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    Dossier: Humanités

    Professionnels et culture classique

    Lionel Groulx

    Texte d'une causerie prononcée au Séminaire de Sainte-Thérèse (Québec) à la réunion annuelle des Anciens le 2 mai 1948. Publié dans L'OEUVRE DES TRACTS, janvier 1949, no 355. Reproduit avec l'autorisation des ayants droit de l'auteur

    Les humanités classiques! Depuis la Renaissance, soit depuis quatre siècles, elles ont formé l’élite intellectuelle des nations civilisées. L’Europe moderne leur doit une grande part du prestige qui a fait, de ce petit cap occidental de l’Asie, le plus haut lieu, de l’esprit dans l’histoire du monde. Depuis quatre siècles, philosophes, poètes, prosateurs, artistes, parmi les plus grands, sont allés demander à ces disciplines la vigueur et la souplesse de leur intelligence et jusqu’à cette forme d’élégance qui ajoute au prestige du génie.

    Nos ancêtres de France, fils d’un pays à l’apogée de la puissance intellectuelle, apportèrent jadis le trésor avec eux, comme une sorte de feu sacré. Plus tard, après la catastrophe de 1760, il fallut nous refaire une élite, former des chefs, trouver les moyens de sauver notre âme; nos chefs spirituels eux-mêmes refusèrent d’emprunter au vainqueur ses traditions pédagogiques ou scolaires; ils firent confiance aux disciplines traditionnelles; nous sommes restés en latinité.

    Les vieilles disciplines furent pour nous, même en pays britannique, source de vie, instrument de liberté. Je n’en veux retenir que le témoignage de deux laïcs de l’époque: Étienne Parent verra, dans les collèges, autant de citadelles nationales; et c’est ainsi, tiendra-t-il à proclamer, «qu’il est sorti du peuple des hommes qui ont pris la place des déserteurs de 59 et qui ont fait qu’il y a encore un peuple canadien-français, et que ce peuple pèse encore dans la balance des destinées canadiennes».

    Louis-Joseph Papineau disait en Chambre, en 1831: «Si les vues politiques de nos ennemis eussent prévalu, si leurs efforts pour décourager l’éducation, pour détruire tout motif d’émulation parmi nous [...] n’avaient pas été contre-balancés par les sacrifices du clergé, nous fussions devenus des esclaves, des hommes asservis et méprisés.»


    I. La mise en accusation

    Ce qui était vrai hier a-t-il cessé de l’être aujourd’hui? Dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, le héros raconte aux Océanides qu’il a empêché les hommes de pressentir la mort. Et comment cela? lui demandent les nymphes.

    «J’ai mis en eux d’aveugles espérances.»

    Les humanités classiques nous auraient-elles bercés d’espérances trompeuses? Nous auraient-elles caché nos besoins profonds, notre temps, les lois de la vie moderne? Seraient-elles responsables de nos piétinements, de nos reculs, sinon de nos faillites, dans le champ intellectuel, dans la concurrence économique et politique, en un mot dans la rivalité des races?


    TOUR D’IVOIRE

    Examinons d’aussi près que possible les reproches dont on accable ces «pelées» et ces «galeuses». On leur tient rigueur d’avoir donné une formation «petit bourgeois». Et l’on veut dire par là qu’elles seraient restées le partage trop exclusif d’une petite élite, d’une caste, fruit orgueilleux d’une sélection sociale plutôt arbitraire, caste fermée qui se décernerait plus de privilèges que de devoirs; levain infécond, parce que, au lieu de se mettre au service de la masse, il se tiendrait habituellement en dehors de la masse, sinon contre la masse. Bref (et voilà bien le reproche le plus grave que l’on puisse proférer aujourd’hui contre une classe sociale): une petite aristocratie, pleine de morgue, qui se tiendrait au garde-à-vous devant la démocratie. Et du coup, l’on expliquerait ainsi, chez nous, l’écart ou le fossé qui irait toujours s’élargissant, entre les classes dites libérales et les classes populaires.


    ANACHRONISME

    On reproche encore aux humanités classiques - et le reproche prend cette fois une plus solennelle gravité - on leur reproche de nous isoler de la vie. Le reproche s’adresse surtout aux humanités gréco-latines. À vivre dans les siècles révolus, les jeunes générations prendraient le goût des horizons clos, du ratatiné, du moisi; ou encore, ce qui est à peu près le même travers, les jeunes gens y prendraient l’esprit évaporé d’astrologues, étrangers à leur temps, à leur terre, toujours prêts à trébucher sur la première motte, quand ils ne se ramassent point au fond des puits. Et encore, si c’était des puits de pétrole! En résumé les humanités classiques seraient impropres à former l’homme nouveau, appelé à vivre dans un monde lui-même nouveau.

