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    Dossier: Leroux Georges

    L'historicisme, un dogmatisme déguisé en sens de l'histoire (3)

    Jacques Dufresne

    Troisième d'une série de quatre articles sur les travaux de Georges Leroux en éducation,suite à la publication de Différence et liberté, enjeux actuels de l'éducation au pluralisme.

     


    Georges Leroux...(1), Démocratie...(2)  le nationalisme...(4)

    Dans le premier article de cette série, j’ai fait allusion à l’historicisme de Georges Leroux. Par rapport à l’hégélianisme et au marxisme, exemples extrêmes d’historicisme que Karl Popper a dénoncés avec véhémence, l’historicisme de Georges Leroux est doux, comme celui de Charles Taylor1. Il devient surtout manifeste dans le dernier chapitre du livre, où Leroux expose sa théorie des trois étapes historiques de la pédagogie d’abord, l’enseignement de la vertu, puis des savoirs et enfin, étape actuelle, des compétences. La première étape s’étend de l’Antiquité à la Renaissance, la seconde coïncide avec la modernité, la troisième avec le temps présent. La loi des trois états d’Auguste Comte (théologique, métaphysique et positif) est souvent donnée en exemple dans les articles critiques sur l’historicisme. La théorie de Georges Leroux appelle la même critique. Le sous-entendu est le même dans l’un et l’autre cas : la dernière étape est la meilleure, celle qu’on privilégie à l’heure actuelle à l’exclusion des autres. . Georges Leroux ne s’est toutefois pas résigné tout-à-fait, nous l'avions vu dans le premier aticle, à renoncer à l’enseignement de la vertu.

    Nous sommes passés d’un dogmatisme à un autre. Le dogmatisme dont nous avons souffert dans le passé est cette faiblesse de l’esprit qui, oubliant le caractère mystérieux et fragile du transcendant, transforme le relatif en absolu pour se donner l’illusion de la force. L’historicisme peut produire le même effet en reportant le poids de l’absolu nié sur des chiffres : des dates ou des majorités, par exemple. Comment peut-on penser ainsi en 2016? Comment peut-on s’opposer à l’euthanasie quand la majorité y est favorable? De tels arguments sont des coups de matraque pour l’homme de la rue, auxquels il est particulièrement sensible.

    Cette violence faite à la pensée prend diverses formes. Senghor et ses amis du mouvement Négritude se sentaient exclus de l’humanité quand Lévy-Bruhl au début du XXe siècle leur appliquait, bel exemple d’historicisme, la catégorie de «mentalité primitive». F. Abiola Irele 2 a évoqué magistralement ce type d’oppression dans un article de la revue Éthiopiques intitulé «Réflexion sur la négritude». Après avoir rappelé que Hegel excluait le continent africain et toute la race noire de sa vision du processus historique, qu'à ses yeux l’Afrique ne pouvait pas participer au mouvement universel car elle était le lieu de la négation, du non esprit, le contraire de l’humain; après avoir évoqué les thèses, bien connues, d'Arthur Gobineau sur l'inégalité des races humaines, Abiola Irele nous ramène à l'aspect le plus important et le plus méconnu de cette délicate question:

    «C’est à l’ethnologue français, Lucien Lévy-Bruhl, écrit-il, que revient la distinction d’avoir voulu conférer l’autorité de la science aux lieux communs de l’ethnocentrisme européen véhiculés par ces textes. Dans la série d’essais ethnologiques inaugurée par Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures (publiée en 1910), jusqu’à La mentalité primitive (ouvrage publié en 1921, et généralement considéré comme son magnum opus), Lévy-Bruhl s’est acharné à donner une caution scientifique à la séparation entre l’homme occidental et le reste de l’humanité en proposant le terme de "mentalité prélogique" pour définir un mode de pensée qu’il a attribué aux peuples et races non occidentaux. Pour Lévy-Bruhl, la logique était l’apanage de l’homme blanc, associée étroitement à la civilisation occidentale ; elle était donc fermée par nécessité aux cultures élaborées en dehors de cette civilisation. L’évolution raciale ainsi envisagée par Lévy-Bruhl visait à établir une disparité radicale entre l’Occident et le reste de l’humanité, au niveau même des opérations mentales.»(Source)


