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    Dossier: Alexandre le Grand

    La légende d'Alexandre et le curé Lamprecht

    Adolphe Bossert
    Le curé Lamprecht et son modèle français. Caractère historique d’Alexandre. Formation de sa légende. Le Pseudo-Callisthène. La légende d’Alexandre dans l’Occident. Le poème du curé Lamprecht.
    On aurait singulièrement étonné un homme du XIIIe siècle si on lui avait parlé de ce que nous appelons la vérité historique. Le XIIIe siècle aurait été moins poétique s’il avait eu plus de science critique. Les âges critiques comme le nôtre n’arrivent à comprendre le passé et à se pénétrer de l’esprit des différentes nations qu’en sacrifiant une partie de leur propre originalité. Au contraire, dans les temps d’enthousiasme, le poète ne saisit avec tant de vivacité les choses qui l’environnent que parce qu’il ne voit rien au delà et qu’il est complètement sous le charme de l’illusion présente. La chevalerie avait produit dans les âmes une sorte d’entraînement et comme un retour de jeunesse qui ressemblait à la naïveté des âges primitifs. Un des caractères de la naïveté, c’est de croire que tous les hommes pensent comme nous, que le monde a toujours été et sera toujours tel qu’il s’offre à nos regards. Au XIIIe siècle, on s’imaginait volontiers que la chevalerie avait toujours existé. On faisait endosser de bonne foi aux héros de la Grèce et de Rome l’armure des soldats de Bouvines. Des échos poétiques venaient de toutes parts, de l’Espagne musulmane, du Nord à moitié païen, de l’Orient surtout, et se rencontraient dans un monde où une seule idée dominait, la chevalerie, avec tout ce que cette idée éveillait de sentiments nobles et délicats. On déplorait seulement que certains héros n’eussent pas été chrétiens; on était quelque peu embarrassé de l’intérêt qu’on prenait au récit de leurs aventures, et lorsqu’on les chérissait beaucoup, on ne résistait pas à l’envie de les convertir.

    Un des poèmes chevaleresques les plus anciens qui se soient produits en Allemagne, c’est un Poème d’Alexandre, presque contemporain de la traduction allemande de la Chanson de Roland, et dont l’auteur est un ecclésiastique nommé Lamprecht. On ne sait rien de la vie de ce poète, pas plus que de celle de la plupart des poètes chevaleresques. Mais il nomme lui-même l’auteur français qui lui a servi de modèle : c’est Albéric de Besançon. L’ouvrage de ce dernier est resté longtemps inconnu; on en a découvert récemment un fragment d’une centaine de vers. Le principal résultat de cette découverte a été de réduire à sa juste valeur le mérite du traducteur. On faisait honneur à Lamprecht d’une certaine brièveté énergique qui caractérise son style et qui le distingue des poètes chevaleresques plus récents. Il est reconnu maintenant que cette qualité appartient tout entière et à un plus haut degré au modèle français (1).

    Il existe en français un autre poème sur Alexandre, plus récent que celui d’Albéric, et beaucoup plus développé; d’un mérite très inférieur, à en juger seulement par la traduction allemande de l’ancien poème, mais qui a laissé dans la littérature française le vers nommé alexandrin. Nous ne parlons point des autres ouvrages composés sur le même sujet en France, en Angleterre, en Allemagne; car Alexandre a eu sa légende au moyen âge, non moins que Charlemagne, et il a été chanté dans toutes les langues de l’Europe.