    Et vous savez combien l’on enchaîne ici la suite logique et impérative des faits. Nous vivons et nous vivrons de plus en plus dans une société industrielle. Rien à y faire. L’homme, avec la fringale d’un nouveau Prométhée, s’est rué à la possession du monde par la science. Et ce n’est pas là observation spéculative pour simples esthètes ou philosophes. Chacun se sent pris, emporté malgré soi par un tournant affolant de civilisation. Les États n’y échappent point. Point de puissance politique sans puissance financière; point de puissance financière sans équipement industriel. D’ordre pratique, le fait étreint, saisit aux entrailles, en presque tous les pays, les sept et parfois les huit dixièmes de la population adulte. Tous les jours, le petit ouvrier peut se rendre compte que sa journée de travail, son salaire, son avenir de jeune célibataire ou de futur chef de famille, que tous ses espoirs et toute sa vie sont suspendus à la situation économique de son pays et du monde. Que fonctionne mal ou que cesse de fonctionner, autour de lui ou sur quelque point du globe, une industrie vitale; que soient diminués ou paralysés quelque part les échanges commerciaux, et, tout de suite, c’est la grande roue qui cesse de tourner; ce sont des usines qui renvoient de la main-d’oeuvre ou qui ferment leurs portes; c’est le gagne-pain de l’ouvrier qui est en jeu.


    FAUT-IL NOUS CRAMPONNER AU PASSÉ?

    Ainsi, du plus petit au plus grand, chacun peut s’en convaincre, parce que le fait crève les yeux: un monde nouveau est en gestation; une civilisation s’élabore, des transvaluations s’opèrent où le grand homme ne sera plus ni le philosophe, ni le penseur, ni le grand artiste, mais le grand savant, l’ingénieur, le technicien.

    Et l’on conclut: quand l’homme moderne se sent obligé et capable d’étreindre l’univers, que tous les océans battent maintenant les rives de sa terre, va-t-on asphyxier plus longtemps la jeunesse dans les petits horizons de la vieille Méditerranée? Va-t-on l’enfermer dans les nécropoles et les musées?

    Et les alarmistes continuent: Devant cette cité de demain qui appelle une nouvelle structure et qui, quoi qu’il arrive, va se la donner, nous flatterons-nous naïvement que notre pédagogie, nos systèmes d’enseignement n’auront pas besoin d’être repensés et rajeunis? Se pourront-ils refuser, eux aussi, à des réformes de structure? Eh quoi! Irions-nous demander à Platon, à Aristote, à Cicéron, à Sénèque, à Lucrèce, à des rêveurs comme Homère, Horace, Virgile, des directives vingtième siècle, les lois et les consignes de l’avenir? Après tout, nous vivons en Amérique du Nord, en plein monde anglo-saxon. À quoi bon nous cramponner à un mode d’enseignement périmé, qui délivre des diplômes mal adaptés aux diplômés des universités du continent, quand ces diplômes n’y sont pas tenus pour des parchemins de qualité inférieure?

    Certes, en cet adieu aux maîtres antiques, les réformateurs acceptent qu’on mette des formes; on pourra les traiter, si l’on veut, comme les poètes de la république platonicienne; mais, de grâce, qu’on se hâte de les couvrir de fleurs, et qu’on les mette doucement à la porte.


    LE PROBLÈME

    Je ne crois pas avoir trahi la pensée des prophètes de la nouvelle hégire, prophètes qui sont légion. Seulement comment ne pas songer que l’enseignement, l’éducation sont de ces questions qui tiennent aux problèmes les plus complexes, les plus mystérieux de la psychologie? Comment développer les facultés d’un enfant? Par quelles méthodes, quel dosage, quelle combinaison de matières et d’enseignements, développer ces facultés, dans leur hiérarchie essentielle, pour qu’elles atteignent à une synthèse de forces ordonnées? Problèmes qui impliquent tout d’abord une notion de l’homme, de l’homme abstrait et aussi et, plus encore, une connaissance pénétrante de l’homme-individuel, puisque en définitive il n’y a d’éducation véritable qu’individuelle. Problèmes parmi les plus graves qu’ait à débattre chaque génération. Et voilà pourquoi, sans doute, en ce problème redoutable, la merveille est que chacun se trouve compétent.


    II. Faiblesse des vieilles méthodes

    Que penser de ce bouillonnement d’idées? Dans la courte demi-heure à laquelle j’ai voulu limiter ce discours, je ne prétends pas résoudre ces troublantes et vastes énigmes. Il m’y faudrait l’assurance des Incompétents, compagnie encore plus répandue que la Sun Life, mais à laquelle j’ai pourtant négligé de m’assurer. Trop heureux si, de ce chaos volcanique, je parvenais à faire jaillir quelques idées claires.


    LA FIN ET LE MOYEN

    En tout premier lieu, ne confondons pas deux choses trop souvent confondues: humanisme et humanités classiques. Quelle fin se proposent l’enseignement et l’éducation, puisque chez nous les deux choses se distinguent? La fin pourrait se définir comme suit: développer, dans l’enfant et le jeune homme, un humanisme, c’est-à-dire un développement intégral, normal de l’homme, une croissance, en même temps qu’un affinement harmonieux de toutes les facultés.

    Après la fin, voici le moyen - et alors intervient le rôle des humanités: développer l’homme, en le mettant à l’école des classiques, c’est-à-dire des plus grands maîtres de tous les temps: ceux par qui quelques peuples privilégiés ont touché les sommets de la civilisation. Discipliner, élargir, enrichir l’esprit de l’enfant par le contact immédiat et prolongé avec la pensée la plus vigoureuse, la plus élevée, la plus fine, la plus saine des siècles passés. Voilà la prétention de la culture dite classique.

