Le bonheur littéraire: M. Edmond Rostand

Remy de Gourmont
Le bonheur: on dit aussi la chance, et aussi, dans une langue tout à fait nouvelle, la veine. Bonheur, chance ou veine n’ont pas, en littérature, un rapport très exact avec le talent, et encore moins avec le génie. C’est un lieu commun qu’il y a des talents et même des génies inconnus. Il y en a sans doute assez peu, s’il s’agit d’une obscurité absolue; il y en a beaucoup, s’il ne s’agit que d’une obscurité relative. On citerait aujourd’hui plus d’un nom qui n’est pas à sa vraie place dans l’admiration des hommes et qui, hélas, n’y sera peut-être jamais. L’on dira plus tard, dans les manuels de littérature : leur réputation n’a pas égalé leur talent – et l’on passera. Cela vaut peut-être mieux, après tout, que de se préparer cette autre mention, qui n’est pas plus rare : la réputation qu’ils eurent de leur vivant est devenue inexplicable, car leur talent est vraiment des plus médiocres. Ni l’une ni l’autre de ces formules ne s’applique à M. Edmond Rostand. Il n’a jamais été méconnu, même à ses débuts, et si aujourd’hui on le porte aux nues, ce n’est pas absolument déraisonnable.

Il y a, en certains écrivains, un charme; à mérite égal, ce qui sort de leur plume plaît davantage. Il y a un sourire dans leur œuvre et il y en a un dans leur personne. Qu’ils amusent ou qu’ils émeuvent, on leur en est également reconnaissant. Rien n’est indifférent de ce qu’ils font et de ce qu’ils écrivent; on les aime : ils sont les maîtresses du public. M. Rostand, qui a produit tant de choses charmantes et spirituelles, a pu faire applaudir d’un public difficile quelques-uns des plus mauvais vers dont s’afflige la poésie française. Sa paraphrase du Pater, par exemple, dépasse, en absurdité pour le fond, en cacophonie pour la forme, les exemples célèbres de la poésie grotesque: et cependant des milliers de journaux, en France et dans le monde entier, ont reproduit, en la représentant comme un chef-d’œuvre, cette adaptation misérable. C’est que M. Rostand est un poète heureux, étant un poète aimé; dès qu’il s’agit de lui, le sens critique s’émousse chez les juges les plus difficiles. M. Faguet, lui-même, perd la tête et se récite à lui-même une poésie pour laquelle, professeur, il mettrait en pénitence l’élève qui s’en serait rendu coupable.

Le mécanisme psychologique de ces aberrations est très curieux, quoique très simple. Il est basé sur la paresse intellectuelle. Un poète a écrit de très jolis vers, c’est le cas de M. Rostand; on en est ravi, et plus, on en est ivre; on place très haut l’auteur dans son estime et dans son amour. Il se fait dans l’esprit cette cristallisation par laquelle Stendhal expliquait la naissance obscure des passions et des caprices. C’est fini; le charme a opéré. Tout ce que ce poète écrira désormais sera admirable. Nous voilà rassurés. Le point est hors de litige. Occupons-nous d’autre chose. M. Rostand est jugé une fois pour toutes; il ne nous reste plus qu’à l’admirer sans réserve et sans choix.

Maintenant, comment se fait cette cristallisation? On n’en sait rien. Sait-on comment naît l’amour, ce qui transforme pour nous en la plus adorable des princesses, la femme qui, le jour d’avant, nous était indifférente? M. Rostand est célèbre; il est illustre : il pourrait fort bien ne pas l’être. Il a eu du bonheur, et voilà tout. En effet, M. Maeterlinck, par exemple, s’il est célèbre aussi, l’est beaucoup moins – et cependant…

Il y avait quelque chose de tout à fait nouveau dans La Princesse Maleine, et presque chacune des autres œuvres dramatiques de M. Maeterlinck nous a confirmés dans cette idée que si le théâtre pouvait être renouvelé, c’était par cette méthode à la fois ingénue et savante qui s’attache à peindre les côtés mystérieux des hommes et à montrer des âmes plutôt que des décors. Aucun critique n’a voulu comprendre cela, et le public était bien incapable de le comprendre tout seul. Mais devant Cyrano de Bergerac, ils se sont sentis remués jusqu’au fond du cœur.

Cette comédie héroïque est assurément charmante, et bien supérieure à la moyenne du théâtre français contemporain. Elle a plusieurs mérites. Elle est écrite en vers cavaliers, musqués, matamores, parfois attendris et devenant alors, pendant quelques couplets, de la bonne poésie sentimentale. Elle est remplie d’esprit, de saillies amusantes, de bravades, de drôleries. Enfin, rompant heureusement avec la manie des pièces à thèses, elle ne veut rien prouver du tout; elle dessine un caractère et raconte des aventures. Il faut le dire, parce que c’est vrai; venu après l’affreux théâtre pharmaceutique et procédurier d’Alexandre Dumas, ce Cyrano fut un rafraîchissement, un délicieux verre de vin parfumé et glacé après une longue course dans la poussière des chemins. On comprend vraiment l’étonnement de la critique et la joie du public. Depuis vingt ans et plus, quand on nous convie au théâtre, c’est pour entendre des avocats qui discutent sur un beau cas de divorce, sur le droit des enfants, le droit du père, le droit de la mère, le droit de l’État, l’avenir des sociétés, la cité future, le service militaire; ou bien des médecins vous entretiennent de quelque vilaine maladie, de quelque difficile opération chirurgicale, du régime des hôpitaux ou de celui des prisons et d’une quantité d’autres questions également malpropres – et bêtes surtout, puisqu’elles sont insolubles, surtout au théâtre. Devant l’esprit et la bravoure de Cyrano, les spectateurs défiants se sentirent renaître; au lieu des côtés dégoûtants de la vie, on lui en montrait les faces les plus brillantes : il était question, enfin, d’amour, d’héroïsme et de beauté!

