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Marie-Victorin

3 avril 1885-15 juillet 1944
Le grand oeuvre de Marie-Victorin, la Flore Laurentienne, parue en 1935, fut une première en Amérique du Nord. Des témoignages éloquents d'appréciation parvinrent des principaux instituts botaniques du monde. Voici celui du directeur du jardin botanique de New York: «Aucune région des États-Unis ne possède, sur sa flore, un volume aussi complet et aussi pratique.»

Il faut rappeler aussi que la botanique, telle que la pratiquait Marie-Victorin, ne se limitait pas à des inventaires, des descriptions et des classifications, mais constituait plutôt un effort immense et enthousiasmant pour mettre en rapport les plantes d'un continent entier, et pour les associer ensuite, dans une perspective évolutionniste, aux grands phénomènes géologiques, comme la glaciation. Ce Bouclier laurentien qu'il a si bien exploré, Marie-Victorin le dessine, le colore pour le déployer enfin sous nos yeux. En le voyant ainsi surgir, on croit vivre par anticipation le spectacle des premières images de la terre transmises par satellite.
    Les Laurentides sont un Éden, un Éden boréal et un peu sévère peut-être, mais où la vie déborde, riche, fraîche, vigoureuse. Arrêtons-nous ici un instant à imaginer la silencieuse remontée des unités militantes de la forêt canadienne vers le nord. C'est un grand tableau biologique déployé sur le mur des temps révolus.

    D'abord parurent, sombres et drus, ces rudes pionniers: l'Épinette noire et l'Épinette blanche, le Sapin baumier et le Mélèze, et plus tard, beaucoup plus tard, la majesté myriadaire des Pins. Puis, suivirent les Peupliers et les Bouleaux, les Aulnes et les Viornes, les Cornouillers et les Airelles. Et l'Érable à sucre prit possession des moraines bien draînées sur les flancs des collines; l'Érable rouge se fixa sur les alluvions fraîches des vallées, et l'Érable argenté se pencha sur la course des fleuves. Si bien qu'après des siècles et des siècles, la constitution définitive de la forêt dans ses différents climax fit de notre pays une grande masse de verdure continue. Et voici maintenant, sur les pas des grands arbres, les légions graciles des Graminées, la multitude des Carex, les robustes Eupatoires, les opulentes Verges d'or, et combien de centaines d'autres plantes, poussées en avant par l'esprit de conquête qui est l'âme de tout ce qui vit.

Marie-Victorin ne parvient pas toujours à contenir son lyrisme, il ne le souhaite d'ailleurs pas. L'un de ses buts avoués en tant que botaniste n'était-il pas de favoriser le progrès littéraire?
    Nos écrivains, Crémazie, Fréchette, Chapman et leurs émules placent dans leurs descriptions des animaux et des plantes d'Europe qui n'existent pas au Canada. Nos savanes et nos brûlés deviennent sous leur plume des «landes», où croissent, le thym, la bruyère et la luzerne, inconnus chez nous! Fréchette fait pousser des platanes au bord du Saint-Laurent.
Le premier souci de Marie-Victorin en tant qu'éducateur aura toujours été de favoriser le contact direct des enfants avec la nature. C'est aux dix mille membres des Cercles des jeunes naturalistes qu'il dédie La Flore.
    Je me demande, leur dit-il, si nous n'avons pas fait fausse route en condamnant le cerveau de nos enfants et de nos jeunes gens à un régime exclusif de papier noirci, si la vraie culture et le véritable humanisme n'exigent pas une sorte de retour à la Terre, où les Antée que nous sommes, en reprenant le contact avec la Nature qui est notre mère, retrouveraient la force de vivre.
L'éducateur perce toujours à travers le savant, mais ce dernier prend son envol malgré tout, n'hésitant pas à soumettre les 10 000 jeunes gens aux exigences du vocabulaire technique et des grandes théories, comme celle de l'évolution.
Marie-Victorin admirait beaucoup Teilhard de Chardin et l'abbé Breuil, ces deux prêtres hommes de science, paléontologues plus précisément, qui avaient à ses yeux rendu l'évolutionnisme compatible avec la foi chrétienne. Il avait rencontré l'abbé Breuil à l'occasion d'un congrès scientifique tenu à Capetown, en Afrique du Sud en juillet 1929 et lui avait sans doute raconté que son principal but, en tant que savant était d'apporter une contribution originale à la théorie de l'évolution. Au congrès de Capetown en 1925, sa conférence a pour titre: «Some Evidence of Evolution in the Flora of Northeastern America».

N'oublions pas que c'est en étudiant les lois de Mendel — lui aussi humble religieux d'un pays en développement — que Marie-Victorin est passé de l'amateurisme à la science. Sur le terrain, il a d'autre part accumulé les données originales à la manière de Darwin.

Dans son évocation des stades du développement de la forêt laurentienne, il met en relief une loi fondamentale de l'évolution, qu'il formule ainsi: «La paléontologie nous apprend de façon indéniable qu'il y a dans les types organiques une succession dans le temps de telle sorte que les formes les plus complexes et les plus élevées en organisation — l'érable par exemple — sont apparues les dernières».

Marie-Victorin ne se contente toutefois pas d'invoquer les preuves établies par les paléontologues. Les grands événements géologiques qui ont façonné le paysage québécois ont placé sous ses yeux des faits significatifs.

C'est ainsi qu'il a découvert dans les îles de Mingan, une nouvelle espèce de chardon qui porte désormais son nom, le Cirsium minganense Vict. et qui diffère «par ses capitules ramassés en une masse dépassée par les feuilles» des autres espèces présentes partout, au Québec notamment.

Le chardon de Mingan
Voici le compte rendu que l'historien Robert Rumilly fait de cette découverte dans sa biographie de Marie-Victorin. L'expression de biologie naïve prend ici tout son sens. «Un autre jour, au sortir du canot, le Frère Marie-Victorin tombe sur une grande plante pâle, aux capitules ramassés que les feuilles dépassent. C'est un chardon entièrement nouveau, ne rappelant en rien les espèces connues dans le nord-est de l'Amérique. Un des endémiques les plus remarquables du golf Saint-Laurent. Il y en a là une douzaine, plus beaux les uns que les autres. Leur nouveauté dans un groupe stable est renversante. Le Frère Marie-Victorin a fait la découverte spectaculaire à laquelle s'attachera son nom. Accroupi sur la berge pour mieux examiner ce chardon de Mingan, il éprouve une des plus puissantes émotions de sa vie. Des jeunes gens croient ressentir une immense joie parce qu'ils courent à leur premier rendez-vous. Pur enfantillage! La joie qui vous inonde, qui vous soulève, c'est celle de la création artistique ou de la découverte scientifique. Être le premier de tous les hommes à distinguer cette belle plante, sans doute plusieurs fois millénaire, et à la faire connaître! On voudrait crier, sauter, rire et pleurer, et l'on reste muet de joie. Le Frère Marie-Victorin appelle sa splendide trouvaille le Chardon de Mingan, Cirsium minganense.»

Articles


Croquis laurentiens

Marie-Victorin
Voici dans leur intégralité les Croquis laurentiens, du frère Marie-Victorin.

Les écrivains québécois et la nature

Jacques Dufresne
Savoir nommer les plantes de son pays, condition pour pouvoir décrire les hommes qui l'habitent.

Préface aux Croquis Laurentiens du Frère Marie-Victorin

Ernest Bilodeau
Du même auteur. Voir également Croquis laurentiens, texte intégral.