     


    HUMANISME INTÉGRAL

    Cette prétention s’est-elle toujours justifiée? Disons notre pensée librement. Le plus grave tort peut-être des partisans des humanités classiques aura été de n’entendre, sous cette appellation, que les humanités gréco-latines, comme si tout l’humanisme s’y trouvait enfermé, et comme si, avant la Renaissance, d’autres humanités ou d’autres méthodes de former des hommes et d’admirables types d’hommes n’avaient pas existé.

    Restreindre les humanités aux humanités gréco-latines, en d’autres termes, à l’hellénisme et à la latinité, c’est, dirait Maritain, «prendre une certaine humanité pour l’humanité». Un humanisme généreux ou simplement intégral ne saurait se refuser, par exemple, ni à l’apport hébraïque, ni à l’apport oriental, ni surtout à l’apport du Moyen Âge: apport d’un monde juvénile, en pleine sève, où l’on vivait d’un fonds assez riche pour créer la Somme théologique, la Chanson de geste et la Cathédrale au puissant symbolisme. Et c’est encore pourquoi, à la question: «Comment concevoir, en dehors des définitions toutes faites, l’idéal humaniste?» Maritain a pu répondre: «Demandez la réponse à la cathédrale de Chartres.»

    Un humanisme complet ne saurait surtout ignorer l’apport du christianisme qui ne vient pas seulement compléter l’humanisme profane, mais qui, en l’imprégnant de surnaturel, c’est-à-dire, en le mettant dans la ligne de l’Incarnation, intègre l’humanisme tout court, le redresse et le transfigure. Humanisme chrétien, méthode d’éducation, si j’ose dire, qui produit l’homme plein de la vie de Dieu, l’homme retourné à sa rectitude morale, type d’un superbe équilibre, gouverné, dans ses facultés, par la loi éternelle, et type d’homme - ce qui n’est pas la moindre merveille - réalisable, et avec une égale perfection, dans toutes les classes sociales, à tous les degrés de l’échelle humaine.

     


    ENSEIGNEMENT FAUX ET ÉTRIQUÉ

    Un tort non moindre des maîtres des humanités classiques aura été de trop borner parfois la valeur éducative de ces humanités à une étude de vocabulaire ou de grammaire. Enseignement étriqué qui a surtout enseigné le dégoût du grec et du latin, quand les plus jeunes écoliers eux-mêmes auraient dû concevoir l’étude du vocabulaire et de la grammaire, non comme une fin en soi, mais simplement comme une clé indispensable, la clé d’or destinée à ouvrir le temple du «gentil et du haut savoir».

    Enseignement faux, puisque, après tout, l’humanisme n’est pas là, ni même, dirons-nous, dans une formule, dont l’on a trop abusé et qu’on a appelée une «gymnastique intellectuelle», gymnastique bien superficielle, bien énervée, puisque trop souvent encore, et quoique l’on y prétendît, l’on s’est mal ou peu servi du grec et du latin pour nous enseigner le français, nous montrant malaisément, par exemple, - ce qui eût été pour nos jeunes esprits une profitable gymnastique celle-là, - comment faire passer, de langues synthétiques comme le grec et le latin, dans une langue analytique comme le français, la pensée des vieux auteurs, sans l’altérer ni dans sa précision, ni dans sa finesse, ni dans sa beauté formelle. Enseignement faux, incomplet, vais-je reprendre, quand par l’étude des textes et autres révélations, le tout est de livrer à l’esprit de l’étudiant la moelle d’une pensée, d’une littérature, et pas seulement d’une littérature, mais de diverses formes d’art, l’essence d’une philosophie, d’une sociologie, en un mot quelques maîtresses attitudes de l’homme éternel aux points forts de son existence.


    INITIATION

    Nous parlions tout à l’heure d’humanisme intégral. Est-ce à dire que, dans les classes de littérature, il conviendrait d’entreprendre, par un choix de textes, l’étude de toutes les formes d’humanisme? À notre avis, ce serait alourdir outre mesure les programmes. Et c’est là plutôt affaire des Universités.

    Mais, dès le collège, et pour l’humanisme oriental, par exemple, ne pourrait-on s’en rapporter à l’enseignement de l’histoire? Ceux qui ont lu, en ces derniers temps, le Bilan de l’Histoire de René Grousset, ouvrage où des critiques ont voulu voir une explication de l’histoire proche du génie, conviendront qu’une initiation sommaire reste possible et facile même à l’humanisme hindou et chinois.

     


    III. Ce qu’il faut sauver

    Ces critiques faites des vieilles humanités ou plutôt des vieilles méthodes, quelles réformes ou même quelle révolution consentir aux novateurs, aux coryphées des humanités modernes et de l’homme nouveau?


    IL FAUT NOUS SOUMETTRE À L’AVENIR

    Admettons, de bon gré, le bien-fondé de larges parties de leur thèse. Sans nous croire «des héros de Jules Verne ou de Wells débarquant dans la lune ou dans Mars», nous voici bien, inutile de le nier, à l’heure dramatique d’une métamorphose du monde. Bien imprudent et bien aveugle qui refuserait d’évoluer avec son temps et voudrait jouer au Mahatma Gandhi. Les consignes gandhiennes, pour admirables qu’elles soient - on l’a écrit encore récemment - contiennent plus de parties caduques que de pratiques.

