Harry Potter au collège

Claude Gagnon
J. K. Rowling, l'auteure de Harry Potter l'a bien compris: en un certain sens, apprendre c'est magique. Derrière l'apparent divertissement espiègle, il y a dans l'oeuvre de Rowling une fort louable promotion de l'environnement scolaire et de la science qu'on y apprend. Rien de moins buissonnier que l'école de Poudlar où ont lieu les séances d'apprentissage de la magie. L'univers de Harry gravite autour d'une école où l'apprentissage est vécu comme une aventure et où le savoir acquiert une valeur équivalente à un joyau aux pro­priétés vérifiables dans le quotidien. Il en va de même du petit ouvrage que vient de publier Frédéric Julien sur ce qu'il a fait avec ses étudiants non pas à Poudlar mais plutôt au cégep Édouard-Montpetit de Longueuil.
Le livre de Frédéric Julien se passe à l'école, nous sommes dans une classe, douze étudiants vont répondre. Ce genre d'école ressemble aussi à l'accueil au collège de Poudlar: le point de départ de Frédéric Julien est une réflexion sur le film du romancier Ray Bradbury, Farenheit 451. Le roman prophétise notre société actuelle. Julien met alors en place un réseau de références journalistiques et littéraires qui vont lui servir à contre-attaquer notre société adoratrice d'images et de plus en plus agressive face aux livres et à la culture classique. C'est la thèse de Julien, qui prend donc son point de départ dans la substance magique des livres, postulée par Bradbury lui-même: «il n'y a de magie que dans ce qu'ils disent, dans la façon dont ils cousent les pièces et les morceaux de l'univers pour nous en faire un vêtement» (p. 20).
L'intention de la Lettre est clairement décrite, en caractères gras: «le but de ma lettre est de vous vanter les mérites de la littérature et des lettres en général» (p. 21). L'auteur de la Lettre va donc tenter de nous convaincre de remplacer les multiples images envahissantes qui nous fascinent par la lecture qui, à l'inverse de l'image, crée une distance en demandant un travail à l'imagination: «Donc la littérature est plus valorisante que le cinéma, puisqu'elle nous force à créer nos propres images, autrement dit à travailler» (p. 65). S'appuyant sur Jean Larose pour énoncer que la littérature enseigne la distance (p. 28), Julien souligne que c'est précisément cette distance qui va rendre possible la critique (p. 25).
Or, en-dessous de la magie, de l'alchimie et de la sorcellerie inventées par Rowling, il y a un programme scolaire à respecter, des fournitures et un costume à se procurer, des devoirs à faire durant les vacances et l'éventualité de réprimandes sévères de la part du directeur de l'école à garder à l'esprit. C'est le génie de l'auteure d'avoir rendu la science et l'apprentissage amusant et intéressant. Que fait donc le professeur Julien lorsqu'il nous oppose la fascination hypnotique de l'image à la magie du livre?
Frédéric Julien donne un peu la réponse dans son sous-titre: «Apprendre à lire et donner à voir». «Apprendre à lire» est longuement développé; l'auteur arrive à la double conclusion qu'on peut difficilement apprendre sans lire (p. 16) et qu'apprendre à lire montre à penser (p. 17). La démonstration est persuasive et s'illustre de nombreux témoignages de penseurs contemporains et classiques.
Pour ce qui est de «donner à voir», la démonstration est moins étayée. Cependant, un regroupement des énoncés sur le voir permet de clarifier davantage le but poursuivi par le professeur. Voir, on l'a dit, s'oppose à lire. S'appuyant cette fois sur Ignacio Ramonet (Le Monde Diplomatique), qui déplore l'illusion selon laquelle «voir c'est comprendre» (cité p. 12), Julien développe et vérifie le postulat voulant «que les nouveaux médias - audiovisuels notamment - abolissent les distances (...) ils diminuent en même temps la distance critique, le recul... et, paradoxalement, augmentent la distance entre le réel et nous» (p. 26). En corollaire, la littérature qui enseigne la distance (paradigme de Larose) et la littérature classique par delà les cultures et le temps, permettraient probablement et non moins paradoxalement un rapprochement («on ne peut bien voir ce qui est proche qu'à distance», p. 31). On constate à quel point l'acte apparemment simple de voir est complexe et paradoxal dans ses effets. Et que les effets de la lecture et de la visualisation seraient clairement opposés. Pour sa part, la littérature contribuerait à «avoir davantage de prise sur votre vie, faire évoluer votre façon de vivre, de voir, de penser, de lutter...» (p. 40), rien de moins!
«Donner à voir» signifierait donc ici que l'acte de lire apprend à voir, à voir vraiment le réel tel qu'il est. Par ailleurs, voir ne suffit pas à comprendre et surtout à apprendre l'essentiel.
L'essentiel, Julien le résume dans l'acte de penser et en cela le but final de son initiative est clairement d'ordre plus philosophique que littéraire: «apprendre à lire c'est peut-être - entre autres choses - apprendre à trouver un sens» (p. 19). C'est cette conversion philosophique à la lecture qui est proposée par le professeur à ses étudiants, parmi lesquels plusieurs lui répondent en illustrant, chacun, la place des livres dans leur environnement personnel et culturel. Les douze réponses qui suivent la lettre du prof. sont remarquables par la commune passion qui anime ces jeunes âmes sollicitées par l'orgie d'images de notre monde moderne.
Au collège de Poudlar où Harry apprend sa sorcellerie, les applications, comme dans toutes les bonnes écoles, sont multiples. Le pamphlet du professeur contre l'image et pour la lettre est donc repris par douze auditeurs attentifs et si différents les uns des autres que la perception de chacun fait comprendre encore davantage les enjeux en cause. La réponse la plus troublante est peut-être celle d'Ismaïl Trad, qui pend pour point de départ l'antre d'un libraire de livres usagers et nous mène jusqu'à la nécessité de la lecture pour l'être humain: «Un individu qui renie son histoire, c'est comme une société qui brûle ses livres» (p. 78).
Et nous voilà revenus au roman de Bradbury, qui prophétisait précisément cette guerre des diffuseurs d'images contre les livres et contre la critique. Cette guerre serait-elle en train d'émerger sous nos yeux? Plusieurs auteurs, depuis quelques décennies, posent la question et Frédéric Julien tente de répondre et de lutter par le plus vieux métier du monde: la pédagogie. Il n'est pas étrange que l'assimilation des images et de l'information ne nécessite aucun intermédiaire. Et ce n'est peut-être pas un hasard si la lecture demeure, malgré le flot excessif d'images, intacte dans sa substance, dans sa capacité à nous faire rêver, ainsi que le soulignent plusieurs étudiants dans leur texte: «La lecture, à la limite, s'apparente à l'observation des nuages» (Pascal Émond, p. 46); «je persiste à garder au chevet de mon lit un bon roman» (Éric Parayre, p. 57).
Voilà donc autant d'aventures livresques racontées par de jeunes lecteurs justifiant par eux-mêmes l'authenticité de l'enseignement du professeur Julien sous son vêtement se littérature fantastique. À Poudlar, on apprend la magie moyennant un gros budget de livres et de grimoires. Dans cette lettre sur l'acte de lire et sur le monde des lettres, il y a au fond la nécessité d'apprendre la vie en lisant l'histoire de ceux qui nous ont précédés. Il s'agit d'une incitation à une forme de sagesse et à une conversion philosophique; la lettre sur la science-fiction mène donc à une démarche philosophique. Voilà une bonne utilisation de la magie.

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