    C’est cette fausse science et cette fausse conception de l’évolution de l’humanité qui mettait Karl Popper hors de lui. Voici comment Maurice Lagueux3 présente sa critique de l’historicisme dur :

    «Popper ne s'est pas contenté de critiquer les fondements discutables ou les prétentions abusives de la philosophie de l'histoire, il est allé jusqu'à y repérer l'une des sources des totalitarismes du XXe siècle dans la mesure où la philosophie de l'histoire étroitement associée à la doctrine qu'il dénonçait sous le nom d'historicisme -- aurait légitimé l'idée voulant que l'histoire soit régie par des lois inexorables. C'est ce qui l'a amené à dédicacer Misère de l'historicisme, ouvrage dans lequel il fustigeait les philosophies de l'histoire, à la mémoire des « innombrables hommes, femmes et enfants qui succombèrent, victimes de la croyance fasciste et communiste en des lois inexorables de la destinée historique.» Dans un « addendum » qu'il annexait à une édition ultérieure d'un autre livre d'inspiration analogue The Open Societies and Its Enemies rédigé au cours de la deuxième guerre mondiale, Popper justifiait même la charge à l'emporte-pièce que, dans cet ouvrage, il avait mené contre Hegel et la vision hégélienne de l'histoire, en rappelant que ce livre constituait pour lui rien moins que son « effort de guerre ».

    Faut-il rappeler que nos autochtones étaient visés et le sont encore par cette mise hors l’humanité? Ce fait est incontestablement l’une des causes du taux de suicide élevé parmi les jeunes de leurs communautés. Leur mal ne peut que s’aggraver si aujourd’hui on leur donnait des raisons de penser qu’ils n’ont pas atteint l’étape des compétences.

    Les enfants étant naturellement tournés vers l’avenir, l’impact de l’historicisme sur eux est particulièrement fort. Après l’homme le cyborg! Le transhumanisme, la montée vers la nouvelle espèce mi-homme mi-machine est au cœur de la forme dominante de l’historicisme. D’où la fascination des adolescents pour les hommes machines de la science-fiction et pour les robots. (Voir à ce propos notre article sur «La cohérence centrée sur la vie.»

    Historicisme et histoire

    On m’objectera que l’historicisme de Georges Leroux, que j’ai moi-même qualifié de doux, ne saurait avoir les mêmes effets oppressifs que celui de Lévi-Bruhl et de Marx. Je répondrai à cette objection à l’aide d’une définition plus précise de l’historicisme, celle de Gilbert Romeyer-Dherbey :

    «L’historicisme tire du mouvement du temps une conclusion relativiste et sceptique, il sépare les tronçons de durée et distend les liens entre les époques; il exalte le passage et supprime la continuité.» (Source et suite)

    Cette définition correspond parfaitement à la façon dont Georges Leroux présente ses trois étapes. Je noircis les mots clés correspondant à la définition de Romeyer-Dherbey¨:

    «Nous assistons en effet à une mutation fondamentale dont nous commençons à peine à prendre la mesure : je veux parler du passage d'une société des savoirs à une société de l'expertise et des compétences, ces deux modèles faisant suite au modèle antérieur de la société des vertus. Tous ces modèles, que nous pouvons situer dans le temps, ont un rapport très précis à la question de la liberté et devraient interpeller tous ceux que l'humanisme intéresse encore. Pour en comprendre les enjeux, il faut en effet se situer sur la longue durée. Vertus, savoirs et compétences constituent historiquement les grands idéaux que, de manière successive, l'humanité a choisi de privilégier dans ses modèles de transmission, dans sa proposition du monde à la jeunesse. Chacun engage une pratique particulière de l'enseignement, une structure curriculaire et aussi un projet personnel dans le travail de l'éducation.»4

    Il n’y a pas de doute possible, Georges Leroux «sépare les tronçons de durée et distend les liens entre les époques; il exalte le passage et supprime la continuité». Misant ensuite sur la part de vraisemblable que contient sa théorie, il fait apparaître un lien nécessaire entre chaque étape et ce qu’il appelle une pratique particulière de l’enseignement.