    Moins que les autres échapperont à l’évolution les pays qui, à l’exemple de notre province, ont été dotés, par la Providence, des ressources naturelles les plus riches et les plus prisées par les rois de l’Économique: forêts, mines, eau motrice, et, demain peut-être, pétrole. Qui voudrait nier que chez nous l’évolution - il faudrait dire la révolution - ne soit en marche et déjà très avancée? N’est-ce pas ce qu’a voulu peindre, ces années dernières, Everett C. Hughes, dans Rencontre de deux Mondes, qui a pour sous-titre: La crise d’industrialisation du Canada français?

    Si l’on peut parler d’une civilisation prolétarienne en train de détrôner la civilisation bourgeoise, en quel pays du monde plus qu’en notre province le phénomène social est-il d’observation aveuglante? Prenons-en notre parti: il faudra nous soumettre au prochain avenir.

     


    PERSPECTIVES

    À moins de nous laisser emporter par la rafale, avec ce qui nous reste de traditions vivantes, il nous faudra compter davantage avec la géographie économique de notre terre, et par conséquent avec le savant, l’ingénieur, le technicien, qui, quoi qu’on fasse, compteront plus que jamais parmi les chefs de la nation. Il nous faudra veiller à notre développement industriel, pour garder ce que nous pourrons de notre indépendance économique et ne pas tout perdre de notre indépendance politique. Ce développement industriel se fera-t-il par nous et avec nous ou sans nous et contre nous? Nous avons à choisir.

    On parle depuis longtemps d’humanisme scientifique. La France vient d’instituer le baccalauréat technique. Faudra-t-il fonder des institutions d’enseignement d’un type nouveau pour répondre à ces besoins nouveaux? Ou sera-ce la besogne des collèges classiques de s’emparer de ces enseignements pour les animer le plus possible du souffle de l’humanisme, pour apprendre, aux prochaines générations, comment user de la technique sans être usés par elle, comment garder, devant les forces brutales de la nature, le sens de la dignité humaine, la foi en la nature, en la primauté de l’esprit?

    C’est aux collèges de répondre.

     


    NE PAS RENONCER À LA SAGESSE

    Ils y répondront avec la sagesse qui les a toujours guidés, se souvenant qu’il faut se soumettre à son époque, sans renoncer pour autant, devant la fascinante formule, au droit de critique.

    Se soumettre à son temps, ce n’est pas en accepter aveuglément toutes les servitudes, tous les travers, tous les impératifs malsains, tous les péchés contre la civilisation. Se soumettre à son temps, c’est se plier aux évolutions légitimes, à l’ascension normale du progrès; mais c’est souvent aussi emprunter les forces, les instruments, les armes de son temps, pour empêcher les déviations mortelles, les clivages trop rapides, barrer le passage vers les gouffres. Si, à toutes les époques de crises, des hommes n’avaient réagi avec force contre les coups de tête des révolutionnaires et contre leurs idéologies meurtrières, chacun le sait, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus de race humaine ou que la civilisation aurait rétrogradé vers la sauvagerie.


    CHOC DE DEUX CIVILISATIONS

    Les collèges réformeront en ne prenant point toute nouveauté pour un progrès, le fragile et le mouvant pour le stable et le durable. Depuis les malheurs du monde latin, deux grandes civilisations s’offrent, presque avec violence, à l’heure actuelle, au choix du monde: la russe et l’anglo-saxonne.

    L’humanité serait-elle justifiable d’y prendre pour longtemps son point d’appui? Avec l’une et l’autre sommes-nous à une apogée ou à une fin?


    RUSSIE

    En 1922, à Paris, j’entendais un ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. Maurice Paléologue, prédire, pour dans deux ou trois ans, l’écroulement de la révolution marxiste. Trois ans, pas plus. Et pourtant voici plus de vingt-cinq ans que l’oeuvre de Lénine s’obstine à durer et qu’elle exerce, sur de larges portions du monde, un singulier sortilège. Est-ce à dire que la fin ne viendra pas et d’où, en 1922, M. Paléologue n’eût pu la prévoir: de ces multiples annexions d’États satellites dont la Russie marxiste a cru se faire un glacis invulnérable?

    Avec des Russes, la révolution russe peut durer. Durera-t-elle avec ces peuples captifs, qui n’ont, ni dans l’âme ni dans le sang, comme les peuples du noyau soviétique, la longue tradition de servitude, le pli psychologique de la morne passivité? Courbés sous un régime trop contre nature, trop inhumain, ces peuples le pourront-ils longtemps supporter? Rien n’empêche de le croire: l’explosif viendra de là.


    CIVILISATION ANGLO-SAXONNE

    Mais pourquoi vous parlé-je de cette civilisation qui n’est à vraiment parler qu’une condamnation aux travaux forcés? Je vous en ai parlé, peut-être parce que l’autre qui lui dispute le monde, l’anglo-saxonne, et qui a réalisé d’admirables choses, ressemble trop, hélas, à sa rivale et en trop de points inquiétants. La civilisation communiste, c’est l’homme sacrifié à l’État; la civilisation anglo-saxonne, c’est l’homme sacrifié à l’économique, à la production effrénée, à l’argent, à la volonté farouche d’exploiter le globe jusqu’à épuisement, jusqu’à sa dernière bille à pulpe, jusqu’à son dernier lingot de fer, d’or, ou d’uranium, jusqu’à son dernier gallon de pétrole.

