, les enfants sont des proies faciles pour les loups capitalistes affamés de profits et les loups fanatiques enivrés par leurs fantasmes idéologiques. Un enfant imitera les autres enfants, d’autant plus qu’il s’identifie à eux, et d’autant plus que le nombre créera un puissant effet d'entrainement. Par transitivité, un enfant imitera donc tous les adultes que les autres enfants imitent. Ce qu’on consommera, ils le consommeront encore plus. Ce qu’on idéalisera, ils l’idéaliseront encore plus.

Les loups humains ne mangent pas les agneaux. Ils les transforment en tristes caricatures d’eux-mêmes. Ils en font des machines à consommer des objets inutiles, des machines à poursuivre des idéaux irréalisables. Si le parent d’aujourd’hui ne peut plus être le modèle principal pour l’enfant, s’il n’est plus l’autorité, cela ne rend que plus urgente sa tâche d’être un bon berger. Le berger ne commande pas, mais il protège, il guide, il montre le bon exemple. Seul un berger peut sauver l’agneau des loups.

De bons bergers peuvent encore enseigner aux enfants à agir, et donc un jour à décider, et être des citoyens. Laissons les enfants être des enfants. Quel fardeau insupportable pour ces petits que d’assumer la morale dans une société sans morale. C’est à nous, les adultes, de prendre la houlette du berger, et de porter notre croix.

Notes

(1) Levinas, Emmanuel. Le temps et l’autre. PUF, 1983, p.85
(2) Arendt, Hannah. Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961, p. 314
(3) Montaigne, Michel de. Les Essais. Éditions Gallimard, 2009, p.142
(4) Aristote, Poétique, in Oeuvres complètes, Éditions Flammarion, 2014, p. 2764

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L'éternel retour de l'admiration

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Au cours de la première moitié du XXe siècle, trop de gens dans le monde, en Occident d’abord, ont admiré inconditionnellement Hitler et Staline. Il en résulta une culture du soupçon, marquée par la  volonté de ne pas être dupe. Après avoir été mise à mal par une longue et lente montée de l’égalité, la grandeur, objet de l’admiration, avait été réduite à la volonté de puissance de quelques névrosés. Dans certains pays, c'est encore le cas aujourd'hui. Conséquences : cynisme ou indifférence. Mais n’est-ce pas à l’aune de la vraie grandeur qu’on peut juger de la fausse? C’est  par comparaison avec Churchill ou Gandhi, ou avec les Antonins admirés de Marguerite Yourcenar à la même l’époque, que l’on pouvait le mieux prendre la mesure ou plutôt la démesure des dictateurs ivres d’Idéologie.

Cette peur d’être dupe, il nous faut tenter de la surmonter, en nous inspirant par exemple d’un écrivain comme Camus qui, s’il a cultivé toute sa vie la lucidité, n’en pensait pas moins que "dans les hommes, il y a plus de choses à admirer que de choses à mépriser" (La Peste).

Le toxicité du soupçon est profonde. “Est-il encore permis d’admirer? Après l’ère du soupçon (...) et dans un climat de relativisme où tout se vaut, y a-t-il encore place dans la sensibilité moderne pour l’admiration?” , se demande Claude Flipo1. Ces questions sont pertinentes, car la notion même d’admiration, on l'a vu, est loin de faire l’unanimité.

“Nous souffrons tous d’un déficit d’admiration”, écrit l’auteur d’un texte que j’ai découvert sur le web2. Je pense qu’il a raison. Car l’être humain ne se construit harmonieusement qu’en laissant s’épanouir en lui le désir d’admirer qui est inscrit au plus profond de notre être. La science actuelle va jusqu’à nous rappeler que cette réalité a des bases biologiques tenant à la structure même de notre cerveau3.

Cependant, la société actuelle ne nous fournit trop souvent que des substituts bien insuffisants à ce besoin d’admiration. Dans le vocabulaire contemporain, un admirateur, c’est devenu un “fan”. C’est tout dire. L’écrivain Michel Crépu, qui a beaucoup réfléchi à la question, a raison de rappeler que l’admiration véritable se définit d’abord contre l’idolâtrie4.

Mais il n’est pas trop tard pour inverser le cours des choses, nous dit la philosophe Cynthia Fleury. La capacité d’admirer peut se développer, à condition de le vouloir. Il ne s’agit que “de libérer, en nous, cette possibilité d’accueil de la rareté de l’autre”5.

Cette espérance, nous la portons. Il est plus que jamais nécessaire de réhabiliter l'admiration authentique. Cet article souhaite apporter une modeste contribution à ce travail, en en rappelant les plus beaux exemples et en en cernant les objets les plus dignes.

L’admiration : un sentiment qui élève

Il existe bien des définition de l’admiration. Je propose aux lecteurs de se référer au dossier Admiration dans l’Encyclopédie. J’aime bien pour ma part celle que propose l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qui constitue un bon point de départ:

“C’est le sentiment qu’excite en nous la présence d’un objet, quel qu’il soit, intellectuel ou physique, auquel nous attachons quelque perfection. Si l’objet est vraiment beau, l’admiration dure; si la beauté n’était qu’apparente, l’admiration s’évanouit par la réflexion; si l’objet est tel, que plus nous l’examinons, plus nous y découvrons de perfection, l’admiration augmente. Nous n’admirons guère que ce qui est au-dessus de nos forces ou de nos connaissances.”6

Mais Jacques Dufresne a raison de rappeler que ce qui suscite la plus grande admiration, ce sont avant tout les objets qui sont liés à notre existence à la fois charnelle et spirituelle. “Tout paysage harmonieux, toute personne rayonnante, tout chef-d’œuvre, tout objet de qualité, qui s’offre comme nourriture à notre regard contemplatif fait partie des grandeurs de l’incarnation.”7

Jean Mambrino insiste avec raison sur un autre aspect de l’admiration, à savoir l’élévation vers le grand, le beau, le vrai, qu’elle nous procure.

“Pour admirer, il convient donc de cultiver l’ouverture d’esprit, toutes les vertus de détente, de souplesse, de disponibilité, de confiance, un certain goût d’approuver, de consentir à ce qui est différent de soi, d’acquiescer à ce qui nous dépasse. Il ne faut pas être enfermé dans son étroit jugement, rétracté, refoulé, identifié à ses opinions, ses appétits, mais sans cesse en quête, plein de curiosité, de bienveillance, apte à saisir les meilleurs éléments de la vie et des êtres. Goethe disait : « Quand on ne parle pas des choses avec une émotion pleine d’amour, ce qu’on dit ne vaut pas la peine d’être rapporté. » Les plus grands génies respirent naturellement à ce niveau. Claudel, que l’on jugeait intolérant, déclarait sans ambages : « Celui qui admire a toujours raison. » Et Valéry, poète de l’intelligence, murmurait comme pour lui-même : « L’être qui admire est beau comme une fleur. »

Cette image désigne bien le mouvement d’élévation, la poussée vers le haut, vers ce qui nous surplombe et nous attire, beauté-bonté se tenant embrassées. C’est ainsi que l’on sort de ses frontières, de ses limites, pour aborder à chaque fois un rivage inconnu. Le petit moi mesquin et prisonnier de son amour-propre s’est perdu en chemin, tombé dans l’oubli. Celui qui admire est saisi de stupeur, bouche ouverte, proche du cri, dans un oh ! d’émerveillement, tout le visage comme irradié par une lumière venue d’ailleurs.”8

On comprend que l’admiration , un sentiment qui se place au confluent de la vie affective et de la vie intellectuelle, joue un rôle fondamental dans notre vie morale. “D’où l’importance d’un apprentissage de l’admiration dans les années d’école, quand un vrai maître est capable de susciter en ses élèves ce jaillissement qui durera toute leur vie.” 9

La philosophe Cynthia Fleury pense elle aussi que cette capacité à admirer est susceptible de se développer.

Cynthia Fleury
Crédit : JeanAlix21, 13 septembre 2018
Wikimedia Commons


“S’émerveiller est un acte de connaissance. Bien sûr, tout le monde a cette capacité d’admirer, à condition de le vouloir. Car c’est un mouvement actif. Il ne s’agit pas de réceptionner les qualités admirables de l’autre, au cas échéant nous pourrions dire que nous n’admirons pas car nous n’avons jamais rencontré quelqu’un qui en soit digne. Il s’agit au contraire de libérer, en nous, cette possibilité d’accueil de la rareté de l’autre. Si nous ne la déployons pas, l’admiration nous passe à côté. Nous en sommes responsables.”10

Nous y reviendrons plus loin. Mais voyons d'abord qui réfléchit et nous parle aujourd'hui de l'admiration.

Qui s'intéresse aujourd’hui à l’admiration?

Les philosophes…

L’admiration est d'abord une notion philosophique dont “chacun sent bien qu’elle n’est pas d’usage aisé”, nous dit Christian Ruby11.

Le concept d’admiration a une histoire, que nous révèle Thibault Barrier, enseignant à l’université de Tours, dans Le temps de l'admiration. Ou la première des passions à l'âge classique (Classiques Garnier, 2019), ouvrage dont rend compte Ruby. Il s’agit d’abord, pour l'auteur, d’examiner son utilité pour la connaissance. Pour Ruby, Barrier “en arrive à la conclusion selon laquelle la promotion moderne de l’admiration structure le bouleversement majeur de l’anthropologie philosophique de l’âge classique”12.



“Justement, parmi les mille et un moyens par lesquels le monde laïque et moderne a installé l’homme, sur le plan de la nature et de son propre examen, au cœur de ses productions, de sa pensée et de ses attentes, cette « passion », l’admiration, a été décisive. Certes, la notion, à travers la conception antique de l’étonnement (le thaumazein), existe depuis longtemps. Elle définit le premier moment du désir de savoir : s’étonner d’abord (de ce que l’on voit, de ce qu’on entend dire), puis questionner pour chercher à savoir. Mais sa traduction en latin, admiratio, accompagne un amoindrissement de son usage et un déplacement de son intérêt, désormais soumis aux arcanes de la théologie. Il faut attendre la promotion cartésienne de l’admiration pour la retrouver au centre de l’intérêt des philosophes.”13

Descartes occupe donc une place de premier plan dans ce tableau généralogique. “1649 est la date précise autour de laquelle pivote la transformation de la notion d’admiration, la définissant désormais comme un mouvement intense de l’âme, un affect qui modifie l’âme et le corps. C’est la date de publication des Passions de l’âme de Descartes.”14

La rupture est consommée avec la philosophie médiévale.

“Si Thomas d’Aquin fait de l’admiration une contemplation mêlée de crainte et de respect pour la grandeur incompréhensible de la toute-puissance divine, désormais elle devient une notion à part entière. Elle est intégrée au système nouveau des passions, au titre de la première d’entre elles. Elle ne peut plus être considérée comme dérivée d’autres passions (le désir de savoir, la crainte, l’estime d’une grandeur ou l’amour de Dieu), elle devient objet d’un savoir autonome, et prend un sens déterminant pour la compréhension de l’action humaine.”15

Pour ceux qui seraient intéressés, on trouve sur le web des articles de Guy Godin, datant du début des années 60, qui présentent une étude du concept d’admiration suivant une perspective thomiste.

L'admiration, principe de la recherche philosophique
https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1961-v17-n2-ltp0959/1020011ar.pdf

La notion d'admiration
https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1961-v17-n1-ltp0958/1020001ar.pdf

Les spécialistes de la vie morale

Autres spécialistes concernés par le thème de l’admiration, ceux qui ont pour domaine d’étude les questions morales : philosophe, éthiciens, psychologues et théologiens.

Plusieurs publications récentes renouvellent l’approche de la question, principalement dans le monde anglo-saxon.

L’ouvrage Character: New Directions from Philosophy, Psychology, and Theology, de Christian B. Miller, R. Michael Furr, Angela Knobel et William Fleeson (Oxford University Press, 2015) présente un bon survol des approches récentes.

