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L'éducation physique au XIXe siècle: Jahn et Ling

Bernard Lebleu
Jahn met la gymnastique au service de l'Allemagne. Ling, l'inventeur de la gymnastique suédoise, la place au service de l'individu et de l'harmonie du corps
On assiste à l'aube du XIXe siècle, à une série de développements importants dans l'histoire de l'éducation physique. Les nationalismes exacerbés par les guerres napoléoniennes trouvent en chaque pays des voix patriotiques pour insuffler de l'ardeur à une jeunesse qui n'est jamais assez brave, assez volontaire.

En Allemagne, Friedrich Jahn, rêvant d'une nouvelle Sparte, une nouvelle enclave dorienne au cœur de l'Europe, entend redonner à la jeunesse allemande le courage et l'énergie de ses ancêtres pour vaincre l'ennemi français. Inspiré par les expériences pédagogiques innovatrices de Pestalozzi, soutenu par une lecture partielle, raciste, des Discours à la nation allemande du philosophe Fichte, Jahn, qui déplore la consonnance non germanique du mot gymnastique, développe dans Die deutsche Turnkunst, une gymnastique spécifiquement allemande, le Turnen (mot dérivé du tournoi médiéval), au service de la liberté allemande et de l'égalité des Allemands entre eux. Il préconise des jeux dans lesquels domine toujours l'idée de la guerre, où s'opposent des partis inégaux en nombre mais dont le moins nombreux inclut les plus forts; les Turner, ces jeunes, dont le costume identique souligne l'égalité, apprennent à courir et lutter, se cacher, ramper, se chercher, fuir et se poursuivre. Pour développer l'adresse, Jahn invente des exercices aux appareils (barres parallèles, anneaux, cheval d'arçon). Ces mêmes exercices sont encore au programme des Jeux olympiques.

«Vivre de bonne heure avec son semblable et en dépendant de lui, telle est la voie de la grandeur de l'homme». Rien, dans l'esprit de Jahn, ne prépare mieux à la vie en commun que la pratique en commun des exercices physiques. Des Turnlehrer servent de maîtres et conseillent à chaque Turner les exercices appropriés. En dépit des excès patriotiques des troupes de Turnerschaft, qui lui vaudra d'être emprisonné, l'éducation toute morale et collectiviste que vise Jahn à travers une série d'exercices d'inspiration martiale, suscitera un vif engouement. Près de 2000 Turnplätze et Turnhallen, places publiques consacrées à l'éducation physique et militaire, couvriront le pays tout entier à une certaine époque.

Les méthodes développées par Jahn seront éventuellement remplacées par la gymnastique développée par le suédois Ling, qui connaîtra une immense popularité à travers toute l'Europe au xixe sous le nom de gymnastique suédoise. Émule moderne d'Hérodicos (voir page 8), Ling trouve d'abord dans l'exercice physique des ressources pour soigner une santé chancelante. Reconnu pour être l'inventeur de la gymnastique scientifique, Ling développe néanmoins une philosophie de l'exercice qui va au-delà du simple empirisme. «Le point de départ de Ling est la Vie» explique l'historien Ulmann. Lorsque la vie s'unit à la matière, elle agit sous la forme d'une «force vitale». Cette force agit à travers trois formes distinctes. Dans sa forme dynamique, liée à la connaissance, la «vie tente de s'échapper de la matière» et «s'oubliant elle-même comme individu, elle cherche l'amitié avec le Tout.» Les formes chimique et mécanique assurent la pénétration de la matière par la vie. L'organisme humain est fait de parties, mais au sein de cette même pluralité existe un désir de s'unir en un Tout. L'organisme est constamment en lutte non seulement avec l'extérieur, mais avec lui-même. «Il est, selon Ulmann qui rattache les vues de Ling à la philosophie de Schelling et au mouvement romantique, le siège d'une dialectique de l'un et du multiple », dont il s'ensuit que «l'individu n'arrive pas à trouver son être ». Loin d'être orientée vers des résultats immédiats sur l'organisme, la gymnastique de Ling devient, au sein de cette dialectique, un principe visant à favoriser l'unité. Dans la recherche de l'unité de l'âme et du corps, elle sera «gymnastique esthétique »; pour surmonter la douleur ou la dysharmonie elle sera «gymnastique médicale»; par la «gymnastique pédagogique» l'homme apprend à placer «son corps sous sa volonté.» Ling insiste sur la maîtrise des exercices élémentaires. L'homme résoud son unité en apprenant à contrôler, muscle après muscle, chaque partie de son corps. L'homme intégral est celui qui a appris à mettre en harmonie les pulsions contradictoires de cette force vitale qui l'anime. Au-delà d'une vision mécanique, on assiste chez Ling à une intériorisation des processus organiques et mécaniques qui composent le corps. La gymnastique n'est plus, selon la grande tradition gréco-romaine, ce qui permet d'acquérir force, bravoure et agilité. Elle est la voie vers la sagesse du corps pacifié. Elle n'est plus le privilège de l'athlète vigoureux, ou de celui qui se soigne; elle est un principe d'unité accessible à tous, une hygiène corporelle nécessaire dans un monde qui favorise de plus en plus la dispersion des sens et du corps.

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