    À ce jeu affolant qui tend la volonté et le corps humains dans un effort démesuré, et trop courbés vers la matière, combien de temps la civilisation anglo-saxonne pourra-t-elle tenir? Une loi de l’histoire veut que toute civilisation en désaccord avec les exigences essentielles de l’homme, soit tôt ou tard détruite par l’homme qui ne se résigne jamais à être détruit par elle.

    Nombreux déjà les observateurs qui, dans la façade somptueuse, croient apercevoir les premières lézardes. Le savant Louis de Launay écrit, par exemple, de la vieille Angleterre prise, en ces derniers temps, d’étranges vertiges: «Actuellement, elle semble flotter au gré des vents comme si sa vieille île était mal ancrée sur son fond marin.»

    Quant à nos voisins, nous savons trop, hélas, les dangers qui les guettent. Personne n’a oublié le livre fameux de Lucien Romier: Qui sera le Maître: Europe ou Amérique et les conclusions plutôt pessimistes de l’historien-sociologue sur les chances de l’Amérique.


    FAILLES

    Encore ces jours-ci, dans le conflit entre l’État fédéral et les mineurs, qui ne s’est posé l’alarmante question: Et si les grévistes, par représailles contre la condamnation de leur chef, refusent de retourner au travail? Et si tous les travailleurs syndiqués, par sympathie pour les mineurs, déclarent la grève générale, que pourra faire l’État fédéral? Céder ou accepter la guerre civile? Point noir qui inquiète aussi, pour sa part, un homme comme Louis de Launay: «L’Amérique, observe-t-il, est en proie à une cohue anarchique d’ouvriers errants, de nomades, de révoltés, d’outlaws, de I.W.W. (Industrial Workers of the World) qui, lorsque aura achevé de s’épuiser la prospérité due à la guerre, pourrait bien introduire chez elle des troubles sociaux auxquels elle croyait jusqu’ici échapper.» Et nullement ébloui par la place démesurée que la puissance américaine tient aujourd’hui dans le monde, le savant français voit au contraire, dans le phénomène, un signe de vieillissement: «Dans cette extension rapide de l’impérialisme yankee, pense-t-il, dans cette folie croissante des grandeurs, s’accuse, comme dans le gigantisme paléontologique, une dégénérescence.»

     


    DEMEURER EN LATINITÉ

    Allons-nous accrocher notre char à des étoiles étincelantes, mais qui pourraient être filantes et périssables? Au lendemain de 1760, les ancêtres, vous rappelais-je tout à l’heure, ont décidé de rester en latinité. Et nous y sommes restés surtout par les humanités classiques, élément original, distinctif de notre système d’enseignement.

    Allons-nous sortir de la latinité? Avons-nous des raisons décisives d’en sortir? En sortir, cela signifierait, ne l’oublions pas, une différence, une distinction de moins avec notre entourage - et pourquoi nous le cacher? -, un large trou dans notre cuirasse d’irrédentistes français, une digue de moins contre l’assimilation. Le moins que nous puissions donc demander aux réformateurs, ce pourrait être de ne pas traiter ces questions à la légère. Toute réforme d’enseignement veut dire une réforme d’esprit. On parle de simple bifurcation de programme. Ne pourrait-on tout aussi bien parler d’une bifurcation de notre avenir?

     


    PAS DE MOULES UNIFORMES

    Les collèges réformeront en se persuadant, qu’en notre monde agité et fiévreux, une place fort honnête restera aux vieilles humanités et non pas diminuées mais renforcées. Sans doute n’y faudra-t-il pousser trop de jeunes gens. Peut-être, dans le passé, commit-on la faute d’y admettre trop d’impréparés et trop d’inaptes. Mais s’il n’y faut pousser tout le monde, il ne faudra, non plus, pousser en bloc aux études scientifiques et techniques. Le moule uniforme sera aussi dangereux dans un cas que dans l’autre.

    Le moule scientifique n’offrirait-il pas d’ailleurs ses inconvénients? Plus le monde de l’avenir va se tourner vers l’exploitation de la matière, plus il aura besoin de se réhumaniser. Culture scientifique et culture humaniste à l’ancienne mode s’opposent, en effet, par cette différence fondamentale que la première tourne principalement l’esprit vers la nature matérielle et que la seconde le tourne vers l’homme.

    C’est aussi un fait reconnu par tous les sociologues que le régime actuel du travail dépersonnalise l’ouvrier, tout comme le régime du capitalisme moderne déshumanise le patron. Où irons-nous si une culture désintéressée ne se trouve plus, pour garder aux hommes le goût, l’habitude de la pensée spéculative, pour maintenir, dans un monde en salopettes, la prééminence de l’esprit sur la mécanique et la matière? Car il n’est pas démontré que les éblouissantes réussites de la technique aillent de pair avec un haussement de civilisation. «Par le savoir, écrivait-on récemment, nous sommes devenus des demi-dieux, par les moeurs nous avons rejoint les barbares.»

    Il nous faudra les vieilles humanités pour un monde qui aura encore besoin, selon toute apparence, des carrières libérales, qui vraisemblablement ne pourra se passer de médecins, qui peut-être même réservera un petit coin aux avocats. Mais il nous faudra aussi des philosophes, des théologiens, des historiens, des penseurs, pour nous rappeler l’indispensable expérience du passé, les lois suprêmes de la vie, les vraies destinées de notre espèce. Il nous faudra même des poètes pour bercer encore et toujours les nostalgies incurables de l’homme, plus que jamais désireux d’évasion hors de son bagne terrestre.