    Le mur entre les étapes devenant ainsi de plus en plus épais, comment peut-il espérer faire ressurgir une étape, celle de la vertu, dépassée depuis longtemps? Il faudrait pour cela qu’il se détourne de l’historicisme pour revenir à l’histoire Voici comment Romeyer-Dherbey situe l’histoire par rapport à l’historicisme : « L'histoire au contraire, et sa philosophie, étant récollection du temps, mettent au jour l'unité de son développement; elles laissent voir en filigrane les structures stables de la réalité, ses assises.» Structures stables de la réalité! On est aux antipodes de tout ce que pense et écrit Georges Leroux.

    Quelle est la meilleure vision du monde, la plus récente ou la plus complète?

    Son historicisme reste doux en raison des efforts qu’il fait pour en montrer l’insuffisance. Est-il moins pernicieux pour autant? C’est le progressisme, chose dont Georges Leroux ne se réclame pas explicitement, mais qui est sous-jacent à tout ce qu’il écrit, qui constitue ici le fond du problème. Quelle est la meilleure vision du monde? La plus complète ou la plus récente? Georges Leroux opte pour la plus récente, mais comme il veut greffer la prmière étape sur le troisième, il aurait dû opter pour la plus complète, et ce d’autant plus qu’il se dit humaniste. Humaniste avant l’heure, Térence est l’auteur de cette pensée inclusive: «je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger.»

    Le meilleur enseignement dans cette perspective, c’est celui qui intègre tous les précédents dans une synthèse vivante. Il est absurde, comme on le fait trop souvent actuellement, de renoncer à l’écriture manuscrite, cette danse de la main, sous prétexte que l’écriture tapuscrite est plus récente et plus efficace. Comme il aurait été absurde de renoncer à la mémorisation suite à l’invention de l’écriture, ou à la marche parce que la voiture existe. Certains pensent même, c’est le cas d’Ivan Illich, qu’il faudrait avoir comme premier souci de protéger ce qu’il reste du savoir vernaculaire antérieur à l’école. D’où la popularité de l’éducation à domicile, en particulier aux États-Unis.

    Il arrive souvent que l’on conserve une pratique dépassée à certains égards en la transformant en une activité de luxe. C’est dans cet esprit que les Japonais cultivent la calligraphie en ce moment. De même, on pratique la grande randonnée à la place de la marche dans la vie quotidienne.
    Pour ce qui est de l’enseignement de la vertu, dont Georges Leroux a la louable nostalgie, elle était étroitement liée en Occident à la lecture de Plutarque, et en particulier des Vies en parallèles des hommes illustres. On a lu ces vies soit dit en passant jusqu’à la fin du XIXe siècle et on peut être assuré que les jeunes d’aujourd’hui y trouveraient leur profit, si seulement on leur donnait l’occasion de les lire. Pour ma part, je rendrais la lecture de la Vie de Solon obligatoire dans toutes les écoles, du moins dans celles qui prétendent être démocratiques, car cette Vie évoque de façon merveilleuse, par le biais d’un poème, comment la justice est entrée dans l’histoire de la Grèce créant ainsi les conditions de la démocratie.