"Ce livre contient de nouveaux travaux sur le caractère du point de vue de la philosophie, de la théologie et de la psychologie. D'une simulation en réalité virtuelle des expériences de choc de Milgram, à la compréhension de la vertu de la modestie dans les sociétés musulmanes, à la défense de la responsabilité morale des soldats qui ont commis des crimes de guerre, les divers chapitres de cet ouvrage ouvrent de nouvelles voies et font progresser de manière significative notre compréhension du caractère. Les principaux sujets abordés sont les suivants : nos croyances relatives au caractère, l'existence et la nature des traits de caractère, le caractère et la théorie éthique, l'épistémologie de la vertu, la nature des vertus particulières, le développement du caractère et les défis que posent les neurosciences et le situationnisme au caractère et à la vertu. Le livre façonne de manière significative les discussions sur le caractère dans l'érudition". (présentation sur le site de l'éditeur)16

Linda Trinkaus Zagzebski, qui y écrit un texte sur la notion d’admiration, publie en 2017 un essai où elle prolonge sa réflexion : Exemplarist Moral Theory (Oxford University Press). Pour elle, "une théorie morale complète peut être construite en identifiant des exemples moraux et en examinant (pour le dire très grossièrement) ce qui les fait cocher. Nous identifions les exemples moraux en nous référant directement aux personnes que nous admirons "à la réflexion". C'est ce que nous entendons par exemples moraux. Deux émotions vont jouer un rôle central dans ce type de théorie morale : l'admiration, et son contraire, le mépris".17

Mais sont surtout révélateurs des développements récents de la psychologie morale, et importants pour nous, les travaux d’Alfred Archer, qui ont conduit à la publication, avec André Grahle, d'un ouvrage important (Rowman & Littlefield International, 2019) dans une collection consacrée à l’étude des émotions humaines, qui s'intitule The Moral Psychology of Admiration.

"Réunissant les travaux de philosophes et de psychologues, ce livre se veut une exploration interdisciplinaire, bien que principalement philosophique, d'une émotion souvent discutée mais rarement étudiée : l'admiration. En explorant la psychologie morale de l'admiration, le volume examine la nature de cette émotion, comment elle est liée à d'autres émotions telles que l'émerveillement, l'envie et la fierté et quel rôle joue l'admiration dans notre vie morale. En ce qui concerne cette dernière, l'accent est mis sur le lien potentiel entre l'admiration, l'émulation et l'amélioration de nos caractères, ainsi que de la société dans son ensemble." (présentation sur le site de l'éditeur)18


Des philosophes et des psychologues ayant une vue plus pratique…

La philosophe pratique, pratico-pratique dirons-nous, évoque aussi les vertus de l'admiration dans la vie de tous les jours. Pour Charles Pépin, philosophe et professeur au lycée d’État de la Légion d’honneur, “nous aimons admirer autrui parce que nous trouvons dans cette admiration le ressort d’une amélioration de soi. Il s’agit donc toujours de « dépassement de soi » mais en deux sens différents. Le moi, dans le premier cas, est bien en effet « dépassé » : autrui me fascine davantage que mon « cher petit moi » et cela fait beaucoup de bien. Dans le second cas, il y a dépassement de soi, mais au sens d’un agrandissement de ce moi, rendu possible par le bel exemple de l’autre. Admirer autrui, admirer la manière dont il a réussi à devenir lui-même, c’est alors trouver dans cet exemple le plus beau des encouragements : si lui a réussi, c’est que, moi aussi, je peux réussir. Si lui a réussi à actualiser sa puissance, dirait Aristote, c’est qu’une telle actualisation est simplement possible.”19

 Une psychologie plus terre-à-terre, grand public, nous rappelle l’importance de l’admiration, notamment dans la création du lien amoureux.

“L’admiration est une composante essentielle de l’amour. Une composante essentielle de l’idéalisation réciproque qui marque l’illusion amoureuse des débuts d’une relation. L’autre est cet être parfait qui me reconnaît moi-même comme parfait.

Avec le temps, cette béatitude fusionnelle se fissure certes un peu, mais la nécessité demeure d’une réassurance narcissique que chaque partenaire vient puiser en l’autre. Si je vis avec quelqu’un à qui je reconnais de la valeur, c’est que j’en ai moi-même.”20

On rejoint ici le Poète…

“Va, tes larmes m’ont bien profondément ému, la douceur angélique avec laquelle tu m’as pardonné ne sortira jamais de mon cœur. Adèle, tu n’aimes pas un ingrat. Plus je te vois, plus je t’approche, et plus je t’admire. Tu me fais chaque jour sentir intérieurement combien je suis peu de chose, et cette comparaison où je perds sans cesse, a des charmes pour moi, parce qu’elle me démontre ta perfection et ta supériorité, et que je ne suis fier au monde que de mon Adèle.”  -- Victor Hugo21

Pour Cynthia Fleury, «L’admiration protège le couple de la matérialité du quotidien ».

“L’admiration est un geste précieux d’attention à l’autre, une passion du cerveau avant d’être une passion du cœur. C’est une faculté à se décentrer, à déployer son regard hors de soi et d’y trouver matière à intérêt, à penser, à aimer. Il n’y a pas de connaissance de l’autre - donc d’amour - possible sans admiration.”22

Mais l’admiration peut aussi avoir ses côtés négatifs… Elle peut se révéler néfaste lorsque, par exemple, on valorise chez l'autre une qualité qu'on n'a pas soi-même, et qu'on néglige de regarder l'ensemble de sa personne. Ou lorsqu'on met l'autre sur un piédestal, ce qui nous
situe d'emblée comme inférieur. Enfin, "certaines personnes "utilisent" les qualités morales, intellectuelles, relationnelles, si "admirables" de leur partenaire pour se valoriser socialement, auprès tant de la famille, des amis que des collègues. Leur partenaire n’a alors qu’une valeur de trophée : là encore et à plus forte raison, il n’est pas question d’amour."23

Pour Florence Escaravage, fondatrice de l’agence de coaching amoureux "Love Intelligence", "un des plus grands freins pour trouver l’amour est bien l’admiration". "L’admiration fait trop souvent abstraction de la personnalité profonde de l’être aimé et mène donc les uns et les autres dans une relation décevante. L’admiration en amour se cristallise trop souvent autour des seules valeurs du « paraître » (apparence, signes extérieurs de richesse, bonne famille, bonne éducation) et du « faire » (il parle bien, il a de l’humour, il a des diplômes, il a une bonne belle réussite professionnelle…). On pense l’aimer, mais ce n’est pas de l’amour.". Il y a cependant, nous dit-elle, une conception "saine" de l'admiration en amour. "Admiration et amour peuvent donc faire très bon ménage, à la seule condition que l’admiration ne se base pas sur l’idée que l’autre est mieux que soi."24

La capacité d’admirer est aussi une qualité que l’on prise dans le monde des affaires. La confiance, le respect et l'admration sont des qualités cruciales lors de la conclusion d'accords commerciaux et de contrats, rappelle un collaborateur de la revue Forbes25. L'admiration à l'endroit de ses dirigeants peut aussi être un bien pour une entreprise, à condition de savoir éviter les écueuils et les pièges. Car "c'est une chose d'admirer son supérieur et de s'enrichir à son contact. C'en est une autre de se positionner comme son serviteur dévoué."26

Et les écrivains…

Le thème de l’admiration, en relation avec les écrivains, je l’ai d’abord éprouvé en lisant Cioran et ses fameux Exercices d’admiration.



“C’est Cioran qui avait forgé l’expression, et qui avait du même coup attiré l’attention sur ce qu’elle pouvait signifier pour un artiste, écrivain ou poète, rappelle Anne-Lise David. C’était judicieux de la part de l’auteur de La tentation d’exister de parler d’exercices au sujet de l’admiration au même titre que l’on parle d’exercices spirituels, car la pratique de l’admiration est une méthode pour grandir et étoffer son âme.”27

Parmi les écrivains d'aujourd'hui, j’ai surtout été interpellé par la réflexion de Michel Crépu, critique littéraire, essayiste, directeur de la NRF et auteur de L’admiration contre l’idolâtrie, aux éditions Autrement, dans lequel il expose avec clarté les paradoxes de la notion:

“Pourtant, contre l’indifférence et le cynisme érigés en norme ou les emballements immédiats devant tout et n’importe quoi, l’admiration reste une force. La force de s’étonner et de s’incliner devant le beau, le sublime. Toutefois, admirer ne signifie pas se soumettre. C’est même en cela que l’admiration est le contraire de l’idolâtrie.” (présentation de l'éditeur)

Voir aussi :
Michel Crépu : "admiration" et "idolâtrie", tout un paradoxe (France TV info)
https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/mise-a-jour/michel-crepu-admiration-et-idolatrie-tout-un-paradoxe_2427747.html
Michel Crépu: "L’admiration contre l’idolâtrie" (RFI)
http://www.rfi.fr/emission/20171126-crepu-michel-critique-litteraire-essayiste-nrf-admiration-idolatrie


Je m’en voudrais de ne pas mentionner également ce texte du cinéaste et essayiste québécois Bernard Émond publié il y a quelques années dans la revue Relations.



“Admiration, voilà un mot qu’on n’utilise plus guère, et peut-être même un sentiment qu’on éprouve de plus en plus rarement. (…)

À notre époque désabusée, arrivons-nous encore à considérer que quelque chose ou quelqu’un puisse nous dépasser ? Nous ramenons tout à notre pauvre mesure, et au premier chef à nous-mêmes. Et qu’il puisse y avoir une hiérarchie des valeurs ou des œuvres est anathème dans la démocratie de marché : tout est question de goût, n’est-ce pas ? Quant à la gratitude, elle n’a guère la cote ; nous considérons que tout nous est dû : les droits individuels constituent l’horizon de la pensée politique et l’extension illimitée de la liberté personnelle passe pour l’achèvement de l’aventure humaine. Nous avons maintenant un rapport de consommateurs au monde.
 
Or, il faut admirer, parce que l’admiration implique une responsabilité. Le monde se défait de jour en jour devant nos yeux : la nature est saccagée, le rapport au passé et à la culture se délite, la générosité et le sentiment d’une appartenance commune (à une famille, à une nation, à l’humanité) reculent. Ce paysage, cette œuvre, ce personnage ou cette action dont j’admire la beauté et la grandeur et qui m’élèvent, j’en suis en quelque sorte responsable. Mais de quelle responsabilité ? Pour le paysage, cela tombe sous le sens : nous savons que si nous n’agissons pas, le réchauffement planétaire, la déforestation et la progression inexorable du cancer urbain détruiront ce qui reste de beauté sur cette planète miraculeuse et fragile.
 
Pour les œuvres ou le rapport au passé, nous ne sentons pas une menace aussi immédiate. Car enfin, nous pouvons nous retirer du monde et continuer à lire Tolstoï ou à écouter Bach. Mais une partition n’existe vraiment que si elle est jouée, un livre n’existe vraiment que s’il est lu et l’histoire et la culture n’existent que par une mémoire active. Nous avons la responsabilité de maintenir vivant et de transmettre un amour des œuvres, des cultures et des traditions qui enrichissent l’expérience humaine.”28

L'admiration sauvera-t-elle la planète?

Pour Bernard Émond, on vient de la voir, l’admiration implique une responsabilité, notamment face à la nature. Une telle préoccupation émerge aussi chez plusieurs esprits éclairés de notre époque, alors que les menaces s’amoncellent de toutes parts sur notre pauvre Terre. Pourrons-nous tirer de l'admiration de la nature une force intérieure qui nous poussera à agir?

Le moine bouddhiste tibétain bien connu Mathieu Ricard vient de faire paraître un recueil de photographies intitulé Émerveillement. Il espère que l’émerveillement face à la beauté du monde éveillera les consciences à l’urgence climatique.

“Cet ouvrage est né un matin de septembre, dans un refuge sur les hauts plateaux enneigés d’Islande. Le mot « émerveillement » a surgi en mon esprit pour exprimer le ravissement que je ressentais en présence de la nature sauvage. (…)

L’émerveillement peut naître en notre esprit en toutes circonstances — en croisant le regard d’un enfant qui vient de naître, en étant témoin d’un acte d’une grande bonté, ou en laissant notre esprit reposer au sein de la paix intérieure.

Dans ce livre, c’est de la nature qu’il s’agit, et j’ai pris le parti, par mon humble travail photographique, de faire entrer en résonance des paysages qui m’ont émerveillé de l’Himalaya à l’Islande, en passant par la Patagonie et le Yukon.

Puisse ce cri du cœur en images contribuer, même modestement, à nous faire prendre conscience que la crise écologique que nous avons déclenchée est le grand défi du XXIe siècle. Il est vital d’agir avec détermination et discernement, alors qu’aujourd’hui l’inertie des décideurs retarde dangereusement la mise en application des solutions préconisées par les scientifiques de l’environnement.” (présentation sur le site de l'auteur)

Le philosophe Alexandre Lacroix pose d’emblée la question : “Et si la révolution écologique passait par l’émerveillement?”

