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La technique est-elle neutre

Jacques Dufresne
Conférence de Jacques Dufresne à l'occasion de la Journée des communications gouvernementales, tenue à Québec le 23 novembre 1991
    La technique est-elle neutre?

    J'ai à vous parler du rapport de l'homme et de ses institutions avec la technologie, plus particulièrement avec les techniques d'information et de communication. Dans le programme, il est question de technologie plutôt que de technique. Nous verrons que la substitution du mot technologie au mot technique, phénomène assez récent dans le monde francophone tout au moins, a une signification dont il faut tenir compte. D'ici là j'emploierai indifféremment un mot ou l'autre.

    Quand on nous interroge sur le sens de la technique, la plupart d'entre nous répondons: après tout, ce ne sont là que des moyens, il dépend de nous d'en faire un bon ou un mauvais usage. Illusions, grossière illusion, répondent à l'unanimité les grands philosophes qui ont réfléchi sur la question: Spengler, Ortega y Gasset, Mumford, Heidegger, Ellul, Illich.

    Voici le message que Heidegger destine aux naïfs qui, comme vous et moi, pensent que la technique est une chose neutre qui produira de bons ou de mauvais effets selon l’usage qui en sera fait, après consultation des éthiciens.
    "Nous demeurons partout enchaînés à la technique et privés de liberté, que nous l’affirmions avec passion ou que nous la niions pareillement. Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon: car cette conception, qui jouit aujourd’hui d’une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l’essence de la technique".
    Les deux dernières lignes de ce passage sont cruciales. Nous sommes esclaves de la technique, incapables donc de la penser dans la mesure même où nous entretenons en nous l’illusion de pouvoir la contrôler.

    Faut-il en conclure que nous n'avons rien de mieux à faire que de subir passivement la technique, que de nous adapter à elle, alors qu'en prétendant qu'elle n'est qu'un moyen, nous indiquons notre intention de la subordonner aux besoins humains fondamentaux?

    Voici la réponse de Simone Weil à cette question. «Le capitalisme (soutenu par la technique) a réalisé l'affranchissement de la collectivité humaine par rapport à la nature. Mais cette collectivité a pris par rapport à l'individu la succession de la fonction oppressive exercée par la nature.»

    L'homme asservi aux moyens qu'il a mis en oeuvre pour asservir la nature. C'est là une autre idée que l'on retrouve sous diverses formes chez la plupart des philosophes qui ont réfléchi sur la technique.

    Chaque fois que pour ma part, j'ai tenté de freiner le progrès technique, ne serait-ce qu'avec l'objectif modeste d'obtenir un répit pour la réflexion, j'ai l'amère impression d'avoir perdu mon temps. De concert avec l'une de vos collègues à l'époque, Madame Francine McKenzie, j'ai tenté, au milieu de la décennie 1980, d'obtenir un moratoire dans le domaine des nouvelles techniques de reproduction. Une fois de plus l'humanité avait été mise devant un fait accompli sans qu'il lui ait été possible de mesurer le pour et le contre des innovations qui déferlaient sur elles. Qu'avons-nous obtenu? Les nouvelles techniques sont passées dans les mœurs plus vite encore et plus facilement que nous l'avions prévu. Et l'eugénisme qui suscitait encore quelques craintes en 1985 est pratiqué ouvertement. Depuis quelques années je refuse de participer à des débats sur la question, d'être l'esprit critique de service. La dernière fois que j'ai accepté une invitation à la télévision, je n'ai fait que contribuer à attirer l'attention du public sur un groupe de pression qui réclamait que l'état défraie une partie des coûts de la fécondation in vitro.
    La semaine dernière grand branle-bas dans les médias: on venait d'annoncer un progrès majeur, la stimulation des ovaires n'est plus nécessaire. J'ai accepté de participer à une émission de radio, pour constater encore une fois que je contribuais à faire connaître la nouvelle, bien plus qu'à faire réfléchir les auditeurs sur ses conséquences.

    Chaque fois qu'elle est ainsi mise à contribution, la pensée est humiliée. Par la technique, qui gagne toujours.

    Il n'empêche qu'il y a deux ans j'ai été parmi les premiers dans le monde à partir en croisade contre la compagnie Monsanto, à dénoncer les méthodes qu'elle utilisait pour imposer ses graines de semence transgéniques. Aujourd'hui L'Europe refuse les graines transgéniques et la section agro-alimentaire de Monsanto. Victoire? «Ne crie pas victoire trop tôt», me dit une amie qui connaît bien la question. Une compagnie européenne, rivale de Monsanto, s'apprêterait à acheter cette dernière pour faire la même chose, mais plus habilement. Et au Canada, la population vient tout juste d'apprendre qu'elle mange des pommes de terre transgéniques depuis plusieurs années. On se sert de nous comme cobayes sans même prendre la peine de nous en avertir.

    J'en suis donc quitte pour me redire à moi-même, une fois de plus, ces vers de Hugo:

    Pour le vaincu la lutte est un grand bonheur triste
    qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'on peut.