    Alexandre était fait, plus que tout autre personnage de l’antiquité, pour devenir un héros de roman. Il avait profondément étonné ses contemporains; mais nul grand poète ne s’était offert pour consacrer son immense renommée. Lui-même pensait, à en croire les historiens, qu’une seule chose manquait à sa fortune : d’être chanté par un Homère; et, par une singulière dérision du sort, il fut chanté à l’envi par les Homères du moyen âge. Son caractère se prêtait au rôle que les poètes chrétiens lui firent jouer. Il n’avait qu’une passion : celle de la gloire, qu’un but : paraître grand aux yeux des hommes. Il aimait, dit Plutarque, à être loué, et même à se louer soi-même. Arrivé au bord de l’océan Indien, comme ses troupes refusaient de marcher, il se fit conduire dans une île, et, là, il offrit aux dieux des sacrifices en leur demandant de ne jamais permettre qu’un homme allât plus loin. On pourrait croire qu’il se préparait déjà à sa carrière de héros de légende. Alexandre était, en un sens, un vrai chevalier d’aventure. Des critiques trop sages l’ont traité de fou. Boileau, dans un vers connu, le condamne aux Petites Maisons. Il faut convenir cependant que sa folie n’a pas été inutile à l’humanité. Il semble même avoir eu le vague sentiment de son importance historique, et ce sentiment lui donne une grandeur réelle. L’empire qu’il avait créé en quelques années s’écroula le jour de sa mort; mais la civilisation grecque qu’il avait apportée en Orient continua d’y fleurir. L’une des nombreuses villes qu’il avait fondées et appelées de son nom fut pendant plusieurs siècles le centre intellectuel du monde. C’est à Alexandrie en Égypte que se fit la transition entre la culture ancienne et la culture moderne; la littérature grecque acheva de s’y éteindre, et la philosophie chrétienne en sortit. C’est de là aussi que partit la légende d’Alexandre.

    Après la mort du conquérant, son empire se divisa en plusieurs royaume, dont le plus important resta celui des Ptolémées. Les rois d’Égypte n’étaient pas éloignés de se croire les vrais héritiers d’Alexandre; ils lui trouvèrent même des relations de parenté avec des princes fabuleux, leurs prétendus ancêtres. Selon la tradition alexandrine, un roi d’Égypte, nommé Nectanébus, chassé de son pays par le roi des Perses Darius, se réfugia à la cour de Philippe de Macédoine et fut père d’Alexandre. Des prodiges signalèrent la naissance de l’enfant prédestiné par qui l’Égypte, la Macédoine et toute l’Asie devaient être affranchies du joug des Perses; car, selon la légende, le roi Philippe lui-même était tributaire de Darius, et les Perses étaient reconnus comme les souverains arbitres de l’Orient.

    En même temps qu’on entourait de merveilles la jeunesse du héros, on composait de prétendues relations de ses voyages, qu’on attribuait à ses compagnons. On y réunissait tout ce qu’on savait d’extraordinaire sur les pays lointains. On y parlait de climats inconnus et de peuples étranges. La terre et les hommes, les animaux et les plantes, tout prenait un aspect nouveau et bizarre. Pour comprendre ce que pouvaient être de telles inventions, il suffit de se rappeler ce que l’Inde était pour les anciens et ce que ce seul mot faisait naître en eux d’idées superstitieuses : c’était la terre des prodiges. On pensait qu’Alexandre avait dû être placé sous la protecion particulière des dieux pour pouvoir y pénétrer.

    Tous les récits dont on orna la mémoire du conquérant, les lettres et les discours qu’on lui attribua, furent réunis, au IIe siècle de notre ère, dans une sorte de roman historique; et, pour donner à ce roman plus de crédit, on le mit sous le nom de Callisthène, historien grec, compagnon d’Alexandre et disciple d’Aristote. Un manuscrit attribue le livre à Aristote lui-même. L’ouvrage du faux Callisthène, source première de toute la légende alexandrine, fut d’abord traduit en latin. La plus ancienne traduction connue dans cette langue, celle de Jules Valère, semble remonter au commencement du IVe siècle. Elle fut souvent reproduite, et elle devint la souche commune de ces Gestes d’Alexandre, écrites en latin, qui précédèrent les ouvrages en langue vulgaire (2).

    D’Alexandrie, la légende passa à Constantinople; elle y reçut de nouveaux accroissements. On fit d’Alexandre le premier fondateur de l’empire d’Orient, le précurseur de Constantin. Une secrète jalousie régnait entre Constantinople et Rome : Alexandre devint, dans la tradition, le champion des prétentions byzantines vis-à-vis de la capitale de l’Occident. On lui fit conquérir Rome et l’Italie, l’Afrique et Carthage, et grossir son armée des contingents de tous les pays tributaires, avant d’entreprendre son expédition en Asie.