Dans son ouvrage Devant la beauté de la nature (Éditions Allary, 2018), il se demande “pourquoi le spectacle de la nature a-t-il autant d’effet sur nous”.

“Pour le savoir, Alexandre Lacroix nous embarque dans un voyage philosophique à travers les disciplines, les âges et les continents. On y croise Épicure, Kant ou Thoreau, mais aussi des peintres, des poètes, des spécialistes de l’évolution et de la biologie. On y apprend que la savane est le paysage préféré des humains. On y explore la façon japonaise d’apprécier une fleur ou un rivage. On s’initie à un courant philosophique jusque-là inconnu en France: l’esthétique environnementale. On dialogue avec des chercheurs du MIT ou des aveugles décrivant leurs plus beaux paysages. Et l’on visite certains lieux réputés pour leur beauté en France, en Angleterre, en Italie, en Patagonie…

À mesure que l’enquête avance, nous découvrons que notre sensibilité à la beauté des paysages est constitutive de notre humanité. Mais qu’elle est menacée. Nous ne vivons plus autant que nos ancêtres au rythme du soleil et des saisons ; nos sens s’émoussent. La modernité nous éloigne de la nature. La crise écologique est donc liée à une crise esthétique : rendue insensible à la beauté de la nature, l’humanité se sent autorisée à la saccager.

Aussi érudit que jubilatoire, cet essai permet à chacun de poser un regard plus lucide et plus émerveillé sur les paysages qui nous entourent. Un livre nécessaire, qui nous aide à renouer avec la nature, ses rythmes et sa majesté.” (présentation sur le site de l'éditeur)

Le théologien et spécialiste de l’environnement André Beauchamp faisaient pour sa part paraître, en 2012 chez Novalis, des Hymnes à la beauté du monde.



“Il voit la conversion écologique comme l’un des défis majeurs de l’humanité d’aujourd’hui. « La crise écologique qui est à nos portes menace ultimement l’avenir de toutes nos sociétés, voire même la survie de l’espèce humaine elle-même. Ce n’est pas la Terre qui est menacée. Elle a tourné sans nous et continuera de le faire si nous disparaissons. Ce n’est pas non plus la Nature qui est menacée. L’évolution de la vie se poursuivra sous d’autres formes. Nous, les humains, sommes en danger de suicide. En raison des pollutions, de la destruction des habitats … » (p. 5).

Pour amorcer cette conversion, A. Beauchamp a pensé un instrument simple cernant trois aspects : prier, agir, lutter. Hymnes à la beauté du monde axé sur la prière et la méditation traite le premier aspect.

Pour motiver à cette conversion, on peut faire une description des dangers terribles qui nous menacent et miser sur la peur comme levier. Ce n’est pas la voie que l’auteur prend dans ce petit livre. Il choisit une approche positive : la création mérite d’être protégée parce qu’elle est magnifique. Il nous invite, nous les humains, à reconnaître notre appartenance au cosmos et à croire en la création. « Croire en la création de Dieu, c’est croire en un geste d’amour à l’origine du cosmos. Il y a là une grâce  originelle , un don primordial. » (p. 11).”29

Illustrations

La nature, source inépuisable d’émerveillement et d’admiration

La mer

“C’était au début juin. J’étais seul sur une plage du côté nord de l’île Verte, perdu dans mes pensées devant l’immensité du fleuve. De temps en temps, au large, un béluga montrait la demi-lune de ses flancs. La mer était calme, il n’y avait pas un souffle de vent ; on entendait à peine le cancanage d’une petite famille d’eiders ou le cri lointain d’un goéland. La paix, la sainte paix, comme on le dit parfois très justement.”
Bernard Émond, De l’admiration

L'océan Pacifique, littoral californien
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:California_shore_view_to_Pacific_Ocean_20140104.jp

La contemplation de la mer fait du bien à notre psyché

“C’est peut-être l’effet le plus visible de la mer sur le cerveau. La couleur, le mouvement et l’étendue de la mer exercent un effet de repos sur le cerveau et tout le système nerveux. Face à nos yeux, nous avons un espace complètement ouvert, qui est complémentaire à l’infini du ciel et apporte une sensation de tranquillité.”30

Le crépuscule, l’aube et les jeux de l'astre solaire


Lever du soleil à Cape Cod, États-Unis (Coast Guard Beach, Eastham, MA.)

Et l'admiration croît lorsque s'épaissit le mystère...

Crédit : Scott Hefti (reproduit de son compte Twitter)

Le ciel étoilé

"L’homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux." -- Ovide, Les Métamorphoses


On the Beach with Mars
NASA
Image Credit & Copyright: Jack Fusco
https://apod.nasa.gov/apod/ap190608.html


La géométrie de la nature…

 



Les paysages

Le matin - San Gimignano, Sienne, Italie

Crédit: Giorgio Galeotti, 27 mars 2016

Les Baux-de-Provence, France

Crédit: Christoph Radtke, 5 mai 2015


Les écrivains et les artistes : une admiration au second degré

Les écrivains et les artistes nous parlent d’admiration. Il s'agit d'une thématique récurrente dans leurs créations. Mais, plus important encore, ce que nous apportent surtout les écrivains et les artistes, c’est en quelque sorte une admiration et un émerveillement au second degré. Éblouis par un être, un paysage, une musique ou une livre, ils créent des oeuvres qui suscitent à leur tour notre admiration et notre émerveillement. C’est pour moi une des dimensions les plus extraordinaires de l’art et de la littérature.

L’écrivaine Bellinda Cannone propose un exemple fameux qui illustre ce double aspect de l’émerveillement dans l’art31.



“L’oeuvre d’art peut même nous émerveiller tant que soudain elle nous happe et nous absorbe. J’ai toujours aimé ce passage des Salons où Diderot, tentant d’exprimer son émerveillement devant la peinture de Joseph Vernet, use d’un stratagème pour évoquer plusieurs de ses tableaux de paysage: plutôt que de décrire chacune des toiles, il imagine de raconter une “promenade” à travers sept lieux -- qui sont ceux peints par Vernet --, transformant l’acte de regarder en immersion. Ainsi trouve-t-il le moyen de décrire les oeuvres et, simultanénement, de restituer à la fois leur poésie et son émerveillement devant elles. S’immerger: par ce verbe je veux non pas exprimer la fusion -- comme celle qui caractérise le sentiment océanique, horizon de l’émerveillement --, mais restituer l’un des expressions de la surprésence face à l’art.”

Sur les sept tableaux, signalés collectivement dans le catalogue du Salon sous le no 39, quatre seulement sont arrivés jusqu'à nous :

La Source abondante, premier site ;
Les Occupations du rivage, quatrième site;
Le Fanal exhaussé, cinquième site;
Marine, sixième site.

 

 

Vernet, La Source abondante. Ce tableau correspondait au premier site de la Promenade Vernet

Certes, après ce que nous venons de dire, une précision s'impose.

“Bien entendu, l’émerveillement n’est pas la seule source de la création. La souffrance qu’on ressent au spectacle du monde incite parfois à créer. Le désastre aussi cherche expression. Mais si l’émerveillement est à la fois l’origine de certaines oeuvres et leur effet, la souffrance, elle, n’est pas le sentiment que l ‘artiste cherche à provoquer. “Il n’est point de serpent ni de monstre odieux, Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux”, écrivait Boileau. La plupart des sujets traités par l’artiste, y compris les plus affreux, produisent, finalement, un plaisir esthétique. L’émerveillement, lui, a ceci de particulier qu’il est cause et résultat.”32


Quelques exemples concrets…

Écrivains

L'admiration (pour un auteur ou une oeuvre) est une source d'inspiration fondamentale des écrivains. Innombrables sont les oeuvres dans lesquelles ils rendent hommage à tel ou tel de leur devancier ou contemporain. On l’a noté plus haut avec Cioran et ses exercices d’admiration.

"L'admiration donne souvent lieu à de grands livres".33 Mais elle est aussi à la base de grands films, de grandes musiques, de grandes oeuvres picturales...

Cinéastes

Songeant à l'admiration, me vient immédiatement le souvenir du film d’Alain Corneau, Tous les matins du monde, dans lequel on voit le jeune Marin Marais s’enquérir de la science musicale et de la poésie unique de Monsieur de Sainte-Colombe, qu’il admire au plus haut point. Certes, Marin Marais est un ambitieux et il veut briller à la Cour. Mais son admiration pour le maître est sincère.



Autre film qui évoque cette thématique : Le chef d’orchestre (Dyrygent), du réalisateur polonais Andrzej Wajda, qui n’est pas un de ses plus connus ni un de ses meilleurs. On y voit le grand acteur britannique John Gielgud interpréter le rôle d’un chef polonais de renom, Jan Lasocki, qui revient dans son pays natal après une carrière de 50 ans à l’étranger.

"Chef d'orchestre que toutes les formations symphoniques se disputent, vieil homme comblé d'honneurs, Jan Lasocki met fin à cinquante ans d'exil en débarquant un jour dans une petite ville polonaise. L'envie de ce pèlerinage lui est venue après qu'il eut rencontré à New-York, où elle était de passage, Marta, la fille d'une femme qu'il a jadis passionnément aimée. Marta est violoniste, et son mari, Adam, dirige l'orchestre de la ville provinciale où Lasocki vient d'arriver.

À la fierté que semble d'abord éprouver Adam en voyant Lasocki prendre en main son orchestre succède très vite la jalousie. Jalousie d'ordre professionnel d'abord, Adam est un garçon nerveux, buté, autoritaire, qui a du mal à se faire obéir de ses musiciens. Au contraire, dès l'instant où Lasocki s'installe au pupitre, le charisme du maître accomplit des miracles. Ressentiment affectif ensuite. Adam souffre de l'admiration éperdue que Marta porte à Lasocki et s'inquiète de la tendresse nostalgique (Marta est le portrait vivant de sa mère) qu'elle lui inspire. Une bévue de l'administration locale accroît la tension. Dans un mouvement d'humeur, Lasocki quitte l'orchestre. Mais déjà pour lui l'essentiel est ailleurs…”34

Ce film, en filigrane, nous parle des conditions nécessaires à l’admiration que nous pouvons éprouver pour un être.

Ce qui intéresse Wadja, ce sont “les conditions dans lesquelles un individu - quelles que soient ses responsabilités - peut et doit exercer l'autorité dont il dispose. Il n'y a pas d'autorité possible et durable, nous dit-il, sans dialogue, sans respect du partenaire, sans " appel aux autres ". Et il ajoute - ce qui est capital : sans amour. Lorsque les musiciens de l'orchestre veulent expliquer à Adam pourquoi les méthodes de Lasocki sont plus efficaces que les siennes, Adam ricane ; " C'est parce qu'il vous flatte que vous l'écoutez. " Et les musiciens répondent : " Non, c'est parce qu'il nous aime.""35

Peintres

Les peintres qui s’émeuvent de la beauté du monde, suscitent en nous un nouvel émerveillement lorsque nous admirons leurs oeuvres.

 

Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872


Maxime Maufra, Marine par gros temps, 1899

Le thème de l’admiration constitue aussi le sujet même de certaines oeuvres. Comme dans le cas de cette célèbre toile de Rembrand, Aristote contemplant le buste d'Homère. Dans cette oeuvre de 1653, l’artiste “représente le philosophe grec Aristote, dans un costume anachronique du xviie siècle, contemplant un buste du poète Homère, la main posée sur son crâne”36.


L'École d'Athènes, fresque monumentale de Raphaël, exposée dans la Chambre de la Signature (les Stanze) des musées du Vatican, rend hommaeg aux figures majeures de la pensée antique.



Compositeurs

On ne peut concevoir de compositeur digne de ce nom qui n’entretienne un rapport intime, profond avec les créateurs qui l’ont précédé. Même ceux qui ont voulu rompre avec toute tradition ont commencé par faire l’étude minutieuse de celle-ci.

Les rapports d’admiration qui existent entre les compositeurs au fil des siècles sont innombrables. Bach s’inspirant de Vivaldi dans certaines de ses oeuvres. Mozart étudiant avec révérence les clavier bien tempéré du maître allemand. Ravel rendant hommage à l’esprit de la musique baroque française dans son Tombeau de Couperin. Etc.