    Il nous faudra les vieilles humanités pour la formation même des ingénieurs et des techniciens. Toute spécialisation hâtive tend à une diminution ou à un rétrécissement de l’esprit, pour cette raison très simple qu’elle tourne l’esprit vers un champ limité de connaissances, qu’elle se borne, par conséquent, au développement ou à l’exercice d’un nombre restreint de facultés. La supériorité de la culture générale - le mot le dit assez - vient de ce qu’elle ne développe point l’esprit sur un ou quelques points, mais en toute sa superficie et profondeur, par un exercice ordonné de toutes les facultés de l’homme. Nécessité de la culture générale pour le grand ingénieur et pour le grand technicien, vérité dont se persuadent chaque jour nos voisins si pratiques, les Américains. C’est M. R.M. Hutchins, chancelier de l’Université de Chicago, qui écrit, dans les Announcements de son institution (1946, p. 35): «Le système d’éducation qui tend actuellement à former d’habiles spécialistes sans les pourvoir de la base étendue d’une culture libérale, constitue une sérieuse menace pour la démocratie.» (The present tendency of the educational system to develop amazingly able specialists without providing them with a general foundation of liberal education is, therefore, a serious threat to democracy.) Vérité qu’au centenaire de notre Polytechnique proclamait l’autre jour le doyen de la Faculté des sciences de Laval, M. Adrien Pouliot: «La culture de l’ingénieur ne doit pas être seulement technique; elle doit comprendre une importante et très juste proportion de matières de formation générale et de culture classique et littéraire.» (Le Devoir, 19 avril 1948, p. 3, col. 5) Vérité qu’à la même occasion avait exprimée, deux jours auparavant, M. C.R. Young, doyen de la Faculté de génie de l’Université de Toronto, réclamant, pour le futur ingénieur, en raison de l’avancement des sciences, «une suffisante culture générale».

     


    TÉMOIGNAGE DE LAURIER

    À la suite de ces témoignages, me permettrez-vous de jeter, dans ce débat, le nom d’un homme dont l’autorité garde encore, du moins en certains milieux, quelque crédit: sir Wilfrid Laurier? En 1917, je prononçais une conférence au château Laurier, à Ottawa. Le hasard voulut que sir Wilfrid la présidât. Il faut vous dire qu’en 1917 sir Wilfrid siégeait dans l’opposition. Avant la conférence nous eûmes un bout de conversation que je crois pouvoir rapporter textuellement. J’avais quitté l’enseignement secondaire depuis à peine deux ans. D’où, sans doute, le tour que prit l’entretien.

    «Où en est-on, dans nos collèges du Québec, au sujet des humanités classiques?» me demanda sir Wilfrid.

    Et sans me donner le temps de répondre, il continua:

    «Vous savez, je suis libéral en politique; mais je suis resté résolument conservateur en matière d’enseignement. Ici, à Ottawa, j’occupe un excellent poste d’observation. J’écoute les orateurs anglais et français; ce qui me permet de juger des deux cultures. Or je puis en témoigner: pour l’ordonnance logique du discours, pour la souplesse de la dialectique et pour la correction de la forme, les debaters canadiens-français, à égalité de talent, l’emportent d’emblée sur leurs collègues anglo-canadiens.»

    Et comme je faisais observer que tout de même nos parlementaires prenaient une part plutôt mince dans les débats sur les questions économiques, sur les questions de finances, de commerce, de transport, etc.

    «Ceci, répliqua sir Wilfrid, c’est une autre affaire. Nos hommes publics auraient besoin d’une plus solide formation en sciences économiques. Mais la chose regarde nos universités et non point nos collèges. Je voudrais que nos collèges classiques, insista-t-il, ne suppriment, dans leurs programmes, ni une ligne de latin, ni une ligne de grec...»

     


    DÉFENSE DU GREC

    Ni une ligne de grec! Ce pauvre grec, que les temps sont loin où, dans la meilleure société, on s’embrassait pour l’amour de lui! On parle de le supprimer dans la prochaine refonte des programmes. Vous avouerai-je que je ne puis m’empêcher de m’apitoyer sur le condamné, même si je n’accorde qu’une médiocre confiance aux plaidoyers prononcés au pied de la potence? Et je prends la défense du grec, messieurs les écoliers, sans manquer de pitié envers vous, et non point parce que, à mon âge, l’on n’a plus à craindre le retour offensif de Thucydide ou de ses pareils.

    Car j’ai aimé le grec au collège. Et voulez-vous savoir pourquoi j’en regretterai l’expulsion? Parce que je me souviens que la civilisation est une capitalisation, une capitalisation de tous les progrès humains depuis l’avènement de l’homme sur la planète. Supprimer le grec dans les programmes des humanités, ce sera retrancher du capital civilisateur proposé à nos études, et par conséquent de nos moyens de culture, la première peut-être, et en tout cas, l’une des plus magnifiques réussites de l’esprit humain. Et j’estime que c’est grand dommage.