L’enthousiasme fut unanime. Il s’ensuivit quelques illusions. M. Émile Faguet, si sage d’ordinaire et même sceptique, fut pris d’une sorte de délire. Il compara M. Edmond Rostand à Pierre Corneille et affirma que l’on venait d’assister à la représentation d’un nouveau Cid. Récemment, il a réitéré cette appréciation singulière, en y ajoutant quelque chose d’inattendu. D’après lui, Cyrano de Bergerac serait quelque chose à la fois comme Le Cid et comme Le Génie du christianisme, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, l’aurore d’une ère nouvelle dans la littérature française. Ce n’est pas tout à fait cela. Cyrano est une date, en effet, dans l’histoire de notre littérature. Mais elle ne marque pas le commencement d’une nouvelle période; elle marque la fin du cycle romantique. Cette pièce éclatante est la dernière fusée d’un feu d’artifice.

Tout est rajeuni dans le théâtre de M. Rostand, le vers, l’esprit, le décor, le mouvement; rien n’y est nouveau. Cyrano c’est le Matamore de Corneille et le Tragaldabas de Vacquerie arrangés par des mains d’une habileté infinie. Le vers est celui de Victor Hugo, avec des pointes à la Banville, des attendrissements à la Mendès. Le mérite propre de M. Rostand est le dialogue où les réplique s’entrelacent avec une souplesse merveilleuse; il y a telle réplique où l’on retrouve quelque chose de l’inattendu qui caractérise qui caractérise la verve de Molière; ainsi ce vers qui mériterait de devenir un mot de conversation, des plus joliment impertinents :
    Eh bien, lisez les vers imprimés sur le sac!
Et rien, peut-être, dans tout notre théâtre lyrique, n’est plus charmant que la scène du balcon et surtout ce passage où Cyrano dit à Roxane :
    J’ai senti, que tu le veuilles ou non,
    … le tremblement adoré de ta main
    Descendre tout le long des branches de jasmin.
Il faut autre chose que du talent pour trouver de ces choses spirituelles ou délicates; il faut du bonheur. Ce bonheur que M. Rostand a dans sa vie, il l’a aussi dans son œuvre, et c’est peut-être là le secret de son succès. Sa poésie est heureuse et épanouie comme lui-même; le public a souri à sa poésie, parce que sa poésie a souri au public.

Aucun poème dramatique, dans aucun temps ni dans aucun pays, n’a eu un succès comparable à celui de Cyrano de Bergerac, et aussi universel; aucun roman même, et même des écrivains les plus populaires, n’a atteint un pareil chiffre d’éditions; j’ai sous les yeux le « deux cent soixante et unième mille », et ce n’est pas le dernier tirage; on en vend encore des centaines toutes les semaines. On peut dire que rien n’a peut-être jamais excité à un tel degré la curiosité de la foule, devenue innombrable, des lecteurs : et cependant, il reste encore parmi les lettrés tout un parti qui n’admire pas sans réserve, et, parmi les poètes, un autre parti qui n’admire pas du tout. La raison de cette froideur, je l’ai déjà esquissée : la poésie de M. Rostand manque de personnalité. Elle manque de pensée, de profondeur. C’est un lac qui miroite gracieusement sous les rayons de la lune, mais qui ne recèle aucun abîme, aucun mystère; le fond en est uni et sûr; on peut s’y baigner sans jamais perdre pied, et si l’on voulait y plonger, on s’y briserait la tête. Est-ce même un lac? C’est un bassin artificiel dallé ou cimenté, et l’eau qui l’alimente ne descend pas des montagnes, mais bien d’un réservoir; on le vide et on le remplit en tournant un robinet. C’est un lac de théâtre.

Le genre auquel s’est voué M. Rostand, le poème dramatique en vers réguliers à rimes riches, est aujourd’hui de la pure archéologie. Le public, toujours en retard de cinquante ans sur le vrai mouvement littéraire, peut s’y plaire encore; les poètes ne comprennent plus. Aucun d’eux n’a été prendre des leçons chez M. Rostand; sa poésie, que tout le monde a lue, n’a eu d’influence sur personne. Elle est sans chaleur; c’est un reflet, une lumière lunaire. Et c’est pour cela que le mot de M. Faguet est particulièrement choquant: qu’est-ce donc que ce Cid, qui n’éveille dans le monde des poètes aucun mouvement, même de curiosité?

Il ne faut pas dénigrer M. Rostand; il a un certain talent, et il serait injuste de dire que sa réputation est entièrement usurpée. Elle est excessive, sans doute, mais elle n’est pas scandaleuse. Et puis, le théâtre a des effets d’optique dont il faut tenir compte. Le théâtre grossit tout, les réputations comme le reste. Il est peut-être fâcheux que Cyrano de Bergerac soit le livre qui représente aujourd’hui la poésie française à l’étranger; mais elle pourrait être représentée encore plus mal. M. de Bornier a été presque aussi célèbre que M. Rostand, il y a vingt-cinq ans, et lui, vraiment, il n’avait aucun mérite.

Comme j’ai voulu donner un exemple mémorable de bonheur littéraire, je n’ai parlé que de Cyrano. Le bonheur continue, il n’augmente pas. C’est déjà très beau, et M. Rostand restera sans doute dans notre littérature, si riche en types de toutes sortes, le représentant de cet état, rare entre tous, le bonheur littéraire .

1903

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