    Ainsi chaque peuple accommodait l’histoire à ses préjugés; mais le héros grandissait toujours. En même temps que, par la langue latine, la légende se répandait dans l’Occident, elle gagnait, dans une autre direction, les peuples qui avaient succédé en Asie à la domination grecque. On la trouve dans le Livre des Rois persan, composé à la fin du Xe siècle. Elle inspira plusieurs poèmes en langue persane et en langue turque. Alexandre fut un héros favori des littératures orientales du moyen âge, si riches en contes merveilleux. Il devint conquérant une seconde fois et fit le tour de l’Orient comme de l’Occident. Sa légende régna sur la plus grande partie du monde civilisé, et, chose rare, il fut célébré avec un égal enthousiasme par les juifs, les chrétiens et les musulmans.

    Tout en se transmettant d’un siècle à l’autre, la légende d’Alexandre prenait quelque chose à chaque civilisation qu’elle traversait. C’est sans doute de l’Orient qu’elle reçut le caractère sentencieux et moral qui la distingue déjà dans le faux Callisthène et qu’elle garda pendant tout le moyen âge. Ici, les souvenirs historiques venaient en aide à l’imagination poétique. On savait qu’Alexandre aimait à s’entourer de philosophes, qu’il avait été l’élève d’Aristote, un des hommes qui furent le plus populaires au moyen âge. La légende, enchérissant sur ces données, le mit en contact avec des sages de tous pays, recevant leurs enseignements, leurs conseils, et même leurs réprimandes. La vie du héros et la rapidité de sa fortune, cette conquête du monde réalisée en quelques années, et le conquérant mourant au milieu de sa carrière et laissant un immense empire à ses généraux embarrassés d’un tel héritage : tout cela excitait à la réflexion. Quelle belle matière à moraliser que ce jeune homme ayant la passion des grandes choses et croyant tout possible, mais surtout jaloux de sa gloire et ne rêvant que de fournir un beau sujet aux poètes à venir! On le cita en effet comme un exemple aux âges suivants, mais surtout comme un exemple du néant des grandeurs humaines. Tantôt on le faisait arriver chez des peuples qui vivaient dans la simplicité primitive et dont il troublait inutilement le repos, tantôt on lui donnait, par la bouche des faibles et des vaincus, des leçons de modération et de justice; ou bien on le conduisait devant la porte du paradis, et il sollicitait en vain l’immortalité sur terre. De tels contrastes plaisaient à une époque où l’histoire ne semblait intéressante que par les développements qu’elle inspirait au moraliste et au romancier.

    Le poète allemand Lamprecht est tout à fait dans le ton et dans l’esprit de la légende lorsqu’il commence son ouvrage par une réflexion morale. – « Quand Albéric composa son poème, dit-il, il le fit avec des pensées semblables à celles qui remplissaient l’âme du roi Salomon, prononçant cette grande parole : Vanitas vanitatum et omnia vanitas : ce qui veut dire que le soleil ne se lève et ne se couche que sur des choses périssables. Salomon avait éprouvé cette vérité; elle était la cause de sa tristesse; elle fut l’inspiratrice de ses écrits : car, sachant qu’il est salutaire à l’homme d’occuper son esprit et son corps, il résolut de mettre par écrit sa grande sagesse. Maître Albéric se rappelait la pensée de Salomon, et c’est avec cette pensée que moi-même je commence mon ouvrage. » (3)

    La naissance d’Alexandre et ses premières années sont entourées de prodiges. Son éducation est successivement confiée à six maîtres. Le premier lui enseigne le grec, le latin et l’écriture sur parchemin, le second la musique et le chant, le troisième la physique, le quatrième, qui est Aristote, l’astronomie, le cinquième les armes, le sixième la morale et la jurisprudence. Cet enseignement comprenait à peu près ce que devait savoir un prince chevalier du moyen âge.

