Claude Lorrain

Gustave Planche
Claude Lorrain comprenait autrement que Ruysdael l'interprétation de la nature. Il ne se contentait pas de corriger ce qui lui semblait mesquin, d'effacer ce qui lui paraissait inutile: son génie, plus hardi que celui du peintre hollandais, agissait avec une liberté qui s’appellerait présomption, si la postérité ne lui avait donné raison. Ce qu'il voyait n'était pas pour lui un sujet d'imitation, mais un sujet de composition. Le crépuscule du matin, le crépuscule du soir, la splendeur de midi, l'heure solennelle qui précède le coucher du soleil, ont trouvé dans son pinceau un interprète éloquent et fidèle; mais ce qui caractérise sa manière, ce qui lui assigne parmi les paysagistes une place à part, c'est la puissance souveraine avec laquelle il disposait de tout ce qu'il avait vu. Les forêts et les montagnes ne lui suffisaient pas, les derniers rayons du soleil réfléchis dans les flots ne contentaient pas son imagination. Avant de se mettre à l'œuvre, il avait une pensée préconçue, et pour la rendre il associait les ruines de l'art humain à l'éternelle beauté, à la sérénité permanente de l'art divin. Les colonnes mutilées d'un temple magnifique à côté d'une forêt que chaque printemps rajeunit occupent le premier plan; à l'horizon, des montagnes lointaines, dont les lignes pures et harmonieuses reposent le regard et portent dans l'âme du spectateur une émotion religieuse et profonde. Si jamais l'insuffisance de l'imitation fut reconnue franchement, c'est à coup sûr par Claude Lorrain. Il n'essayait pas de copier ce qu'il voyait, mais de traduire l'impression qu'il avait reçue. Quant aux personnages qu'il plaçait dans ses compositions, il ne leur attribuait pas une grande importance: tantôt il s'en servait pour donner la mesure des ruines qui occupaient le premier plan, tantôt pour expliquer la pensée qu'il avait voulu rendre. Deux figures dans une barque voguant doucement et protégées contre l'ardeur du jour par les arbres de la rive offraient l'image du bonheur. Le procédé de Claude Lorrain est un procédé tout personnel. L’auteur immortel des admirables paysages qui nous éblouissent par leur splendeur n'a jamais tenté de lutter avec la nature. Il savait trop bien qu'il serait vaincu s'il engageait un pareil combat. Il voyait dans la lumière, dans la forme des plantes et des montagnes, dans l'aspect des ruines, un moyen de rendre ce qu'il sentait, et, au lieu de transcrire ses souvenirs, il les consultait comme un vocabulaire. Ce qu'il peignait était en lui avant d'être sur la toile. Sa main n'obéissait pas à sa mémoire, mais à sa volonté. Il sacrifiait sans regret tout ce qui ne devait pas servir à l'expression de sa pensée.

Le peintre hollandais rapportait dans son atelier le thème de la composition qu'il allait ébaucher, et sa volonté n'intervenait qu'après sa mémoire. Claude Lorrain écoutait plus souvent et plus librement son imagination. Avec ses souvenirs, avec ses rêveries, il formait un type de bonheur ou de tristesse, et quand il voulait rendre visible à tous ce qu'il avait aperçu au dedans de lui-même, il se tournait vers la nature pour donner plus de précision à sa pensée. Le témoignage de ses yeux n'était pour lui qu'un auxiliaire, jamais un guide impérieux. C'est à l'emploi de ce procédé que nous devons l’unité merveilleuse de toutes ses œuvres. Il savait d'avance ce qu'il allait faire. Il ne commençait pas par copier pour effacer; pour supprimer, pour ajouter; le modèle était en lui. Ce qu'il demandait à la nature, c'étaient les traits dont il devait se servir pour en dessiner les contours, les couleurs qu'il avait choisies, mais qu'elle possédait. Un tel procédé, je le reconnais volontiers, n'est pas à la portée de toutes les intelligences. Pour agir ainsi, il faut une puissance qui n'est pas commune. Cependant les peintres qui se livrent à la pratique du paysage et que la gloire de Claude Lorrain pourrait tenter doivent en prendre leur parti. Il n'y a pas moyen de faire ce qu'il a fait, ou quelque chose d'équivalent, sans passer par la route qu'il a suivie. Ils ne trouveront pas dans la réalité ce qu'ils trouvent dans ses œuvres. Les scènes les plus grandes, les sites les plus majestueux, laissent apercevoir des détails que le goût condamne, et dont le pinceau ne doit tenir aucun compte. Pour tout dire en un mot, la nature offre à l'art des thèmes nombreux, d'une infinie variété: elle ne lui offre pas de modèles. Voilà ce que Ruysdael entrevoyait, ce que Claude Lorrain voyait clairement. Intervention permanente de la pensée dans l'expression de la forme, l'imitation envisagée comme moyen, jamais comme but, c'est à ces termes précis qu'il faut réduire le procédé de ce maître illustre. Il connaissait tous les aspects de la nature, et savait les reproduire comme s'il n'eût pas eu en tête un projet plus élevé; mais cette notion et cette faculté n'étaient pour lui que des instruments. Ses souvenirs, il les transformait quand l'heure était venue d'exprimer sa volonté. Il disposait si librement de tout ce qu'il avait vu que la nature semblait lui obéir. Il creusait les vallées, il abaissait les montagnes, il attachait au tronc des arbres des branches d'une souplesse inconnue, d'une merveilleuse élégance, et tout cela si simplement que jamais chez lui l'invention ne semble bizarre. Il est trop savant pour étonner; quand il crée, on dirait qu'il se souvient: génie excellent qui a voulu dans la mesure de sa puissance, qui a réalisé tout ce qu'il avait conçu.

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