    Mais quoi! me direz-vous, qui empêche l’écolier de s’annexer cette province de l’humanisme, par l’histoire? Assurément, et vous ne vous attendez pas qu’un professeur d’histoire sous-estime le magistère de l’histoire. Mais le procédé vaudrait tout aussi bien pour le latin, pour le français et pour toute autre forme d’humanisme. Et, encore que par l’histoire il soit possible, par exemple, de se donner une connaissance panoramique du siècle de Louis XIV, qui voudra prétendre que cette connaissance vaille, pour la formation intellectuelle, de longs tête-à-tête, des prises de contact immédiat avec quelques textes de Pascal, de Racine, de Bossuet?

     


    UNE EXPÉRIENCE

    Sur la vertu éducative des vieilles humanités, vous ferai-je part d’une expérience plus personnelle? Au printemps de 1916, à la demande du recteur de l’Université de Montréal et du président de la Société d’administration de l’École des Hautes Études commerciales, je faisais le tour des collèges de la province de Québec. J’allais prier les bacheliers de se diriger vers l’École nouvellement fondée.

    Dès l’automne suivant les premiers bacheliers ès arts firent leur apparition à l’École de la place Viger, où j’étais alors professeur. Qu’avons-nous observé? Dans le premier semestre, les étudiants venus des collèges scientifiques prirent les devants. Mais, au second semestre, ce fut le tour des bacheliers de prendre la tête et de la garder jusqu’à la fin de leurs études. Il y a quelques semaines, je posais la question à M. Esdras Minville, l’actuel directeur de l’École des Hautes Études commerciales:

    «Et les bacheliers, l’emportent-ils toujours sur les scientifiques?

    - Toujours, comme en 1916», me répondit M. Minville.

    Ainsi il serait donc faux que les vieilles humanités isolent de la vie, si ce n’est pas s’isoler de la vie que de s’y mieux préparer.

     


    IV. Conclusion

    Chers anciens de l’Alma Mater, quelques réflexions pour finir. Les humanités classiques, j’espère vous en avoir convaincus, resteront nécessaires pour tout peuple civilisé. Mais il faudra les défendre. Et cette défense ne regarde pas seulement les professeurs de collège et quelques rares originaux ou octogénaires. Elle vous regarde tout autant et davantage, puisque vos fils sont d’abord à vous. Mais comment défendrez-vous les vieilles disciplines? On juge un système d’enseignement à ses produits.

    Demandez-vous si nous ne sommes pas un peu responsables des jugements sévères portés trop souvent sur les fruits secs des collèges classiques. Normalement nos études nous destinaient à prendre rang dans l’élite intellectuelle de la nation. Y sommes-nous? Y êtes-vous? Que d’anciens bacheliers gardent en eux la vie de l’esprit, un peu comme Pompéi garde ses trésors artistiques: sous cinquante pieds de poussière. Si le peuple professe de moins en moins de respect pour les professionnels, les hommes des carrières libérales, est-ce uniquement la faute du peuple?

    Si, par malheur, vous n’êtes pas de ceux qui ont profité de leurs études, prenez-vous les moyens de faire que vos enfants en profitent? Je regarde cette jeunesse qui est devant moi. Un phénomène se produit ici, j’en suis sûr, comme un peu dans tous les collèges classiques: les jeunes gens qui réussissent le mieux ne se comptent pas, le plus souvent, parmi les fils de professionnels, qui seraient censés apporter, de leur foyer, un premier bagage de culture, mais bien plutôt parmi les fils de paysans ou d’ouvriers, enfants, jeunes gens qui sont partis à zéro.


    ATMOSPHÈRE DE CULTURE

    Pour vos fils qui, un jour, s’en viendront aux humanités, donnez à votre foyer une atmosphère intellectuelle. Ayez une bibliothèque. Achetez des livres et achetez-les parmi les meilleurs. Achetez des revues, des journaux qui, par leur contenu, leurs gravures, leur littérature, nourrissent l’esprit, éveillent chez vos enfants le sens de la beauté, de la propreté, de la distinction intellectuelles; et achetez un peu moins de ces énormes illustrés à cent ou deux cents pages, dont le gigantisme cache mal le néant. Achetez un peu moins aussi de magazines américains ou du plus détestable caractère américain, ces coca-cola de l’esprit.

    Mêlez-vous aux études de vos enfants. Par votre exemple, par les livres que vous leur offrirez, par les lectures intelligentes que vous saurez leur faire, donnez-leur une initiation précoce à la lecture. Joseph de Maistre raconte que, pour avoir entendu sa mère, quand il était petit, lui lire de longues tirades de Racine, ses oreilles, habituées de bonne heure à boire cette ambroisie, n’ont jamais pu supporter la piquette.

    Heureux l’enfant - je parle de choses que j’ai vues - heureuse la toute jeune enfant, un peu déconcertée par l’étrange morale des Contes de Perrault, et par exemple, par ce châtiment terrible qui échoit au Petit Chaperon Rouge, mangée par le loup, parce qu’elle s’est tout simplement amusée à cueillir des noisettes... heureux, dis-je, l’enfant qui trouve alors un papa pour lui raccommoder ses idées morales. Le papa, qui sait lire comme un artiste, est allé chercher dans sa bibliothèque En marge des vieux livres, et il a lu à sa fillette le conte si fin que Jules Lemaître met dans la bouche de l’une de ses filleules de dix ans et qu’il a intitulé: Les idées de Liette. Tous les contes de Perrault y sont repris et corrigés l’un après l’autre avec le charme d’une imagination d’enfant. Le Petit Chaperon Rouge, égarée tard le soir, suit une petite lumière qui la conduit naturellement à la Crèche de l’Enfant Jésus; à la crèche elle offre à la Vierge, sa galette, son petit pot de beurre, son bouquet de fleurs champêtres. Et elle apprend que, pour avoir pris le chemin de la crèche, elle a évité le gros loup qui l’aurait mangée.