    « J'ai ramené dans leurs foyers
    par Zeus bâtis
    Les exilés, innocents ou non,
    engloutis dans le malheur, vendus,
    chassés ou bien partis
    d'eux-mêmes, et si longtemps errant à l'étranger,
    Qu'ils avaient oublié la langue de leurs pères! »

    Je mettrais aussi au programme la Ferme africaine de Karen Blixen, à cause notamment de l’adorable histoire de ce petit kikuyu qui revenait tous les jours à la ferme, à la même heure, pour voir le coucou sortir de l’horloge. Il croyait qu’il était vivant. Il projetait sa propre vie sur celle de cette machine à compter le temps. Nous faisons l’inverse, nous transformons les êtres vivants en machines en projetant sur eux notre raison desséchée. Je tirerais de cette histoire une leçon essentielle pour l’avenir de l’éducation : gardons-nous d’oublier ce que nous avons dépassé. Tout dépassement est la victoire d’une partie de nous-mêmes sur une autre. Comme c’est le vainqueur qui écrit l’histoire, la partie victorieuse de nous-même n’a que mépris pour la partie vaincue. Nous nous réduisons par-là à notre dernière strate au lieu de conserver la richesse des strates disparues. C’est ainsi que se forme l’homme unidimensionnel.

    Pour éviter que le progrès, technique avant tout, ne soit un appauvrissement de l’homme, il faut conserver le respect des choses dépassées. Nous ne revivrons jamais l’animisme avec la fraîcheur du jeune kikuyu, mais nous serons aussi à jamais privés de la joie qu’il éprouvait, sauf si nous cultivons en nous-mêmes un sens de l’émerveillement, devant le soleil levant par exemple, qui est une forme d’animisme compatible avec la connaissance de la mécanique céleste.

    Voilà ce que j’appellerai la diversité essentielle. Il va de soi qu’elle doit être hiérarchisée. Pour revenir aux choses concrètes de l’éducation, j’ajouterai que le cours classique était une excellente structure d’accueil pour les choses nouvelles aussi bien que pour les choses dépassées déjà conservées ou à redécouvrir. Au Québec, il avait commencé à accorder leur juste place aux sciences. Quant au classique public, mis à l’essai à la fin de la décennie mil neuf cent cinquante, il était l’ébauche d’une vraie démocratisation de l’éducation : l’égalité des chances dans l’accès à la meilleure école.


    NOTES

    1- Comment trouver un équilibre entre l’historicisme et l’universalisme ?Réflexions à partir de l’œuvre de Charles Taylor
    par Pierre-Alexandre Fradet.
    2- Francis Abiola Irele est professeur d’études afro-américaines et de langue et de littérature romanes à l’Université Harvard. Il a été le premier Nigérian à occuper la chaire de français à l’Université d’Ibadan. Fondateur de l’une des plus importantes revues nigérianes The Horn et rédacteur en chef de Research in African Literatures pendant plus de dix ans. Il a édité pour Cambridge University Press les poésies de Senghor (1977) ainsi qu’une histoire littéraire en deux volumes African and Caribbean Literatures (2004). Il a aussi publié deux recueils de textes choisis sur la pensée et la littérature africaine contemporaine : The African Experience (1990) et The African Imagination (2001).
    3-Maurice Lagueux, Actualité de la philosophie de l'histoire, Presses de l'Université Laval, Québec, 2001, p. 6.
    4-Georges Lreoux, Différence et liverté, Boréal, Montréal 2016, p. 217

    Date de création : 2016-04-20 | Date de modification : 2016-04-23
    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    HIstoricisme, Abiola Irele, Lévu-Bruhl, mentalité primitive, dogmatisme
    Extrait
    Nous sommes passés d’un dogmatisme à un autre. Le dogmatisme dont nous avons souffert dans le passé est cette faiblesse de l’esprit qui, oubliant le caractère mystérieux et fragile du transcendant, transforme le relatif en absolu pour se donner l’illusion de la force. L’historicisme peut produire le même effet en reportant le poids de l’absolu nié sur des chiffres : des dates ou des majorités, par exemple. Comment peut-on penser ainsi en 2016? Comment peut-on s’opposer à l’euthanasie quand la majorité y est favorable? De tels arguments sont des coups de matraque pour l’homme de la rue, auxquels il est particulièrement sensible.
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