    Ayant succédé à son père Philippe sur le trône de Macédoine, Alexandre commence par rendre la Grèce, la Sicile, Rome et Carthage tributaires. Puis il fonde Alexandrie, la plus grande ville du monde, dit l’auteur. C’est de là qu’il part pour la conquête de l’Asie. On voit que cet itinéraire, qui n’a rien d’historique, n’a pu être tracé qu’en Égypte. La prise de Tyr est longuement décrite, et le feu grégeois y joue un rôle inattendu. Le conquérant ravage deux fois l’Asie occidentale; ensuite il franchit l’Euphrate et détruit les ponts derrière lui pour ôter aux siens tout espoir de retraite. Il atteint le roi Darius au fond de la Bactriane. Une particularité du récit, c’est un échange continuel de lettres entre les deux rois : exercices de rhétorique auxquels se livraient les écrivains grecs et que les romanciers du moyen âge conservaient à titre de documents historiques. Parfois les messages sont symboliques. Un jour, par exemple, Darius envoie à Alexandre un boisseau de blé et lui fait dire de compter les grains s’il veut savoir combien l’armée des Perses est nombreuse. Alexandre renvoie le messager avec une poignée de grains de poivre, en ajoutant ces mots : « Les grains sont moins nombreux, mais ils ont plus de saveur et de force. »

    Effectivement, c’est le grain fort qui l’emporte; Darius est vaincu. « Quand la nouvelle se répandit en Perse que le roi était vaincu, une grande désolation régna dans toutes les provinces qui reconnaissaient l’autorité de Darius. Il n’était personne qui n’eût perdu un parent ou un ami. Le père pleurait son fils ou son gendre, la sœur son frère, la mère son fils. La femme pleurait son mari, et la jeune fille son fiancé, non moins que s’il eût déjà été son époux; et celle qui aimait en secret regrettait son ami. Les enfants qui jouaient devant les maisons ne voyaient pas revenir leurs pères ni leurs parents; et les petits enfants au berceau, voyant tout en larmes, se firent conter la nouvelle et pensèrent en mourir. » (4)

    Avec l’expédition contre Porus, roi des Indes, finit la partie historique, si l’on peut ainsi dire, du récit. La suite est de plus en plus romanesque. Nous entrons dans le pays des Mille et une Nuits. Les Macédoniens, à peine sortis de l’Inde, se trouvent devant une forêt enchantée. Ils entendent de loin des accords de chant et de musique. Ils approchent et voient un groupe de jeunes filles, assises au bord d’une fontaine et jouant de la harpe et de la lyre. Ces jeunes filles n’étaient autres que les esprits des fleurs; elles naissaient et mouraient avec le feuillage qui les couvrait de son ombre. Au printemps, quand la sève montait, le sol commençait à fleurir. À mesure que les arbres et les buissons donnaient plus de fraîcheur, les fleurs grandissaient, s’ouvraient, prenaient forme humaine. Elles n’avaient que deux couleurs, le rose et le blanc. Les jeunes filles gardaient les couleurs des fleurs dont elles sortaient; mais fleurs et jeunes filles ne vivaient que grâce à l’ombre épaisse qui les environnait. Le premier rayon d’automne les frappait à mort. Cette aventure est racontée par Alexandre dans une lettre. – « Elles chantaient si doucement, dit-il, que moi et mes compagnons nous oubliâmes toutes nos fatigues. Il nous sembla que dès ce moment nous avions eu assez de bonheur dans notre vie. Tout ce que chacun avait pu souffrir depuis son enfance s’effaça de sa mémoire, et, si nous avions pu rester là, nous n’aurions plus rien redouté, pas même la mort (5). – Mais quand le terme fut arrivé quand nous vîmes les fleurs se faner et les jeunes filles perdre leurs couleurs, quand les fontaines furent taries et que les oiseaux même cessèrent de chanter, alors nous fûmes saisis de tristesse, et, voyant que chaque jour augmentait nos regrets et que tout défleurissait et mourait sous nos yeux, nous nous éloignâmes de la forêt. » (6)

    L’idée du poème se révèle déjà dans ce récit, et les aventures qui vont suivre la mettront encore plus en lumière. Cette idée, c’est que les choses les plus grandes et les plus belles sont aussi les plus périssables. À mesure que le sujet s’élève de la réalité des faits à la poésie pure, le mot que Lamprecht avait inscrit en tête de son livre se confirme. La légende d’Alexandre commence par l’orgueil et l’ambition; elle finit par la déception et l’humilité. Elle ne conduit son héros au faîte de la puissance humaine que pour lui montrer, de ce haut point de vue, la vanité de toutes choses.