Heitor Villa-Lobos (1887-1959) est attiré par Bach dès ses années de formation, alors qu’il n’est qu’un enfant. L’admiration pour le Maître l’accompagnera toute sa vie. Son oeuvre musicale sera un pont entre deux monde, l’Amérique du Sud et l’Europe. Entre 1930 et 1945, il composera les neuf Bachianas Brasilieras, dont la structure s’inspire de la muisque de l’ère baroque. Ces oeuvre sont “une fusion de la grande musique allemande avec les sons et les rythmes du Brésil”37.

Écoutons la cinquième des Bachianas Brasilieras, sans doute le plus connue, interprétée par Villa-Lobos lui-même. La célèbre aria est chantée par la grande soprano Victoria de Los Angeles.

https://www.youtube.com/watch?v=28jo9ehzcf0

L’admiration et la musique… L’admiration dans la musique. Tant d’oeuvres nous viennent en tête.

Parlons de la Symphonie pastorale de Beethoven et de son extraordinaire mouvement lent (Andante molto moto - Szene am Bach (Scène au bord du ruisseau))

"Plus loin est une scène au bord de la rivière. L'auteur a sans doute créé cet admirable adagio [sic], couché dans l'herbe, les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Les diverses mélodies qui se croisent et s'entrelacent en tout sens sont d'une incomparable suavité; l'harmonie, au contraire, contient deux ou trois conflits de sons discordants qui, malgré leur étrangeté, forment avec les doux accords dont ils sont précédés et suivis le plus heureux contraste. Telle est la double et triple appogiature présentée dans le grave, le médium et l'aigu, par les violoncelles, altos, violons, bassons et clarinettes, sur les notes fa, la bémol, ut, pendant que les flûtes, hautbois et cors, tiennent l'accord de mi bémol, sol, si bémol. Ce singulier rapprochement de six notes diatoniques a lieu sur un rinforzando, et rappelle à merveille ces bruits de la mer, des monts et des plaines dont parle Bernardin de Saint-Pierre, qui, apportés par les vents de divers points de l'horizon, viennent se heurter à l'improviste dans les clairières des bois, luttent ensemble un instant, se dispersent en murmurant et rendent ainsi le calme et le silence qui leur succède plus doux et plus profond. Avant de finir, l'auteur fait entendre le chant de trois oiseaux." -- Berlioz, Beethoven

 

Beethoven, Symphonie no 6 - Leonard Bernstein


Ou à La Mer de Debussy...

Dans cette interprétation du Lucerne Festival Orchestra, sous la direction du regretté Claudio Abbado.
https://www.youtube.com/watch?v=sgsngza37to

Je vous présente en terminant un compositeur dont la vie et la musique sont associées au bonheur : Darius Milhaud. Il a d’ailleurs intitulé son autobiographie: Ma vie heureuse. Créateur de la polytonalité, il a laissé d’innombrables oeuvres, parmi lesquelles, les célèbres "Bœuf sur le toit" et "La Création du monde".

Mais ce sont ses symphonie, « … pleines de vie, de soleil, de lyrisme et de mouvement » (Antoine Goléa), dont je veux vous parler.

Darius Milhaud: Symphonie n° 5, op.322 (1953)

 

Et on ne saurait résister, je crois, au dynamisme et à la vitalité irrésistible de ce concerto pour piano.

Concerto pour piano et orchestre no 1, op.127 (1933)
https://www.youtube.com/watch?v=mqxpwk5von0

Sur Milhaud, voir aussi: https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/darius-milhaud-les-melodies-du-bonheur/


Citations

"La première de toutes les passions est l'admiration."
René Descartes, Les passions de l'âme

"Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive."
Stendhal, De l'amour (1822)

"L'admiration des médiocres caractérise les envieux."
Victor Hugo, Proses philosophiques (1860-1865)

“Toute vocation commence par l'admiration.”
Michel Tournier

“L’admiration est un abandon heureux de soi-même, l’envie une revendication malheureuse du moi.”
Sören Kierkegaard, Traité du désespoir

“Vous savez, l’amour et l’amitié, ça marche avec l’admiration.”
François Truffaut, Baisers volés

“C'est une grande preuve de noblesse que l'admiration survive à l'amitié.”
Jules Renard, Journal - 25 Mai 1897

“L'admiration est fondement de toute philosophie, l'inquisition le progrès, l'ignorance le bout.”
Michel de Montaigne, Essais

“La gloire est la réputation jointe à l'estime ; elle est au comble, quand l'admiration s'y joint.”
Voltaire, Dictionnaire philosophique

“Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi.”
Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique

“L'admiration prend quelquefois un télescope pour regarder les choses de la terre, mais elle n'en fait pas des astres pour cela.”
Jules Barbey d’Aurevilly

“Il y a des révolutions quand les classes assujetties n'ont plus d'admiration pour ceux qui les dominent.”
Pauline Harvey, Un homme est une valse

“L’admiration fait trouver le bien dans les choses avec autant de promptitude que la malveillance y fait trouver le mal.”
Ximénès Doudan, Lettre à Madame du Parquet - 11 Juillet 1841

“L'admiration d'une qualité ou d'un art peut être si forte qu'elle nous empêche de nous efforcer d'en obtenir la possession.”
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain

“Le but suprême du romancier est de nous rendre sensible l'âme humaine, de nous la faire connaître et aimer dans sa grandeur comme dans sa misère, dans ses victoires et dans ses défaites. Admiration et pitié, telle est la devise du roman.”
Georges Duhamel, Essai sur le roman

“Ce qui étonne, étonne une fois, mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.”
Joseph Joubert, Pensées, maximes et essais

“Monsieur, j'ai pour principe, écoutez bien cela, d'admirer l'admirable et de m'en tenir là.”
Victor Hugo

“Il y a les livres que j'aime et ceux que j'admire ; je peux admirer un livre sans l'aimer.”
Jorge Amado, Le Monde, 28 Juin 1996

“Ma patrie, à moi, est partout où j'admire.”
Astolphe de Custine

“Admire les choses qui sont devant toi.”
Clément d’Alexandrie

“Admirer est une bonne action.”
Victor Hugo, Tas de pierres

On admire le monde à travers ce qu'on aime. ”
Alphonse de Lamartine

“La grandeur a besoin de mystère. On admire mal ce qu'on connaît bien.”
Charles de Gaulle

“Admirer c’est égaler.”
Alain, Vingt leçons sur les beaux-arts

“La jeunesse a cela de beau qu’elle peut admirer sans comprendre.”
Anatole France, La Vie littéraire

“Dis-moi qui t'admire et je te dirai qui tu es.”
Charles-Augustin Sainte-Beuve, Causeries du lundi

“La médiocrité refuse toujours d'admirer et souvent d'approuver.”
Joseph de Maistre, Lettres et opuscules

“On ne ressemble pas à ceux qu'on admire en imitant leurs oeuvres.”
André Malraux, Le musée imaginaire

“N'épousez jamais un homme que vous n'admirez pas. C'est fatal.”
Elizabeth Taylor (écrivain), Le Coeur lourd

“Le plus grand plaisir, c'est d'être admiré.”
Milan Kundera, La valse aux adieux

“Idéal : modèle qu’on se compose, en vue de l’admirer et de l’imiter. L’idéal est toujours nettoyé d’un peu de réalité qui ferait tache.”
Alain, Définitions

“La plus grande douceur de la vie, c'est d'admirer ce qu'on aime.”
Laure Conan, À l'oeuvre et à l'épreuve

"Admirons les grands maîtres ; ne les imitons pas."
Victor Hugo

"Quelqu'un qui admire a toujours raison."
Paul Claudel

"Si une admiration déplacée marque de l’imbécillité, une critique affectée marque un vice de caractère. Exposez-vous plutôt à paraître un peu bête que méchant."
Denis Diderot

"Nous aimons toujours ceux qui nous admirent, et nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons."
La Rochefoucauld

"Il y a des lieux que l'on admire: il y en a d'autres qui touchent, et où l'on aimerait à vivre."
Jean de La Bruyère, Les Caractères (1696)

"Admirer, c'est prendre conscience du meilleur de soi même et se sentir en secrète affinité avec ce qu'on admire."
André Bellessort, Le collège et le monde

"L'admiration est fille de l'ignorance".
Chevalier de Méré, réflexions morales

Notes
1. Claude Flipo, "De l’admiration à la louange”, Études, , 2004/9 (Tome 401) -- https://www.cairn.info/revue-etudes-2004-9-page-237.htm
2.
3. http://content.time.com/time/health/article/0,8599,1892225,00.html
4. https://www.franceculture.fr/oeuvre/ladmiration-contre-lidolatrie
5. Cynthia Fleury,
6. http://agora.qc.ca/documents/admiration--article_admiration_de_lencyclopedie_par_denis_diderot
7. http://agora.qc.ca/documents/grandeurs_et_miseres_de_lincarnation
8. Jean Mambrino, « Je parle dans l’estime », Études, 2004/9 (Tome 401) -- https://www.cairn.info/revue-etudes-2004-9-page-237.htm
9. Ibid.
10. https://www.cecilegueret.com/single-post/2013/07/08/Interview-de-Cynthia-Fleury-psychanalyste-et-philosophe-%C2%ABL%E2%80%99admiration-prot%C3%A8ge-le-couple-de-la-mat%C3%A9rialit%C3%A9-du-quotidien-%C2%BB
11. Christian Ruby, L’admiration : émergence d’une notion philosophique - https://www.nonfiction.fr/article-10037-ladmiration-emergence-dune-notion-philosophique.htm
12. Ibid.
13. Ibid.
14. Ibid.
15. Ibid. Voir aussi : Thibaud Barrier - http://www.revue-circe.uvsq.fr/ladmiration-premiere-et-derniere-des-passions/
16. Traduction de : “This book contains new work on character from the perspectives of philosophy, theology, and psychology. From a virtual reality simulation of the Milgram shock experiments, to understanding the virtue of modesty in Muslim societies, to defending soldiers’ moral responsibility for committing war crimes, these chapters break new ground and significantly advance our understanding of character. The main topics covered fall under the heading of our beliefs about character, the existence and nature of character traits, character and ethical theory, virtue epistemology, the nature of particular virtues, character development, and challenges to character and virtue from neuroscience and situationism. The book significantly shapes discussions of character in scholarship.”
Traduit avec www.DeepL.com/Translator (version gratuite)
17. https://ndpr.nd.edu/news/exemplarist-moral-theory/
Traduction de : “a comprehensive moral theory can be constructed by identifying moral exemplars and by investigating (to put it very roughly) what it is that makes them tick. We identify moral exemplars by direct reference to persons we admire "upon reflection." Moral exemplars are persons like that. Two emotions will play a central role in this type of moral theory: admiration, and its opposite, contempt.” Traduit avec www.DeepL.com/Translator (version gratuite)
18. Traduction de : “By bringing the work of philosophers and psychologists together this volume is an interdisciplinary, though predominantly philosophical, exploration of an often discussed but rarely researched emotion; admiration. By exploring the moral psychology of admiration the volume examines the nature of this emotion, how it relates to other emotions such as wonder, envy and pride and what role admiration plays in our moral lives. As to the latter, a strong focus is on the potential link between admiration, emulation and the improvement of our characters, as well as of society as a whole.” Traduit avec www.DeepL.com/Translator (version gratuite)
19. https://www.philomag.com/lactu/pourquoi-aimons-nous-tant-admirer-les-autres-7727
20. https://sante.journaldesfemmes.fr/expert/59531/dans--amour---il-y-a--aussi---admiration.shtml
21. https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Victor_Hugo/Lettres_à_la_fiancée/1822
22. https://www.cecilegueret.com/single-post/2013/07/08/interview-de-cynthia-fleury-psychanalyste-et-philosophe-«l’admiration-protège-le-couple-de-la-matérialité-du-quotidien-»
23. https://www.femmeactuelle.fr/amour/couple/faut-il-admirer-pour-aimer-1187322
24. https://www.elle.fr/love-sexe/mon-mec-et-moi/articles/couple-admirer-son-partenaire-est-il-le-plus-grand-des-tue-l-amour-3123712
25. https://www.forbes.com/sites/chrismyers/2018/05/07/why-trust-respect-and-admiration-are-the-critical-components-of-good-dealmaking/#27eb42ba45c0
26. https://test.psychologies.com/tests-travail/tests-vie-professionnelle/votre-patron-et-vous/l-admiration
27. Anne-Lise David, "Les exercices d'admiration", Études, février 2015 -- https://www.revue-etudes.com/article/les-exercices-d-admiration-16658
28. https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/de-ladmiration/
29. https://cheminsdevie.ca/andre-beauchamp-hymnes-a-la-beaute-du-monde/
30. https://nospensees.fr/connaissez-leffet-de-mer-cerveau/
31. Belinda Cannone, S'émerveiller, Stock, 2017
32. Ibid.
33. https://www.lefigaro.fr/livres/2018/01/18/03005-20180118artfig00123-l-admiration-une-source-d-inspiration-pour-les-ecrivains.php
34. https://www.lemonde.fr/archives/article/1980/11/29/le-chef-d-orchestre-d-andrzej-wajda-le-diamant-et-les-cendres_3075242_1819218.html
35. Ibid.
36. Wikpédia
37. https://theamericanscholar.org/brazil-by-way-of-bach/#.xfipfrnofz4

