Au commencement était le Rêve

Daniel Laguitton

« Pour la plupart des peuples, la principale source de sens et de valeurs communes est la manière dont ils se racontent l’histoire de l’univers et le rôle qu’y joue l’espèce humaine. » (Thomas Berry)

 

En septembre 2021, les maisons d’édition Novalis au Canada et Salvator en France annonçaient la publication du livre Le rêve de la Terre*, traduction de The Dream of the Earth de l’historien des cultures Thomas Berry (1914-2009). Initialement publiée aux États-Unis par Sierra Club Books 1988, cette collection d’essais porte sur l’urgence, pour l’humanité, d’adopter un nouveau récit fondateur porteur d’un mode harmonieux de cohabitation avec les autres membres de la communauté planétaire, minéraux, végétaux et animaux, le bien-être de la planète étant la norme à laquelle doit se conformer toute activité humaine dans le cadre d’une écologie comprise en son sens le plus intégral. La portée du changement de récit qui s’impose dépasse celle de l’adoption, au XVIIe siècle, d’un modèle héliocentrique de l’univers lors de ce que l’on a appelé l’inversion copernicienne, et celle de la découverte de l’évolution des espèces par Darwin, au XIXe siècle. L’Église romaine, gardienne du récit biblique des origines, a difficilement accepté ces changements de la manière dont les humains perçoivent leur environnement, et deux personnages emblématiques de ces transitions majeures sont Galilée (1564-1642) qui dût adjurer ses écrits et finir ses jours en résidence surveillée, et Teilhard de Chardin (1881-1955) qui fut interdit de publication de son vivant et fait encore l’objet d’une mise en garde contre les « dangers » que représentent ses ouvrages et ceux de ses disciples. Notons en passant que Thomas Berry a activement participé (avec, notamment, l’écologiste Pierre Dansereau) à la mise sur pied, en 1967, de l’Association américaine Teilhard de Chardin qu’il présida de 1975 à 1987.

La vision de Thomas Berry repose sur la reconnaissance que, « pour la plupart des peuples, la principale source de sens et de valeurs communes est la manière dont ils se racontent l’histoire de l’univers et le rôle qu’y joue l’espèce humaine. C’est seulement par l’intermédiaire de cette histoire et du récit des origines de l’univers et de son évolution que chacun peut apprécier le sens de la vie ou trouver l’énergie psychique requise pour faire face de manière adéquate aux moments de crise, tant sur le plan personnel que collectif ».

Le thème central de sa pensée est clair dès la première phrase du livre : « Une des grandes réalisations du vingtième siècle est d’avoir rendu possible un récit de l’histoire de l’univers à partir d’observations empiriques qui ont permis d’approfondir de manière étonnante la séquence évolutive où s’inscrit notre planète, sa biosphère et la collectivité humaine qui l’habite. Il semble toutefois que nous ayons encore de la difficulté à discerner les conséquences de ce récit lorsqu’il s’agit d’interpréter de manière plus globale l’aventure humaine ». Autrement dit, un récit cosmologique crédible est aussi vital pour l’humanité que l’oxygène qu’elle respire dans la mesure où il répond aux questions universelles résumées par Gauguin : « D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? »

Si, pour l’Occident, le récit biblique a pu répondre à ces questions pendant quelques millénaires, les découvertes de la science en ont sapé la pertinence empirique et l’ont cantonné à un plan symbolique très riche, mais à ce titre trop abstrait pour qu’il continue de remplir à grande échelle son rôle de récit fondateur.

En mettant l’humain en rapport avec plus grand que soi, le récit des origines sert en effet d’assise et de référence aux diverses pratiques religieuses. Avant les découvertes scientifiques de l’ère moderne, une lecture au premier degré du récit biblique suffisait pour imaginer une divinité pétrissant une poignée d’argile pour créer l’homme « à son image », se révélant par le fait même comme personnage humanoïde, mais lorsqu’un nouveau récit est venu affirmer qu’un « atome primitif » a explosé il y a une quinzaine de milliards d’années et que chaque élément connu ou inconnu du cosmos est le produit de cette explosion, l’ancien récit a perdu une part importante de son efficacité.

Thomas Berry se décrivait comme « géologien », un mot calqué sur « théologien » où le grec « theos » qui désignait des divinités invisibles, est remplacé par le « géo » des très visibles empreintes géo-logiques et géo-graphiques de forces cosmiques incommensurables. Il nous invite à lire attentivement le grand livre de la nature dans le cadre de ce nouveau récit. À ses yeux, les empreintes cosmiques du divin, à l’instar de tout déploiement artistique, procèdent d’un rêve : Le rêve de la Terre.

La perte d’efficacité de l’ancien récit s’est traduite par une perte de repères que l’Occident a compensée par un envoûtement pour les retombées de la révolution industrielle. Cet envoûtement est l’équivalent collectif d’une toxicomanie à l’échelle individuelle : il mobilise une telle part de nos énergies psychiques qu’il nous rend aveugles à l’assaut destructeur auquel, sous son emprise, nous soumettons la Terre. Cet assaut sans précédent envers une planète où tout est lié est évidemment suicidaire, comme nous le rappellent quotidiennement les retombées du changement climatique en cours.

La restauration d’un rapport harmonieux entre les humains et la Terre est directement liée à l’acquisition d’un nouveau récit crédible qui nous permettrait de passer « d’un anthropocentrisme profiteur à un biocentrisme de participation » en libérant les énergies piégées dans l’envoûtement matérialiste pour les investir dans un enthousiasme au service de la maison commune. Ce nouveau récit est un « événement suprême, tant sur le plan humaniste que spirituel et scientifique. La mission sublime qui revient à l’éducation moderne est de révéler la véritable importance de ce récit et sa portée sur l’ensemble des activités humaines et planétaires ».

Concrètement, Thomas Berry nous rappelle que « La vie est partout répartie en communautés fonctionnelles spécifiques que l’on peut appeler des “biorégions”, c’est-à-dire des régions incluant des biosystèmes interdépendants et généralement autosuffisants. Les technologies de l’avenir doivent d’abord opérer dans le cadre de telles cellules biorégionales et à leur échelle ».

Nous sommes entrés dans une difficile période de transition vers une ère écologique qui seule assurera notre survie. Selon Thomas Berry, « l’histoire du Titanic et de son premier voyage peut servir de métaphore pour illustrer la difficulté d’un tel changement d’orientations fondamentales ». Les semis d’automne d’une vision porteuse d’espoir de futurs printemps non silencieux n’en sont donc que plus essentiels.

Daniel Laguitton                                                          *http://agora.qc.ca/chroniques/le-reve-de-la-terre

Abercorn

 

 

Extrait

Un récit cosmologique crédible est aussi vital pour l’humanité que l’oxygène qu’elle respire dans la mesure où il répond aux questions universelles résumées par Gauguin : « D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? »

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