    Alexandre continue de marcher, aussi longtemps qu’il rencontre des villes et des châteaux. Selon la croyance ancienne, l’océan Indien limitait le monde du côté de l’orient. Avant d’arriver là, le conquérant passe chez des hommes complètement dépourvus de culture et d’industrie. Tout abri leur servait de demeure; ils vivaient sur un sol abondant, et les fruits que la terre produisait d’elle-même leur suffisaient. Le roi du pays, apprenant la venue d’Alexandre, lui envoie des messagers, avec une lettre ainsi conçue : « Alexandre, as-tu bien pensé à ce qui t’amène ici? Que tu viennes pour piller, pour brûler ou pour combattre, tu trouveras peu de gloire chez nous. Nous n’avons rien à te donner, et tu ne pourras rien nous prendre. Nous n’avons même ni glaive ni bouclier pour t’offrir le combat, et tu feras bien de continuer ta route et de chercher d’autres occasions de te signaler. »

    Alexandre offre la paix, à condition qu’on lui permette de visiter le pays. Il veut connaître les mœurs des habitants. Il leur demande pourquoi ils n’ont ni villes ni villages, et voici ce qu’ils lui répondent : « Nous n’avons ni maisons ni châteaux, et cependant nous vivons sans inquiétude. Notre tombeau sera notre première et notre dernière demeure, d’où personne ne nous chassera. Une seule chose nous rassure : c’est que la voûte du ciel nous couvrira toujours. »

    Là-dessus, dit le poète, Alexandre ne leur fit plus aucune question, mais il les invita à lui demander une faveur. Ils répondirent : « Fais que nous soyons immortels. » - « Comment le pourrais-je, dit Alexandre, puisque je mourrai moi-même? » Alors l’un d’eux lui demanda pourquoi, sachant qu’il devait mourir, il faisait tant de bruit sur la terre. Alexandre s’impatienta enfin et dit : « La volonté du Très-Haut assigne à chacun sa destinée; mais elle seule a le droit d’intervenir dans nos actes, de même que la tempête a seule le pouvoir de soulever la mer. Aussi longtemps que la mort restera loin de moi, je veux agir à ma guise et accomplir ce qui flatte mon esprit. Si tous les hommes qui sont sur terre vivaient comme vous, à quoi servirait-il de vivre, et que deviendrait la vie humaine? »

    Alors, continue Lamprecht, il leur dit adieu et, sans prendre de repos, se remit à chevaucher, jusqu’à ce qu’ils atteignît, à travers mille peines et mille périls, l’extrémité de la terre, « là où est l’abîme du monde et où l’on voit tourner le ciel, comme une roue tourne autour de son axe. » Et là, se sentant complètement isolé, Alexandre écrivit une lettre à sa mère Olympias et à son maître Aristote, où il leur raconta ses dernières aventures.

    La colère d’Alexandre envers les hôtes qu’il vient de quitter montre que sa conviction commence à être ébranlée. Mais son ambition, avant de s’avouer vaincue, s’exalte et s’irrite, et l’engage dans une dernière entreprise, la plus extraordinaire de toutes. Il avait conquis le monde entier : cela ne lui sembla point suffisant, dit Lamprecht; son orgueil le poussa à tenter la conquête du paradis et à exiger que les chœurs des anges se reconnussent ses tributaires.