Voir aussi : https://www.francemusique.fr/emissions/propos-sur-bach/propos-sur-bach-de-heitor-villa-lobos-1952-67608
https://fr.wikipedia.org/wiki/bachianas_brasileiras
https://www.bach-cantatas.com/lib/villa-lobos-heitor.htm
https://www.independent.ie/entertainment/music/classical-from-bach-to-brazil-the-sweet-music-of-heitor-villalobos-34509666.html
 

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L’éveil des cégeps français

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Pour éviter que la création des cégeps n'apparaissse comme un acte manqué dans l'histoire du Québec

Depuis plus de vingt ans, les cégeps français au Québec languissent de torpeur, envisageant leur avenir avec une certaine résignation ; pressés d’imaginer des formules crûment mercantiles pour enrayer leur déclin, ou du moins, sortir de leur surplace apparent, ils font en silence ces constats : inscriptions en baisse dans des programmes, déclin de la qualité des étudiants admis, précarité et rareté des embauches, disparités criantes entre cégeps des régions et ceux des grands centres. Mais une omertà a longtemps empêché que l’on dise tout haut les raisons de ce marasme paralysant. La cause est aussi visible qu’un mammouth dans un magasin de porcelaine : la concurrence déloyale, financée à même les fonds publics, que leur font les cégeps anglais, où se rue depuis plusieurs années, à Montréal, à Québec, à Gatineau, la jeunesse québécoise, toutes langues maternelles confondues. Cette ruée est telle que des cégeps anglais desservent en majorité des étudiants scolarisés d’abord en français aux cycles primaire et secondaire et que même plusieurs étudiants issus de la communauté historique anglaise en sont exclus, faute d’avoir les notes suffisantes. Dawson, sis au centre-ville de Montréal, a ainsi remporté la course au gigantisme; premier des cégeps au Québec, il dépasse deux fois la taille que le rapport Parent avait prévue pour l’institution collégiale (entre 1500 et 5000 étudiants). 

Or, ce système fonctionne tel un marché aux étudiants que l’État provincial du Québec orchestre sans se soucier du sort de la langue française ni du sérieux des modèles que ses fonctionnaires construisent pour prédire les effectifs dans l’ordre collégial; en outre, ce marché permet aux cégeps anglais, forts de leur popularité, de prélever les meilleurs et de refouler les refusés vers les cégeps français, devenus des maisons de consolation, de second tour. Ce système bizarroïde, unique au monde, où un État subventionne à plein un système d’enseignement supérieur parallèle dans une langue autre que la langue nationale, entraîne aussi que faute de débouchés, de nombreux diplômés d’universités françaises, maîtres et docteurs, doivent gagner désormais leur vie en anglais, du matin jusqu`à tard le soir (correction des copies oblige) dans les cégeps anglais du Québec. C’est à la fois la jeunesse, le corps enseignant et le personnel de soutien que l’État du Québec laisse s’angliciser, en se défaussant sur un libre choix artificiel qui réduit la perpétuation de la langue nationale à une affaire de consommation personnelle, abandonnée à l’inclination de jeunes encore adolescents (16-17 ans). Ainsi, des professeurs formés en français enseignent in english à des plus jeunes scolarisés en français! Le Québec n’est-il pas le champion mondial du cirque? De plus, ce système contribue à entériner l’idée que les cégeps anglais vivent dans leur bulle propre, hors du Québec, sans même devoir suivre un régime d’études commun avec le reste du Québec (par exemple, les cours de philosophie y sont remplacés par de vagues « humanities »).

Et pour comble d’absurdité, dans ce beau système, au regard de la loi québécoise, il n’existe pas de cégeps français; tous pourraient même décider d’enseigner en anglais ou en mandarin à 49,9 % de leurs élèves ou multiplier les formations bilingues. Ajoutez à cela le commerce des étudiants étrangers venus du Commonwealth que recrutent certains cégeps français par d’alléchants programmes en anglais tarifés. Bref, c’est le chaos linguistique dans le monde collégial, qui a pourtant reçu la bénédiction de la Fédération des cégeps, organisme soi-disant patronal qui a collecté plus de 50 millions de contributions versées par les cégeps du Québec entre 2010 et 2020 et qui n’a eu pourtant de cesse de louer les beautés de cette concurrence prédatrice sans égard à la misère des cégeps français qu’elle occasionne. André Campana, ancien directeur fondateur du cégep Gérald-Godin, a du reste servi une réplique cinglante au directeur-général de cette Fédération.

C’est dans ce contexte que des professeurs de l’ordre collégial ont pris la parole pour dénoncer la décision du gouvernement Legault de financer l’agrandissement du cégep Dawson, estimé à 100 millions $. Un mouvement est né, le Regroupement pour le cégep français, dont voici la page Facebook, qui compte plus de 700 membres. https://www.facebook.com/groups/411915166708789/. Plusieurs syndicats de professeurs ont voté des résolutions pour exiger du gouvernement qu’il sursoie au projet d’agrandissement de Dawson et renforce les cégeps français, quitte, s’il le faut, à appliquer la loi 101 aux cégeps, ainsi que l’ont voté les professeurs du collège de La Pocatière. Des lettres ouvertes ont été publiées dans les médias, dont celle signée par plus de 200 professeurs du cégep de Sainte-Foy. Est-ce le signe d’un éveil, voire d’un renouveau ?

 

 

 

 

 

 

 

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L’histoire de la pêche sportive au Québec

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"J’ai connu les plaisirs de la pêche à la ligne bien avant d’en connaître l’histoire. Comme pour des milliers de Québécois, m’approprier le territoire forestier et les lacs sauvages du pays, fréquenter dès mon plus jeune âge, huit ans, les gens qui vivent dans ces milieux naturels, voilà l’un des grands avantages que ce loisir m’a permis de connaître."

Le texte qui suit n’était pas d’abord destiné à la publication : conçu à l’origine comme synthèse historique de la pêche sportive pour l’exposition Histoires de pêche au Musée de la civilisation à Québec, il ne contenait pas les références aux sources ou aux imprimés ; quant au traitement des thèmes, il devait viser à l’essentiel et adopter une langue facilement abordable. Il s’agit bien néanmoins du produit de plus de quarante ans de fréquentation de l’histoire d’un loisir populaire. À la demande de la revue Rabaska, et avec l’accord des autorités du Musée, que je remercie vivement d’ailleurs de leur précieuse collaboration, j’ai ajouté aux textes d’origine une brève introduction, une conclusion qui ouvre sur quelques horizons de recherches ainsi qu’une liste sommaire des publications les plus inspirantes.

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La grande peur covidienne

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La réponse économique a été complètement disproportionnée par rapport à la menace réelle. Yan Barcelo est philosophe, musicien et journaliste spécialisé en économie.

 

Quelques rares journaux dans le monde se dressent contre la panique « covidienne » qui sévit depuis un an. On dénonce les informations partielles et partiales, les campagnes de peur systématiques et le conformisme bêta des grands médias qui adoptent sans aucune critique les positions officielles. Cependant, je crois que, même dans ces journaux courageux, on oublie de bien mettre en lumière le véritable scandale : la fermeture d’un tiers de l’économie mondiale, geste aberrant si jamais il en fut.

Je suis journaliste au Canada, pays où le conformisme à la doxa sanitaire est total. Pourtant, voici quelques chiffres malencontreux, tous extraits de sites statistiques officiels. Du 1er mars 2020 au 13 mai 2021 (14 mois), le nombre de décès liés à la covid au Canada s’élevait à 24 825, soit 1,8% du nombre total de 1 312 408 cas de contamination pour la même période.

Considérons que pour l’année 2019, selon les données même de Statistiques Canada, le nombre de décès pour tumeurs malignes s’élevait à 80 152 (six fois les décès covidiens!), pour maladies du cœur, à 52 541, pour maladies respiratoires, à 12 823. Or, on sait que les maladies du cœur sont liées en grande partie à la malbouffe et à la consommation de viande : a-t-on jamais fermé les chaînes McDonald et interdit la vente de bavettes de boeuf?

Pourtant, dès avril 2020, on a interdit une multitude d’acteurs économiques et mis à pied plus de 3 millions de travailleurs canadiens, dont environ 700 000 à ce jour sont encore au chômage. On peut s’attendre au cours de la prochaine année, quand les aides gouvernementales vont cesser, à ce que des dizaines de milliers d’entreprises petites et moyennes ferment leurs portes et que des centaines de milliers d’emplois se perdent encore. Cela n’entraîne pas seulement un immense coût économique, mais aussi un coût moral de dépressions, de foyers déstabilisés, de troubles psychologiques, de malades non-soignés.

La réponse économique a été complètement disproportionnée par rapport à la menace réelle. On a tout fermé, alors qu’il aurait fallu organiser une répartie mieux calibrée. Un rare pays à avoir fait preuve d’un peu de rationalité est la Suède, qui a refusé de fermer son économie; mais puisque tous ses voisins mondiaux l’avaient fait, elle s’est retrouvée à pâtir autant que tous les autres.

Au Québec, 91,2%  des décès covidiens sont survenus chez les plus âgés de 70 ans, et 97,5% chez les plus de 60 ans (Données sur la COVID-19 au Québec | Gouvernement du Québec (quebec.ca)).  Nous avons fermé un tiers de l’économie, jeté des millions de gens au chômage ou à la rue, provoqué en marge des malheurs innombrables, tout ça pour « sauver » la vie des gens, en premier lieu celle de ces aînés. Rappelons que ceux-ci présentent une vie active économique réduite. Or, comble d’ironie, ce sont ces mêmes aînés que nous avons le moins bien protégés!

 Le nombre de décès réels reste à colliger, un nombre qu’on jugera sans doute relativement insignifiant une fois proportionné à la population en général. Ainsi, pour une population de 8,34 millions, on comptait au 15 mai dernier 11 034 décès, soit un taux de décès de 0,0013 représentant 1 300 décès par million d’habitants (Données COVID-19 au Québec | INSPQ). Autre ironie, on comptait en avril 2021 trois fois plus de cas confirmés qu’en avril 2020, pourtant le nombre de décès était trois fois moindre (idem, tableaux 1.2 et 2.2). Pourtant, le gouvernement a cadenassé l’économie plus vigoureusement encore. Il est troublant de constater que le nombre de décès associés à deux conditions de santé préexistantes s’élève à 90% (idem, tableau 5.6). Le nombre de décès « purs », par covid uniquement, sans problème de santé préexistant, n’est que de 3,1%!

Un chiffre reste à révéler (jamais présenté) : le nombre de victimes souffrant de séquelles du Covid, situation certes éprouvante, mais probablement plutôt rare, surtout si on est en mesure de déterminer combien de ces séquelles sont vraiment liées au virus. Mais voilà, on ne le saura sans doute jamais car les autopsies ont officiellement été interdites au Québec comme c’est le cas dans presque toutes les juridictions de la planète. Et maintenant, on nous impose un vaccin approuvé dans la précipitation. Cette « grand’peur » collective systématiquement attisée suscite chez moi une forte tentation de croire aux théories de complot, mais je me retiens. Une chose est certaine : la réponse planétaire à ce virus est totalement disproportionnée par rapport à la menace réelle. L’heure de régler les comptes reste à venir.

