Merci d'encourager L'Agora
Faites un don via Paypal
Le site est en cours de modernisation. Nous vous invitons à utiliser la recherche pour repérer les contenus qui vous intéressent. Merci de votre patience et bonne lecture.

La lettre et le téléphone

Jacques Dufresne

Il y a des choses qui ne se disent pas. Quand on veut les dire malgré tout, on détruit plus qu'on éclaire, comme cela arrive fréquemment dans les solutions de remplacement telle la dynamique de groupe. Entre l'indicible relatif de la conversation et l'indicible absolu qui constitue le mystère irréductible des êtres, il y a place pour un moyen terme. Ce moyen terme, c'est la lettre.

«Le téléphone, c'est si commode! Rien de mieux à part la présence elle-même», dit la publicité d'une grande compagnie de téléphone. Et on le croit. Cela semble si évident.

On raconte pourtant que le peintre Degas répondit à l'un de ses amis qui voulait lui obtenir le service téléphonique: «Le téléphone! Jamais de la vie. Comment? On vous sonne et vous répondez?»

Monsieur Degas avait une idée très haute et très juste de la liberté. Effectivement, on ne choisit pas le moment de répondre au téléphone. Tandis qu'il est tout naturel de choisir le moment d'écrire une lettre. Pour écrire à un ami intime, on attend le moment précieux où on est en mesure d'accéder au meilleur de soi-même. «Je serai bien aise de vous voir venir à moi quand vous voudrez être à vous», écrivait une dame du XVIIIe siècle à un ami.

Avec la lettre, une forme peut-être irremplaçable de lucidité a disparu. Nietzsche prétendait que la grande faiblesse de l'esprit germanique venait de ce qu'il n'avait traversé aucune épreuve qui puisse se comparer à la purification que le XVIIIe siècle avait fait subir à l'esprit français. Or, ce siècle lucide, où les vieilles dames mouraient en disant "nous allons bien voir si Dieu gagne à être connu", s'est surtout illustré par le genre épistolaire.

Il y a des choses qui ne se disent pas. Quand on veut les dire malgré tout, on détruit plus qu'on éclaire, comme cela arrive fréquemment dans les solutions de remplacement telle la dynamique de groupe. Entre l'indicible relatif de la conversation et l'indicible absolu qui constitue le mystère irréductible des êtres, il y a place pour un moyen terme. Ce moyen terme, c'est la lettre. L'introspection et l'analyse d'autrui tournent souvent à la fausseté lorsqu'elles sont accomplies en dehors de toute contrainte précise, l'imagination y jouant alors un rôle très important. Mais il suffit parfois de prendre une plume et de songer à l'ami exigeant et bienveillant qui va lire la lettre pour que la vérité et la réalité reprennent leurs droits.

Ajoutons que s'il existe un geste authentiquement civilisateur, c'est bien cet effort vers la perfection accompli dans l'intimité et destiné à se perpétuer dans l'intimité.

Certaines lettres, particulièrement belles, évoquent irrésistiblement ces statues cachées que d'obscurs sculpteurs du Moyen âge taillaient avec un soin extrême, tout en sachant très bien que jamais personne ne les regarderait une fois l'édifice achevé.

À lire également du même auteur

Sainte-Élisabeth
Au coeur de l’histoire de ce village, un couvent des Soeurs de la Providence devenu un monumen

Réflexions sur la liberté d'expression
Toutes ces libertés, tous ces interdits qui allaient de soi et que le nouveau surmoi collecti

Pandémie et santé mentale
L’école de la vie, la philosophie comme mode de vie, la logothérapie. Contenu de

Liberté d'expression
C'est toujours une illusion de croire que la liberté d'expression n'est plus mena

La responsabilité des intellectuels
Cet article écrit en 2015, suite aux attentats terroristes à Paris contre le magazine

Frankl Viktor
Cet éminent psychiatre spiritualiste, proche de Musil et de Kafka dans la Vienne de 1925,&nbs