    Il consulte les chefs de son armée. Les plus âgés sont d’avis qu’il est temps de s’arrêter et qu’il ne faut pas tenter Dieu. Mais un jeune homme prend la parole. « Seigneur, dit-il, ces gens sont vieux et craignent pour leur vie; parce qu’ils sont las, ils te conseillent de te reposer. Mais mon avis est différent : fais-toi indiquer le chemin du paradis, et les jeunes hommes de ton armée suffiront pour t’y faire entrer. »

    De ces deux conseils, dit l’auteur, Alexandre suivit le moins sage, « car il était devenu semblable à l’abîme d’enfer, qui engloutirait le ciel et la terre sans être rassasié, et qui ne dit jamais : Je suis satisfait. » Une troupe choisie parmi les plus braves se remet donc en marche; elle traverse d’abord une terre déserte qui n’est hantée que par des orages continuels. Pour la première fois, Alexandre hésite. Il renoncerait à l’entreprise, s’il n’avait honte de revenir sur ses pas. Il songe à la Grèce, mais il n’ose avouer sa crainte et ses pressentiments. Les voyageurs se retrouvent enfin sur les bords de l’Euphrate, et, sachant que le fleuve prend sa source au paradis, ils le remontent à grand’peine dans des barques, luttant contre les éléments déchaînés. Cependant, à mesure qu’ils approchent de la demeure sainte, le pays recommence à être habité, et de gracieuses cabanes s’élèvent sur les deux rives. L’onde charrie de beaux feuillages, des fruits savoureux, des fleurs brillantes, provenant des bosquets du paradis. Ils aperçoivent enfin un mur très élevé, construit en pierres précieuses. Ils frappent à une porte : on ne leur répond point. Cependant ils entendent des chants à l’intérieur. Un vieillard se présente enfin et s’informe de l’objet de leur visite. – « Laissez vos chants, dit un officier, et venez porter vos tributs au maître de la terre. » Mais, au grand étonnement des Macédoniens, le vieillard ne connaît point Alexandre. Il leur donne cependant une pierre précieuse, qui, dit l’auteur, n’est pas plus grosse qu’un œil; et il ajoute ces mots : « Un homme vaut un autre homme, car ils sont tous faits de chair et d’os. Que votre maître garde cette pierre, qui est de grand prix et de vertu merveilleuse, et que peu de gens connaisssent! Qu’il quitte ce pays sans tarder, s’il veut sauver ses jours, et qu’il ne songe à revenir ici que lorsqu’il saura ce que la pierre signifie! »

    On délibère de nouveau, dans la troupe macédonienne. Les jeunes gens veulent escalader l’enceinte du paradis; mais, cette fois, les vieillards l’emportent. – « Ceux qui habitent ces murs, dit l’un d’eux, sont des enfants de Dieu. Tous les hommes qui vivent ne pourraient rien contre eux. Dieu les protège et les rend forts, parce qu’ils gardent son commandement, et il leur donne la vie éternelle. Recommandez vos âmes aux chœurs des anges, afin qu’ils nous accordent du moins un heureux retour. »

    L’expédition revient. Les armées grecques quittent l’Asie, et Alexandre promet des trésors à qui lui révélera le secret de la pierre précieuse. Les sages accourent; le premier dit : c’est un saphir; le second, une escarboucle. En peu de temps, la pierre a douze noms différents, mais c’est tout ce qu’ils en peuvent dire. Enfin on cite à Alexandre un sage israélite, tellement vieux que personne ne connaît son âge, et si faible de corps qu’il faut le porter au palais. Le vieillard se fait donner une balance. Dans l’un des plateaux, il pose la pierre; dans l’autre, une barre d’or, à laquelle il en ajoute une autre, puis d’autres encore. Mais le plateau qui contient la pierre reste toujours baissé. Ensuite, à la place de l’or, il met un peu de terre et une plume, la plus légère qu’il peut trouver. Aussitôt le plateau remonte, et le vieillard dit : « La pierre, c’est la pierre du salut. Une plume, c’est la vie de l’homme; un peu de poussière, c’est sa mort. Méditez cette vérité, et vous entrerez au paradis. » Il ajoute : « Alexandre possède maint royaume, mais il est homme, et il mourra. Qu’il cesse d’être la terreur des enfants et des mères, et qu’il guérisse une partie des blessures qu’il a faites, afin qu’à son jour suprême il soit mis par Dieu au nombre des élus! »

    Cette fois, Alexandre ne se mit point en colère. Il récompensa le vieillard, dit le poète; il suivit ses recommandations et le fit reconduire avec honneur. De ce moment, il changea sa manière de vivre, fut bon et généreux, modéra ses désirs, montra du respect pour l’humanité. Il ne fit plus aucune guerre, et régna en paix pendant douze années.