 

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La laïcité, c’est le mal

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Une réponse rationnelle aux tenants de ce multiculturalisme que le politologue Marc Chevrier assimile à une religion fondée sur « l’évangile des droits »

Pourquoi si peu d’intellectuels se prononcent-ils par la voix des médias dans le débat sur la laïcité, demandait la sociologue Micheline Labelle dans un texte du 2 décembre dernier paru dans Le Devoir, alors qu’il s’agit d’une question « éminemment politique » ? Le débat a déjà eu lieu pourrait-on répondre, au tribunal de trancher. Or, parce que l’enjeu est  éminemment politique, la décision du tribunal sera insatisfaisante,  à moins bien sûr d’abandonner aux tribunaux  la dure et accablante responsabilité de penser et d’agir sur la société ‒  ce qui serait contraire au sens même de la politique, du rôle des intellectuels et, peut-être, de la laïcité.

Bien sûr, il s’agit d’une opinion,  mais qui appartient à une longue tradition philosophique reposant sur l’idée d’autonomie des individus et des peuples à construire, projet inachevé et sans doute inachevable. Il s’agirait du cœur même de la démocratie, à ne pas confondre avec ce qu’est devenue la démocratie libérale.

L’autonomie relève de cette faculté de l’autolimitation en fonction du bien commun : le monde fini dans lequel nous vivons, composé de diverses cultures, d’expériences singulières du monde, mais liées par des intérêts communs. On ne dilapide pas l’héritage pour en jouir égoïstement ou pour capitaliser, mais pour le transmettre et le garder vivant. Mais au nom de quoi? Qui détermine la norme, le critère?

La pensée de l’hétéronomie a déjà tranché, comme un tribunal : ma foi est plus forte que la tienne, qu’importe le dieu : Christ, Allah, Yahvé, Bouddha, etc.  Les idéologies productivistes ont également tranché : l’Histoire, le Parti, le Progrès, la Technique, l’Argent. L’idéologie libérale a notamment tranché par ce que le politologue Marc Chevrier appelle « l’évangile des droits » (L’empire en marche, 2019). Ce code sacré de la modernité appartient selon lui à une religiosité de l’informe et du relativisme culturel extrême, particulièrement prégnant au Canada. Cette religion, le multiculturalisme, a aussi une fonction : faire marcher l’empire libéral, c’est-à-dire l’indifférenciation généralisée sous le signe de l’échange commercial (incluant l’instrumentalisation de l’immigration) et de la conquête du grand Tout cosmique : rien de moins que la réalisation fantasmatique du royaume des cieux sur Terre. Et pour qu’avance l’empire du Bien à grands pas,  il doit faire table rase du passé, des traditions, de la personnalité des individus et des peuples déracinés qu’il console et materne. C’est ce que M. Chevrier, s’inspirant de l’écrivain autrichien  Robert Musil (L’homme sans qualités), appelle « les peuples sans qualités ». Or  le royaume des cieux sans Dieu (ou plutôt avec tous les dieux et les idoles), mais avec l’autorité des tribunaux, c’est la guerre de tous contre tous.

La revendication illimitée des droits, fondée sur un relativisme culturel absolu (!!), fait éclater le langage commun, le sens commun, que la dynamique culturelle devrait définir au fil des générations. Dans le relativisme culturel, c’est forcément la croyance la plus intransigeante qui l’emporte : « mettez de l’eau dans votre vin », disent-ils, frelatez-vous!  La vague de censure et de terreur qui sévit depuis quelques années dans les milieux culturels et de l’enseignement ‒ que  l’écriture dite inclusive cristallise le mieux ‒ ne s’explique pas autrement. Or, cette vague de censure est essentiellement la création  d’« intellectuels » (profs, écrivains, agents culturels, chroniqueurs) soutenus par l’engeance des réseaux sociaux et divers lobbies stimulés par le relativisme culturel.

Voilà l’ambiance dans laquelle le débat sur la laïcité survient, à quelle religiosité elle s’affronte.

Mais en dépit de la mystique multiculturaliste, contrefaçon du pluralisme social, il est légitime, a fortiori pour quelqu’un qui vit dans une société sécularisée comme la nôtre, de se demander en quoi le fait de ne pas porter le hidjab durant les heures de classe pour une enseignante, par exemple, dénie non seulement sa foi, mais l’intégrité de sa personne ‒ la kippa, le turban, la croix, etc. En quoi cette revendication n’est-elle pas le signe de l’intégrisme religieux qui nierait l’histoire de mon peuple et les conditions de sa survie? Des œuvres considérables nous laissent penser le contraire.

Le philosophe  Abdennour Bidar, après le massacre au nom d’Allah des journalistes de Charlie Hebdo pour avoir caricaturé Mahomet, a adressé une  « Lettre ouverte au monde musulman »  pour l’exhorter à  réformer sa religion, mettre fin notamment à son  intransigeance face à la laïcité, face également à l’émancipation des femmes.

L’écrivain juif Aharon Appelfeld écrivait dans  L’héritage nu qu’« une foi profonde ne se perd pas facilement ».

Laïcité ne veut pas dire laïcisme  ‒ contre la religion ‒ tout comme la religion ne signifie pas intégrisme ‒ contre la pensée critique qui cherche en principe à renouer avec une vérité : la corruption du meilleur engendre le pire, disait Ivan Illich à propos de dogmes autant religieux que laïcs. La laïcité pourrait bien être le garde-fou de toutes les croyances. Mais dans une société de l’hétéronomie qui se prend pour l’empire du Bien, que vaut la laïcité, cette humaine façon d’interroger les hommes et les dieux, alors que des intellectuels sont occupés à faire marcher l’empire? Ceux-ci rappellent les affreux intellectuels de gauche de George Orwell; ils  travaillent à détruire le langage et le sens commun, condition préalable à un totalitarisme dans lequel ils tiendraient enfin le fouet. Dans l’empire du Bien, la laïcité, c’est le mal. 

 

Gilles McMillan, essayiste

 

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La Providence et le hasard

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Hasard ou Providence? Devant le théâtre du monde, la question a reçu des réponses aussi variées qu’ingénieuses.


Face à un univers qui le dépasse et lui semble parfois indifférent, voire hostile, l’homme a, de tout temps, oscillé entre une résignation stoïque et une confiance plus ou moins aveugle en une providence bien intentionnée que le Petit Robert définit ainsi : « Sage gouvernement de Dieu sur la création et, par extension, avec une majuscule, Dieu gouvernant sa création ». Tout ce qui peut (ou ne peut) être dit au sujet de Dieu s’applique donc aussi à la Providence, y compris la mise en garde d’Augustin d’Hippone à quiconque s’apprête à discourir sur le sujet : « Le plus beau de ce qu’un homme peut dire de Dieu est de savoir se taire par pure sagesse de richesse intérieure. Donc tais-toi et ne radote pas sur Dieu! » Et Fénelon de renchérir : « Taisez-vous, et Dieu parlera. Comment voulez-vous qu’il le fasse quand vous faites tant de bruit? »
Un homme averti en valant deux, « nous » laisserons la parole à d’autres.
Sébastien-Roch Nicolas, dit Chamfort, homme de lettres et révolutionnaire français du XVIIe siècle, résume l’ambivalence de l’homme face au mystère lorsqu’il écrit : « Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du hasard; quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la Providence ». Dans la même veine, pour Théophile Gauthier, « Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer ». Einstein semble du même avis : « Le hasard, c’est la manière dont Dieu reste anonyme ». Aux antipodes de ces évocations d’un Dieu qui se présente parfois déguisé, Nietzsche proclame haut et zzzzzzfort : « Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre ». Jean Rostand, dans « Inquiétudes d’un biologiste », opine : « Moins on croit en Dieu, plus on comprend que d’autres y croient. […] En tuant le hasard, on ne ressuscite pas Dieu ». Un brin de Woody Allen allègera le débat : « Dieu est mort, Marx est mort et, moi-même, je ne me sens pas très bien... »
Un dogmatisme du même acabit que celui des vandales de Bamian et de Tombouctou a longtemps dépeint Voltaire comme ennemi public numéro un de « la religion ». Le grand philosophe était pourtant explicitement déiste. Auteur du fameux « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » et de « L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger », il n’était simplement pas dupe du fait que « si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu ». Ses peu charitables accusateurs auraient sans doute été édifiés par la « prière » qui suit, si elle n’avait été de Voltaire dans son touchant Poème sur la Loi naturelle : « O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce, Entends les derniers mots que ma bouche prononce; Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi. Mon coeur peut s'égarer, mais il est plein de toi. Je vois sans m'alarmer l'éternité paraître; Et je ne puis penser qu'un Dieu qui m'a fait naître, Qu'un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits, Quand mes jours sont éteints me tourmente à jamais ». Juste avant sa mort, il signe encore cette quasi-parole d’Évangile : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition ». Saint Voltaire, priez pour nous!
Selon Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, la Providence est à l’oeuvre même dans ses silences les plus déroutants : « C'est [elle/lui] qui, par l'opération de la nuit obscure, se retire afin de ne pas être aimé comme un trésor par un avare ». Se retirer pour éviter que l’Amour ne
devienne une denrée est une option que parents, enfants et amoureux du monde entier gagneraient à ne pas oublier.
De tout ce que j’ai pu lire (ou vérifier) au sujet de la providence, avec ou sans majuscule, ces mots de l’alpiniste écossais, W. H. Murray, me semblent insurpassables en vérité. Ils montrent aussi que « se retirer » n’est pas toujours une option aussi noble :
« Tant que l’on ne s’engage, dans toute initiative (et toute création), l’hésitation persiste et, avec elle, l’option de se retirer et, toujours, l’inefficacité. Il est une vérité fondamentale dont l’ignorance réduit à néant maintes idées et maints plans glorieux : c’est qu’à l’instant même où l’on s’engage irréversiblement, la providence entre également en jeu. La décision de s’engager met en marche un flot d’événements, suscitant en notre faveur toutes sortes d’imprévus, de rencontres et de ressources matérielles dépassant tout ce que l’on aurait pu imaginer. J’ai acquis un profond respect pour ces deux vers de Goethe : ‘’Tout ce que tu peux faire ou ne serait-ce qu’en rêve, fais-le de suite. L’audace recèle le génie, la puissance et la magie’’ ».
Autre manière de le dire : « Le Soleil ne se lève que pour celui qui va à sa rencontre ». La formule est de Swami Abhishiktananda (qui signifie « félicité de l’Oint »), alias Dom Henri Le Saux, moine bénédictin de l’abbaye de Kergonan et jeteur de ponts entre l’Occident et l’Inde où il mourut en 1973. De passage en Bretagne, il y a quelques années, j’ai tenu à voir la maison natale de cet enfant de Saint-Briac. Après quelques anecdotes racontées sur un ton admiratif par la gérante du commerce qui occupe aujourd’hui la maison où a grandi cet assoiffé d’absolu, parti en 1948 à la rencontre d’un soleil auquel il s’est éventuellement fondu, je sortis contempler la mosaïque de la façade qu’il avait sans doute contribué à orner durant son enfance. Comme un clin d’oeil du maître, juste au-dessus de la porte, en trois mots qui ouvrent, plus qu’ils ne rompent, le silence recommandé plus haut, l’enseigne affichait la clé de la « félicité » : « à la Providence! »
Daniel Laguitton
 

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Le «vrai» nom de la post-vérité

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Trump, icone de la société technicienne. De l’usage du préfixe post,  pour cacher ce que l’on ne saurait voir : la souveraineté de la technique, l’efficacité devenue sa propre fin.

La quasi-totalité des commentaires au sujet des événements du Capitole traitent des médias sociaux, de la légitimité à les réguler, du nombre d’infox y circulant et du fait que l’un de leurs principaux propagateurs a été le Président des Etats-Unis. Et voilà que resurgit l’expression qui avait fait fureur lors de l’élection de celui-ci : « post-vérité ». Une semaine après les émeutes, j’ai notamment découvert ces mots dans le New York Times : « la post-vérité, c’est le pré-fascisme, et Trump a été notre président post-vérité ». J’aurais volontiers mis ce genre de propos sous le registre de l’émotion s’il n’avait émané d’un intellectuel réputé, qui plus est spécialiste de l’holocauste, Timothy Snyder [1]. Je me suis demandé : si les Etats-Unis sont si proches de la dictature, comment un grand historien peut-il désigner cela autrement que par une énième expression en « post » ?