    J'ai repris espoir il y a quelques semaines, de la manière la plus inattendue, au contact d'un philosophe d'un genre nouveau, que Heidegger, Ellul et autres Socrate avaient appelé secrètement de leurs voeux: monsieur Luc Mailloux, fabricant de fromages de lait cru et fermier à Saint Basile de Portneuf. Je fais allusion, vous l'aurez deviné, à une mémorable émission de télévision où Daniel Pinard nous a fait goûter à la sagesse et au savoir-faire d'un homme qui a remis la technique à sa place, en lui faisant jouer un rôle accessoire en marge d'une tradition renouvelée de l'intérieur et adaptée au terroir québécois, tout cela pour le plaisir des plus fins gourmets et le désarroi des lobbyistes de la compagnie Kraft. Quelle fête pour l'intelligence, le coeur et l'âme que de voir et d'entendre cet homme qui réhabilitait ce rapport sensible avec le monde, discrédité par trois siècles de dualisme cartésien, qui détrônait la quantité et ses normes objectives pour remettre à l'honneur la qualité et le jugement, qui établissait des liens tout simples et pourtant négligés entre l'odeur des fleurs de trèfle et le goût de ses fromages. Enfin le triomphe de la vie et du bon sens, bon sens signifiant ici à la fois bonté des sens et sens du bien. Ce grand homme a même poussé l'audace jusqu'à mettre en déroute les experts en communications et en relations publiques d'Ottawa, en renouant avec la plus vénérable tradition dans ce domaine: l'assiette aux fromages et le pot de vin. Il a en effet offert ses fromages à tous les députés d'Ottawa en leur suggérant un vin approprié.




    Le mariage de la science et de l'artisanat
    Si le Lechevalier-Mailloux se veut de fabrication fermière et artisanale, il relève tout autant de la science que de l'artisanat, puisque chaque composante, chaque maillon de la chaîne revêt une importance quasi démesurée. Le défi : parvenir à réaliser un fromage qui respecterait les vrais principes du terroir : pas de refroidissement, de thermisation, de centrifugation, et encore moins de pasteurisation. Un processus entièrement biologique du début à la fin, n'utilisant ni engrais chimique ni pesticide pour la terre et le fourrage, et dont le seul élément extérieur est l'ajout essentiel d'un enzyme dans l'estomac de la vache afin de faciliter l'assimilation complète de tous les nutriments.




    À la fin de l'émission, Daniel Pinard a eu à propos de Luc Mailloux et de ses homologues, car il n'est pas le seul de son espèce, des paroles prophétiques auxquelles j'adhère sans réserve. Il a dit en substance que l'humanité avait le choix entre se robotiser à un rythme accéléré ou faire subir à la technique dans tous les domaines, le sort que Luc Mailloux, lui a fait subir dans son domaine à lui: la remettre à sa vraie place, qui est d'être subordonnée à l'art et au jugement.

    Avant d'écouter l'émission de Pinard, je craignais de n'avoir qu'un message pessimiste à vous livrer. Maintenant je puis vous dire, il y a le paradigme Mailloux. Je vous invite à regarder l'émission en vous demandant comment vous pourriez vous inspirer de la vision du monde de Mailloux pour remettre la technique à sa vraie place dans votre domaine, qui est encore plus important que le fromage, puisqu'il s'agit du rapport de l'état avec les citoyens.

    La dernière fois que ma voisine a téléphoné au Ministère de la famille et de l'enfance, la réponse qu'elle a reçue ne goûtait pas le fromage de lait cru. Voici le message entendu : Bienvenue au Ministère de la famille et de l'enfance. Si vous êtes un représentant d’un service de garde, appuyez sur le 1; si vous désirez obtenir de l’information sur le service de garde, appuyez sur le 2; si vous désirez obtenir de l’information sur l’allocation familiale et l’aide financière pour la garde d’un enfant, appuyez sur le 3.

    Si Luc Mailloux a pu remettre la technique à sa place dans son domaine, c'est de toute évidence parce qu'il la connaissait bien. Il faut désormais appliquer à la technique, devenue notre seconde nature, la maxime de Francis Bacon: l'homme ne commande à la nature qu'en lui obéissant.

    Nous ne commanderons à la technique qu'en lui obéissant, ce qui signifie que nous devons d'étudier en dégager les lois. Je vous invite à le faire tout en vous initiant à une oeuvre en devenir l'Encyclopédie de L'Agora, que nous avons lancé en nous inspirant, sans le savoir, de la vision du monde de Luc Mailloux. Notre devise, vers le réel par le virtuel, indique que nous avons fait le pari un peu fou d'utiliser la technologie Internet dans le but de rapprocher l'homme du réel et de ses semblables en chair et en os, plutôt de contribuer à généraliser et à accélérer le glissement vers le virtuel.

    À la présente étape de la rédaction de cette conférence, je me suis arrêté et j'ai écrit des textes destinés au dossier technique de L'Encyclopédie de L'Agora.

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