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Ses voyages

Jean le Rond d'Alembert
Deuxième partie de l'éloge de Montesquieu, par d'Alembert, paru sous le titre "Éloge de Monsieur le Président de Montesquieu" en tête du cinquième volume de L'Encyclopédie raisonnée ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers dirigé par Diderot et d'Alembert. Peu après la parution couronnée de succès et de controverse des Lettres persanes, Montesquieu, qui ne s'était jamais accoutumé à la carrière juridique, vendit sa charge de président à mortier, et entreprit, pour la préparation du grand ouvrage à venir, un grand périple qui le mena de l'Allemagne à la Hongrie et de l'Italie à l'Angleterre.
Mais pour se rendre utile par ses ouvrages aux différentes nations, il était nécessaire qu'il les connût; ce fut dans cette fin qu'il entreprit de voyager. Son but était d'examiner partout le physique et le moral, d'étudier les lois et la constitution de chaque pays, de visiter les savants, les écrivains, les artistes célèbres, de chercher surtout ces hommes rares et singuliers dont le commerce supplée quelquefois à plusieurs années d'observations et de séjour. M. de Montesquieu eût pû dire, comme Démocrite: « Je n'ai rien oublié pour m'instruire; j'ai quitté mon pays et parcouru l'univers pour mieux connaitre la vérité: j'ai vu tous les personnages illustres de mon temps»; mais il y eut cette différence entre le Démocrite français et celui d'Athène, que le premier voyageait pour instruire les hommes et le second pour s'en moquer.

Il alla d'abord à Vienne, où il vit souvent le célèbre prince Eugène; ce héros si funeste à la France (à laquelle il aurait pû être si utile), après avoir balancé la fortune de Louis XIV et humilié la fierté ottomane, vivait sans faste durant la paix, aimant et cultivant les lettres dans une cour où elles sont peu en honneur, et donnant à ses maîtres l'exemple de les protéger. M. de Montesquieu crut entrevoir dans ses discours quelques restes d'intérêt pour son ancienne patrie; le prince Eugène en laissait voir surtout, autant que le peut faire un ennemi, sur les suites funestes de cette division intestine qui trouble depuis si longtemps l'Église de France: l'homme d'État en prévoyait la durée et les effets, et les prédit au philosophe.

M. de Montesquieu partit de Vienne pour voir la Hongrie, contrée opulente et fertile, habitée par une nation fière et généreuse, le fléau de ses tyrans et l'appui de ses souverains. Comme peu de personnes connaissent bien ce pays, il a écrit avec soin cette partie de ces voyages.

D'Allemagne, il passa en Italie; il vit à Venise le fameux Law, à qui il ne restait de la grandeur passée que des projets heureusement destinés à mourir dans sa tête, et un diamant qu'il engageait pour jouer aux jeux de hasard. Un jour la conversation roulait sur le fameux système que Law avait inventé; époque de tant de malheurs et de fortunes, et surtout d'une dépravation remarquable dans nos mœurs. Comme le parlement de Paris, dépositaire immédiat des lois dans les temps de minorité, avait fait éprouver au ministre écossais quelque résistance dans cette occasion, M. de Montesquieu lui demanda pourquoi on n'avait pas essayé de vaincre cette résistance par un moyen presque toujours infaillible en Angleterre, par le grand mobile des actions des hommes, en un mot par l'argent. «Ce ne sont pas, répondit Law, des génies aussi ardents et aussi dangereux que mes compatriotes, mais ils sont beaucoup plus incorruptibles. Nous ajouterons sans aucun préjugé de vanité nationale, qu'un corps libre pour quelques instants, doit mieux résister à la corruption que celui qui l'est toujours; le premier, en vendant sa liberté, la perd; le second ne fait, pour ainsi dire, que la prêter, et l'exerce même en l'engageant; ainsi les circonstances et la nature du gouvernement font les vices et les vertus des Nations.

Un autre personnage non moins fameux que M. de Montesquieu vit encore plus souvent à Venise fut le comte de Bonneval. Cet homme est connu par ses aventures, qui n'étaient pas encore à leur terme, et flatté de converser avec un juge digne de l'entendre lui faisait avec plaisir le détail singulier de sa vie, le récit des actions militaires où il s'était trouvé, le portrait des généraux et des ministres qu'il avait connus. M. de Montesquieu se rappellait souvent ces conversations et en racontait différents traits à ses amis.

Il alla de Venise à Rome: dans cette ancienne capitale du monde, qui l'est encore à certains égards, il s'appliqua surtout à examiner ce qui la distingue aujourd'hui le plus, les ouvrages des Raphaël, des Titien, et des Michel-Ange: il n'avait point fait une étude particulière des beaux-arts; mais l'expression dont brillent les chef-d'œuvres en ce genre, saisit infailliblement tout homme de génie. Accoutumé à étudier la nature, il la reconnaissait quand elle est imitée, comme un portrait ressemblant frappe tous ceux à qui l'original est familier: malheur aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour les artistes.

Après avoir parcouru l'Italie, M. de Montesquieu vint en Suisse; il examina soigneusement les vastes pays arrosés par le Rhin; il ne lui resta plus rien à voir en Allemagne, car Frédéric ne régnait pas encore. Il s'arrêta quelque temps dans les Provinces-Unies, monument admirable de ce que peut l'industrie humaine animée par l'amour de la liberté. Enfin il se rendit en Angleterre où il demeura deux ans: digne de voir et d'entretenir les plus grands hommes, il n'eut à regretter que de n'avoir pas fait plus tôt ce voyage: Locke et Newton étaient morts. Mais il eut souvent l'honneur de faire la cour à leur protectrice, la célèbre Reine d'Angleterre, qui cultivait la philosophie sur le trône, et qui goûta, comme elle le devait, M. de Montesquieu. Il ne fut pas moins accueilli par la nation, qui n'avait pas besoin sur cela de prendre le ton de ses maîtres. Il forma à Londres des liaisons intimes avec des hommes exercés à méditer, et à se préparer aux grandes choses par des études profondes; il s'instruisit avec eux de la nature du gouvernement, et parvint à le bien connaître. Nous parlons ici d'après les témoignages publics que lui en ont rendu les Anglais eux-mêmes, si jaloux de nos avantages et si peu disposés à reconnaître en nous aucune supériorité.

Comme il n'avait rien examiné ni avec la prévention d'un enthousiaste, ni avec l'austérité d'un cynique, il n'avait remporté de ses voyages ni un dédain outrageant pour les étrangers, ni un mépris encore plus déplacé pour son propre pays. Il résultait de ses observations que l'Allemagne était faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, et la France pour y vivre.

De retour enfin dans sa patrie, M. de Montesquieu se retira pendant deux ans à sa terre de la Brède: il y jouit en paix de cette solitude que le spectacle et le tumulte du monde sert à rendre plus agréable; il vécut avec lui-même, après en être sorti si longtemps, et ce qui nous intéresse le plus, il mit la dernière main à son ouvrage sur la cause de la grandeur et de la décadence des Romains, qui parut en 1734.

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