Et c’est alors que je me suis souvenu d’une remarque que faisait Jacques Ellul dans les années 1970, commentant le succès de la formule « société post-industrielle », initiée par les sociologues Daniel Bell et Alain Touraine : « il me parait bien remarquable qu'à l'époque où l'on développe l'usage des mathématiques dans les sciences humaines, on puisse employer des vocables aussi imprécis et insignifiants. "Post-industriel", cela veut dire que l'on a dépassé le stade industriel. Soit, mais après ? En quoi cela donne-t-il le moindre caractère, la moindre idée de ce qu'est notre société ? A quelqu'un qui n'en saurait rien, on peut définir assez exactement ce qu'est la machine, l'industrie, donc la société industrielle. Mais comment donner un contenu à un post ?  [2] ». En lieu et place de « société post-industrielle », Ellul proposait depuis longtemps l’expression « société technicienne », voyant dans l’ensemble des techniques, plus exactement la place qui leur est conférée dans l’imaginaire collectif, la force la plus déterminante à l’œuvre dans notre société.

Que penser alors de cette « post-vérité » ? Pour paraphraser J.K. Rowling, qui donc est « Celle-dont-il-faut-taire-le-vrai-nom » ? Avant de proposer une autre formulation, j’avance deux hypothèses. La première est que les médias sociaux ont servi de tremplin à Trump du fait que, plus qu’aucun autre type de propagande, ils permettent non seulement de créer un niveau de proximité extrême entre propagandistes et propagandés mais offrent aux propagandés l’occasion d’assouvir eux-mêmes leur volonté de puissance en devenant propagandistes à leur tour.[3] Les déplacements erratiques des émeutiers dans le Capitole sont en quelque sorte une incarnation grandeur nature des multiples inepties et mensonges colportés sur les médias sociaux, toutes ces dernières années. Ceci non seulement en raison de l’usage déviant qui en est fait mais du fait même de leur démocratisation. Ma seconde hypothèse est plus radicale : le problème ne vient pas tant du fait que les réseaux sociaux sont en accès libres que de la démocratisation de l’ensemble des procédés techniques.

En 1987, soit bien avant les réseaux sociaux, Ellul écrivait : « un nombre de plus en plus grand d'entre nous accède à la possession d'instruments qui peuvent nuire aux voisins. Des moyens qui, autrefois, étaient réservés à des puissants, des riches et constituaient leur privilège sont maintenant à la portée de tous. Cela nous paraît naturel, c'est une démocratisation du confort, du bien-être, une élévation du niveau de vie, et vu sous cet angle optimiste, c'est très bien. Mais c'est en même temps la démocrati-sation du mal que l'on peut se faire à soi-même et aux autres. L'homme de notre société n'est assuré-ment pas plus mauvais que celui des siècles passés mais il a maintenant des moyens qui le rendent redoutable [4] » Il importe ici de réaliser de quelle façon la démocratisation de la technique et celle du mal sont des phénomènes étroitement liés. Dans les années 1960, Hannah Arendt s’est attirée les plus vives critiques quand, partant du procès d’Eichmann, elle a prétendu que le monde entier était gagné par la « banalité du mal ». Son constat était remarquablement juste mais, hélas, son argumentaire trop partiel : la « banalisation du mal » n’est effective que parce que l’humanité toute entière sacralise la technique et que cette sacralisation s’opère de façon totalement inconsciente.

Ellul n’a probablement pas assez précisé ce qui différencie un acte d’adoration (conscient) et un processus de sacralisation (inconscient). J’y vois du reste l’une des principales raisons pour laquelle sa pensée reste encore aujourd’hui globalement incomprise. Mais je lui donne entièrement raison quand il indiquait comment la seule valeur qui l’emporte désormais, celle qui élimine toutes les autres, celle qui constitue le fondement même de l’idéologie technicienne, c’est l’efficacité. Dans ces conditions, la question de la démocratisation du mal ne peut fatalement rester qu’un impensé : peu importe qu’une chose soit bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, seul importe le fait qu’elle soit efficace. Or s’il faut bien reconnaître une qualité à Donald Trump, c’est son efficacité : méprisant la presse comme n’aurait jamais osé l’imaginer aucun de ses prédécesseurs, il a occupé la Maison-Blanche pendant quatre ans sans interruption. Simplement, ce 6 janvier, il n'a absolument pas intégré le fait que, si les spectateurs de télé-réalité ont l’impression que ce qu’ils voient est plus vrai que ce que leur procurent les fictions classiques, prenant ainsi leurs désirs pour des réalités, les acteurs, eux, savent pertinemment que tout est pipé. Il est ainsi fort probable que, dans l’espace disponible de cerveau dont il disposait ce jour là, Trump n’ait jamais envisagé que les manifestants se prendraient à son jeu au point de pénétrer en force dans les lieux. Pour le cas où il n’ait pas envisagé l’émeute, son inconscience ne le disculperait pas, bien évidemment, mais elle renverrait  alors à une inconscience collective à l’endroit de ce qu’Ellul entendait par « la technique ». 

L’essor du complotisme résulte de la sacralisation de la technique mais celle-ci ne s’exprime pas seulement par une survalorisation des artefacts, tels le cellulaire, mais aussi par de multiples discours idéologiques, bien au delà de la classique logorrhée technophile : l’intelligentsia de gauche, aux Etats-Unis, endosse en particulier une énorme responsabilité. Depuis plusieurs décennies, la « french theory » sévit dans les universités et, avec elle s’est érodée l’idée même de vérité : elle portait le rêve de tout « déconstruire » ?... ce rêve est devenu réalité. Les Gilets jaunes et émeutiers du Capitole croient s’opposer aux élites ?... ils en incarnent la parfaite continuité. La « french theory », c’est « l’esprit de la Technique », comme autrefois l’éthique protestante fut celui du capitalisme (Weber).

Pour autant, ce serait une très grave erreur de diaboliser les médias sociaux : ceux-ci permettent parfois une libération de la parole sur des points cruciaux jusqu’alors tabous, je pense en particulier au phénomène MeToo. Mais force est d’admettre que, même dans ce cas, l’émotion est privilégiée à la réflexion et que la parole en question relève du cri et non du discours critique. Et l’on est bien obligé de constater que lorsqu’ils sont utilisés pour disqualifier l’esprit critique, ils sont d’une dangerosité inégalée (ô combien l’adjectif « toxique » est alors justifié !). Par un effet énantiodromique, ce n’est plus le consentement qui est fabriqué, comme aux temps de Noam Chomsky, mais au contraire, et par pure réaction, le soupçon et le mensonge dans toute leur splendeur. C’est donc perdre son temps que de cogiter encore sur la question des usages de la technique (par exemple se demander s’il est légitime ou non que Twitter censure le Président des Etats-Unis) : ce n’est pas sans intérêt, bien sûr, mais totalement secondaire au regard des vrais enjeux. De même, convoquer les sciences cognitives et disserter à l’infini sur le biais de confirmation, c’est encore céder aux sirènes de la rationalité technicienne pour éviter une fois de plus les questions qui fâchent, celles de l’éthique.

Il est grand temps de réaliser comment l’idéologie technicienne façonne l’idéologie capitaliste. Ainsi, autant il est nécessaire d’établir des liens de cause à effet entre la déforestation et les pandémies, type Covid, autant il est attristant de constater que la déforestation elle-même reste quasi- unanimement perçue comme la résultante d'une soif de profit (ce qu’elle est, je n’en doute pas) alors qu’elle est d'abord une application parmi mille autres de la loi de Gabor : "ce qui est techniquement possible sera forcément fait un jour". Au lieu d’ânonner « on n’arrête pas le progrès », on ferait bien de se demander pourquoi on est devenu incapable de l’arrêter. Et l’on serait bien inspiré d’admettre que la prolifération des écrans et des claviers ne pollue pas seulement la planète mais aussi, bien avant elle, le psychisme de ses habitants, du moins dès lors qu’ils s’évertuent à croire naïvement que ces médias constituent un support idéologiquement neutre. Les choses iraient juste un peu mieux si bon nombre de philosophes et de journalistes cessaient de se raccrocher désespérément à cette formule creuse et absurde, ère post-vérité, et convenaient enfin que, depuis plusieurs décennies, nous évoluons dans l’ère technicienne

Joël Decarsin


[1] Timothy Snyder, « L’Amérique au bord de l’abîme au bord de l’abîme », The New York Times, 13 janvier 2020
https://www.nytimes.com/fr/2021/01/13/magazine/trump-capitole-fascisme-racisme.html

[2] Jacques Ellul, le Système technicien, 1977. 2ème édition, Le cherche-midi, p. 7-8

[3] Joël Decarsin, « De la fabrique du consentement à celle du soupçon », Sciences Critiques, 20 janvier 2021
https://sciences-critiques.fr/de-la-fabrique-du-consentement-a-celle-du-soupcon/

[4] Jacques Ellul, Ce que je crois, Grasset, 1987, p. 82-84

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Le début d’un temps nouveau

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Indignez-vous! s’est vendu à 4,5 millions d’exemplaires dans 35 pays et a été le livre à succès de 2010. À en croire les statistiques, l’indignation est plus populaire que l’engagement puisque sa suite, Engagez-vous!, signé par le même Stéphane Hessel et publié en 2011, n’a pas figuré une seule fois au palmarès des 50 meilleurs essais et références de l’année.

C’est en 1970 que la talentueuse Renée Claude commença à semer à tout vent l’euphorie d’une chanson de Stéphane Venne intitulée « Le début d’un temps nouveau » :
« C'est le début d'un temps nouveau
La terre est à l'année zéro
La moitié des gens n'ont pas trente ans
Les femmes font l'amour librement
Les hommes ne travaillent presque plus
Le bonheur est la seule vertu… »


Faisant partie de la moitié des gens qui n’avaient alors pas trente ans et n’en ont donc pas encore quatre-vingts en 2017, ce refrain me revenait en tête l’autre jour en écoutant sur la chaîne anglaise de Radio Canada une conférence intitulée « The Rise of the Anti-Establishment: Where do we go from here? » [La montée de l’anti-establishment : et après?]1. En effet, le conférencier, Robert Reich, secrétaire au Travail des États-Unis de 1992 à 1997 sous l’administration Clinton, prenait aussi l’année 1970 comme année zéro de son analyse de la stagnation de la conjoncture socio-économique à laquelle est confrontée la classe moyenne des États-Unis depuis presque un demi-siècle. L’extension de cette analyse à la plupart des sociétés post-industrielles m’a semblé si évidente que j’en ai tiré la réflexion qui suit. Toutes mes citations de cette conférence sont en paraphrase ou en traduction libre.

S’appuyant sur d’abondantes statistiques sur l’emploi aux États-Unis au cours des dernières décennies, Robert Reich se penche d’abord sur la dynamique politico-économique où a germé le courant anti-establishment dont Donald Trump a su tirer profit [temporairement tout au moins], au sens propre comme au sens qui l’est moins. La démonstration de Reich s’appuie sur le fait que : 1) depuis 1970, le revenu médian n’a connu aucune hausse aux États-Unis alors que, durant la même période, l’économie américaine a doublé de volume, et 2) pour faire face à la stagnation de ses revenus, la classe moyenne des États-Unis a eu recours à une stratégie en trois volets.

Le premier volet stratégique adopté fut l’entrée massive des femmes sur le marché du travail : outre le symbole d’émancipation féminine que représentait cette démarche au-delà du « faire l’amour librement » de la chanson, la logique sous-jacente était que si un salaire, c’est bien, deux, c’est mieux. Ce phénomène ne se limite évidemment pas aux États-Unis et on lit à ce sujet sur un site Web de Statistiques Canada : « Au début des années 1950, environ le quart des femmes de 25 à 54 ans étaient actives sur le marché du travail, c'est-à-dire qu'elles avaient un emploi ou qu'elles en cherchaient un. Par contre, à peu près tous les hommes du même groupe d'âge étaient actifs au cours de cette période. Toutefois, les femmes ont commencé à intensifier leur présence sur le marché du travail au fur et à mesure que les normes sociales concernant les rôles des sexes ont évolué, que de nouvelles technologies — comme les électroménagers — ont entraîné une réduction du temps nécessaire pour s'acquitter des tâches ménagères, que le nombre d'enfants dans les familles a diminué et que les perspectives d'emploi dans le secteur des services ont augmenté. De 1953 à 1990, le taux d'activité des femmes a augmenté de façon constante, passant d'environ 24 % en 1953 à 76 % en 1990. Parallèlement, le taux d'activité des hommes a connu une légère baisse, passant de 96 % en 1953 à 93 % en 1990 »2.