    Si le poème du curé Lamprecht n’est pas très habilement combiné dans toutes ses parties, les derniers épisodes révèlent du moins une idée générale. Cette idée est celle qui domine la légende dès l’origine. Le poète allemand et son modèle français eurent du moins le mérite de ne pas l’obscurcir par trop de développements chevaleresques. On ne peut pas en dire autant des poètes qui vinrent après eux. Le poème français le plus connu sur Alexandre, celui de Lambert Le Court et d’Alexandre de Bernai, se distingue en particulier par un abus du style descriptif et une recherche du merveilleux qui ne laissent au lecteur d’autre impression que la fatigue. Joutes et tournois, fêtes guerrières et cérémonies de cour, peintures de palais, de tentes et d’armures, rien n’y manque. Les fictions naïves de l’ancienne légende, où une philosophie simple se mêlait à la fantaisie poétique, ne suffisent plus. On fait monter Alexandre dans les nuages, au moyen d’un ballon porté par des griffons; on le fait descendre au fond de la mer, sous une cloche de cristal. Les poètes chevaleresques qui écrivirent à la fin du XIIe siècle eurent, en général, sur leurs successeurs le grand avantage de la simplicité. Plus tard, on crut embellir en amplifiant, et l’on poussa le merveilleux jusqu’à l’extravagance.

    Pour le critique moderne il est une chose plus intéressante, dans la poésie chevaleresque, que les ouvrages des poètes : ce sont les légendes poétiques elle-mêmes. La plupart de ces poètes avaient de beaux sujets à traiter, mais il faut avouer qu’ils en profitaient mal. Ce qui fait pour nous l’importance des traditions qui se sont groupées autour de la personne d’Alexandre pendant les cinq siècles qui suivirent sa mort, c’est qu’en elles se résument les souvenirs que les peuples de la Grèce et de l’Orient avaient gardés de lui. L’histoire ne réside pas seulement dans la réalité des faits, mais aussi dans l’impression que les grands hommes ont produite sur leurs contemporains et sur les générations suivantes. Or, pour connaître cette impression, la légende est un guide important. L’histoire nous a légué trois noms illustres entre tous : Alexandre, César et Charlemagne. Pourquoi César a-t-il joué le moindre rôle dans la légende? Parce que l’humanité a peu profité de son génie. Qu’y avait-il à faire au temps de César? Il y avait à organiser la décadence romaine : il s’est chargé de cette œuvre ingrate, et les siècles suivants lui en ont été peu reconnaissants. La poésie du moyen âge a gardé la mémoire d’Alexandre, dont le nom rappelait vaguement tout ce que les nations modernes avait reçu de l’Orient et de la Grèce. Elle a idéalisé Charlemagne, qui renouvela la civilisation latine; et à ces deux noms elle a ajouté celui d’Attila, le représentant de l’invasion germanique. L’Orient par Alexandre, Rome par Charlemagne, la Germanie par Attila, voilà, au point de vue de la légende, les éléments de la civilisation moderne. La légende peut devenir une lumière pour l’histoire, car elle n’est que l’histoire vue à travers l’imagination des peuples.

    Notes
    (1) Le poème de Lamprecht a été publié, avec un grand nombre de documents relatifs à la légende d’Alexandre, par Weismann, en 2 vol.; Francfort-sur-le-Mein, 1850. – Le fragment d’Albéric de Besançon se trouve dans : K. Bartsch, Chrestomathie de l’ancien français; Leipzig, 1866.
    (2) Voir J. Zacher, Pseudocallisthenes; Julii Valerii Epitome; Halle, 1867.
    (3) Vers 19-34 : Weismann, Ier volume.
    (4) Vers 3191-3223.
    (5) Vers 5067 et suiv.
    (6) Vers 5188 et suiv.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Adolphe Bossert
    Spécialiste de la littérature allemande.
    Mots-clés
    légende, imaginaire, littérature germanique, moyen âge, héros
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