    Heureuse encore cette petite Claire de huit ans, aux prunelles encore plus claires que son nom, qui découvre un jour - un peu tôt - que les petits garçons sont plus intéressants que les poupées et qui, un soir, s’échappe pour un fleuretage ingénu avec son cousin de dix ans, lui aussi, autre enfant précoce et sentimental qui a déjà le goût des promenades au clair de lune...; heureuse, dis-je, la fillette qui, rentrée à la maison et grondée, comme il convient, par sa maman, se voit condamnée, pour sa pénitence, à écouter la lecture - une lecture fine, nuancée, ponctuée aux bons endroits - de la Chèvre de M. Séguin d’Alphonse Daudet. Vous vous rappelez cette autre petite écolière qui trouvait, elle aussi, trop étroit le clos paternel ou le couvent, trop courte sa longe, un peu fades les amusements de la maison et qui, un beau matin, céda aux appels ensorceleurs de la montagne, de la liberté dans le vent chaud. Après s’être amusée toute la journée comme une petite folle, s’être vautrée dans l’herbe, avoir humé toutes les fleurs qui sentent bon, hélas, la petite et charmante étourdie finit, le soir, par rencontrer vous savez qui. Eh oui, Mlle Claire, «la cabro de Moussu Seguin... se battégué toute la niue emé lou loup, E piei lou matin lou loup la mangé».

     


    PRÉPARATION MORALE

    Professionnels, donnez aussi à vos futurs collégiens la préparation morale. Rappelez-vous qu’il existe telle chose que la crise de puberté, et qu’il importe que le passage de l’adolescence à la virilité s’opère avec les moindres risques. Comptez qu’il y va même pour votre enfant, indépendamment de son avenir moral, de l’avenir de son intelligence. On ne conquiert pas la vérité, on ne se prend pas à la beauté et à la poésie des choses, avec une âme en désarroi, avec une intelligence à moitié libérée de l’emprise malsaine des instincts et des passions, à moitié enfouie dans la chair. Apprenez à vos enfants qu’il y a telle chose que le renoncement aux jouissances mauvaises, telle chose que le sacrifice pour la conquête de soi, pour l’achat de sa liberté. Et vous pourrez alors vous dispenser de reprocher aux maîtres de vos fils, quatre ou cinq années d’étude perdues, gaspillées par de pauvres enfants qui, mal préparés, n’arrivent plus à retrouver leur équilibre.

     


    CROIRE

    Si, par malheur, la vie vous a blasés, je vous en prie, gardez pour vous-mêmes votre scepticisme. Ne l’étalez pas devant vos fils. Pour faire quelque chose de sa jeunesse, un enfant a besoin de s’accrocher à un idéal. Eh oui, en quelque défaveur que le mot soit tombé. Pour sortir de la plaine banale, il faut tout de même viser quelque sommet. Pasteur l’a dit: «Heureux qui porte un dieu en soi!» Est-il si vrai d’ailleurs que les idéaux auxquels vous aviez cru à vingt ans ne soient plus que chimères et mensonges à quarante ou cinquante ans?

    Quand j’étais au Collège de Valleyfield, il m’arrivait parfois de lire à mes rhétoriciens, l’Ombre, une des courtes et si denses Paraboles du grand écrivain danois Joergensen. L’Ombre, c’est le fils intellectuel, las, fatigué de sa misère et de la vie, qui, avant de se suicider, vient rendre visite, un soir, au maître qu’il tient responsable de sa démoralisation et de son désespoir. À ce maître qui l’a perdu, l’Ombre, le fils inconnu et en loques, jette, entre autres, ces anathèmes: «Nous sommes ce que vous nous faites... La jeunesse de ce pays reflète votre oeuvre. Nous sommes chastes lorsque vous l’êtes, immoraux quand vous le voulez. Les jeunes gens croient ou renient d’après ce que vous croyez ou reniez... Ah! si vous pouviez savoir combien d’âmes maudites vous avez créées.»

    Pères de famille, il n’y a pas seulement les malfaiteurs littéraires à saccager l’idéal vierge des jeunes gens. Plutôt que les malédictions de vos fils, puissiez-vous mériter l’éloge que Louis-Joseph Papineau, à quatre-vingts ans et dans son dernier discours en public, adressait à son père et à sa mère: «Vous me croirez, j’espère, si je vous dis: J’aime mon pays. L’ai-je aimé sagement? L’ai-je aimé follement?... Au dehors les opinions peuvent être partagées, néanmoins, mon coeur puis ma tête consciencieusement consultés, je crois pouvoir décider que je l’ai aimé comme il doit être aimé. Ce sentiment, je l’ai sucé avec le lait de ma nourrice, ma sainte mère. L’expression brève par laquelle il est le mieux énoncé: Mon pays avant tout, je l’ai balbutié sans doute sur les genoux de mon père.»

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Lionel Groulx
    Historien québécois (1878-1967)
    Mots-clés
    humanités gréco-latines, élite, éducation, collège classique, Canada français, Québec
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