L’économiste canadien Jim Stanford, cité dans un article de Francine Pelletier paru en 2014 dans Le Devoir, arrive à la même conclusion : « … malgré la percée technologique, malgré une croissance de la productivité de la main-d’œuvre de 50 %, malgré l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, malgré tout ça, le revenu de la famille moyenne n’a pas bougé depuis 30 ans »3. Le bonheur a beau être la seule vertu, on ne vit quand même pas éternellement d’amour et d’eau fraîche.

La première stratégie d’adaptation à la stagnation du revenu des ménages que fut le double emploi familial s’étant rapidement avérée insuffisante, une deuxième stratégie se mit en place au début des années 1990 : travailler plus fort et plus longtemps. C’est à cette époque que les jumelles « productivité » et « compétitivité » devinrent un leitmotiv du monde du travail, encouragées et prétendument soutenues par de nouvelles technologies qui allaient permettre à chacun et à chacune de travailler même pendant ses déplacements et de continuer à gérer sa correspondance professionnelle en tout temps et en tout lieu, y compris dans son lit ou dans sa salle de bain. Avec une pointe d’humour, Robert Reich qualifie ces ménages laborieux et productifs de « DINS », acronyme anglais pour « Double Income, No Sex » [Double revenu, pas de sexe]!

Le double emploi et les horaires étirés ne suffisant toujours pas à combler l’appétit gargantuesque et, par définition, « insatiable » du paradigme « plus, c’est mieux », un troisième volet stratégique commença à se répandre dans la classe moyenne au début des années 2000. Il consistait à miser sur le capital représenté par la maison familiale, que cette dernière ait déjà été achetée ou que son achat ait fait partie des aspirations légitimes des jeunes ménages. En tant que bien immobilier réputé « inaliénable » et dont la valeur était censée ne suivre que des courbes ascendantes, la maison familiale allait, dans une société accoutumée à vivre « à crédit » et « au-dessus de ses moyens » [pléonasme intentionnel], assurer la sécurité financière à moyen et à long terme de ses « propriétaires » en servant de garantie hypothécaire à une pandémie de prêts souvent risqués qui donnèrent aux institutions financières matière à concocter une jungle de montages de plus en plus insoutenables et toxiques qui mena tout droit à la crise économique de 2008 : Crac! Les courbes ascendantes se mirent à plonger vertigineusement et plus de huit millions de biens immobiliers « inaliénables » firent l’objet de saisies entre 2008 et 2010. Pour la petite histoire, Reich fait remarquer qu’aucun représentant de l’élite financière architecte de cette bulle immobilière explosive ne fut inquiété sur le plan juridique. Ajoutons que, bien au contraire, l’histoire retiendra sans doute les opérations de sauvetage des institutions financières et des industries considérées comme « too big to fail » [trop grosses pour faire faillite] comme la plus grosse rançon jamais versée à un pirate pour avoir tenu l’économie mondiale en otage, rançon officiellement évaluée à 700 milliards de dollars, mais que Mike Collins, contributeur au magazine Forbes, chiffre, en réalité, à au moins dix fois ce montant4.

Devant le constat que, sur une période de 35 ans, la stagnation, voire la régression relative du revenu médian disponible pour la classe moyenne américaine et la précarité croissante des emplois auxquels celle-ci a accès coïncident avec une croissance de l’économie américaine qui double de volume, Robert Reich pose alors la question : « Where did the money go? », où donc sont passés le beurre et l’argent du beurre?

Une réponse logique, renforcée par le constat que la plupart des élus du Congrès américain sont multimillionnaires5, est de conclure que le système politico-économique est truqué. Si au niveau d’une entité politico-économique régionale comme le Québec, la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction, mieux connue sous le nom de Commission Charbonneau, a pu démontrer que, pour reprendre l’expression exemplairement bilingue d’un professionnel de la construction appelé à témoigner : « everything is truqué »6, chacun peut imaginer les proportions que prend le trucage dans le monde de la finance internationale. Les Panama Papers et les Paradise Papers sont en ce sens de modestes judas sur la porte d’un Éden de truqueurs7.

Lorsqu’une population réalise que son labeur est de plus en plus exigeant et de moins en moins gratifiant, et qu’il alimente un système de gouvernance dont les dés sont pipés, des bulles de révolte commencent à monter dans le champagne des trucoprofiteurs. Prolétairement parlant, il y a de l’eau dans le gaz. Par contre, l’indignation populaire se divise en fonction d’une variable importante : sa cible. À droite on accuse les gouvernements, à gauche on blâme les banques. La colère étant mauvaise conseillère, le chant des sirènes d’une démagogie populiste a beau jeu de séduire une partie des indignés en martelant : « C’est de LEUR faute! ». Pour la droite, les coupables sont, outre les gouvernements et leur réglementation empêcheuse de truquer en rond, les Mexicains, les musulmans, les juifs, les immigrants, les gauchistes et toutes les minorités inscrites au répertoire de la xénophobie. Davantage portée sur l’abstraction et sur l’algèbre sociale, la gauche s’en prend à des entités moins palpables comme « le grand capital », « le fascisme » et le « un pour cent ».

Robert Reich insiste sur le constat que la frustration devant le pipage des dés a créé un climat idéal pour l’émergence de « sauveurs » à la Donald Trump : comédien rompu à la télé-réalité et marchand de mirages immobiliers, le milliardaire bling-bling a su se draper en Robin des bois au service des « nouveaux pauvres » de l’ère post-industrielle en leur promettant le ruissellement vivifiant de politiques économiques favorables aux plus riches, principe de base de la fameuse « trickle-down economics », cette logique du château d’eau [pour ne pas dire château de cartes] selon laquelle, pour qu’il y ait ruissellement de richesse, il faut bien qu’on s’enrichisse un peu plus « en haut ». On notera en passant qu’en anglais « trickle », qui signifie « ruissellement », commence par « trick », le trucage. Le slogan « Make America Great Again » chapeaute donc une politique de repliement nationaliste narcissique qui parodie l’esprit et la lettre du poème d’Emma Lazarus gravé sur le socle de la statue de la Liberté : « Donne-moi tes pauvres, tes âmes lasses dont la multitude aspire à vivre libre, envoie-moi ces rebus de tes rivages surpeuplés, ces déracinés que la tempête rejette sur mes côtes, de mon flambeau j’éclaire la Porte d’Or! ».

À la frustration populaire disséquée par Robert Reich, il convient d’ajouter la perte de confiance dans le processus démocratique qui accompagne le sentiment de marginalisation et de dépossession des masses. Résultat des courses : Donald Trump est « élu » en novembre 2016 grâce à l’abstention de plus de 100 millions d’électeurs (44,37 %) et avec un coup de pouce de 27,20 % d’indignés dont, détail alarmant, 53 % des femmes de race blanche qui ont participé au vote (oups!). Telle est l’assise sablonneuse sur laquelle l’Amérique aspire à retrouver la grandeur.

La résilience de la base électorale de Donald Trump peut aussi être considérée comme une illustration, à grande échelle, du « syndrome de Stockholm » par lequel la victime s’amourache de l’agresseur. À ce syndrome s’ajoute le phénomène aggravant qu’est la libération de la parole haineuse et mensongère qui a aujourd’hui un président et fait en sorte que lorsque l’enfant s’étonne de la nudité de l’empereur la foule en délire le rabroue en s’écriant : « fake news! »

« Voilà où nous en sommes », dit Robert Reich qui, en bon partisan du Parti démocrate, passe plus de temps à disséquer le cas Trump qu’à formuler un pronostic et des suggestions quant à la nouvelle stratégie à adopter. Son propos prend fin sur un souhait optimiste de voir le séjour de Donald Trump à la Maison-Blanche produire le ressac d’une reconnaissance de la toxicité du concubinage du pouvoir politique et des milieux de la finance. Dans l’immédiat, Reich suggère un « ruckus », c’est-à-dire un tollé généralisé dont il semble espérer qu’il induira un coitus interruptus de l’urne et du tiroir-caisse. Selon lui, le Parti démocrate des États-Unis doit reconnaître la colère qui couve dans une classe moyenne en perte de sécurité économique, mettre l’accent sur la formation technique et réformer le système politique pour qu’il ne soit plus contaminé comme il l’est aujourd’hui par l’avarice du monde de la finance. En écoutant ces pieux souhaits, les paroles d’une autre chanson me venaient en tête, de Raymond Lévesque celle-là : « Mais nous nous serons morts, mon frère… ».

L’invitation de Robert Reich au tollé et à l’indignation m’a aussi rappelé le pamphlet au succès aussi instantané qu’éphémère intitulé « Indignez-vous! »8 paru en 2010 où Stéphane Hessel (1917-2013) écrivait notamment : « La pensée productiviste, portée par l'Occident, a entraîné le monde dans une crise dont il faut sortir par une rupture radicale avec la fuite en avant du “toujours plus”, dans le domaine financier, mais aussi dans le domaine des sciences et des techniques. Il est grand temps que le souci d'éthique, de justice, d'équilibre durable devienne prévalent. Car les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un terme à l'aventure humaine sur une planète qu'elle peut rendre inhabitable pour l'homme. […] Comment conclure cet appel à s’indigner? En rappelant encore que, à l’occasion du soixantième anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, nous disions le 8 mars 2004, nous vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France libre (1940-1945), que certes “le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des Nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n'a pas totalement disparu et notre colère contre l'injustice est toujours intacte”. Non, cette menace n'a pas totalement disparu. Aussi, appelons-nous toujours à “une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous” ».

Indignez-vous! s’est vendu à 4,5 millions d’exemplaires dans 35 pays et a été le livre à succès de 2010. À en croire les statistiques, l’indignation est plus populaire que l’engagement puisque sa suite, Engagez-vous!, signé par le même Stéphane Hessel et publié en 2011, n’a pas figuré une seule fois au palmarès des 50 meilleurs essais et références de l’année. La verve passionnée et fougueuse de l’auteur nonagénaire d’Indignez-vous! y est pourtant intacte lorsqu’il invite les générations montantes à se mobiliser : « … quand je parle avec des gens de votre génération, je leur dis toujours : Un de vos défis les plus importants, c'est la Terre. Je crois en effet que l'engagement pour l'écologie est aussi fort que l'était pour nous l'engagement dans la Résistance ». Quand à son dernier ouvrage À nous de jouer!, publié quelques semaines après sa mort en 2013, il n’a figuré que pendant 2 semaines au palmarès des 50 meilleurs essais et références de 2014.

Une citation tirée de The Dream of the Earth [Le rêve de la Terre], un des livres clés de l’écothéologien américain Thomas Berry9 conclura ce panorama succinct de la conjoncture politico-économique américaine inspiré par l’écoute d’une conférence de Robert Reich : « … le principal obstacle au remplacement de l’ordre industriel n’est pas son aspect physique, mais l’envoûtement psychique qu’il provoque. Cette adhésion mythique a précédé la mise en œuvre des réalisations industrielles et en constituait une prémisse plutôt qu’une conséquence »10.

Le mot « envoûtement » a plusieurs synonymes aux connotations tantôt bénéfiques, tantôt toxiques : charme, enchantement, ensorcellement, fascination, hypnose, magnétisme, maléfice, passion, séduction, sorcellerie, sortilège, subjugation, ivresse, etc. Qu’il nous faille changer d’envoûtement ou périr est une évidence, reste à savoir si nous saurons trouver un envoûtement qui nous guide vers le mieux plutôt que vers le pire. 

Références consultées sur le Web (liens actifs en décembre 2017)

1 http://www.cbc.ca/radio/ideas/the-rise-of-the-anti-establishment-where-do-we-go-from-here-1.4077287
2 http://www.statcan.gc.ca/pub/11-630-x/11-630-x2015009-fra.htm
3 http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/424215/pas-tannes-de-mourir
4 https://www.forbes.com/sites/mikecollins/2015/07/14/the-big-bank-bailout/#205b98872d83
5 https://www.nytimes.com/politics/first-draft/2015/01/12/making-it-rain-members-of-congress-are-mostly-millionaires/
6 http://lactualite.com/politique/2015/11/09/everything-is-truque-les-10-citations-marquantes-de-la-commission-charbonneau/
7 http://www.lemonde.fr/evasion-fiscale/article/2017/11/10/paradise-papers-l-egalite-devant-l-impot-pilier-essentiel-du-contrat-democratique_5213081_4862750.html
8 http://www.millebabords.org/IMG/pdf/INDIGNEZ_VOUS.pdf
9 http://encyclopedie.homovivens.org/documents/thomas_berry
10 http://www.covivia.com/index.php?vMenu=31_90_89&vOptions=articles_25_5_760_13 

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